_De la manière de bien exercer le pouvoir sur la Religion_.
Des qualités nécessaires au Magistrat politique, pour bien administrer
la Religion, je passe à l'examen, de ses devoirs pour la même fin, je
veux dire à la manière d'exercer son pouvoir. Je n'ai garde de donner
dans l'erreur de certains Auteurs, qui confondent la question du droit
avec celle de la façon d'en user; comme si le droit d'agir ne résidoit
pas nécessairement dans celui à qui l'on donne des leçons pour en bien
user. Le droit appartient à la justice spéciale, & la prudence fournit
les moyens de le mettre en oeuvre. Autre chose est d'usurper le bien
d'autrui; autre chose est de gouverner le sien imprudemment; rien au
reste n'est plus étendu que cette matière de la façon d'agir: on sent
toute la difficulté de réunir sous un petit nombre de maximes cette
vicissitude de tems, de lieux, de personnes; aussi n'en toucherai-je
qu'autant que cet ouvrage le demande.
Le premier devoir du Magistrat politique, est de consulter les Pasteurs
recommandables par leur piété & leur érudition, soit sur ce que la
Loi Divine ordonne aux fidèles de faire & de croire, soit sur
l'établissement des pratiques qui peuvent être utiles à l'Église; c'est
ce que conseillent dans les choses douteuses la raison & les notions les
plus communes: un seul ne voit pas tout & n'entend pas tout; de là cet
Axiome des Perses: »Les Rois doivent avoir plusieurs yeux & plusieurs
oreilles; le commerce des sages rend sages les Princes.» Si le
Gouvernement civil pousse aussi loin la prudence, combien doit-on être
plus circonspect dans la Religion, ou les fautes ont des suites plus
dangereuses: je n'accumulerai point les exemples; il est plus important
de discuter jusqu'où le jugement du Magistrat politique peut & doit se
prêter, au jugement directif des Pasteurs.
Tout Jugement humain est appuyé sur des principes intrinsèques, ou
extrinsèques; les principes intrinsèques frappent les sens ou frappent
l'esprit; par les principes qui frappent les sens, je juge que la neige
est blanche; par les principes qui frappent l'esprit, je juge que les
proportions mathématiques sont vraies, parce que toutes se rapportent
à des notions communes. Le principe extrinsèque s'appelle autorité,
laquelle est divine ou humaine; qui doute qu'il ne faille en tout obéir
à l'autorité divine? Abraham n'hésita pas d'immoler son Fils. Noë de
croire le Déluge; personne n'est également obligé de fléchir sous
l'autorité humaine; lorsqu'elle n'est soutenue ni de l'autorité divine,
ni des principes intrinsèques; il est cependant libre à y acquiescer
dans les choses dont la connoissance n'est pas recommandée à chacun: un
malade fait bien de prendre des remèdes, de l'ordonnance d'un habile
Médecin; sa santé même s'altérant, elle l'oblige de suivre les conseils
des Médecins, surtout quand il n'est pas en état de se gouverner par les
principes naturels.
Dieu manifeste sa divine autorité en la proposant & la découvrant
lui-même, en la découvrant & la proposant aux hommes par ses Ministres,
par les Anges, par les Prophètes, les Apôtres. Lorsqu'on propose un
dogme aux fidèles, pour y souscrire aveuglement, on doit être persuadé
que celui qui propose n'a pu être trompé, ni ne peut tromper en ce qu'il
propose. On en est persuadé, soit par un autre Oracle divin, tel que le
fit Corneille par S. Pierre & S. Paul, par Ananias, soit par les signes
de la Sagesse divine, témoins infaillibles de son Oracle: alors aucun
Chrétien ne balance à se soumettre à ce précepte.
Une question, plus délicate est agité par les Docteurs Romains & les
Réformés; «A-t-il existé depuis les Apôtres une personne, ou une
Assemblée, qui doive ou qui puisse convaincre les hommes, que ce
qu'ils proposent, est d'une vérité irréfragable?» Les Romains prennent
l'affirmative, les Réformés la négative. Cette contestation influe
beaucoup sur celle du pouvoir souverain sur la Religion. Les Romains
conviennent, «que le Prince doit la gouverner», Hartus le passe à
Renaud; ils pensent que tout pouvoir émane du Magistrat politique.
Suarés le soutient clairement. Les Reformés tombent aussi d'accord, que
s'il est parmi les hommes un Oracle, s'il est un Prophète infaillible,
le jugement des Rois & des particuliers doit tellement s'y conformer,
qu'il seroit impossible aux Princes de l'attaquer de front, & aux
particuliers de croire & d'agir contre ce qu'il prescriroit, puisque
tout pouvoir humain & toute action dépend du pouvoir divin: on demande
«si depuis les Apôtres cet Oracle subsiste.» La question se réunit enfin
au Pape, parce qu'il est constant que tout Pasteur, tout Prince, tout
Particulier, tout Concile provincial, national, patriarchal, universel
même, peuvent se tromper & ont coutume de se tromper.
