CHAPITRE PREMIER.

_Le pouvoir du Magistrat politique s'étend sur les choses sacrées._

J'appelle Magistrat politique, la personne, ou l'Assemblée qui gouverne

tout un Peuple, & qui n'a que Dieu au-dessus d'elle. Je ne considère

donc point ici le pouvoir en lui-même, lorsque je me sers du terme

Magistrat politique, quoiqu'on ait coutume de l'y appliquer; mais je le

donne à celui qui est revêtu du pouvoir, selon l'expression des Latins

& des Grecs. Ainsi parle l'Apôtre de ces Puissances éminentes, qu'il

qualifie de Princes & de Ministres de Dieu: il y désigne clairement les

personnes & non leurs fonctions. Ainsi, l'Apôtre S. Pierre reconnoît

cette supériorité dans les Rois, pour faire sentir combien ils différent

des Puissances inférieures. Le vulgaire nomme aussi Magistrat politique,

cette Puissance contre la signification ordinaire du mot Latin; «car

chez les Romains le nom de Magistrat étoit prodigué aux Tribunaux

inférieurs».

J'ai dit la Personne ou l'Assemblée, parce que j'y comprens non

seulement les Rois, que la plupart des Auteurs croyent absolus, mais

encore les Grands dans une République aristocratique. Que ce soit le

Sénat, les États, ou tout autre nom qui a la Puissance suprême, le

Magistrat politique doit être un, non de nature, mais de conseil. Je

prens ici le pouvoir dans une signification plus étendue; ce n'est pas

en ce qu'il est opposé à la Jurisdiction, mais en ce qu'il la renferme,

& qu'il est le droit de commander, de permettre & de défendre.

J'ajoute que le Magistrat politique n'est soumis qu'à Dieu seul. Ce

mot de Puissance souveraine prouve qu'il n'a aucun supérieur parmi les

hommes. Optat de Mileve soutient contre Parmenianus, l. 3. que Dieu qui

a élevé l'Empereur, est seul au-dessus de lui; & Tertullien s'adressant

à Scapula, «Nous honorons l'Empereur ainsi & autant qu'il nous est

permis & qu'il lui est avantageux: Nous l'honorons comme le premier

homme après Dieu, & au-dessus de Dieu seul; sûrement il nous approuvera,

lui qui est le maître de tous; & qui n'a que Dieu seul pour supérieur.

Ce pouvoir immédiatement au-dessous de Dieu, est chez les Grecs

l'autorité; la domination absolue, chez Aristote; chez Philon le plus

grand pouvoir; & la force chez d'autres Auteurs. Quelques Latins l'ont

nommé Majesté; mais ce terme caractérise plutôt la dignité dont le

Magistrat politique est décoré qu'il ne marque sa puissance.»

Le pouvoir du Magistrat politique ainsi défini, enveloppe & le temporel

& la Religion. La preuve en est simple, d'abord la matière qui exerce la

Puissance souveraine est une. «Le Magistrat politique, dit S. Paul, est

le Ministre de Dieu, le vengeur de celui qui a été lésé.» Ce nom de

lésion renferme tout crime qui se commet contre les choses sacrées;

puisque toute façon de parler indéfinie a la même force qu'auroit une

expression générale. «Selon Salomon, le Roi assis sur le Trône de

Justice, dissipe par son regard toute espèce de mal.» Le peuple Juif

promet à Josué l'obéissance qu'il avoit jurée à Moyse.

«Aristote observe que les loix statuent sur tout.» Une similitude

confirmera cette proposition. L'autorité d'un père de famille a des

bornes plus étroites que celles du Magistrat politique; cependant il est

dit: «Enfans obéissez en tout à vos pères.» Le Sacré n'en n'est point

excepté. Les Saints Pères raisonnent de même, lorsque du passage de S.

Paul qui veut que «tout homme soit soumis au Souverain, ils concluent

que le Ministre du Seigneur y est assujetti; quand ce seroit un Apôtre,

Évangéliste, ou un Prophète,» s'écrie S. Chrysostome. Saint Bernard dans

une lettre à un grand Archevêque, «s'il embrasse toute puissance & même

la vôtre, qui vous séparera de l'universalité?»

