M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:

--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense

cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime

qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de

leurs éternelles réclamations.

--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est

pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des

bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la

ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.

Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces

évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien;

des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de

contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour

vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des

hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en

suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et

les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le

bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le

magistrat déférerait le serment.

Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois,

ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et

il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents

ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce

commune d'un enfant de cinq ans.

Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs

concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas

un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de

s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds,

avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien,

auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui

de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en

publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur

intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute

opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai

mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de

Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.

Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens,

quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur

complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les

habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses

registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à

Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal

du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout

jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût

été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de

la capitale du Brabant.

D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du

Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point

tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier

exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu

du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile

cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le

portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à

l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille

qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous.

La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé,

investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter;

l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé,

on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de

grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la

plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de

superstition et de barbarie.

--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les

bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du

Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin

pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence

de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration

pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude

historique, ne sont pas infaillibles.

--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je

conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi

bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.

--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait,

j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin?

--Sans doute, ma chère soeur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant

plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut

croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de

l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais,

fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux

dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le

Juif-Errant?

Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque

poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe

est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.

Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile

légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.

Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre

haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à

l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif

n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des

tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui

aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un

fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois

le tour du monde.

Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné

sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les

confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de

l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence

repoussait d'elle-même.

Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif,

obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux:

il dépense peu.

Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas

plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par

la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la

consommation des siècles à la surface de la terre.

À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au

Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que

celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot

le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les

uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur

l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un

poireau au menton.

Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent

et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas

aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi;

cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée

si elle n'était pas mariée à l'église.

Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de

ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui

accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le

déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a

des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et,

pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En

définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est

celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.

Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle

voulait partir.

--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit,

c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de

chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse

connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.

--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de

la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre

d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son

grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un

lapin courant.

--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu

viennes: il faut bien connaître un peu de tout.

--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos

instruments de musique.

--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le

payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter

tout accident, tu chasseras avec ton épée.

--Eh bien! je promets, dit mon oncle.

Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère soeur, de M. Minxit.

--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le

chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?

--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le

vouloir, répondit sèchement ma grand'mère.

--Mais...

--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de

votée épée; voilà tout ce que je vous demande.

--Vous me boudez, ma soeur; je voudrais savoir pourquoi?

--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop

discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle.

Maintenant, laissez-moi tranquille.

Mon oncle Benjamin · 第 14 / 43 题