CHAPITRE II.

_Le pouvoir sur les choses sacrées, & la fonction sacrée sont

distincts._

Quoique tout homme, un peu éclairé, ne puisse ignorer, combien différent

le pouvoir & la fonction de celui qui y est soumis, je suis bien aise

cependant d'en prévenir le lecteur, parce qu'il est des esprits qui se

plaisent à répandre des nuages obscurs sur les choses les plus claires.

A en croire Aristote, ce n'est pas à un Architecte comme Architecte de

mettre la main à l'oeuvre; son office est de distribuer l'ouvrage à

chaque ouvrier, pour exécuter son plan. De même, le Magistrat politique

n'exécute point les ordres qu'il donne, mais il commande, & l'on doit

exécuter ce qu'il ordonne.

Les fonctions soumises au pouvoir souverain sont de deux sortes, les

unes le sont d'essence & de subordination, comme l'effet dépend de sa

cause; les autres fonctions lui sont seulement subordonnées. De la

première espèce, dans les choses naturelles, sont les rayons qui partent

du Soleil, le fleuve qui coule de sa source. La terre par rapport

au Ciel est de la seconde espèce, en suivant la même comparaison;

l'Architecte a sous lui le Piqueur, tandis qu'il n'a que subordinément

le Charpentier, le Serrurier & le Masson.

Ainsi le Magistrat politique voit au-dessous de lui deux genres de

fonctions; les unes ont une sorte d'autorité & de jurisdiction, la

Préture, la Présidence & les Offices de Magistrature. Les autres du

second genre sont, par exemple, celles de Médecin, de Philosophe, de

Laboureur, de Commerçant; ceux-là donc combattent un phantôme qui

soutiennent avec vivacité que les Pasteurs de l'Église, en tant que

Pasteurs, ne sont pas les Vicaires du Magistrat politique.» Qui doute de

cette vérité? Ne seroit-on pas insensé de dire que les Médecins sont les

Vicaires du Souverain? La suite de ce Traité développera, que ces

mêmes Pasteurs en sont les Ministres & les Délégués; lorsqu'outre les

fonctions attachées à leur ministère, ils ont une portion de l'autorité

& de la jurisdiction.

Aussi le sçavant Doyen de Lichfield, pour faire sentir que le Clergé

n'est pas supérieur au Prince, parce qu'on recommande au Prince de le

consulter, employe cette comparaison. Les Rois ont coutume de prendre

l'avis de leur Conseil, cependant il n'est pas au-dessus d'eux: d'autres

se sont servis de pareilles similitudes; mais on a eu tort d'exiger

que toutes les parties s'y rapportent exactement; il suffit qu'une

similitude réponde à l'essentiel de la proposition, sans cela les

paraboles de l'Evangile ne seroient pas hors d'atteinte. La dignité des

Pasteurs est égale à celle des Magistrats sans en émaner; les Magistrats

sont Sujets & Vicaires du Magistrat politique; les Pasteurs comme

Pasteurs, sont ses Sujets, non ses Vicaires.

Après avoir placé les bornes du pouvoir & de la fonction sacrée, on

demande si le même homme peut les réunir, n'étant pas toujours vrai que

les choses qui différent ne peuvent subsister dans la même personne.

Qu'un homme soit, par exemple, en même tems Musicien & Médecin, il ne

guérira point en chantant; ni en guérissant il ne chantera point. Pour

mieux saisir la difficulté, je distingue le droit naturel & le droit

divin positif. Le Droit naturel sçait parfaitement allier le Sacerdoce

avec le Pouvoir souverain. Leur essence n'est pas incompatible au point

qu'on ne puisse en revêtir la même personne, & d'autant plus volontiers,

qu'en écartant pour un moment la Loi positive & les obstacles qui

naissent de la forme du Gouvernement, il est en quelque sorte naturel

que le Souverain obtienne le Sacerdoce: cette maxime n'est pas à la

vérité de la Loi naturelle immuable, mais elle est conforme à la nature

& à la saine raison.

Comme les Rois, dont les États sont resserrés, peuvent distribuer leurs

momens entre les affaires publiques & l'étude d'un art ou d'une science,

(l'histoire fournit des Rois Médecins, Philosophes, Astrologues, Poëtes,

& la plupart grands Capitaines,) la fonction Sacerdotale étant la plus

précieuse & la plus utile à leurs peuples, il semble qu'elle leur

conviendrait plus singulièrement.

