CHAPITRE V.

_Du Jugement du Magistrat politique sur la Religion_.

Après avoir confirmé au Magistrat politique le pouvoir qu'il a sur la

Religion, il est juste de connoître comment il l'exerce: le jugement

précède l'acte du pouvoir; car il est de la volonté de commander, toute

action de la volonté est bonne, quand elle a deux rapports; l'un de la

volonté avec le jugement, l'autre du jugement avec l'objet. L'Apôtre

parlant de la première, dit, que tout ce qui ne vient pas de la foi est

péché, &c où est la foi est un jugement approbatif, que l'on oppose à

la conscience, qui blâme l'action ou qui flotte dans l'incertitude. La

signification naturelle & simple du jugement est l'acte du Supérieur,

qui, Juge entre deux partis, décide ce qui est juste. Le jugement vient

de Juge, & le mot Juge, de qui dit le droit. On a depuis compris sous ce

terme toutes sortes de décisions, même les intérieures, que l'on porte

sur les matières que l'on médite, ou sur les actions que l'on fait.

Le jugement des actions en général est de deux sortes, ou il prévient

les propres actions, ou par les propres actions il a relation avec

les actions du prochain, & il est de deux espèces; nos actions sont

comparées avec celles du prochain ou par le jugement ou par la volonté:

ainsi le jugement des actions étrangères est ou directif, soit par la

déclaration, soit par la persuasion, ou impératif. Aristote a distingué

le jugement impératif en légal & judiciaire, celui-là universel,

celui-ci particulier.

Dieu le Maître absolu a le jugement absolu impératif, & parmi les hommes

celui-là juge souverainement, qui est le Magistrat politique Personne

n'a le droit d'abroger les Loix, de casser les Arrêts par une décision

souveraine; ils veulent une obéissance aveugle, quand ils ont la Loi

divine pour bornes. Or, de même que le pouvoir renferme le sacré & le

prophane, le jugement n'a pas des limites moins étendues: quelques

Princes à la vérité ont évité de juger les matières de Religion, plongés

dans une ignorance profonde; ils ont tantôt négligé cette portion de

leurs devoirs, tantôt ils ont parlé du jugement infaillible, tel que le

Pape se l'arroge.

Le Roi d'Angleterre entend de la sorte son aveu, & ceux des anciens

Empereurs, que les Rois ne sont pas les Juges infaillibles de la

Doctrine: il l'auroit également bien dit des autres matières. Constantin

n'hésite pas d'examiner si les Évêques s'étoient bien ou mal comportés

dans l'Assemble de Tyr. Marcian ne balança point à déclarer que son

pouvoir étoit de faire connaître à son peuple la vraie Religion; &

Charlemagne se constitue Juge de l'hérésie de Félix: »Nous décernons &

nous avons décerné sous la protection de Dieu ce qu'il falloit croire

fermement de cette dispute.

On se trompe grossièrement de penser qu'il y a de la contradiction à

dire qu'on peut tomber, & cependant qu'on n'est pas soumis aux hommes

d'une soumission coactive: on ne voit pas que cette opinion erronnée

ôteroit aux hommes tout jugement, même celui du temporel. En effet, en

quoi les hommes ne peuvent-ils errer? ou quel peut être un jugement, qui

n'est pas souverain, ou qui n'en a pas un autre au-dessus de lui? «&

puisqu'on iroit à l'infini, il est bon de le fixer, & de réserver les

fautes de quelques-uns au jugement divin» dit Yves de Chartres, ou

ceux-là sont punis d'autant plus sévèrement qu'il ont moins écouté les

inspirations de Dieu.

En accordant au Magistrat politique un jugement souverain & impératif,

je me garderai bien d'avancer qu'il est libre aux Pasteurs & aux

Chrétiens d'abandonner les préceptes immuables de la charité & de la

piété; si le Prince l'ordonnoit, ils ne seroient pas plus excusables que

d'obéir à un Prince Barbare, qui défendroit de nourrir son propre Père.

Je viens au contraire de prouver que dans les choses sacrées & prophanes

les ordres & les défenses ne contraignent point à faire & à omettre

ce qui est contre la Loi de Dieu naturelle & positive mais à souffrir

seulement, jusqu'à ce qu'il n'y ait que la violence qui sauve du

châtiment: il est bien différent d'endurer une insulte, ou d'éluder, un

commandement de Dieu. Je serois étonné que des Sçavans eussent confondu

ces maximes, si l'on ne sentoit que cela favorise leurs préjugés. Je

remets à un autre tems les difficultés qu'on a coutume de proposer sur

le changement de la corruption de la Religion.

