_Le pouvoir sur les choses sacrées, & la fonction sacrée sont
distincts._
Quoique tout homme, un peu éclairé, ne puisse ignorer, combien différent
le pouvoir & la fonction de celui qui y est soumis, je suis bien aise
cependant d'en prévenir le lecteur, parce qu'il est des esprits qui se
plaisent à répandre des nuages obscurs sur les choses les plus claires.
A en croire Aristote, ce n'est pas à un Architecte comme Architecte de
mettre la main à l'oeuvre; son office est de distribuer l'ouvrage à
chaque ouvrier, pour exécuter son plan. De même, le Magistrat politique
n'exécute point les ordres qu'il donne, mais il commande, & l'on doit
exécuter ce qu'il ordonne.
Les fonctions soumises au pouvoir souverain sont de deux sortes, les
unes le sont d'essence & de subordination, comme l'effet dépend de sa
cause; les autres fonctions lui sont seulement subordonnées. De la
première espèce, dans les choses naturelles, sont les rayons qui partent
du Soleil, le fleuve qui coule de sa source. La terre par rapport
au Ciel est de la seconde espèce, en suivant la même comparaison;
l'Architecte a sous lui le Piqueur, tandis qu'il n'a que subordinément
le Charpentier, le Serrurier & le Masson.
Ainsi le Magistrat politique voit au-dessous de lui deux genres de
fonctions; les unes ont une sorte d'autorité & de jurisdiction, la
Préture, la Présidence & les Offices de Magistrature. Les autres du
second genre sont, par exemple, celles de Médecin, de Philosophe, de
Laboureur, de Commerçant; ceux-là donc combattent un phantôme qui
soutiennent avec vivacité que les Pasteurs de l'Église, en tant que
Pasteurs, ne sont pas les Vicaires du Magistrat politique.» Qui doute de
cette vérité? Ne seroit-on pas insensé de dire que les Médecins sont les
Vicaires du Souverain? La suite de ce Traité développera, que ces
mêmes Pasteurs en sont les Ministres & les Délégués; lorsqu'outre les
fonctions attachées à leur ministère, ils ont une portion de l'autorité
& de la jurisdiction.
Aussi le sçavant Doyen de Lichfield, pour faire sentir que le Clergé
n'est pas supérieur au Prince, parce qu'on recommande au Prince de le
consulter, employe cette comparaison. Les Rois ont coutume de prendre
l'avis de leur Conseil, cependant il n'est pas au-dessus d'eux: d'autres
se sont servis de pareilles similitudes; mais on a eu tort d'exiger
que toutes les parties s'y rapportent exactement; il suffit qu'une
similitude réponde à l'essentiel de la proposition, sans cela les
paraboles de l'Evangile ne seroient pas hors d'atteinte. La dignité des
Pasteurs est égale à celle des Magistrats sans en émaner; les Magistrats
sont Sujets & Vicaires du Magistrat politique; les Pasteurs comme
Pasteurs, sont ses Sujets, non ses Vicaires.
Après avoir placé les bornes du pouvoir & de la fonction sacrée, on
demande si le même homme peut les réunir, n'étant pas toujours vrai que
les choses qui différent ne peuvent subsister dans la même personne.
Qu'un homme soit, par exemple, en même tems Musicien & Médecin, il ne
guérira point en chantant; ni en guérissant il ne chantera point. Pour
mieux saisir la difficulté, je distingue le droit naturel & le droit
divin positif. Le Droit naturel sçait parfaitement allier le Sacerdoce
avec le Pouvoir souverain. Leur essence n'est pas incompatible au point
qu'on ne puisse en revêtir la même personne, & d'autant plus volontiers,
qu'en écartant pour un moment la Loi positive & les obstacles qui
naissent de la forme du Gouvernement, il est en quelque sorte naturel
que le Souverain obtienne le Sacerdoce: cette maxime n'est pas à la
vérité de la Loi naturelle immuable, mais elle est conforme à la nature
& à la saine raison.
Comme les Rois, dont les États sont resserrés, peuvent distribuer leurs
momens entre les affaires publiques & l'étude d'un art ou d'une science,
(l'histoire fournit des Rois Médecins, Philosophes, Astrologues, Poëtes,
& la plupart grands Capitaines,) la fonction Sacerdotale étant la plus
précieuse & la plus utile à leurs peuples, il semble qu'elle leur
conviendrait plus singulièrement.