Le consentement unanime des Nations appuye cette opinion. Dès les

premiers siècles du monde, où les hommes étoient plus accoutumés à

l'Empire paternel qu'au Gouvernement politique, les pères de famille

avoient en eux une image de la Royauté, & remplissoient toutes les

fonctions du Sacerdoce. On voit Noë sacrifier à Dieu à la sortie de

l'Arche. Dieu dit d'Abraham qu'il tracera à ses enfans & à son peuple le

plan d'une vie régulière. On rapporte à ce droit les sacrifices de Job

& des autres Patriarches. A la mort des pères l'autorité & le sacerdoce

passoient aux aînés, & la postérité de Jacob, qui n'avoit point d'État

formé, observa cet usage, jusqu'à ce que les Lévites & les Prêtres,

c'est-à-dire, les Ministres des Prêtres, leur eussent été substitués. La

Loi Divine l'explique nettement.

Pendant qu'il y eut quelque forme d'État dans le Pays de Canaam,

Melchisedec réunit sur sa tête l'Empire & le Sacerdoce; Moïse les exerça

jusqu'à la consécration d'Aaron; l'Écriture Sainte le nomme «Roi &

Pontife».

Les autres Nations n'ont point eu anciennement d'autres usages; elles

les tenoient de la Loi naturelle & de leurs pères. Aussi, «le culte &

les sacrifices étoient uniformes. Chez les anciens Peuples, dit Ciceron,

les Souverains étoient les Augures & ils étoient persuadés que le

sçavoir & la divination étoient l'appanage de la Royauté». Dans Virgile

le Roi Anius est Roi & Pontife d'Apollon. Dans l'Iliade & dans l'Eneïde

les Héros, c'est-à-dire, les Princes sacrifient aux Dieux, Diodore

assure que les Rois Ethiopiens étoient Grands Pontifes; Plutarque le

confirme des Égyptiens; Hérodote des Lacédémoniens; Platon des Athéniens

& des autres Villes de Grèce; Tite-Live & Denis d'Halicarnasse des

Romains; en sorte que, depuis l'exil des Tarquins, il y eut à Rome un

Roi des Sacrifices. Plutarque ajoute: «Le Prince, muni de l'autorité

absolue, fait les fonctions sacerdotales aux Fêtes solennelles».

Mais les Pères de famille & les Rois, tant que dura le culte du vrai

Dieu, (qui vraisemblablement subsista quelques siècles depuis le

Déluge) recevoient-ils le Sacerdoce par un signe particulier? ou

l'exerçoient-ils comme pères ou comme Rois? Les Sçavans pensent que Dieu

a parlé en faveur de quelques-uns; rien au reste ne porte à croire qu'il

les ait tous appellés; car (écartant pour un moment la Loi positive)

nulle cérémonie n'étoit requise pour ordonner un Prêtre; les hommes, au

contraire, étoient obligés d'être Ministres du Seigneur, ou de déférer à

quelques-uns d'eux les fonctions du Sacerdoce dans ces tems, où le culte

du vrai Dieu, généralement pratiqué, les invitoit à l'adorer & à lui

rendre graces comme l'Apôtre le témoigne. C'est au Pere de famille

d'assigner à chacun ses fonctions dont une est le Sacerdoce, que la Loi

naturelle n'a point excepté. Or, il est libre de garder un emploi que

l'on peut confier à un autre, pourvu qu'on soit en état de le remplir, &

que la nature n'y répugne pas.

Le Roi avoit la même prérogative que le Pere de famille, puisque dans

ces premiers siècles la multitude avoit le droit de choisir son Pontife;

droit qui passa à la Puissance souveraine. (La Loi positive mise à part)

ce choix avoit deux effets: on ordonnoit à l'élu d'exercer les fonctions

sacerdotales, on les interdisoit au Peuple. Ces actes étoient des actes

souverains, qui n'émanent point de celui qui n'a point en main la

Puissance absolue. Ce principe ne combat point la défense faite aux

Hébreux par S. Paul, «que personne n'usurpe le Pontificat que celui que

Dieu y aura appellé comme Aaron.» Le divin Prophète entendoit le Pontife

Légal, & ne désignoit point celui qui étoit, ou pouvoit être avant ou

hors la Loi de Moïse; il faisoit remarquer que tout ce qui étoit de plus

éminent dans le Pontife Légal étoit en J. C. dans un plus haut degré, &

qu'on souhaitoit au Pontife Légal des vertus que J. C. seul possédoit;

& l'on doit entendre des sacrifices de la Loi, tout ce que dit l'Apôtre

touchant les sacrifices dans son Épître aux Hébreux.