D'abord, le Jugement souverain de J. C. diffère autant de celui en

question que son pouvoir est opposé à celui du Magistrat politique. La

législation qui porte avec elle la récompense en le châtiment éternel

& le Jugement dernier qui en émane, appartient à J. C. Pendant cet

intervalle J. C. entretient les hommes du Jugement divin par son Saint

Esprit: on auroit tort de conclure que ce jugement fût une action

humaine, à moins qu'il n'intervînt du jugement humain. Ce jugement des

actions particulières de chaque Chrétien & des actions publiques, est

déféré aux Puissances publiques, & Puissances publiques absolues.

Bremins, dont je rapporte les termes, en étoit convaincu; de même que

tout homme a le droit particulier, de même, le Prince a le droit général

d'examiner & de décider de là Doctrine...... Le jugement des Souverains

est encore nécessaire dans ce doute, quelle Religion ils doivent

embrasser pour leur Salut, & celui de tout le Peuple de Dieu.

Ceux qui s'arrêtent à l'Écriture pensent bien, mais ils s'expriment

figurément; car à prendre les termes à la lettre, l'Écriture est la

règle de juger, & la même chose ne sçauroit être sa propre règle; même

figure dans la Loi: «Il ne faut juger personne sans l'avoir écoutée»: &

dans le discours de J. C. la parole qu'il prêchoit jugera les incrédules

au dernier jour.

Le jugement de la Religion regarde aussi les Pasteurs, les Sçavans

versés dans l'étude des Saintes-Lettres, les Assemblées de l'Église,

& surtout l'Église Catholique d'une façon plus auguste. «Chacun, dit

Aristote, juge sainement des choses qu'il connoît, & en est un bon

Juge», mais ce jugement est d'une espèce autre que celui dont il s'agit;

car il guide ou les actions propres, ou les actions étrangères par la

voye de la persuasion, non par celle de la coërcition: ainsi ceux qui

dirigent & ceux qui jugent, peuvent mutuellement se précéder & se

suivre. Le Roi peut passer devant le Médecin, le Médecin peut être plus

suivi que le Roi. Il n'est donc pas absurde de compter deux jugemens

souverains de deux espèces différentes, tels que la Religion les

éprouve; le jugement directif de l'Église Catholique, & le jugement

coactif du Souverain. Il est plutôt évident que parmi les hommes rien

n'a plus d'autorité que le jugement de l'Église, rien n'a plus de

Puissance que le jugement du Magistrat politique.

Deux choses sont un obstacle au jugement, l'ignorance & les mauvaises

inclinations: c'est au Souverain qui veut juger à étudier les matières

de Religion & à être pénétré de son esprit: ces qualités sont intimement

unies, que la Religion éclaire la prudence, & que la prudence vivifie

la Religion. Lactance décrit bien cette liaison. Tacite a transmis à la

postérité la formule des voeux du Peuple à l'avènement d'un Prince à

l'Empire: »Que Dieu lui donne un esprit qui embrasse »le droit divin &

humain:» d'ailleurs autant que le spirituel est au-dessus du temporel,

autant la connoissance de la Religion est-elle plus précieuse,

plus utile, & plus nécessaire au Magistrat politique que celle du

Gouvernement civil. On »répète souvent au Prince d'être le modèle de la

Loi, de la conserver, & de la méditer tous les jours de sa vie; Dieu

recommande à Josué de ne point éloigner de lui le Livre de la Loi, &

de le méditer nuit & jour. Dans le Pseaume II.v.10 qui s'applique aux

siècles du Christianisme, Princes soyez intelligens, Juges de la terre

soyez instruits. Les Rois fidèles d'Israël observoient autrefois ces

préceptes, depuis eux les Princes Chrétiens ont fait de même. Témoins

Théodose & Valentinien: »De toutes les sollicitudes que l'amour du bien

public fait naître, nous regardons la connoissance de la Religion comme

le plus digne objet de nos soins, & nous croyons qu'en affermissant son

culte, notre »Empire deviendra plus florissant. Theodose écrit au Pape

Hormisdas: »La connoissance de la vraie Religion est le devoir essentiel

de notre Majesté Impériale. Justinien parlant à Epiphane: Nous

travaillons avec une attention singulière à nous instruire des vrais

Dogmes & de la discipline de l'Église. Saints Prêtres, disoit Recarede

Roi d'Espagne, non-seulement nous n'épargnons rien, pour procurer à nos

Sujets une vie douce & tranquille, mais sous la protection du Seigneur,

nous méditons les choses célestes qui nous répondent de la fidélité des

Peuples. Arnolphe, Évêque de Lizieux, s'exprime ainsi au milieu d'un

Concile: La justice du Roi, soutenue de la science, dirige les hommes

& les forme: elle les forme à la vertu, elle les dirige vers le Salut.

