M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.

--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous

sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous

en fassiez un saint.

--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y

rencontrerais aucun de vous.

--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela

ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises

farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui

rendons tel qu'il nous l'a confié.

--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer

que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue

vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M.

Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût

tué tout entier?

--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne

t'en estimerais pas une obole de moins.

Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une

posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop

étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient

à genoux.

--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à

Benjamin.

--Rien de plus facile, répondit celui-ci.

Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient

tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester

deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne

manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le

peuple se retira satisfait.

--Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup

d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon

prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la

queue crottée d'un bourriquet?

--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe,

n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du

papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint

Maurice?

--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de

cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de

s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal.

Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait

me les céder à juste prix.

--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma

grand'mère.

--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je

regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.

--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont

l'oeil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au

pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias

de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de

son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je

suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les

bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le

pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens

la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une

marque d'ignorance que de trop croire.

--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez

au Juif-Errant?

--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?

--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au

Juif-Errant?

--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.

--Pour vous, respectable M. Minxit...

--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au

lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.

--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère

bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses

éternelles pérégrinations.

--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?

--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce

que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute;

parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes

dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient

pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils

l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.

Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile

n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et

religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le

trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer

l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la

pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes

les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été

méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait

été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses

débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de

charpentier...

--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la

couper par un verre de vin.

Mon oncle Benjamin · 第 13 / 43 题