Le consentement unanime des Nations appuye cette opinion. Dès les
premiers siècles du monde, où les hommes étoient plus accoutumés à
l'Empire paternel qu'au Gouvernement politique, les pères de famille
avoient en eux une image de la Royauté, & remplissoient toutes les
fonctions du Sacerdoce. On voit Noë sacrifier à Dieu à la sortie de
l'Arche. Dieu dit d'Abraham qu'il tracera à ses enfans & à son peuple le
plan d'une vie régulière. On rapporte à ce droit les sacrifices de Job
& des autres Patriarches. A la mort des pères l'autorité & le sacerdoce
passoient aux aînés, & la postérité de Jacob, qui n'avoit point d'État
formé, observa cet usage, jusqu'à ce que les Lévites & les Prêtres,
c'est-à-dire, les Ministres des Prêtres, leur eussent été substitués. La
Loi Divine l'explique nettement.
Pendant qu'il y eut quelque forme d'État dans le Pays de Canaam,
Melchisedec réunit sur sa tête l'Empire & le Sacerdoce; Moïse les exerça
jusqu'à la consécration d'Aaron; l'Écriture Sainte le nomme «Roi &
Pontife».
Les autres Nations n'ont point eu anciennement d'autres usages; elles
les tenoient de la Loi naturelle & de leurs pères. Aussi, «le culte &
les sacrifices étoient uniformes. Chez les anciens Peuples, dit Ciceron,
les Souverains étoient les Augures & ils étoient persuadés que le
sçavoir & la divination étoient l'appanage de la Royauté». Dans Virgile
le Roi Anius est Roi & Pontife d'Apollon. Dans l'Iliade & dans l'Eneïde
les Héros, c'est-à-dire, les Princes sacrifient aux Dieux, Diodore
assure que les Rois Ethiopiens étoient Grands Pontifes; Plutarque le
confirme des Égyptiens; Hérodote des Lacédémoniens; Platon des Athéniens
& des autres Villes de Grèce; Tite-Live & Denis d'Halicarnasse des
Romains; en sorte que, depuis l'exil des Tarquins, il y eut à Rome un
Roi des Sacrifices. Plutarque ajoute: «Le Prince, muni de l'autorité
absolue, fait les fonctions sacerdotales aux Fêtes solennelles».
Mais les Pères de famille & les Rois, tant que dura le culte du vrai
Dieu, (qui vraisemblablement subsista quelques siècles depuis le
Déluge) recevoient-ils le Sacerdoce par un signe particulier? ou
l'exerçoient-ils comme pères ou comme Rois? Les Sçavans pensent que Dieu
a parlé en faveur de quelques-uns; rien au reste ne porte à croire qu'il
les ait tous appellés; car (écartant pour un moment la Loi positive)
nulle cérémonie n'étoit requise pour ordonner un Prêtre; les hommes, au
contraire, étoient obligés d'être Ministres du Seigneur, ou de déférer à
quelques-uns d'eux les fonctions du Sacerdoce dans ces tems, où le culte
du vrai Dieu, généralement pratiqué, les invitoit à l'adorer & à lui
rendre graces comme l'Apôtre le témoigne. C'est au Pere de famille
d'assigner à chacun ses fonctions dont une est le Sacerdoce, que la Loi
naturelle n'a point excepté. Or, il est libre de garder un emploi que
l'on peut confier à un autre, pourvu qu'on soit en état de le remplir, &
que la nature n'y répugne pas.
Le Roi avoit la même prérogative que le Pere de famille, puisque dans
ces premiers siècles la multitude avoit le droit de choisir son Pontife;
droit qui passa à la Puissance souveraine. (La Loi positive mise à part)
ce choix avoit deux effets: on ordonnoit à l'élu d'exercer les fonctions
sacerdotales, on les interdisoit au Peuple. Ces actes étoient des actes
souverains, qui n'émanent point de celui qui n'a point en main la
Puissance absolue. Ce principe ne combat point la défense faite aux
Hébreux par S. Paul, «que personne n'usurpe le Pontificat que celui que
Dieu y aura appellé comme Aaron.» Le divin Prophète entendoit le Pontife
Légal, & ne désignoit point celui qui étoit, ou pouvoit être avant ou
hors la Loi de Moïse; il faisoit remarquer que tout ce qui étoit de plus
éminent dans le Pontife Légal étoit en J. C. dans un plus haut degré, &
qu'on souhaitoit au Pontife Légal des vertus que J. C. seul possédoit;
& l'on doit entendre des sacrifices de la Loi, tout ce que dit l'Apôtre
touchant les sacrifices dans son Épître aux Hébreux.