Préceptes, exemples, tout dit que la connoissance de la Religion est du

ressort du Souverain.

On objecte que la Prince, accablé & distrait, vaque difficilement à

une partie des affaires; rien cependant n'a plus d'affinité que

la connoissance générale, & celle de la plus noble portion. Le

Métaphysicien considère ce qui est; il s'applique principalement aux

êtres spirituels. Le Physicien a pour objet le mouvement, il s'adonne

particulièrement à l'astronomie: le Souverain, en enveloppant toutes les

parties du Gouvernement, doit surtout méditer là Religion.

La route n'en est pas aussi obscure, que quelques-uns se sont efforcées

de le persuader. »La Théologie, dit S. Grégoire de Nazianze & la

Religion est simple & nue; elle est fondée sur des témoignages divins,

que quelques-uns regardent à dessein comme une science abstraite &

embarrassée. Je ne parle ici que des dogmes & de la discipline: je mets

à part les questions de Métaphysique, d'Histoire, de Grammaire, dont les

Théologiens ont coutume de disputer avec vivacité, & dont il est inutile

de charger l'esprit du Souverain.

Il en est de même des sophismes du Droit; mais il est important qu'il en

sçache les principes généraux; il doit sur tout cela se borner; car il

est une intempérance de sçavoir, & c'est une leçon très-difficile à

pratiquer, selon le plus prudent des Historiens. Celui-là est sage, qui

ne donnant pas dans tout, se renferme dans les connoissances utiles: ce

passage de l'Apôtre, d'être sçavant avec sobriété, est adressé à tous,

& singulièrement aux Puissances suprêmes; car continue S. Paul: »Il

ne faut point s'arrêter à ce qui donne plutôt lieu à la dispute qu'à

l'édification, laquelle vient de la foi: rien ne convient moins aux

grandes âmes, dit autrefois Sénèque, que ces prétendues subtilités.

Au reste, la divine Providence aidera le Magistrat politique, & suppléra

aisément à l'expérience qu'un temps trop court ne lui fourniroit pas. Un

Ancien protestoit qu'il avoit plus appris par la prière, que par étude:

»Dieu n'est point sourd à »ces voeux ardens de l'Église. Seigneur,

dispensez au Prince votre prudence & votre justice à son Fils. Vous

m'avez découvert, ô mon Dieu, s'écrioit David, la profondeur de votre

sagesse. Salomon, jeune encore, ne sçavoir où porter ses pas, la

multitude du Peuple, le poids des affaires l'accabloit: Qui pourra,

dit-il, juger un si grand Peuple? accordez-moi donc, Seigneur, un esprit

capable de le gouverner, & de discerner le bien & le mal. Le Seigneur

lui répond, parce que vous ne m'avez pas demandé une longue vie, des

richesses, la mort de vos ennemis, mais un jugement sain & droit, je

vous ai donné un coeur sage & intelligent.» Dieu & la nature, comme on

dit, viennent au secours dans les choses indispensables.

Comme les Empires sont l'ouvrage de Dieu, & qu'il les a établis pour

servir d'asile à la vraie Religion, il est de sa bonté divine de

gratifier des talens & des qualités propres au gouvernement les Princes

qui les lui demandent avec ferveur: croira-t'on qu'il les leur refusera,

tandis que sous la Loi légale il prodiguait aux Princes le don de

Prophétie. Salomon répète dans ses paraboles: »L'Oracle est sur les

lèvres du Roi, & sa Bouche en jugeant ne prévarique point. Moïse, ce

grand Général, ce divin Prophète, ayant institué le Synedrin, composé de

soixante-dix personnes, on dit que Dieu leur communiqua de l'esprit de

Moïse, & cet esprit les échauffant, ils prophétisoient. Jésus, Fils

de Nuni, succéda: au Généralat de Moïse, & il fut rempli de sagesse,

aussi-tôt qu'on lui eût imposé les mains.