Ce fondement posé que tout homme est faillible, même le Pape, comme en
conviennent quelques Docteurs Romains, toute Assemblée visible l'est
aussi. Examinons jusqu'où chacun est obligé de suivre un jugement
étranger & faillible. I°, Personne en général n'est obligé de souscrire
à un jugement directif. S. Chrysostome, traitant cette matière, l'a dit
autrefois: »N'est-il pas absurde de se laisser entraîner bonnement à
l'avis des autres. Souvent les principes extrinsèques de la chose, ou
l'autorité divine démontrent qu'un tel jugement est faillible. Panorme
& Gerson déclarent qu'il vaut mieux s'en rapporter au sentiment d'un
particulier, fondé sur l'Evangile, qu'au Pape même: ainsi, les Évêques
qui tenoient de l'Evangile,« que le »Verbe étoit Dieu, & qu'il n'y a
qu'un Dieu,» ne devoient point écouter le Concile de Rimini. 2°. Comme
l'esprit ne fait pas distinctement voir le contraire, personne n'est
contraint de subir le jugement directif des autres, d'autant qu'il a
la liberté de s'informer & de tenter si l'on peut parvenir à la
connoissance du vrai. Il n'y est nécessité que quand la foiblesse de son
génie, un tems trop court, ou des occupations pressantes le détournent
de cette recherche. Les Jurisconsultes enseignent que les Juges ne sont
point absolûment tenus de suivre un rapport de Chirurgie, pour juger une
blessure, ni celui d'un Arpenteur pour planter des bornes, non plus
que celui d'un Expert pour apurer des comptes; mais, après une mûre
délibération, ils sont en état de décider selon la droiture & l'équité.
A l'égard de la Foi, personne ne sçauroit en sûreté acquiescer à un
jugement directif étranger, moins parce que les Dogmes de Foi sont
clairs & connus à tous, que parce q'ils ne sont dogmes de Foi, qu'à
cause qu'ils sont fondés sur l'autorité divine. Les Romains le
confessent; aussi Clément Alexandrin appelle un prétexte vain celui que
l'on tire de différens Commentaires, en disant: »qu'il est permis de
trouver la vérité à ceux qui le veulent. Abraham a cru en Dieu, &
cela lui a été imputé à justice. La Foi vient de l'entendement, &
l'entendement de la parole de Dieu. Quelques-uns peuvent être entraînés
par les autres, comme les Samaritains par une femme: ils croient
vraiement, non à une parole étrangère, mais ils ont entendu & sçu que J.
C. est le Sauveur du monde;» de là ce mot du Prophète; le Juge vivra de
sa foi, non de celle d'autrui: de-là on attribue à la Foi, la plénitude.
»Le Roi d'Angleterre n'est point répréhensible d'avoir avancé, que
chacun doit appuyer sur sa propre science le fondement, de fa Foi;» j'en
dis de même de Zanchius, dont le passage suivant contribuera beaucoup
à développer cette question. »Le devoir d'un Prince religieux est de
connoître par la parole de Dieu, & par les dogmes de la Foi, quelle est
la Religion Chrétienne, & quelle est la doctrine apostolique, à laquelle
les Églises particulieres doivent s'unir, afin qu'il agisse ou qu'il ose
agir dans une matière importante; moins par le seul avis des autres,
que par les mouvemens de sa propre science. Ailleurs la science est
nécessaire au Prince, parce qu'il faut qu'il comprenne ce qu'il: veut
faire & qu'il voye de ses yeux: rien en effet n'est plus dangereux pour
l'État & pour l'Église que le Prince se repose de ses devoirs sur les
autres; c'est-là l'unique source de la décadence de l'Église Romaine.
»Ce n'est pas en vain, dit l'Évêque d'Elie, qu'on recommande au Roi
de méditer attentivement la Loi, de ne point dépendre entierement des
autres, & de ne »pas craindre de décider: il est naturel d'appliquer au
culte divin ces maximes de la Foi. En vain, dit Dieu, ils m'honorent,
enseignant des Doctrines & des Ordonnances humaines. S. Paul loue les
Thessaloniciens de recevoir sa parole, non comme la sienne, mais comme
celle de Dieu telle qu'elle étoit: dans les choses donc qui sont
définies de Dieu, personne n'est lié au jugement déclaratif d'un autre
(qui est une espèce de jugement directif) & ne peut en conscience y
acquiescer.