En effet, sous quel prétexte soustrairoit-on quelque chose du pouvoir

du Magistrat politique? Ce qu'on en détacheroit, ou n'obeïroit à aucune

autorité humaine, ou obéïroit à une autorité autre que la souveraine;

outre qu'il seroit difficile de démontrer que cette portion seroit

affranchie, on introduiroit une anarchie, que n'admet point un Dieu, qui

a rangé dans un si bel ordre les choses naturelles & morales. Gratifier

une autre Puissance de ce qui appartient au Magistrat politique, ce

seroit asservir un seul Peuple à deux Puissances, distinctes: maxime

contraire à l'essence du Souverain, & qui y répugne toutes les fois que

ce mot se prend non-seulement dans le sens négatif, mais dans le sens

affirmatif. Telle est, dit Tertullien, la condition du Souverain que

rien ne l'égale, loin de le surpasser. Les Saints. Pères se sont

heureusement servi de cet argument, «que la Puissance souveraine ne peut

être qu'une» pour détruire, la multitude des faux Dieux.

La force d'un État s'oppose aussi à la multiplicité des Souverains; de

même que dans l'homme il est une volonté qui fait mouvoir les membres,

& préside à leurs opérations, de même une seule autorité inspire

le mouvement au Corps civil; l'art prend la nature pour modèle; la

République est une, à cause du Magistrat politique qui la gouverne. La

vérité de cette proposition se tire des effets, par lesquels on juge

ordinairement des puissances & des facultés. «La suite naturelle

du pouvoir est l'obligation & la coaction.» Or s'il y a plusieurs

Souverains, il peut y avoir des ordres contraires, ou qui renferment

quelque contrariété; mais toute obligation ou coaction contraire sur la

même matière répugne & produit ce que les Rhéteurs appellent «combat de

nécessité». L'une cesse d'obliger; c'est pour cela que Dieu a voulu que

le pouvoir du pere de famille, le plus conforme à la nature & le plus

ancien, disparut à la vue du Magistrat politique & lui obéît. Il

apprenoit sans doute aux hommes que «ce qui devoit être Souverain ne

pouvoit être plus d'un».

Quelqu'un peut-être répondra que les actions sont distinctes, les unes

contentieuses, les autres militaires, les autres Ecclésiastiques, & que

suivant leurs différens objets, la puissance souveraine est divisible.

De-là on inférera qu'un homme commandé par trois maîtres pour aller

au même moment au Palais, à la Guerre, à l'Église, seroit contraint

d'exécuter les ordres de tous, obéissance impossible, d'où Tacite a

judicieusement dit: «tous ordonnent, personne n'exécute.»

Si les Souverains ne sont plus égaux, ils exerceront une puissance par

degrés; l'inférieur cédera au Supérieur, & il sera toujours vrai que la

Magistrature politique ne sera point partagée à plusieurs par portions

égales. «Personne, dit la Sagesse divine, ne peut servir deux maîtres.

Un Royaume divisé sera dissipé, la domination de plusieurs n'est pas

bonne, & tout pouvoir ne peut souffrir d'égal.»

Ces malheurs ne sont point à craindre pour les États qui n'ont qu'un

maitre; comme plusieurs sujets ont chacun leur département, ou peut-être

travaillent au même; le Souverain les subordonne de façon que l'harmonie

n'en est point altérée. Des Souverains qui gouverneroient ensemble ne

goûteroient point cet arrangement, puisque celui qui élit est au-dessus

de l'élu, & enfin cela iroit à l'infini.