Saul, après son Sacre, fut inspiré, & devint un autre homme; telle est

l'expression de l'Écriture. David, assis sur le trône, prophétisa

ainsi que son Fils Salomon; en sorte que qui feuilleteroit assiduement

l'Histoire de l'Ancien Testament trouveroit plus de Rois Prophètes que

de Prêtres Prophètes. J'avoue que ces miracles furent plus fréquens dans

les siècles où Dieu conversoit avec nos Pères, & leur faisoit connoitre

sa volonté par les Prophètes; mais dans ces derniers jours il a parlé

par son Fils, & a dévoilé ses desseins sur le Salut du genre humain: peu

de Prophètes ont paru depuis lui. J. C. est le seul maître, dont nous

avons tous hérité; il n'est plus nécessaire de prêcher une Religion

nouvelle, comme autrefois; il faut seulement prêcher sa parole écrite.

En vain se plaindroit-on de son obscurité & de sa subtilité; la parole

est près de nous, dans notre bouche & dans notre coeur.

Cette Doctrine est publique, elle n'est cachée qu'aux hommes que Satan

tient dans l'aveuglement: tous sont instruits de Dieu, tous connoissent

Dieu; J. C. ayant par-là exaucé le voeu de Moïse, qui souhaittoit que

tout le Peuple fut Prophète. Si la Doctrine de l'Evangile n'a rien

d'obscur pour tous les Chrétiens, pour ces Ouvriers, ces Artisans, qui

sont occupés du travail des mains, pourquoi refuser aux Princes cette

faveur générale? surtout après que l'Apôtre leur applique spécialement

«que Dieu a voulu que tous connoissent la vérité.»

L'Empereur Théodose, rempli de cette confiance, au moment de juger des

erreurs qui attaquoient la foi, implora le secours divin en secret, & ne

l'implora pas en vain. L'Empereur Justinien en éprouva les effets: sa

Profession de foi est si belle, que Contius a dit avec raison «qu'aucun

Père de l'Église, ni aucun Évêque n'en a donné une plus forte & plus

pleine de Doctrine.» D'ailleurs, les dogmes nécessaires au Salut, ou les

maximes de l'Église les plus importantes sont en petit nombre, & sont

présentes à tout Fidèle. L'Écriture Sainte les renferme, le consentement

perpétuel de l'Église les constate, le reste à peine intéresse-t-il

le Magistrat politique. Au cas qu'il arrive quelque événement qu'on

n'auroit pas prévu, chose que le temporel voit plus souvent que le

spirituel; le tems & le Conseil y pourvoyent. Qu'on se rappelle ces

vers d'Hésiode: «Tel est excellent qui sçait beaucoup, tel est bon &

excellent qui se laisse persuader par celui qui parle juste.»

La piété est l'autre qualité propre au Magistrat politique; sans doute

aucune vertu n'est si digne d'un Prince: il est ordonné au Roi des

Hébreux d'apprendre à craindre Dieu, & à observer sa Loi. Il est

prescrit à Josué de ne se point écarter de ses préceptes à droite ou

à gauche. Les Saints Pères ne rebattent autre chose aux Princes; deux

vices leur sont à craindre, l'impiété qui est le mal le plus incurable,

& la superstition qui amolit le coeur, & qui éloigne les conseils

salutaires; on évite ces deux écueils, en ne perdant point de vue le mot

de l'Apôtre: «Le but du précepte est la charité qui naît d'un coeur

pur, d'une bonne conscience & d'une vraie Foi»: ceux qui s'en éloignent

tombent dans le précipice: ils sont jaloux d'être les Docteurs de la

Loi, tandis qu'ils ne comprennent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils

prêchent.