L'espèce du Jugement directif, que j'ai appellé persuasif, concernant
plutôt ce qui n'est pas de la Loi divine, écoute plus volontiers
l'autorité d'un autre, point trop cependant: comme on ne loue point les
gens entêtés de leur opinion, on ne goûte point ceux qui, semblables à
des machines, se laissent conduire par les organes des autres. Il y a
cette différence entre le Conseil & le Pouvoir, que les Loix conformes à
la Loi divine obligent, mais le Conseil n'oblige pas. «Le Conseil, dit
S. Jérôme, est l'opinion de celui qui le donne, le précepte est la règle
de celui qui le reçoit. Un Conseiller, ajoute S. Chrysostome, ne force
point à embrasser son avis; on est libre dans son choix, & il est permis
de prendre le parti qu'on juge à propos; c'est au Magistrat politique à
décider, toutes les fois qu'on sera partagé dans son Conseil, dont il
est plus avantageux de peser les avis que de les nombrer.
Souvent on loue, loin de blâmer, l'ignorance du Prince sur le droit
civil, la médecine, le commerce, l'agriculture, à cause de ses
importantes occupations; il n'est pas également excusable de négliger
la Religion, rien n'étant plus digne d'attention & n'intéressant plus
essentiellement la conservation de l'État. On lit dans l'Histoire
que les Princes qui ont déposé ce devoir, entre les mains de leurs
Ministres, ont été aveuglés par les hommes, & punis de Dieu. Ils ont
perdu leurs États, & assis sur le trône, ne tenant du Prince que le nom,
ils sont devenus les esclaves de leurs Favoris.
On a coutume de se parer de quelques passages du Vieux-Testament, pour
démontrer qu'il faut obéir sans réserve au jugement des Pasteurs sur la
Religion; il s'en faut beaucoup qu'ils soient concluans; le premier est
du Deutéronome XVII. On ordonne aux Israëlites, »d'exécuter à la lettre
les ordres que les Prêtres leur donneront. Il est confiant que ce
précepte regardait les Juges; il ne s'agissoit pas particulièrement de
la Religion, mais de tout procès capital ou pécuniaire: «Si vous vous
trouvez, dit la Loi, embarassé pour juger entre le sang & le sang, la
cause & la cause, la playe & la playe, que toute contestation soit
terminée entre vous.» La Loi s'adresse, aux Magistrats inférieurs, & non
au Roi; elle leur enjoint, en cas d'obscurité, de consulter le Sénat,
qui étoit composé de Prêtres & de Juges, tous habiles Jurisconsultes.
Les Magistrats inférieurs ne sont point soumis à leur autorité, mais à
la Loi qu'ils sont chargés d'interpréter: »vous suivrez ce qu'ils vous
enseigneront suivant la Loi & le jugement qu'ils rendront, sans vous en
écarter ni à droite ni à gauche: comme si le Roi prescrivoit aujourd'hui
aux Juges de ne point aller contre ce que les Jurisconsultes leur
enseigneroient être conforme au droit; car les Jurisconsultes confessent
eux-mêmes, que le Juge n'est point astraint à leurs consultations. On
produit encore un passage de l'Evangile: «Ils sont assis sur la chaire
de Moïse, observez donc tout ce qu'ils vous commanderont d'observer»:
passage que Stelle & Maldonat Romains commentent, & ont bien expliqué,
en disant: «Écoutez-les, tant qu'ils enseigneront ce que Moïse a
enseigné.» Vient ensuite un endroit du Prophète Malachie: »Les lèvres du
Prêtre garderont la »science & la Loi, ils la recevront de sa bouche;
parce qu'il est l'Ange du Dieu des Armées. Despense ajoute, on doit les
suivre, autant qu'ils prêchent la Loi de Moïse, autrement non: Quand,
poursuit Malachie, ils s'éloignent de la voye frayée; car si on les
approuvoit, ils serviroient d'écueils à plusieurs, ce qui pouvant se
trouver, Jérémie traite de fausseté cette opinion que la Loi ne manquera
point par les Prêtres; le sage ne refusera point son conseil, & le
Prophète ne recélera point la parole. Le siècle d'Ezéchias & des tems
plus reculés ont vu ce qu'ils assuroient ne pouvoit arriver; »que les
Prêtres ne distingueroient point le pur d'avec l'immonde: il est donc
à craindre que ceux qui conduisent des aveugles ne le deviennent
eux-mêmes, & qu'ils ne tombent ensemble dans le précipice: la faute d'un
Directeur imprudent n'excuse point un Disciple trop crédule; il mourra,
dit Dieu, dans «son iniquité, & je vous redemanderai son sang.