Au reste cette opinion s'évanouit dès que l'on convient que Dieu est «le

Législateur universel». La législation est alors nécessaire selon chaque

chose; c'est-à-dire une déclaration spéciale suivant les circonstances;

comment sans cela sauver une sédition? Or il est constant, «que Dieu ne

fait point cette déclaration selon chaque chose.» D'autres ajoutent que

les Princes ne peuvent point promulguer des loix, qu'ils n'ayent avant

obtenu le consentement des États. Ils ne font point attention aux

Gouvernemens où cela se pratique, Gouvernemens où la Magistrature

politique n'est point entre les mains des Rois, & où elle est unie aux

États, ou à ce Corps que forme le Roi & son Peuple.

Consultez Bodin, Suarès, Vittoria & tant de fameux politiques. Ne

seroit-il pas ridicule de voir un homme Magistrat politique, & n'oser

commander quelque chose, parce qu'un particulier le défendroit ou s'y

opposeroit. C'est pourquoi l'universalité qui occupe le Souverain

s'appelle l'art de règner. «Platon la nomme tantôt royale, tantôt

civile, tantôt l'art de commander de son droit, c'est-à-dire la

maîtresse de tous les arts. Aristote soutient qu'elle est la première &

la plus grande. Philon dans le vie de Joseph, l'art des arts, la science

des sciences, d'autant qu'il n'est nul art, nulle science qu'elle ne

commande & qu'elle n'employe.»

La fin de cette science répond parfaitement à l'universalité de sa

matière. Saint Paul déclare que le Magistrat politique «est le Ministre

de Dieu pour accomplir le bien.» Il explique ailleurs que les Rois «ont

été établis, afin que les hommes coulent des jours doux & tranquilles,

non-seulement dans l'honneur, mais encore dans toute la piété. Telle est

la vraie félicité d'un Peuple, qu'il aime son Dieu, qu'il en soit aimé,

qu'il le reconnoisse pour son Roi, que Dieu l'avoue pour son Peuple.

Heureux, s'écrie Saint Augustin, les Princes qui employent leur

puissance à étendre le culte de Dieu.»

Les Empereurs Théodose & Honorius l'avoient prévenu dans une lettre à

Marcellin: «tous nos travaux guerriers, toutes nos constitutions ne

tendent qu'à affermir dans nos sujets le culte du vrai Dieu.»

Théodose écrit à S. Cyrille, que le devoir de Cesar est que les Peuples

vivent non seulement dans la paix, mais encore dans la piété. Isidore de

Peluse donne le même but au Sacerdoce, & à la Magistrature politique, je

veux dire le salut des sujets. Ammian y souscrit, «le pouvoir souverain

n'est autre chose, comme les Sages le définissent, que le soin du

salut du prochain.» L'Auteur enfin de la conduite des Princes, ouvrage

attribué à S. Thomas, prétend que la principale fin qu'un Prince doit

se proposer, pour lui & pour ses sujets, est la félicité éternelle,

qui consiste à voir Dieu; & comme c'est le bien le plus parfait, tout

maître, tout Roi, ne doit rien épargner pour le procurer à ses sujets.

Quoique les divins Oracles dévelopent ces maximes, elles n'ont point été

ignorées des hommes guidés par la lumière naturelle. Chez Aristote, une

République a des fondemens sûrs, dont les principes font bien agir &

vivre heureux. La paix extérieure de la société n'est donc pas l'unique

point de vue de l'administration publique, il faut veiller sur le bien

de chaque particulier, qu'Aristote distingue en actif & en contemplatif.

«Le genre de vie le meilleur, continue ce Philosophe dans un endroit

remarquable à la fin des Eudemies, est celui qui attache l'homme à la

considération de Dieu, & le plus dangereux, celui qui le détourne de son

culte.» Ainsi toutes les voyes qui impriment la vertu dans les hommes,

étant les choses sacrées, & le Magistrat politique étant obligé

d'embrasser ces voyes, il s'ensuit que son pouvoir doit envelopper les

choses sacrées; la nécessité de la fin, donne un droit incontestable sur

les moyens qui y conduisent.