Telles sont les qualités nécessaires au Magistrat politique: je remarque

ensuite que toute action du Souverain doit être droite, je ne dis pas

tous ses actes, distinction indispensable; par exemple, un Juge ignorant

a prononcé une sentence, il est en faute; mais sa sentence n'est pas

nulle qu'il n'y ait un appel. Un particulier, qui n'est point interdit,

donne son bien par une libéralité inconsidérée; la donation est bonne &

son action est vicieuse. Un père est trop rude à ses enfans, un maître à

ses esclaves, il faut obéir quoiqu'ils agissent mal; la raison est qu'il

en coûte moins pour un bon acte que pour une bonne action: une bonne

action part d'un jugement tourné au bien, d'un dessein réfléchi; elle

dépend de la forme & des circonstances essentielles; il suffit à un bon

acte, que celui qui ait le droit d'agir. J'appelle ici droit la faculté

morale que la justice spéciale considère c'est-à-dire, la domination, le

pouvoir, le droit de servitude, le droit actif d'obligation: tout acte

prohibé l'est ou absolument ou relativement; absolument quand ses effets

sont illicites par eux-mêmes ou par la Loi, relativement quand ses

effets licites à la vérité ne sont pas au pouvoir de l'Agent: ainsi,

à ne suivre que la Loi naturelle, en écartant pour un moment la Loi

positive, tout acte est nul, si son effet a un vice essentiellement

inhérent; où s'il est au-delà du pouvoir de l'Agent. On rapporte à la

première espèce le commandement d'un Pere, d'un Maître, d'un Prince,

de mentir ou d'adorer les Idoles: on place dans la seconde espèce le

pouvoir d'un Maître sur un Esclave étranger, celui d'un Prince sur un

homme qui n'est pas son Sujet, & celui de tout homme sur les actions

intérieures, qui n'ont aucune relation aux extérieures: par conséquent,

tout vice qui affecte l'esprit ou le jugement, n'annulle pas l'acte du

pouvoir; & comme il est fondé sur l'ignorance de la vraie Religion, ou

sur une passion ennemie de la vraie Religion, il est hors de doute

que le Pere n'est point dépouillé du pouvoir paternel, le Mari de son

autorité, le Maître de sa domination, le Roi de sa puissance souveraine.

Aussi, doit-on exécuter les Loix du Prince touchant la Religion, quand

même il seroit fauteur d'hérésie, ou qu'il n'adoreroit pas le vrai

Dieu, pourvu qu'elles n'attaquent point de front la Loi divine; trop de

monumens le démontrent. Pharaon étoit un Roi impie, cependant le Peuple

Hébreu n'osa sans sa permission sortir d'Égypte pour sacrifier. Le

sacrifice étoit ordonné, & hors la puissance du Roi; mais comme le

Seigneur n'avoit point désigné le lieu, le Peuple n'étoit point

affranchi de l'obéissance qu'il lui avoit jurée. Nabuchodonosor ne

vivoit point dans la vraie Religion; autant que sa Loi, d'adorer son

image, eut peu d'effets, autant celle de ne point blasphémer le Dieu

d'Israël fut-elle reçue & approuvée.

On sçait que Cyrus & ses Successeurs étoient ensevelis dans les ténèbres

du Paganisme; les Hébreux cependant ne travaillèrent à la reconstruction

du Temple de Jérusalem que de leur consentement. Si les Fidèles

étouffoient les disputes qui s'élevoient entr'eux à l'occasion de la

Religion, plutôt que d'en permettre la connoissance aux Payens; traduits

devant eux, ils les reconnoissoient Juges; & souvent la nécessité les

contraignoit d'implorer leurs secours, persuadés que ceux-là avoient le

droit de juger, qui n'avoient point les talens nécessaires pour les bien

juger.

Ptolomée, Roi d'Égypte, décida à son tribunal la question de la

préférence du Temple de Jérusalem sur celui de Garisim entre les Juifs &

les Samaritains. Ce Prince, argumentant de la Loi de Moïse, quoiqu'il ne

la suivît pas, avoit le droit de juger, & jugea en effet, quel étoit le

Temple, le culte, & le sacerdoce conforme à cette Loi: unique point de

la contestation. Du tems des Apôtres, une partie du Synedrin Judaïque

étoit prévenue; Pierre & Jean ne se croyent point exempts de sa

Jurisdiction; ils le reconnoissent ouvertement pour Juge. On nous juge,

dirent-ils, sur un miracle opéré, sur un malade guéri. L'état de la

question étoit, s'il étoit permis de guérir au nom de J. C.

Saint Pierre le soutenoit, parce que Jesus est le Chef de l'Église,

l'auteur du Salut, & qui le confirme par sa Résurrection & les miracles

de sa vie. Aussi les Juifs lui défendant d'enseigner au nom de Jesus,

«Jugez plutôt, dit-il, s'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux, hommes.»

Ces Juges avoient donc le droit de décider si Jesus étoit le Messie; &

s'ils avoient bien jugé, la Sentence étoit bonne, quoique prononcée

par des Impies. Félix étoit Payen, mais il représentoit l'Empereur:

Tertullus accuse S. Paul devant lui; il le noircit de crimes, il lui

reproche, entr'autres, qu'il est le Chef de la secte des Nazaréens.