Personne n'étoit obligé de croire les Prêtres qui enseignoient contre la
Loi ou hors la Loi. Dieu recommandoit surtout aux Prêtres: «N'ajoutez
rien à la parole que je vous ai prescrite, & prescrivoit à chacun
du Peuple de s'en tenir à la foi & au témoignage.» À considérer le
châtiment que le Deutéronome inflige au Juif qui refusoit l'obéissance
au Prêtre, on étoit convaincu que les Prêtres étoient Juges, & qu'une
portion de la Magistrature politique leur étoit confiée; vérité que j'ai
établie ailleurs. Ces passages de l'Ancien Testament, favorables aux
Prêtres, les concernoient, en tant qu'ils étoient Magistrats, & n'ont
aucune application aux Ministres de l'Evangile.
Quelques-uns s'appuyent sur un autre passage des Nombres XXVII, XXI où
Dieu parle ainsi de Josué: «Il se présentera devant le Grand Prêtre
Eléazar, & lui demandera la volonté de Dieu par l'Uria»; & suivant sa
réponse, Josué sortira & marchera avec tous les enfans d'Israël & le
reste du Peuple. Ce passage bien développé n'a aucun rapport à la
question. L'Urim, qu'on nomme autrepart Urim & Thummin, étoit attachée à
l'Ephod, que le Grand Prêtre des Hébreux portoit sur sa poitrine, Exod.
XXVIII, 30. Levite VIII, 8. Elien écrit, que le Grand Prêtre d'Égypte
étoit le souverain Juge; il avoit à son col un ornement de Saphir,
appellé la Vérité. Diodore de Sicile Livre Ier. raconte que le souverain
Juge d'Égypte avoit pendu à son col un cachet ou sceau, composé de
pierres précieuses, que les Prêtres appelloient la Vérité. Aussitôt que
le Juge revêtoit ce sceau, la plaidoirie commençoit, & à la fin le Grand
Prêtre apposoit sur la partie qui gagnoit, ce symbole de la vérité.
Il est clair par ces deux témoignages, que les Nations voisines des
Hébreux imitoient leurs usages, comme le Démon est le singe de Dieu.
L'Histoire sacrée, au Livre des Juges VIII, 27. 33. & XVIII. 5. 14.
remarque que du tems des Juges, Hébreux, les Prêtres des Idoles avoient
un Ephod, par lequel ils rendoient des Oracles. Elien & Diodore de
Sicile nomment ce sceau Vérité. Les Septante l'ont «appellé Thummin,
& l'on dit Urim & Thummin, pour dire qui manifeste la Vérité. Suivant
Philon, les Juifs ont conservé la maniere dont répondoient l'Urim
& Thummin: une affaire importante, mise en délibération, on alloit
consulter l'Ephod; si l'affaire étoit avantageuse aux Hébreux, les
pierres brilloient d'un feu céleste; si le succès en devoit être
malheureux, les pierres ne changeoient point. Samuel I. XXX. 7. a laissé
une belle description, de la manière de consulter l'Urim. David dit au
Grand Prêtre Abiatar, fils d'Abimelec; «apportez-moi l'Ephod», &
Abiatar présenta l'Ephod à David, qui interrogea Dieu de la sorte:
»Poursuivrai-je cette Aimée & l'atteindrai-je? Dieu lui répondit par
l'Urim, «poursuivez, vous les joindrez & vous les déferez». Dans les
Nombres est un endroit pareil; là Josué est le Chef des Hébreux, ici
David conduit le Peuple d'Israël. On ordonne à Josué de se tenir debout
devant le Grand Prêtre, pour être plus près du Pectoral & de l'Urim qui
y étoit attaché: de même il est dit qu'on approcha le Pectoral de David.
Plusieurs Sçavans ont remarqué dans Maimonides, que le Grand Prêtre
avoit coutume d'être debout devant le Roi par respect, & que le Roi ne
l'étoit devant le Grand Prêtre, qu'en consultant l'Urim; preuve qu'il
rendoit cet honneur à l'Oracle, non au Grand Prêtre. Là on ordonne à
Josué d'interroger, ici David interroge. Abimelec ne répond point à
David, mais Dieu qu'il consultoit par l'Urim: là on parle de la bouche
de l'Urim, c'est-à-dire, de son jugement, & on prête par métaphore une
bouche à l'Urim, comme dans le Deutéronome, ou en donne une à la Loi.
Les Latins, par une même figure, ont formé le nom de présage, _Omen_. Il
est mieux de l'attribuer à l'Urim qu'à Dieu, comme ont fait plusieurs
tant Réformés que Catholiques Romains, quoique le sens soit absolument
le même.