L'autorité de la Loi divine n'affoiblira point ces preuves tirées de la

nature de la chose; elle prescrit aux Rois l'observation de la Loi, le

culte du Seigneur, l'adoration de Jesus-Christ. Ce Commandement ne les

regarde pas seulement en tant qu'ils sont hommes, (il les obligeroit

autant que les particuliers) mais en tant que Souverains, il leur impose

un devoir propre, du Souverain, c'est-à-dire, d'exercer leur pouvoir sur

la Religion. S. Augustin ne le dissimule pas; ses propres expressions

auront plus de poids.

«Les Rois instruits des Commandemens de Dieu, le servent comme Rois,

quand leurs Édits ordonnent le bien & détournent du mal qui altère la

société humaine & la Religion: il écrit ailleurs, comment les Rois

servent-ils Dieu dans la crainte? en réprimant & punissant par une

sévérité religieuse, ce qui se pratique contre l'ordre de Dieu. Leurs

devoirs sont autres comme hommes, autres comme Rois. Hommes, ils vouent

une obéissance aveugle à sa Loi. Rois, ils tiennent la main à l'étroite

observation des Loix; ils se modèlent alors sur le Roi Ezéchias, qui

renversa les bois sacrés & les temples des idoles; qui abatit tout ce

qui avoit été élevé au mépris des ordres de Dieu; sur le Roi Josias, qui

suivit les mêmes traces; sur le Roi de Ninive, qui invita cette Ville à

appaiser le Seigneur par un jeûne universel; sur Darius, qui sacrifia

ses idoles à Daniel, & fit jetter ses ennemis dans la fosse aux

lions; sur Nabuchodonosor, qui défendit à ses sujets, sous des peines

terribles, de blasphémer Dieu. Voilà le culte que les Rois rendent au

Seigneur, comme Rois, & qu'ils ne pourroient lui rendre, s'ils n'étoient

pas Rois.» Voilà cette protection que Dieu a annoncée à son Église par

le Prophète. S. Augustin a bien remarqué que ces Rois sont coupables,

qui n'ont point dissipé, ni étouffé les abus qui couvroient les

préceptes de Dieu, & que ceux au contraire qui y ont travaillé sans

relâche, recevront mille bénédictions. «Que les Princes du siècle

sçachent, ajoute S. Isidore de Séville, qu'ils rendront compte à Dieu de

l'Église que J. C. leur a confiée, soit qu'ils conservent dans toute sa

vigueur la paix & la discipline de l'Église, soit qu'ils en souffrent

l'altération. Dieu qui la laisse à leur puissance, leur en demandera

un compte exact;» & l'évêque Léon surnommé Auguste, n'a pas eu tort de

dire: «Princes, pensez sans cesse que vous avez la puissance, plus pour

veiller sur l'Église, que pour le gouvernement de vos États.»

La tradition de l'Église & les constitutions des Empereurs les plus

zélés viennent après la Loi de Dieu. Chaque partie de ce Traité fera

connoître le pouvoir qu'ils ont exercé sur la Religion. L'Historien

Socrate comprend tout en peu de mots. «Aussitôt que les Empereurs eurent

embrassé la Religion Chrétienne, les affaires de l'Église dépendirent

d'eux.» Joignez-y le passage d'Optat de Mileve. La république n'est pas

dans l'Église, mais l'Église dans la république, c'est-à-dire, dans

l'Empire Romain.

Une ancienne Inscription qualifie Constantin d'Auteur de la Religion &

de la Foi. L'Empereur Basile comparant l'Église à un Vaisseau, dit,

«que Dieu lui en a remis le Gouvernail». On rapporte un écrit du Pape

Eleuthere, qui en parlant des affaires de la Religion, «traite le Roi

d'Angleterre de Vicaire de Dieu dans ses États». Un Concile de Mayence

nomma Charlemagne l'Administrateur de la Religion.

Les Confessions de Foi des Églises réformées de ce siècle & du

précèdent, ne s'écartent point de ce sentiment. Selon la Confession

Hollandoise, «le devoir du Magistrat est de maintenir & la Police

civile, & la conservation du Ministre sacré, de veiller à la propagation

de la Foi, & sur-tout à faire tellement dispenser par-tout l'Evangile

qu'il soit libre d'honorer & d'adorer Dieu suivant sa parole.»

