CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT

L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques

personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un

de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de

canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au

milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse

de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une

certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé

sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur

aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.

--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance

homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier

une compagnie de dragons après la grande manoeuvre. Est-ce que par hasard

vous attendez notre ami Arthus?

--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit.

Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien

des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma

musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles,

est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi,

que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de

dîner.

--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion

philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il

eût eu contre eux une inimitié personnelle.

Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le

monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et

très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.

--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais

apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec

armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.

La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit,

ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son

verre plein:

--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier

médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie

de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique!

Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et

de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de

demander grâce pour les convives.

Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire

à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait

bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui,

ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma

grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin

n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était

au moins pour sa soeur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il

faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si

elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale,

l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de

M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait

dans toute la contrée.

Benjamin crut que sa soeur avait dit une sottise, et il se hâta

d'ajouter:

--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle

est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui

sera son époux des jours filés d'or et de soie.

Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste

compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa

soeur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement

une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de

Bourgogne.

Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla.

--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre

était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi...

quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur

Arnout, de Clamecy?

--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.

--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!...

--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes

concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.

--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe

perruque.

--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un

médecin à queue?

--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une

perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser

l'amour-propre de qui que ce soit.

Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé

tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs

viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre

humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais

pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à

un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui

n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il

serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et

cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale.

Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains:

ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit

des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout

nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent

pas: c'est la perspicacité et l'intelligence.

--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.

--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une

excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique?

--Pour qui donc? dit M. Minxit.

--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit

Benjamin.

--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?

--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.

--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux

sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant

d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.

--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il

a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait

qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne:

vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il

est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont

nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se

placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer

pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses

jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont

il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce

précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la

fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.

--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand

orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon

service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.

En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à

mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui

arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les

disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces

avec le tranchant de leurs ongles.

--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent

les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques.

Mon oncle Benjamin · 第 12 / 43 题