Un autre événement ne permet pas de douter que Dieu parloit & non le
Prêtre. David, qui soupçonnoit la fidélité des habitans de Ceîlam,
s'y transporta, & ordonna à Abiatar d'apporter l'Ephod; c'est-à-dire,
approchez-moi l'Ephod, ainsi qu'il paroît par l'endroit cité. David
consulta Dieu, & Dieu non Abiatar, répondit à David, que les habitans
le livreroient à Saul. Quel motif engageoit David à prévenir l'Urim,
c'étoit le succès de son voyage: Josué est dans la même circonstance;
en effet, ce qui précède explique ces mots; «Ils sortiront, ils
rentreront». Moïse supplie Dieu, de mettre à la tête de son Peuple un
homme qui le gouverne & le conduise. On avoit donc soin de recourir à
l'Urim pour la guerre & le salut du Peuple: d'autres Oracles décidoient
pour les autres choses moins importantes; la réponse du Propitiatoire,
»le soufle, la vision, & les songes. Joseph, après un mûr examen,
prétend avec raison, que le feu de l'Urim signifioit les victoires, ne
disant rien de plus. Maimonide ajoute que l'Urim & Thummim ne régloit
point les affaires des Particuliers, & que la Puissance souveraine avoit
seule le droit de le faire expliquer. Les Pasteurs qui se prévalent de
ce passage des Nombres, ne rendent pas leur cause meilleure; il y auroit
au contraire lieu de les soupçonner d'envahir l'autorité temporelle. Si
l'on admettoit leurs idées, on ne déclareroit plus la guerre que par
leurs ordres: il est vrai qu'ils seraient fondés, si leur ministère
prédisoit les événemens, comme autrefois celui des Prêtres; quoiqu'à
présent ce soit le témoignage de la divine préscience, & non leur
jugement.
Au reste, le Grand Prêtre n'interrogeoit point l'Urim en arrière du Roi.
Le Roi, ou le Général étoit présent au miracle, & on lui approchoit
l'Urim: qui ne voit combien cela fait peu à notre question? S'il est
cependant permis d'employer la figure, l'Evangile est notre Urim; &
Syrachides a dit à propos, «que la Loi fidèle manifeste la vérité, comme
la consultation de l'Urim». Les Hellénistes traduisent le mot Urim,
tantôt manifestant, & tantôt par manifestée: est-il plus vrai de le dire
de la Loi ancienne que de la Loi Chrétienne? Que le Prêtre l'apporte
donc au Roi pour y lire les promesses, & les menaces divines; mais qu'il
n'exige pas qu'on ait en lui la foi, qui n'est due qu'à la lumière qu'il
annonce; & qu'il se souvienne aussi que notre Urim est non-seulement
gravé dans le coeur des Pasteurs, mais encore dans celui de chaque
Chrétien: c'est la grâce salutaire qui éclaire tous les hommes. En
voilà, je pense, assez touchant les jugemens des Pasteurs par rapport au
Magistrat politique.
Une autre règle générale, qui prépare la maniere de bien exercer ce
droit, est que le Magistrat politique maintienne la paix dans l'Église,
car c'en est l'âme. «Le monde connoîtra, dit J.C. que vous êtes mes
Disciples, à l'amour que vous aurez les uns pour les autres.» Le divin
caractère de la primitive Église étoit; «qu'un coeur & une âme animoit
la multitude des Fidèles.» L'Empereur Constantin & ses successeurs
n'eurent d'autres soins plus empressés que ceux de prévenir ou
d'étouffer les dissentions. Julien, l'irréconciliable ennemi des
Chrétiens, crut ne pouvoir mieux réussir à renverser la Religion, qu'en
fomentant les divisions que les différentes sectes échauffoient parmi
les Chrétiens. Ammian le raporte ainsi: «Dans le dessein de fortifier
les indispositions mutuelles, en présence du Peuple, il recevoit dans
son Palais les Évêques opposés; il les exhortoit de contenir tout
mouvement de guerre civile, & de soutenir leur secte avec constance;
comptant que la sédition augmantant la licence, il n'auroit point à
redouter l'union du Peuple; convaincu que nulle bête farouche n'est plus
ennemie des hommes que les Chrétiens le sont les uns des autres.»