La Loi divine positive abrogea chez le Peuple de Dieu l'union du

Sacerdoce avec l'Empire, laquelle avoit duré près de 2500. ans. La

guerre, le luxe & les passions honteuses des Rois la rompit chez les

autres Nations. La Loi de Dieu transporta le Sacerdoce à Aaron, & à

ses seuls descendans. Cette Loi fit un crime de ce qui étoit louable

auparavant; il ne fut plus permis à aucun étranger d'usurper le

Sacerdoce contre la défense expresse de Dieu. Le Roi Ozias y ayant

contrevenu, en fut repris par les Prêtres avec raison: Ce n'est point

à vous, dirent-ils, Ozias, d'offrir l'encens à l'Éternel, c'est aux

Prêtres fils d'Aaron, qui sont destinés à cet office. Aussi la lèpre fut

la digne récompense de la témérité de ce Prince.

Au reste, il seroit difficile de pénétrer le motif qui porta Dieu à

diviser le Sacerdoce & l'Empire dans Israël, si l'Écriture Sainte n'eût

en quelque sorte donné lieu à ses conjectures. Les Hébreux étoient fort

enclins à la superstition, témoins leurs chutes fréquentes, & leurs

sacrifices aux faux Dieux. Dieu pour étouffer l'idolâtrie, & mettre un

frein à leur légèreté, appesantit leur joug par des cérémonies gênantes,

qu'ils regardèrent comme la seule route du salut: en vain les Saints

ont-ils combattu cette illusion en leur faisant entendre que la

miséricorde, c'est-à-dire la pureté du coeur, étoit plus agréable à Dieu

que les sacrifices qu'ils lui offroient. Si le Roi eût seul rempli les

principales fonctions du Sacerdoce, selon l'ancienne coutume, attentifs

à la majesté d'un tel Prêtre, ils auroient hésité davantage; mais voyant

le Grand-Prêtre, quoique dans un grand appareil, placé au-dessous du

Roi, & privé de la pourpre, ce spectacle les avertissoit qu'ils devoient

espérer, & mettre toute leur confiance en un autre Grand-Prêtre, qui

seroit un jour Roi, comme autrefois Melchisedec. En effet, il est aisé

de juger du respect profond que les Juifs portoient aux Prêtres; par

ce qui arriva, après la captivité de Babylone: ils unirent aussitôt

l'Empire au Sacerdoce (ce que les Grecs appellent le Gouvernement de la

Nation) & qui devint bientôt une nouvelle forme de Gouvernement, qui

même dégénéra en tyrannie.

Cependant, depuis l'institution des Prêtres & des Lévites, on apperçoit

encore des traces de l'usage ancien. Dieu laissa aux Pères de famille

la cérémonie de la Pâque; fonction du Sacerdoce de l'aveu des Juifs: la

Circoncision ne demandoit point le ministère du Prêtre; tout homme qui

sçavoit en faire l'opération étoit capable de la donner. Enfin, le

don de Prophétie, qui semble être naturellement attaché au Sacerdoce,

n'étoit pas moins le partage des Rois que des Prêtres, & plus souvent

celui des Laïcs que des Prêtres. Dieu se manifestant de toutes parts,

pour faire appercevoir au Peuple l'imperfection du Sacerdoce Lévitique,

cette Loi le conduisoit comme par la main à J. C. qui devoit être le

Souverain Prophète, le Souverain Pontife & le Souverain Roi, & faire

part à tous les Fidèles de ce triple honneur.

L'Apôtre S. Pierre explique de la sorte la prophétie de Joël: «Dans ces

derniers tems je répandrai mon Esprit sur toute la terre; vos fils,

vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, vos

vieillards des songes; j'enverrai mon Esprit sur mes serviteurs & sur

mes servantes, & ils prophétiseront. Le discours de J. C. dans S. Jean

est conforme à celui d'Isaie: Tous seront instruits par Dieu.» Un autre

passage remarquable de Jeremie, est cité dans l'Épître aux Hébreux: «Je

leur donnerai ma Loi, je la graverai dans leur coeur; ils n'enseigneront

point leur prochain ni leurs frères, en disant connoissez Dieu, car tous

me connoîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand.» Dans un

autre fameux endroit de Saint Pierre sur la Magistrature politique & le

Sacerdoce, les Fidèles sont appellés le Sacerdoce Royal, de même que

S. Jean, dans l'Apocalypse, dit: «il nous a fait Rois & Prêtres du

Seigneur.»