La Loi divine positive abrogea chez le Peuple de Dieu l'union du
Sacerdoce avec l'Empire, laquelle avoit duré près de 2500. ans. La
guerre, le luxe & les passions honteuses des Rois la rompit chez les
autres Nations. La Loi de Dieu transporta le Sacerdoce à Aaron, & à
ses seuls descendans. Cette Loi fit un crime de ce qui étoit louable
auparavant; il ne fut plus permis à aucun étranger d'usurper le
Sacerdoce contre la défense expresse de Dieu. Le Roi Ozias y ayant
contrevenu, en fut repris par les Prêtres avec raison: Ce n'est point
à vous, dirent-ils, Ozias, d'offrir l'encens à l'Éternel, c'est aux
Prêtres fils d'Aaron, qui sont destinés à cet office. Aussi la lèpre fut
la digne récompense de la témérité de ce Prince.
Au reste, il seroit difficile de pénétrer le motif qui porta Dieu à
diviser le Sacerdoce & l'Empire dans Israël, si l'Écriture Sainte n'eût
en quelque sorte donné lieu à ses conjectures. Les Hébreux étoient fort
enclins à la superstition, témoins leurs chutes fréquentes, & leurs
sacrifices aux faux Dieux. Dieu pour étouffer l'idolâtrie, & mettre un
frein à leur légèreté, appesantit leur joug par des cérémonies gênantes,
qu'ils regardèrent comme la seule route du salut: en vain les Saints
ont-ils combattu cette illusion en leur faisant entendre que la
miséricorde, c'est-à-dire la pureté du coeur, étoit plus agréable à Dieu
que les sacrifices qu'ils lui offroient. Si le Roi eût seul rempli les
principales fonctions du Sacerdoce, selon l'ancienne coutume, attentifs
à la majesté d'un tel Prêtre, ils auroient hésité davantage; mais voyant
le Grand-Prêtre, quoique dans un grand appareil, placé au-dessous du
Roi, & privé de la pourpre, ce spectacle les avertissoit qu'ils devoient
espérer, & mettre toute leur confiance en un autre Grand-Prêtre, qui
seroit un jour Roi, comme autrefois Melchisedec. En effet, il est aisé
de juger du respect profond que les Juifs portoient aux Prêtres; par
ce qui arriva, après la captivité de Babylone: ils unirent aussitôt
l'Empire au Sacerdoce (ce que les Grecs appellent le Gouvernement de la
Nation) & qui devint bientôt une nouvelle forme de Gouvernement, qui
même dégénéra en tyrannie.
Cependant, depuis l'institution des Prêtres & des Lévites, on apperçoit
encore des traces de l'usage ancien. Dieu laissa aux Pères de famille
la cérémonie de la Pâque; fonction du Sacerdoce de l'aveu des Juifs: la
Circoncision ne demandoit point le ministère du Prêtre; tout homme qui
sçavoit en faire l'opération étoit capable de la donner. Enfin, le
don de Prophétie, qui semble être naturellement attaché au Sacerdoce,
n'étoit pas moins le partage des Rois que des Prêtres, & plus souvent
celui des Laïcs que des Prêtres. Dieu se manifestant de toutes parts,
pour faire appercevoir au Peuple l'imperfection du Sacerdoce Lévitique,
cette Loi le conduisoit comme par la main à J. C. qui devoit être le
Souverain Prophète, le Souverain Pontife & le Souverain Roi, & faire
part à tous les Fidèles de ce triple honneur.
L'Apôtre S. Pierre explique de la sorte la prophétie de Joël: «Dans ces
derniers tems je répandrai mon Esprit sur toute la terre; vos fils,
vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, vos
vieillards des songes; j'enverrai mon Esprit sur mes serviteurs & sur
mes servantes, & ils prophétiseront. Le discours de J. C. dans S. Jean
est conforme à celui d'Isaie: Tous seront instruits par Dieu.» Un autre
passage remarquable de Jeremie, est cité dans l'Épître aux Hébreux: «Je
leur donnerai ma Loi, je la graverai dans leur coeur; ils n'enseigneront
point leur prochain ni leurs frères, en disant connoissez Dieu, car tous
me connoîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand.» Dans un
autre fameux endroit de Saint Pierre sur la Magistrature politique & le
Sacerdoce, les Fidèles sont appellés le Sacerdoce Royal, de même que
S. Jean, dans l'Apocalypse, dit: «il nous a fait Rois & Prêtres du
Seigneur.»
