Soyons bref, car vous voyez que j'ai plus d'une affaire.
Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien.
La tribu, ou pour mieux dire la demi-tribu des Delawares dont le
camp était placé à si peu de distance de celui des Hurons,
comptait à peu près autant de guerriers que la peuplade voisine.
De même que plusieurs autres tribus de ces cantons, ils avaient
suivi Montcalm sur le territoire de la couronne d'Angleterre, et
avaient fait de fréquentes et sérieuses incursions dans les bois,
dont les Mohawks regardaient le gibier comme leur appartenant
exclusivement; mais, avec cette réserve si naturelle aux Indiens,
ils avaient jugé à propos de cesser de coopérer avec le général
français à l'instant où leur secours pouvait lui être le plus
utile, c'est-à-dire lorsqu'il avait marché sur William-Henry.
Les Français avaient expliqué de différentes manières cette
défection inattendue de leurs alliés; cependant l'opinion assez
générale était que les Delawares n'avaient voulu ni enfreindre
l'ancien traité, qui avait chargé les Iroquois de les défendre et
de les protéger, ni s'exposer à être obligés de combattre ceux
qu'ils étaient accoutumés à regarder comme leurs maîtres. Quant
aux Delawares, ils s'étaient contentés de dire à Montcalm, avec le
laconisme indien, que leurs haches étaient émoussées, et qu'elles
avaient besoin d'être aiguisées. La politique du commandant
général du Canada avait cru plus prudent de conserver un ami
passif que d'en faire un ennemi déclaré par quelque acte de
sévérité mal entendue.
Dans la matinée où Magua conduisit sa troupe silencieuse dans la
forêt, en passant près de l'étang des castors, comme nous l'avons
déjà rapporté, le soleil, en se levant sur le camp des Delawares,
trouva un peuple aussi activement occupé que s'il eût été plein
midi. Les femmes étaient toutes en mouvement, les unes pour
préparer le repas du matin, les autres pour porter l'eau et le
bois dont elle avaient besoin; mais la plupart interrompaient ce
travail pour s'arrêter de cabane en cabane, et échanger quelques
mots à la hâte et à voix basse avec leurs voisines et leurs amies.
Les guerriers étaient rassemblés en différents groupes, semblant
réfléchir plutôt que converser, et quand ils prononçaient quelques
mots, c'était avec le ton de gens qui avaient médité avant de
parler. Les instruments nécessaires à la chasse étaient préparés
dans les cabanes; mais personne ne paraissait pressé de s'en
servir. Çà et là on voyait un guerrier examiner ses armes avec une
attention qu'on y donne rarement quand on s'attend à ne rencontrer
d'autres ennemis que les animaux des forêts. De temps en temps les
yeux de tout un groupe se tournaient en même temps vers une grande
cabane placée au centre du camp, comme si elle eût contenu le
sujet de toutes les pensées et de tous les discours.
Pendant que cette scène se passait, un homme parut tout à coup à
l'extrémité de la plate-forme du rocher sur laquelle le camp était
situé. Il était sans armes, et la manière dont son visage était
peint semblait avoir pour but d'adoucir la férocité naturelle de
ses traits. Lorsqu'il fut en vue des Delawares il s'arrêta et fit
un signe de paix et d'amitié en levant d'abord un bras vers le
ciel, et en appuyant ensuite une main sur sa poitrine. Les
Delawares y répondirent de la même manière, et l'encouragèrent à
s'approcher en répétant ces démonstrations amicales.
Assuré ainsi de leurs dispositions favorables, cet individu quitta
le bord du rocher où il s'était arrêté un instant, son corps se
dessinant sur un horizon paré des belles couleurs du matin, et
s'avança lentement et avec dignité vers les habitations. Tandis
qu'il s'en approchait, on n'entendait que le bruit des légers
ornements d'argent suspendus à son cou et à ses bras, et des
petites sonnettes qui ornaient ses mocassins de peau de daim. Il
faisait des signes d'amitié à tous les hommes près desquels il
passait, mais n'accordait aucune marque d'attention aux femmes,
comme s'il eût pensé qu'il n'avait pas besoin de capter leur
bienveillance pour réussir dans l'affaire qui l'amenait. Quand il
arriva près du groupe qui contenait les principaux chefs, comme
l'annonçait leur air de hauteur et de dignité, il s'arrêta, et les
Delawares virent que l'étranger qui arrivait parmi eux était un
chef huron qui leur était bien connu, le Renard-Subtil.