La Confession des Suisses, postérieure à celle-ci, porte, «que le

Magistrat conserve précieusement la parole de Dieu, qu'il combatte tout

dogme contraire, & qu'il conduise le Peuple, confié à ses soins, par des

Loix qui ne respirent que la parole de Dieu».

La Confession de Bayle, veut «que le Magistrat soit attentif surtout

à ce que Dieu soit sanctifié, & son Royaume reculé; que soumis à sa

volonté sainte, il s'efforce d'arracher la racine du péché. Si ce devoir

étoit imposé aux Princes Payens, combien doit-il être cher à un

Prince Chrétien qui est Vicaire de Dieu? L'Église Anglicane frappoit

d'excommunication ceux qui osoient soutenir, que les Rois d'Angleterre

n'avoient pas la même autorité dans le spirituel que les Rois chez les

Hébreux.»

Brentius sur l'an 1555 examine, avec plus d'étendue, ce droit & ce

devoir des Princes dans les Prolégomènes sur l'Apologie du Duc de

Wirtemberg. Hamelmannus le développe dans un livre fort utile, qu'il mit

au jour l'an 1561. Il seroit ennuyeux de transcrire ici ce qu'en disent

Musculus, Bucer, Jewel, Wittaker, le Roi d'Angleterre, l'Évêque d'Elie,

Burhil, Casaubon, Pareus. Les Politiques sont d'accord avec les

Théologiens. Le mérite supérieur de Melchior Goldaste lui a assigné un

rang distingué parmi les Politiques. Cet Auteur démontre dans plusieurs

gros volumes le droit du Magistrat politique sur les choses sacrées.

Tous ceux enfin qui ont donné quelque écrit digne d'être lu, touchant

le Gouvernement, attestent que ce droit sur les choses sacrées, est non

seulement une portion du pouvoir souverain, mais qu'elle en est la plus

précieuse, & la plus considérable.

Qu'on ne s'imagine pas que cette opinion soit particulière aux anciens

Chrétiens, ou aux Réformés; les autres nations l'ont tellement adoptée,

qu'elle est au nombre des loix que la raison a dictées au genre humain,

avant que le culte eut changé. Les premiers siècles l'ont transmis aux

seconds, & d'eux elle est parvenue, par une longue succession de tems, à

leurs neveux.

La maxime fondamentale de la République chez Aristote, est l'inspection

universelle sur les choses divines. Plutarque lui donne la première

place dans la constitution des loix. Un Philosophe de la secte de

Pytagore veut que le meilleur soit honoré par le meilleur, & le plus

éminent par le Souverain. Les anciens Législateurs. Charondas & Zeleucus

l'ont confirmé par leur exemple. Les douze Tables, dressées sur les

Loix Grecques, & qui sont la base du Droit Romain, porterent plusieurs

règlemens sur la Religion: ce qui fit dire avec raison au Poëte Ausone,

«que les douze Tables contiennent trois Droits différens, le Sacré, le

Civil, & le Public».

D'où il est évident, que quand l'Empereur Justinien n'a parlé que de

deux Droits, le Civil & le Public, il a renfermé le Droit Sacré sous

le nom de Droit Public, qu'il distingue ailleurs en Droit Civil, Droit

Public, & Droit Divin. La première partie de son Code est toute des Loix

sacrées & publiques: les Loix sacrées ferment les titres du Code

de Théodose, d'où naît encore la définition que donne Ulpien de la

Jurisprudence, non de celle du Bareau, qui est placée entre les Arts

inférieurs, mais de l'interprète des Loix qui domine la Jurisprudence

du Bareau & les autres Arts; il l'a définie la connoissance des choses

divines & humaines. «D'accord avec Crisippe, qui a écrit, que la Loi

étoit la Reine des choses divines & humaines. Ce passage de Justinien y

a beaucoup de rapport. Rien n'est plus précieux que l'autorité des Loix,

elle range dans un bel ordre les choses divines & humaines, & elle

proscrit toute iniquité.»