Le don de prophétie qu'a J. C. & la communication qu'il en fait à tous
les Fidèles, n'empêche point que quelques-uns ses Ministres n'ayent
mérité dans le Nouveau Testament le nom de Prophète: son Royaume
consiste en partie dans sa providence à gouverner l'Église, & à en
éloigner ses ennemis, & en partie dans son application à inspirer aux
hommes un vif empressement de s'élever à lui; mais il ne dépouille
point les Princes de leur nom, ni de leur pouvoir extérieur, puisque sa
providence ne veut se soumettre que les actions spirituelles, suivant
le mot de Sedulius: «Celui-là n'ôte point les Royaumes de la terre,
qui donne ceux du Ciel. Il est vrai que, par un usage pratiqué dès le
berceau de l'Église, les Prédicateurs du Nouveau Testament ont adopté le
nom de Prêtres, quoiqu'il soit certain que J. C. & ses Apôtres se soient
toujours abstenus de cette façon de parler; c'est pourquoi il ne faut
pas confondre inconsidérément les Prêtres de la Loi & les Ministres
de l'Evangile; leurs fonctions & la maniere de les désigner sont bien
différentes.
On demande donc, si sous la Religion Chrétienne, une même personne peut
allier la Magistrature politique & la fonction pastorale? (que nous
appellons Sacerdoce.) Les Défenseurs de l'autorité du Pape soutiennent
l'affirmative; mais Synesius répond, que «vouloir unir le Gouvernement
au Sacerdoce, c'est vouloir unir deux Puissances qui ne peuvent
subsister ensemble.» Hosius de Cordouë, dans S. Athanase, faisant
allusion à l'histoire d'Ozias, s'exprime ainsi: «Nous n'avons aucun
pouvoir sur terre, & vous Empereur, vous n'avez ni les fonctions
sacrées, ni le droit de brûler l'encens.» Le Pape Gelaze s'énonçoit
autrefois dans ces termes, dont Nicolas s'est servi. «On vit, dit-il,
avant la venue de J. C. des Princes être Rois & Prêtres, mais
figurativement, tels que l'Écriture-Sainte nous peint Melchisedec,
& ensuite, depuis J. C. l'Empereur n'a point revêtu le souverain
Sacerdoce, & l'Évêque n'a point exercé le pouvoir souverain, quoique
Dieu ait tellement compensé la Magistrature & le Sacerdoce qu'ils
subsistent ensemble sur la terre. Cependant J. C. attentif à la
fragilité humaine & au salut de son peuple, a marqué les bornes des
deux Puissances, en prescrivant à chacune ses devoirs & sa dignité. Ce
partage les humilie & fait disparoître toute idée d'indépendance, en
soumettant les Empereurs Chrétiens aux Évêques, pour la vie éternelle, &
les Évêques aux Princes pour la vie temporelle.»
Demetrius Chomatenus détaillant tous les droits du Magistrat Politique
sur l'Église, en excepte seulement le sacrifice. Cette matière à la
vérité fournit grand nombre de preuves, qui ne sont pas de la même
force; les unes caractérisent mieux la différence des devoirs toujours
distincts, & l'incapacité des Pasteurs (en tant que Pasteurs) au
gouvernement, qu'elles n'établissent l'impossibilité d'unir ces deux
fonctions. La défense que fait l'Apôtre à celui qui suit J. C. ou plutôt
à celui qui est son Ministre, «de se mêler des affaires du siècle,»
est plus précise; & les anciens Canons, appellés Canons Apostoliques,
l'étendent aux moindres charges civiles. _Voyez_ les Canons 6. 81. 83.