S. Augustin peint des mêmes couleurs le projet de l'Empereur Julien:
«Il ne voyoit, dit-il, d'autre voye pour faire disparoître de dessus
la terre le nom Chrétien, que celle de rompre l'union de l'Église & de
souffrir toutes les hérésies.» On doit plaindre ce siècle affligé plus
qu'aucun autre par de tels malheurs auxquels le Clergé contribua plus
que les Princes, ainsi que l'a remarqué l'Électeur Palatin dans ce qu'il
écrit à ses enfans: ouvrage que les vrais fidèles de l'Église doivent
lire & apprendre; mais si les anciennes playes ne peuvent être
refermées, quoiqu'il n'en faille pas désespérer, puisque Dieu sçait
ouvrir une voye aux choses impossibles, le devoir du Magistrat
politique, en cette occasion, est d'empêcher que sur ces vieilles
blessures il ne s'en fasse de nouvelles: «C'est aux Princes Chrétiens,
dit Saint Augustin, à assurer sous leur règne la Paix de l'Église leur
mere.»
Voici les moyens principaux qui en confirment l'union. 1° De s'abstenir,
autant qu'il est possible, de donner des définitions, sauf les dogmes
nécessaires au Salut, ou qui y conduisent. Les Jurisconsultes pensent
unanimement que toute définition nouvelle dans le Droit est dangereuse;
il en est de même de la Théologie.
Suivant un vieil axiome, «il est dangereux de dire de Dieu même des
choses vraies.» La maxime de S. Gregoire de Nazianze vient ici à propos:
«Ne cherchez point à pénétrer la fin de chaque chose.» Ce mot de S.
Augustin est plus fort: «Plusieurs Auteurs, même les plus célèbres
Défenseurs de la Foi Catholique, ne se rapprochent pas hormis pour la
Foi; & celui de Vincent de Lerins: Nous devons suivre & examiner
avec scrupule le consentement des Saints Pères, moins sur les points
particuliers de la Loi divine, que sur la règle de la Foi.
Les Pères du Concile de Nicée & de Constantinople, & les Empereurs qui
les ont convoqués, ne se sont point livrés à la passion de définir;
après avoir déclaré que le Pere, le Fils & le Saint Esprit sont trois
personnes, & qu'ils ne sont qu'un Dieu: il s'ensuit qu'ils sont
consubstantiels; ces Pères ne se sont point tourmentés à différencier
l'essence de l'hypostase. Les Évêques assemblés à Éphèse & à Calcédoine,
& les Empereurs, ayant défini qu'il y avoit en J. C. une personne & deux
natures, ne se sont point amusés à développer avec subtilité l'union
hypostatique. Dans les Conciles de Diospole, de Carthage, de Milet, &
d'Orange, les Pères & les Princes qui y assistèrent, pressés de soutenir
la Grace de Dieu, prononcèrent ouvertement contre Pelage & ses Fauteurs,
«que l'homme ne peut spirituellement commencer, continuer, ou achever
rien de bon sans la Grace divine;» mais ils confièrent à un prudent
silence la plupart des questions sur l'ordre de la prédestination & sur
la maniere de concilier le libre arbitre avec la Grace. Les Pères de
l'ancienne Église ont avoué, que les signe visibles du Corps de J. C.
invisiblement présent, étoient dans le Sacrement de l'Eucharistie;
mais ils n'étoient pas d'accord sur la maniere dont il étoit présent;
cependant l'union n'a point été rompue.
Il n'y a qu'un petit nombre de dogmes à définir avec anathème, les
autres ne le demandent pas: le Concile d'Orange a observé cette
différence. On lit dans un ancien Concile de Carthage: «Il nous reste
à déclarer ce que nous pensons sans juger personne, & sans excommunier
celui qui pense différemment.» Ce qui resserra l'union de l'Église
Catholique dans les premiers siècles, fut de ne proposer aucune
définition dogmatique que dans les Conciles généraux; & si les Conciles
particuliers en donnoient, elles n'avoient de force qu'autant qu'elles
étoient approuvées des autres Églises: les Souverains ne sçauroient rien
faire de plus avantageux que de ramener cet usage; car il eu peu de
ressources dans ces remèdes, que les Médecins nomment topiques ou
locaux. L'union des parties ne s'apperçoit que par l'unité du corps.
Rien n'est plus beau que le Canon de l'Église d'Angleterre de l'an 1571.
«Que les Prédicateurs ayent attention de ne prêcher au Peuple que des
dogmes conformes à la Doctrine de l'Ancien & du Nouveau Testament, &
à ce que les Saints Pères & les anciens Évêques en ont recueilli dans
leurs ouvrages.»
Le principe est le même pour les choses qu'il faut pratiquer, comme pour
celles qu'il faut croire, quoique sur les premiers les disputes soient
moins fréquentes. S. Chrysostome dit bien autrefois: »On hésite
d'observer quelques dogmes, mais on ne cache point les bonnes oeuvres.»