Je n'ai garde de passer sous silence l'aveu de Suarès. «L'expérience

continuelle des hommes prouve, que quoique l'on ait partagé à différens

Magistrats la connoissance des choies civiles & sacrées, parce que la

variété des actions demandoit cette division, cependant la puissance

souveraine de ces deux objets, la législation sur-tout est réservée au

Magistrat politique. On lit dans l'histoire que le Peuple Romain n'a

point cessé de confier ce pouvoir aux Rois & aux Empereurs, & je présume

que cet usage est en vigueur chez les autres nations. Il ajoute de S.

Thomas d'Aquin, que le Magistrat politique, sous la Loi naturelle, avoit

le soin du culte & de tout ce qui concernoit la Religion;» & il insinue

d'après Cajetan, qu'il en étoit ainsi, & chez les peuples plongés dans

les ténèbres du paganisme, & chez ceux qui, guidés par la seule lumière

naturelle, adoroient le vrai Dieu.

«La coutume universelle, poursuit Suarès, déclare bien le voeu de la

nature; il semble, à la vérité, que S. Thomas & Cajetan, sont persuadés

que les Législateurs ne rapportoient qu'à la paix publique tout ce soin

qu'ils prenoient de la Religion; mais outre qu'il est difficile de

fonder cette opinion, elle est à peine vraisemblable; car les saints

Pères ne ne nous permettent point de douter qu'un des principaux points

de la Religion des Gentils étoit que la Sagesse divine distribuoit aux

hommes, après leur mort, des peines & des récompenses.» Le témoignage

du comique Diphile est si clair, qu'il ne seroit pas possible d'y rien

ajouter de plus précis. Nombre d'Auteurs dignes de foi ont attesté ces

principes chez les Égyptiens, les Indiens, les Germains, les Gaulois,

les Thraces, les anciens Italiens: pourquoi penser qu'aucun Législateur

ne s'est proposé cette fin? «Convaincus que l'on est avec S. Augustin,

que plusieurs, hors la famille d'Abraham, ont cru & ont espéré en la

venue de J. C. quoique l'Écriture Sainte ne le marque que de Job, & d'un

petit nombre de Fidèles.»

Outre cette fin première & principale, qui appelle nécessairement le

Magistrat politique à la connoissance de la Religion, il en est une

autre: c'est que la Religion contribue beaucoup à la tranquillité & au

bonheur public, & ce par deux motifs, dont le premier vient de la divine

Providence.

En effet, la solide piété a l'espérance de la vie future & de la vie

présente. «Cherchez d'abord le Royaume des Cieux, & le reste vous sera

accordé. L'ancienne Loi promettoit aux Princes religieux un regne

heureux, l'abondance, la fécondité, la victoire, & toutes les autres

prospérités, tandis que les impies sont maudits de Dieu.» Ces promesses

n'ont point été cachées aux nations dans ces siècles malheureux, où

ennemies de Dieu, elles étoient livrées à l'aveuglement du Paganisme:

témoin ce trait d'Homere: «Votre gloire est semblable à celle d'un

Roi irréprochable, qui, honorant les Dieux, dispense la justice à ses

sujets; la terre devenue riche, se pare de tous ses biens; les arbres

rompent sous les fruits; les troupeaux nombreux multiplient dans les

vastes campagnes; les mers sont couvertes de poissons; enfin le bonheur

des peuples est le fruit de la sagesse du Prince & de la douceur de son

Gouvernement.»

«Tout prospère à ceux qui servent les Dieux, avoue Tite-Live, & tourne

mal à ceux qui les méprisent.» «Vous règnez, dit Horace, parce que vous

vous reconnoissez inférieurs aux Dieux.» «Ces Dieux, observe le même

Poëte, négligés en Italie, se sont vengés d'elle.» Valère Maxime n'est

point surpris surpris que «la bonté des Dieux ait travaillé sans cesse

à l'accroissement & à la conservation de l'Empire Romain, parce qu'on y

célébroit avec scrupule les moindres cérémonies de la Religion.»