Qu'on ne présume pas qu'on ait vécu de la sorte sous les seuls Empereurs
payens: cette discipline est rappellée dans le Concile de Carthage, sous
Honorius & Théodose, Canon 16. & dans celui de Calcédoine, Canon 3. &
7. Sans doute que le devoir d'un Pasteur est d'un poids si lourd & si
pesant, qu'il occupe un homme tout entier. Cependant on n'est pas obligé
à la lettre du précepte de renoncer à toute affaire séculière. Les Loix,
par exemple, en exceptent la tutelle légitime; il suffit d'interdire
à un Pasteur une charge perpétuelle & difficile: ce motif força les
Apôtres à confier à d'autres Ministres la nourriture des Veuves; soin
néanmoins qui paraissait si conforme à l'Apostolat. Or le Gouvernement
d'un État exige des soins continuels & pressans. D'ailleurs, la
Magistrature politique a besoin de vertus autres que celles qui, selon
l'Evangile, doivent briller dans un Ministre du Seigneur; en sorte qu'un
seul homme, loin de porter avec honneur le poids de ces deux places,
seroit coupable d'imprudence, s'il tentoit l'entreprise. Donc la
Magistrature politique est distincte de la fonction sacrée; & il est des
principes sûrs, pourquoi le même homme ne les sçauroit réunir.
Si la Magistrature politique & le Sacerdoce sont choses distinctes,
elles se réunissent cependant pour mettre l'ordre dans la Religion, qui
est l'unique but des Pasterus, & la principale occupation du Souverain.
Or, j'entends par le Sacerdoce le Ministre de la parole; autrement les
Rois sont aussi les Pasteurs, ils sont les Pasteurs du Troupeau de Dieu,
& même les Pasteurs des Pasteurs, comme autrefois un Évêque appella le
Roi Edgard. Si, selon Isidore de Peluse, «le Sacerdoce & le Pouvoir
royal ont une même fin, le salut des Sujets,» il n'est pas surprenant
que l'on décore quelquefois la Magistrature politique du nom propre
à l'autre fonction, à cause de la matière & de l'objet qui leur est
commun.
«Constantin s'est plus d'une fois nommé Évêque: les Grecs l'ont tantôt
regardé comme égal aux Apôtres, tantôt ils l'ont qualifié d'Apôtre,
quoique Souverain.» Les Empereurs Valentinien & Martien dans l'Édit qui
approuve les Actes du Concile de Calcédoine, sont appellés illustres
Pontifes. Ausone donne à Martien le titre de Pontife dans la Religion:
dans le même Concile on fit des acclamations à l'Empereur Pontife. Le
Pape loue cet Empereur de son affection sacerdotale, & ailleurs de son
esprit apostolique & sacerdotal. Théodoret honore du nom d'apostoliques
les soins de Théodose. Simplicius Évêque de Rome reconnoît dans Zénon,
«l'esprit sacerdotal & souverain.» Anastase & Justin Empereurs se sont
servis du nom de Pontifes. Léon III. dans une Lettre au Pape Grégoire,
dit de lui-même qu'il est Roi & Pontife. Gregoire de son côté écrivant
à Constantin, Théodose, Valentinien, & les autres qui veilloient sur
l'Église, avouent qu'ils étoient Pontifes & Empereurs. Les Rois de
France ont été honorés de ces titres. Le Pape Léon les nomme Pontifes:
«Nous vous jurons maintenant & pour l'avenir que nous observerons
irréfragablement vos Capitulaires, vos Ordonnances & celles de vos
prédécesseurs Pontifes, autant qu'il sera en nous.» Jean VIII.
appelle Louis le Débonnaire, Pere de Lothaire, «le Coopérateur de ses
fonctions»: on a non seulement prodigué ces noms à ces Princes, mais
encore ils en ont eu les Symboles. Aussi le sixième Concile Oecuménique,
défendant aux Laïcs d'approcher de la sainte Table, en excepte
l'Empereur. Balzamon, Évêque d'Antioche, note sur ce Canon que les
Empereurs avoient coutume d'apposer le Sceau, prérogative des Évêques,
& d'instruire le Peuple des choses sacrées, autre prérogative des
Archevêques, que Chomatenus attribue aux Empereurs.
Puisque tous ces exemples donnent aux Empereurs les noms «d'Évêques,
de Pontifes & de Prêtres,» pourquoi reprocher si durement aux Évêques
Anglois d'attribuer à leur Roi une puissance en quelque sorte
spirituelle? Ne sçait-on pas que le titre se tire moins de la façon
d'agir que de la matière d'agir; telles sont les loix de la guerre, de
la navigation, de l'agriculture: par conséquent, le pouvoir du Roi
est spirituel, quand il statue sur la Religion qui est une chose
spirituelle.