Pour ne point en altérer l'union, il est important de bien convaincre
le Peuple, que ces préceptes écoulent de la Loi divine. Sénèque
désaprouvant les Commentaires sur les Loix, que la Loi ordonne,
s'écrie-t-il, qu'elle ne dispute pas; il en devroit être ainsi des Loix
purement arbitraires: cependant Justinien & les autres Empereurs, dans
le Code & dans les Novelles, rendent volontiers raison des Loix civiles.
En matière de Religion, joignez la persuasion à la sévérité des Loix.
Platon, Charondas, & les autres Législateurs l'ont employée avec succès.
Les Empereurs Théodose & Valentinien ont imité ces Sages en 449. «Il
nous convient de persuader nos Sujets de la vraie Religion.» Justinien
dit: «Nous nous pressons de leur enseigner la vraie Foi des Chrétiens.»
En effet, de même que les Empires florissent lorsque les Sujets vouent
à leur Prince une obéissance volontaire, de même les progrès de la
Religion sont rapides lorsqu'on l'embrasse de bon coeur. «Rien n'est
si volontaire, dit Lactance, que la Religion; si l'esprit a horreur du
sacrifice, il n'y a plus de Religion. Autrement, disoit Thémistius, ils
adoreront la pourpre & non le Créateur.»
Telle est donc l'occupation la plus précieuse du Souverain de convaincre
la plus saine partie de son Peuple de l'autorité des témoignages
divins, & de lui faire comprendre que ses Ordonnances sont justes, & ne
respirent que la piété: il est plus à souhaiter qu'à espérer que tous
soient unis de sentimens; l'ignorance ou la malice de quelques-uns ne
doit point faire perdre de vue la vérité de l'union. La démarche ne
laisse pas que d'être délicate; il s'agit plus de détourner du mal ceux
qui résistent aux Loix divines & humaines, que de les forcer au bien. S.
Augustin a prudemment développé ces deux points dans un de ses ouvrages.
Il est des matières que la Loi divine a laissé indécises, le
Gouvernement ou la discipline de l'Église, & ses Rits. Si la chose étoit
nouvelle & facile à manier, il n'y auroit rien de mieux à faire que de
rappeller la ferveur du siècle apostolique, que le consentement des
fidèles & des progrès rapides ont consacrée. Selon ce mot, tout étoit
autrefois mieux disposé; & les changemens qu'on «a essuyés, n'ont pas
eu un heureux succès: cependant, le tems & le pays méritent quelque
attention.» S. Jérôme dit sagement: «Regardons comme des Canons
apostoliques nos usages qui ne seront ni contre la Foi ni contre les
moeurs. St. Augustin, Épître 118. Soyons indifférens pour qui n'attaque
ni la Foi ni les moeurs, & ne nous opposons pas pour demeurer unis avec
qui nous vivons.»
La variété de la discipline manifeste bien la Liberté Chrétienne, &
n'altéré point l'union de l'Église. Saint Irènée l'écrit au Pape Victor:
«La différence du Jeûne déclare l'unité de la Foi.» Saint Cyprien
ajoute: «Les moeurs différentes des hommes & des lieux varient certaines
pratiques, & cette variété ne rompt point la paix & l'unité de l'Église
Catholique. Saint Augustin, que la Foi qui enveloppe l'univers, soit
partout professée quoique son unanimité éclate par des Rits différens
qui ne touchent point à la vérité de la Foi; car la beauté de la fille
du Roi est intérieure; ces usages variés décorent son habillement,
d'où l'on dit, que sa robbe est un tissu d'or varié avec art; mais
les nuances sont si bien détachées, que les couleurs n'en sont point
confuses.»
L'Histoire de Socrate fournit plusieurs passages conformes, Liv. 5.
Chap. 22. Si en cette occasion, le meilleur n'a point prévalu, & que
le médiocre l'ait emporté, il est prudent de ne le corriger, qu'en
profitant de l'instant & du consentement universel. «Que tout reste dans
le même état; un changement perpétuel diminue la bonté des choses.»
L'Empereur Auguste, chez Dion, l'a répété d'après Aristote & Thucydide;
& Saint Augustin y a souscrit; «Autant que le changement d'un usage
apporte d'utilité autant nuit-il par sa nouveauté». Le Souverain agira
sagement dans les pratiques que la Loi divine a abandonnées à la
discrétion des hommes, en dirigeant son pouvoir sur les inclinations de
ses Sujets: le Gouvernement civil en offre des exemples fréquens. Tous
les jours on permet à des Villes, à des Communautés, qui n'ont aucune
Jurisdiction, de dresser des Statuts, que le Magistrat politique
examine, approuve & scelle de son autorité.