Est-il nécessaire de citer des Auteurs Chrétiens? il est sur ce point

des Constitutions de Constantin, de Théodose, de Justinien. Un seul

endroit d'une Lettre de l'Empereur Leon à Marcian suffit. «J'ai, dit

ce Prince, beaucoup à vous féliciter de votre attention singulière à

maintenir la paix de l'Église; je juge par cette conduite, que vous avez

autant à coeur la tranquillité du Gouvernement que celle de la Religion.

Plusieurs passages de Platon ont le même sens.»

L'autre raison se tire de la nature & de la propre force de la Religion,

qui rend les hommes doux, soumis, fidèles à leur patrie, justes &

scrupuleux. Qu'une République est heureuse, animée de tels Citoyens! La

Religion chez Platon est «le boulevard de la Puissance, la chaîne des

Loix, & de de l'exacte discipline». Chez Cicéron, c'est «le fondement

de la société humaine». Chez Plutarque, «le lien de toute Assemblée, la

base des Loix»; d'où il avance qu'on édifieroit plus aisément une Ville

sans terrain, qu'on ne formeroit une République sans une Religion, ou

qu'on ne la soutiendroit si elle étoit formée sans elle. «Plus mes

Sujets, dit Cyrus, dans Xenophon, respecteront les Dieux, moins ils

attenteront à ma personne, & moins ils se déchireront entr'eux.»

Aristote insinue «qu'un Roi que ses Sujets voyent l'ami des Dieux, loin

d'avoir à redouter de son peuple, il en acquiert une vénération plus

profonde.»

Si la fausse Religion contribue beaucoup à la paix extérieure, parce que

la superstition domine avec plus d'empire, plus la Religion est vraie,

plus les effets en sont certains. Philon a heureusement imaginé que le

culte d'un seul Dieu, est comme un philtre très-prompt, & qu'il forme le

noeud indissoluble de la Charité. Plusieurs Pères, & sur-tout Lactance

l'adapte à la Religion Chrétienne. Ses ennemis les plus déclarés

conviennent, Pline entr'autres, «qu'elle lie ses Sectateurs par serment

à ne commettre ni vols ni brigandages, à tenir leur parole, à ne point

dissimuler un dépôt confié.» Ammian Marcelin ajoute «qu'elle n'enseigne

rien que de juste & de doux, & suivant Zozime, elle triomphe de tout

péché infâme.»

Ce seroit un erreur de croire que la Religion sert à la République,

seulement en ce qu'elle prêche une vie réglée, & la confirme par des

promesses & des menaces; ses Dogmes & ses Rites ont encore une liaison

étroite avec les moeurs & la félicité publique. Xenophon est peut-être

trop subtil au sentiment de Galien, quand il soutient qu'il est

indifférent pour les moeurs que Dieu soit corporel ou non. La vérité

apprend que Dieu étant Esprit, «il faut l'adorer en esprit. Séneque

avoue que le culte le plus agréable aux Dieux est un esprit droit; les

Philosophes enseignent que Dieu étant partout il ne faut rien commettre

de honteux;» & dès que Dieu connoit l'avenir, rien ne peut arriver au

Juste qui ne lui soit salutaire. Tibère n'avoit point de religion, au

rapport de Suetone, il attribuoit tout au destin.

Platon, approuvé des Saints Pères, dit avec raison, «qu'une République

bien réglée ne devoit point souffrir qu'on débitât que Dieu est auteur

du mal, que cette opinion est impie & dangereuse pour un État. Silius

Italiens qui écrit que la source de crimes des mortels ne vient que

d'ignorer la nature des Dieux, raisonnoit juste en l'expliquant de

Dieu. Il est dangereux, continue Platon dans son second livre de la

République, de tolérer ceux qui inventent des cultes nouveaux. C'est une

peste que ces gens qui espèrent par de petites expiations; le pardon

de leurs péchés; & d'autres auteurs disent la même chose touchant les

Cérémonies Eleusines, & les Baccanales.»