Le don de prophétie qu'a J. C. & la communication qu'il en fait à tous

les Fidèles, n'empêche point que quelques-uns ses Ministres n'ayent

mérité dans le Nouveau Testament le nom de Prophète: son Royaume

consiste en partie dans sa providence à gouverner l'Église, & à en

éloigner ses ennemis, & en partie dans son application à inspirer aux

hommes un vif empressement de s'élever à lui; mais il ne dépouille

point les Princes de leur nom, ni de leur pouvoir extérieur, puisque sa

providence ne veut se soumettre que les actions spirituelles, suivant

le mot de Sedulius: «Celui-là n'ôte point les Royaumes de la terre,

qui donne ceux du Ciel. Il est vrai que, par un usage pratiqué dès le

berceau de l'Église, les Prédicateurs du Nouveau Testament ont adopté le

nom de Prêtres, quoiqu'il soit certain que J. C. & ses Apôtres se soient

toujours abstenus de cette façon de parler; c'est pourquoi il ne faut

pas confondre inconsidérément les Prêtres de la Loi & les Ministres

de l'Evangile; leurs fonctions & la maniere de les désigner sont bien

différentes.

On demande donc, si sous la Religion Chrétienne, une même personne peut

allier la Magistrature politique & la fonction pastorale? (que nous

appellons Sacerdoce.) Les Défenseurs de l'autorité du Pape soutiennent

l'affirmative; mais Synesius répond, que «vouloir unir le Gouvernement

au Sacerdoce, c'est vouloir unir deux Puissances qui ne peuvent

subsister ensemble.» Hosius de Cordouë, dans S. Athanase, faisant

allusion à l'histoire d'Ozias, s'exprime ainsi: «Nous n'avons aucun

pouvoir sur terre, & vous Empereur, vous n'avez ni les fonctions

sacrées, ni le droit de brûler l'encens.» Le Pape Gelaze s'énonçoit

autrefois dans ces termes, dont Nicolas s'est servi. «On vit, dit-il,

avant la venue de J. C. des Princes être Rois & Prêtres, mais

figurativement, tels que l'Écriture-Sainte nous peint Melchisedec,

& ensuite, depuis J. C. l'Empereur n'a point revêtu le souverain

Sacerdoce, & l'Évêque n'a point exercé le pouvoir souverain, quoique

Dieu ait tellement compensé la Magistrature & le Sacerdoce qu'ils

subsistent ensemble sur la terre. Cependant J. C. attentif à la

fragilité humaine & au salut de son peuple, a marqué les bornes des

deux Puissances, en prescrivant à chacune ses devoirs & sa dignité. Ce

partage les humilie & fait disparoître toute idée d'indépendance, en

soumettant les Empereurs Chrétiens aux Évêques, pour la vie éternelle, &

les Évêques aux Princes pour la vie temporelle.»

Demetrius Chomatenus détaillant tous les droits du Magistrat Politique

sur l'Église, en excepte seulement le sacrifice. Cette matière à la

vérité fournit grand nombre de preuves, qui ne sont pas de la même

force; les unes caractérisent mieux la différence des devoirs toujours

distincts, & l'incapacité des Pasteurs (en tant que Pasteurs) au

gouvernement, qu'elles n'établissent l'impossibilité d'unir ces deux

fonctions. La défense que fait l'Apôtre à celui qui suit J. C. ou plutôt

à celui qui est son Ministre, «de se mêler des affaires du siècle,»

est plus précise; & les anciens Canons, appellés Canons Apostoliques,

l'étendent aux moindres charges civiles. _Voyez_ les Canons 6. 81. 83.