Enfin, un moyen propre pour faciliter l'exercice du droit, est que le
Prince prenne non-seulement le conseil, mais encore, qu'il employe le
ministère de personnes éclairées; & de peur d'être accablé, qu'il défère
les affaires particulières à des Cours établies, qui n'étant pas en état
de les terminer, puissent les remettre à sa volonté; tels étoient dans
l'ancienne Église sous les Empereurs Chrétiens, les Clergés des Villes,
les Conciles des Métropolitains, des Exarques, & les Conciles que les
Empereurs convoquoient: cette matière sera traitée incessamment.
Mais ces maximes de demander conseil, d'aider l'obéissance de ceux qui
se soumettent, d'observer le degré de Jurisdiction, & tant d'autres dont
cette matière est susceptible, ne peuvent être durables; ni toujours
avantageuses; elles s'accommodent aux circonstances; le lieu, le tems,
les hommes, diversifient ses opérations: convient-il de consulter sur
une chose connue pour certaine, ni d'espérer un calme prompt au milieu
de la tourmente? faut'il patienter dans un danger pressant, ou parcourir
tous les tribunaux tandis qu'on auroit raison de soupçonner la fidélité
des inférieurs, & d'en craindre la haine, la faveur & autres obstacles
que prévoit un esprit prudent: il en est comme de la navigation, où les
écueils ne souffrent pas qu'on tienne une route droite. Je ferai voir
ici en passant l'erreur de quelques-uns qui distinguent deux puissances,
l'absolue & l'ordinaire: ils confondent la puissance avec la manière de
l'exercer.
Le Créateur n'use-t'il pas de la même puissance, soit qu'il agisse
selon l'ordre qu'il s'est prescrit soit qu'il s'en écarte? Le Magistrat
politique a cette puissance, soit qu'il se conforme aux Loix, soit qu'il
s'en éloigne; il est de son équité d'invoquer l'ordre & les Loix dans
les affaires ordinaires: les Loix sont principalement pour cela, mais
dans les cas inopinés, il doit agir à l'extraordinaire, au moment qu'il
peut ne les pas suivre: les espèces sont infinies, l'ordre ou la Loi
positive est finie. Or, le fini ne sçauroit être la règle de l'infini.
Quoiqu'il soit mieux de se prescrire une règle générale dans les
affaires ordinaires, s'en détourner quelquefois est peut-être malfaire;
mais non pas franchir les bornes du droit inhérent au Magistrat
politique; car ses devoirs appliqués à toutes les vertus, s'étendent
plus loin que le droit en lui-même. «C'est folie de penser, soutiennent
les Jurisconsultes, que la Puissance suprême ne peut évoquer à elle sans
connoissance de cause»: de-là vient l'axiome de l'école, que personne ne
peut se commander: personne ne peut s'assujettir à une Loi dont il ne
soit pas possible de rappeller en changeant de volonté. Celui-là est le
Magistrat politique, qui a le pouvoir de déroger au droit ordinaire: il
résulte que la Loi positive ne sçauroit limiter le droit du Souverain;
il est du supérieur de restraindre le droit. Quelqu'un est-il supérieur
à soi-même?
L'Empereur est si peu soumis à les Loix, dit Saint Augustin, qu'il a
le pouvoir d'en promulguer d'autres. Affranchissons des Loix, dit
Justinien, la personne de l'Empereur, à qui Dieu a subordonné les Loix
mêmes: au reste, est-il libre au Magistrat politique de ne point écouter
les Loix dans les espèces ordinaires? Je répons avec l'Apôtre S.
Paul, «qu'il le peut, mais que cela ne convient pas étant contraire à
l'édification»; ou je répons avec Paul le Jurisconsulte, «il lui est
à la vérité permis, mais il n'est pas décent. Votre raison, votre
prudence, dit Ciceron, veulent que vous consultiez moins votre pouvoir
que votre dignité.» Aussi les Auteurs célèbres opposent-ils souvent ce
qui est permis à ce qui est décent, ce qu'il faut à ce qui est honnête,
& ce qui est meilleur, sur-tout en ce qui concerne la magistrature
politique. Voici le lieu convenable à cette proposition avancée plus
haut. «L'acte est bon tant qu'on est en droit, quoique l'action ne le
soit pas»: que le Souverain ordonne imprudemment, ou contre l'ordre,
& qu'il soit possible d'exécuter sans crime, la nécessité de la
subordination le fait valoir, dit l'Apôtre; Dieu lui a confié le pouvoir
suprême; le Sujet a la fidélité en partage. «Ils sont Rois, s'écrie
Sophocle, pourquoi ne pas obéir?» & alors il faut souffrir l'ignorance
des Princes.