Saint Paul nie tous les crimes, & confesse qu'il adore Dieu selon la

voye que cette Religion a frayée; étoit-ce un crime? voilà tout ce qu'il

avoit à juger: je suis jugé, dit-il, sur la résurrection des morts;

Dogme qui est le fondement de la Foi. Cette accusation est renouvellée

devant Festus, Saint Paul le regarde comme son Juge; qu'on me juge ici,

dit-il: craignant ensuite la prévention du Juge, il appelle à César,

souverain Juge, & il saisit son tribunal de la cause de l'Evangile, non

de la sienne; On demandoit, si d'enseigner l'Evangile étoit un crime, S.

Paul, loin d'en convenir, ne cesse de répéter que l'Evangile étoit la

doctrine du Salut.

Saint Paul ne récuse point le plus mauvais Prince. S'il eût absous.

Paul comme il devoit, & plusieurs ont cru que son premier mouvement lui

fut favorable, son Décret eût eu force de Loi, & auroit fermé la bouche

aux Juifs; mais en condamnant S. Paul & l'Evangile, sa Sentence fut

nulle, en ce qu'elle défendoit à S. Paul d'enseigner. Elle eut son

effet, en ce qu'elle accorda le martyre à celui qui le souhaitoit

ardemment.

Justin Martyr, & les autres Pères de l'Église présentèrent aux Empereurs

Payens des ouvrages, pour confirmer la vérité de la vraie Religion. Paul

de Samosate, ayant erré dans la doctrine, & cherchant à se maintenir

dans l'Évêché d'Antioche, fut traduit devant l'Empereur Aurélien, Prince

Infidèle, qui après avoir délibéré, statua que Paul seroit chassé du

Siége d'Antioche: il avoit à juger si Paul de Samosate prêchoit la

doctrine de la Foi.

Il est important à un Empereur, je ne dis pas religieux, mais prudent,

de ne pas souffrir dans l'Épiscopat un Prélat qui enseigne des dogmes

erronnés. On se souvenoit encore de ce que les Apôtres & leurs

Successeurs avoient appris aux Églises dispersées, du Verbe, qui

étoit dès le commencement, & qui venoit d'accomplir le Mystere de

l'Incarnation. L'Évêque Archelaus disputa contre l'Hérétique Manés, qui

a donné le nom aux Manichéens, devant Marcellus, Juge illustre, qui

avoit choisi pour Conseillers un Médecin, un Philosophe, un Grammairien,

un Rhéteur, tous Payens.

Saint Athanase, le fléau d'Arius, s'étant trouvé à Laodicée avec cet

Hérésiarque, défendit la Foi Catholique devant Probus, Payen délégué de

l'Empereur,& il l'emporta: comme on étoit convenu que l'Evangile seroit

la Loi que l'on consulteroit, on fut aisément convaincu que cette Loi

n'admettoit ni plusieurs Dieux ni deux Dieux.

Saint Athanase & les autres Saints Évêques agitèrent le dogme de la

Consubstantiation en présence de Constantius & de Jovinien Empereurs

Hérétiques. Les sages Évêques se sont depuis modelés sur eux lorsque les

Vandales occupoient l'Afrique, Eugene, Évêque de Carthage, offrit aux

Ariens de disputer de la Foi Catholique devant Hunerique Roi Arien;

mais ils rejettèrent sa proposition. L'Élection d'un Pape causa à Rome

quelque désordre; on implora le jugement du Roi Théodoric, & si ce

Prince étoit Arien. Voici un passage célèbre de la Confession de Basle.

«Tout Prince doit veiller à ce que ses Sujets sanctifient le nom de

Dieu; que les bornes de son divin Royaume soient étendues; & qu'attentif

à châtier les crimes, il vive soumis à sa volonté sainte. Les Princes

Payens avoient ce devoir à remplir: combien est-il plus recommandé au

Magistrat Chrétien comme au Vicaire de Dieu?» On lit dans une Apologie

présentée à Philippe Roi d'Espagne, les sentimens de l'Église Reformée

de Flandres, tandis qu'il sévissoit contre elle: combien s'en éloignent

aujourd'hui ceux qui se vantent d'être les seuls appuis de l'Église?