Qu'on ne présume pas qu'on ait vécu de la sorte sous les seuls Empereurs

payens: cette discipline est rappellée dans le Concile de Carthage, sous

Honorius & Théodose, Canon 16. & dans celui de Calcédoine, Canon 3. &

7. Sans doute que le devoir d'un Pasteur est d'un poids si lourd & si

pesant, qu'il occupe un homme tout entier. Cependant on n'est pas obligé

à la lettre du précepte de renoncer à toute affaire séculière. Les Loix,

par exemple, en exceptent la tutelle légitime; il suffit d'interdire

à un Pasteur une charge perpétuelle & difficile: ce motif força les

Apôtres à confier à d'autres Ministres la nourriture des Veuves; soin

néanmoins qui paraissait si conforme à l'Apostolat. Or le Gouvernement

d'un État exige des soins continuels & pressans. D'ailleurs, la

Magistrature politique a besoin de vertus autres que celles qui, selon

l'Evangile, doivent briller dans un Ministre du Seigneur; en sorte qu'un

seul homme, loin de porter avec honneur le poids de ces deux places,

seroit coupable d'imprudence, s'il tentoit l'entreprise. Donc la

Magistrature politique est distincte de la fonction sacrée; & il est des

principes sûrs, pourquoi le même homme ne les sçauroit réunir.

Si la Magistrature politique & le Sacerdoce sont choses distinctes,

elles se réunissent cependant pour mettre l'ordre dans la Religion, qui

est l'unique but des Pasterus, & la principale occupation du Souverain.

Or, j'entends par le Sacerdoce le Ministre de la parole; autrement les

Rois sont aussi les Pasteurs, ils sont les Pasteurs du Troupeau de Dieu,

& même les Pasteurs des Pasteurs, comme autrefois un Évêque appella le

Roi Edgard. Si, selon Isidore de Peluse, «le Sacerdoce & le Pouvoir

royal ont une même fin, le salut des Sujets,» il n'est pas surprenant

que l'on décore quelquefois la Magistrature politique du nom propre

à l'autre fonction, à cause de la matière & de l'objet qui leur est

commun.

«Constantin s'est plus d'une fois nommé Évêque: les Grecs l'ont tantôt

regardé comme égal aux Apôtres, tantôt ils l'ont qualifié d'Apôtre,

quoique Souverain.» Les Empereurs Valentinien & Martien dans l'Édit qui

approuve les Actes du Concile de Calcédoine, sont appellés illustres

Pontifes. Ausone donne à Martien le titre de Pontife dans la Religion:

dans le même Concile on fit des acclamations à l'Empereur Pontife. Le

Pape loue cet Empereur de son affection sacerdotale, & ailleurs de son

esprit apostolique & sacerdotal. Théodoret honore du nom d'apostoliques

les soins de Théodose. Simplicius Évêque de Rome reconnoît dans Zénon,

«l'esprit sacerdotal & souverain.» Anastase & Justin Empereurs se sont

servis du nom de Pontifes. Léon III. dans une Lettre au Pape Grégoire,

dit de lui-même qu'il est Roi & Pontife. Gregoire de son côté écrivant

à Constantin, Théodose, Valentinien, & les autres qui veilloient sur

l'Église, avouent qu'ils étoient Pontifes & Empereurs. Les Rois de

France ont été honorés de ces titres. Le Pape Léon les nomme Pontifes:

«Nous vous jurons maintenant & pour l'avenir que nous observerons

irréfragablement vos Capitulaires, vos Ordonnances & celles de vos

prédécesseurs Pontifes, autant qu'il sera en nous.» Jean VIII.

appelle Louis le Débonnaire, Pere de Lothaire, «le Coopérateur de ses

fonctions»: on a non seulement prodigué ces noms à ces Princes, mais

encore ils en ont eu les Symboles. Aussi le sixième Concile Oecuménique,

défendant aux Laïcs d'approcher de la sainte Table, en excepte

l'Empereur. Balzamon, Évêque d'Antioche, note sur ce Canon que les

Empereurs avoient coutume d'apposer le Sceau, prérogative des Évêques,

& d'instruire le Peuple des choses sacrées, autre prérogative des

Archevêques, que Chomatenus attribue aux Empereurs.

Puisque tous ces exemples donnent aux Empereurs les noms «d'Évêques,

de Pontifes & de Prêtres,» pourquoi reprocher si durement aux Évêques

Anglois d'attribuer à leur Roi une puissance en quelque sorte

spirituelle? Ne sçait-on pas que le titre se tire moins de la façon

d'agir que de la matière d'agir; telles sont les loix de la guerre, de

la navigation, de l'agriculture: par conséquent, le pouvoir du Roi

est spirituel, quand il statue sur la Religion qui est une chose

spirituelle.

Traité du Pouvoir du Magistrat Politique sur les choses sacrées · 第 13 / 24 题