Des raisons moins fortes engagent encore le Magistrat politique à ne

point se désaisir du pouvoir souverain sur la Religion, sans un danger

évident de l'État: combien de Prêtres échauffés exciteroient des

troubles, s'ils n'étoient retenus. Aussi Quinte-Curce disoit qu'une

multitude prévenue par un phantôme de Religion, écoutoit plus la voix

des Prêtres que celle de ses chefs. Les Rois, les Empereurs d'Asie,

d'Afrique & d'Europe en ont fait une triste expérience. Ouvrez les

Annales des Nations, les exemples s'y multiplient.

Un second motif est que le changement de Religion ou de Liturgie, que

le consentement ou une nécessité pressante n'aura point provoqué, remue

tout un État, & le met souvent à deux doigts de sa perte: ceux qui

veulent pénétrer les choses divines entrainent volontiers leurs

Sectateurs à suivre les Loix étrangères. La tradition de tous les tems

éclaire cette vérité, & si des Édits sévères ne répriment la curiosité

des Peuples, la forme d'une République souffre de cruels changemens.

Ces deux dernières observations ont tant de poids, que les Auteurs qui

interdisent au Magistrat politique la connoissance de la Religion, en ce

qui concerne le salut des âmes, la lui soumettent quant à la discipline

ecclésiastique. Entre les plus célèbres de la Communion Romaine sont

Jean de Paris, François Vittoria & dernièrement Roger Widdrington; Jean

de Paris s'exprime de la sorte: «Il est permis au Prince de repousser

l'abus du glaive spirituel, même par le glaive temporel, sur-tout

lorsque le maniement du glaive spirituel entraîne la ruine de l'État

dont le soin est confié au Souverain, autrement en vain porteroit-il le

glaive.» François Vittoria dit: «Le Gouvernement civil est parfait, &

se suffit. Donc de sa propre autorité, il peut se défendre contre toute

insulte; & ensuite les Princes maintiennent leurs États, ou en se tenant

sur la défensive, ou en agissant avec autorité.»

Widdrington, dans son Apologie, soutient que s'il arrive que la

Puissance spirituelle use du glaive spirituel pour attaquer la Puissance

temporelle, elle dépend alors accidentellement du Magistrat politique,

qui a le pouvoir en main, & qui par conséquent a l'autorité sur toutes

les actions externes qui troublent la paix temporelle. Le même Auteur

dit encore: «L'injuste administration des foudres spirituelles, par

exemple, une excommunication lancée imprudemment contre un Prince, ou un

interdit jetté sur son État mal-à-propos par un Évêque qui est Sujet

de ce Prince, se porte devant le Tribunal du Souverain; c'est un

crime d'État qui en altère la paix, & qui fomente les séditions & les

désordres.» Dans la dissertation imprimée postérieurement, il déclare

que «le Gouvernement est parfait & se suffit, donc de sa propre autorité

il peut repousser tout outrage, & l'abus du glaive spirituel, même par

le glaive temporel, pour peu que l'injure intéresse le repos de la

République dont le soin regarde le Souverain.»

Il assure dans sa réponse à Suarès, que «les Rois ont le pouvoir de

bannir & de punir les crimes spirituels comme crimes temporels, &

pernicieux à la tranquillité de l'État.» Cet Auteur semble approcher

plus de la vérité dans un autre endroit de cet ouvrage, en disant: «Ce

seroit le moment d'examiner si l'autorité coactive des Princes Chrétiens

doit connoître, & attacher des peines temporelles aux crimes spirituels,

non seulement en ce que leurs funestes effets seroient extérieurs &

altéreroient la tranquillité civile, mais en ce qu'ils sont spirituels,

& qu'ils combattent l'Église que Dieu a mise sous la protection des

Princes.»

Traité du Pouvoir du Magistrat Politique sur les choses sacrées · 第 12 / 24 题