«Princes, c'est à vous de juger, & d'étouffer les erreurs, quelques

profondes qu'en soient les racines; malgré votre aveuglement, votre

prévention contre la vérité, Dieu vous a donné ce droit; si vous en

usez, il peut vous y rendre de plus en plus consommés.» Les mêmes termes

se voyent dans une Lettre de Calvin au Roi François Ier, qui lui demande

des éclaircissemens sur la Religion, assurant qu'elle est digne de son

tribunal. Pourquoi les Églises & les Docteurs ne tiendroient-ils pas ce

langage? Ils n'ignorent pas que Paul Sergius, Propréteur, homme profond,

& nullement Chrétien, fut constitué Juge entre l'Apôtre S. Paul & le

Mage Elyman. Sa propre Sentence l'éclaira, il crut; & peu s'en fallut

que le Roi Agrippa, assis dans une autre occasion à côté du Préteur

Romain, ne se rendît, du moins la vérité lui en arracha l'aveu.

Quoiqu'on rapporte que Galion, Proconsul d'Achaie, ait refusé de régler

quelques points de la Loi Légale, son action est plus digne de censure

que de louanges, puisqu'il n'osa vanger l'affront fait à Sostenes.

Au reste, si un Chrétien pénétré le spirituel, si Dieu lui donne un

jugement sain pour les choses divines, le don de lumière, qui réside

dans cette partie de l'âme, appelée jugement, n'a point été refusé à

quelques Infidèles. Personne n'a encore repris S. Augustin, dont le

sentiment est développe dans un ouvrage sur la Grâce: «il semble que

quelques-uns ayent obtenu le divin présent de l'intelligence, qui les

porte à la Foi, quand ils entendent une parole, ou quand ils voyent des

signes conformes à leurs idées.» Qui oseroit avancer que les Fidèles

seuls jugent sainement de la Religion, puisqu'il est constant que

l'on ne parvient à la foi que par le jugement? c'est pour elle qu'on

recommande à tous de méditer les Saintes Écritures: on loue les habitans

de Beroë d'avoir confronté l'Écriture Sainte avec la doctrine que Paul &

Silas leur prêchoient. Or, on n'examine point, sans faire usage de son

jugement; & Syrus, l'Interprete, l'a bien exprimé, en disant, «ils

jugeoient l'Écriture».

Dès que les hommes qui ne professent point la vraie Religion, sont

capables d'en décider, soit des particuliers, soit des Puissances,

chacun par proportion, il n'est pas raisonnable d'exclure ceux qui,

convaincus de la vérité de sa doctrine, s'abstiennent par quelque

foiblesse de la participation aux Sacremens: a-t-on oublié que

l'Empereur Constantin, avant son Baptême, a promulgué des Loix sur

la Religion, de l'aveu & avec l'applaudissement des Évêques? qu'il a

convoqué des Conciles, qu'il a jugé au milieu du Concile & après

le Concile; qu'il s'est lui-même établi Juge des Catholiques & des

Donatistes? L'Empereur Valentinien, mort sans Baptême, n'a-t-il pas

suivi ses traces? mais dit-on, le Magistrat politique n'a point étudié

ces questions spécieuses que les Théologiens ont coutume d'agiter dans

les Écoles: si ce prétexte avoit lieu, combien de Pasteurs vertueux &

appliqués ne pourroient juger de rien dans l'Église: un Clerc remplira

dignement les fonctions pastorales, quoiqu'il n'ait pas assez de talens

pour être reçu Docteur.

Suivant ce raisonnement, les Jurisconsultes devroient occuper la place

des Juges comme plus capables: on voit au contraire dans les Villes,

& plus fréquemment encore à la campagne, des Juges plus intègres

qu'éclairés, qui prononcent sur les testamens, les contrats, & les

autres matières du droit civil. Quelquefois un homme, peu instruit de la

Chirurgie, a un assassinat à juger, si la plaie est mortelle ou non, si

une grossesse peut durer onze mois. Il ne faut donc pas confondre la

science du Juge avec le droit du jugement public ou impératif; car ou

l'homme capable n'a pas ce droit, ou l'ignorance ne le perd point.

«Heureuses les Républiques, s'écrie Platon, dont les Rois seroient

Philosophes, ou dont les Philosophes seroient Rois»: il n'est pas pour

cela permis aux Philosophes d'usurper le trône, & le Prince qui n'est

pas Philosophe n'en doit pas descendre.

On dira peut-être que l'esprit des Prophètes est subordonné aux

Prophètes; les anciens Grecs & Latins ont ainsi commenté ce passage de

S. Paul. Les Prophètes ne doivent pas prêcher le Peuple au même moment

ni de la même façon; ils doivent attendre que le Prophète qui a commencé

ait fini son discours: comment, répond-t-on, retenir les dons du S.

Esprit? ceux qu'il inspire ne ressemblent point aux Démoniaques; ils

sont tellement maîtres de leurs dons, qu'ils peuvent ou le produire,

ou le contenir pendant un tems, selon que l'ordre & l'édification le

demandent; autrement Dieu seroit la cause de la confusion, lui qui

est l'auteur de la paix & de la règle. Je ne rejetterai point ce

commentaire, dès qu'il ne combat point la pensée de l'Apôtre. L'autre

interprétation qui veut que les Prophètes souffrent & que d'autres

Prophètes examinent leurs prophéties, n'a ici aucune application.

Le don singulier de prophétie, de guérison, & des langues, que Dieu a

employé pour la propagation de la Foi, n'existe plus depuis long-tems, &

n'a point de rapport à nos usages présens. Ce don admirable, qui rendoit

infaillible la prédiction des événemens futurs, & qui imprimoit sur le

champ la connoissance de la Théologie, que le travail humain n'auroit

acquis qu'à peine, ne fera point valoir l'opinion des gens, qui

l'accordent à tous les Pasteurs, & aux seuls Pasteurs. En effet, combien

de Pasteurs médiocres Théologiens & combien de Séculiers habiles

Théologiens? aussi compte-t-on des jugemens de plusieurs espèces; l'aveu

de l'un ne détruit pas les autres. Un Médecin juge d'une maladie & d'une

blessure, le Juge en décide, quand la cause est portée devant lui; le

malade même en juge. Lorsque les Prophètes jugeoient dans l'Église

Apostolique, on recommandoit à tous les Fidèles d'éprouver l'esprit.

S. Jean donne un moyen sûr pour discerner l'Esprit de Dieu de celui de

l'Ante-Christ; & le passage de S. Paul aux Thessaloniciens s'y rapporte.

«N'étouffez point en vous l'Esprit-Saint, ne méprisez point les

prophéties, examinez tout, & retenez ce qui est bon.»

Examiner & discerner est sans doute un acte du jugement; témoin ce mot

de l'Apôtre, «que deux ou trois Prophètes parlent, & que les autres en

jugent». Les plus anciens Pères, sous le terme autres, comprennent

non les autres Prophètes, mais tout le Peuple: c'est avec raison,

puisqu'ailleurs cet Apôtre sépare la pénétration des esprits du don de

prophétie: il semble qu'il croyoit que les Chrétiens avoient reçu le don

de prophétie, car il met au nombre des dons la Foi, distincte du don

des miracles, ou qu'ils avoient un talent singulier pour juger les

prophéties que publioient des hommes non Prophètes. L'Apôtre Saint Paul

exige que les Corinthiens pèsent ses paroles. Les Saints Pères appellent

aussi au jugement du Peuple: «Que ce Peuple, dont le coeur conserve

la Foi divine, juge», dit S. Ambroise. De ces différens exemples, je

conclus que dans aucun siècle on n'a abandonné aux seuls Prophètes le

jugement de la Religion & de la doctrine.

On voit maintenant quelle est la triste ressource de ceux qui répondent

aux momens de l'Ancien Testament, que ce que les Rois ont fait, ils

l'ont fait comme Prophètes & non comme Rois. Si sous le nom de Prophètes

ils entendent un don particulier de Dieu, c'est une pure chimere qui

n'est d'aucune vraisemblance dans les faits que l'Écriture ne détaille

pas. A quoi bon un don singulier où la Loi est commune, à moins qu'elle

n'ait été portée contre les négligens? Si sous le nom de prophétie ils

entendent un jugement plus éclairé de la volonté divine, obscure dans

ces siècles, je conviens, en me servant de leurs termes, qu'ils ont sçu

comme Prophètes, ce qu'il falloit commander, & qu'ils ont commandé en

Rois.

Aussi l'Écriture n'a pas cru les noms propres assez forts dans sa

narration; elle y a ajouté le nom de Rois, pour prouver que le droit

d'agir venoit du pouvoir souverain & pour les proposer aux Princes pour

modèles: ainsi, quand les Princes Chrétiens ordonnent de la Religion,

ils commandent en Rois; ils traitent ces matières en Chrétiens habiles

& instruits de Dieu; ils ont devant eux la Loi divine gravée plus

profondément que les Rois & les Prophètes ne l'avoient autrefois.

»Plusieurs Rois & Prophètes ont voulu voir ce que les Disciples de J. C.

ont vu, & ils ne l'ont pas vu; ils ont voulu entendre ce que ceux-ci ont

entendu, & ils ne l'ont pas entendu.

Traité du Pouvoir du Magistrat Politique sur les choses sacrées · 第 16 / 24 题