Il fut reçu d'une manière grave, silencieuse et circonspecte. Les
guerriers qui étaient sur la première ligne s'écartèrent pour
faire place à celui d'entre eux qu'ils regardaient comme leur
meilleur orateur, et qui parlait toutes les langues usitées parmi
les sauvages du nord de l'Amérique.
-- Le sage Huron est le bienvenu, dit le Delaware en maqua; il
vient manger son suc-ca-tush[65] avec ses frères des lacs.
-- Il vient pour cela, répondit Magua avec toute la dignité d'un
prince de l'Orient.
Le chef delaware étendit le bras, serra le poignet du Huron en
signe d'amitié, et celui-ci en fit autant à son tour. Alors le
premier invita Magua à entrer dans sa cabane et à partager son
repas du matin. L'invitation fut acceptée, et les deux guerriers,
suivis de trois ou quatre vieux chefs, se retirèrent, laissant les
autres Delawares en proie au désir de connaître le motif de cette
visite extraordinaire, mais ne témoignant leur curiosité ni par
une syllabe ni par le moindre geste.
Pendant le repas, la conversation fut extrêmement réservée, et ne
roula que sur la grande chasse dont on savait que Magua s'était
occupé quelques jours auparavant. Les courtisans les plus déliés
n'auraient pu mieux que ses hôtes avoir l'air de regarder sa
visite comme une simple attention d'amitié, quoique chacun d'eux
fût intérieurement convaincu qu'elle devait avoir quelque motif
secret et important. Dès que l'appétit fut satisfait, les squaws
enlevèrent les gourdes et les restes du déjeuner, et les deux
orateurs se préparèrent à faire assaut d'esprit et d'adresse.
-- Le visage de notre père du Canada s'est-il retourné vers ses
enfants les Hurons? demanda le Delaware.
-- Quand s'en est-il jamais retourné? dit Magua; il appelle les
Hurons ses enfants très chéris.
Le Delaware fit un signe grave d'assentiment, quoiqu'il sût
parfaitement que cette assertion était fausse, et ajouta:
-- Les haches de vos guerriers ont été bien rouges!
-- Oui, dit Magua, mais à présent elles sont émoussées, quoique
brillantes; car les Yengeese sont morts, et nous avons les
Delawares pour voisins.
Le Delaware répondit à ce compliment par un geste gracieux de la
main, et garda le silence. Profitant de l'allusion que son hôte
venait de faire au massacre de William-Henry, Magua lui demanda:
-- Ma prisonnière donne-t-elle de l'embarras à mes frères?
-- Elle est la bienvenue parmi nous.
-- Le chemin qui sépare le camp des Delawares de celui des Hurons
n'est pas long, et il est facile; si elle cause de l'embarras à
mes frères, ils peuvent la renvoyer à mes squaws.
-- Elle est la bienvenue, répéta le Delaware avec plus d'emphase
que la première fois.
Magua déconcerté garda le silence quelques instants, mais en
paraissant indifférent à la réponse évasive que venait de recevoir
sa première tentative pour retirer des mains de ses voisins la
prisonnière qu'il leur avait confiée.
-- J'espère, dit-il enfin, que mes jeunes guerriers laissent à mes
amis les Delawares un espace suffisant pour chasser sur les
montagnes.
-- Les Lenapes n'ont besoin de la permission de personne pour
chasser sur leurs montagnes, répondit l'autre avec hauteur.
-- Sans, doute, la justice doit régner entre les Peaux-Rouges;
pourquoi lèveraient-ils le tomahawk et le couteau les uns contre
les autres? les Visages-Pâles ne sont-ils pas leurs ennemis
communs?
-- Bien! s'écrièrent en même temps deux ou trois de ses auditeurs.
Magua attendit quelques minutes pour laisser à ce qu'il venait de
dire le temps de produire tout son effet sur les Delawares.
-- N'est-il pas venu des mocassins étrangers dans ces bois?
demanda-t-il; mes frères n'ont-il pas senti les traces des hommes
blancs?
-- Que mon père du Canada vienne; ses enfants sont prêts à le
recevoir.
-- Quand le grand chef viendra, ce sera pour fumer avec les
Indiens dans leurs wigwams, et les Hurons diront aussi: Il est le
bienvenu. Mais les Yengeese ont de longs bras, et des jambes qui
ne se fatiguent jamais. Mes jeunes guerriers ont rêvé qu'ils
avaient vu les traces de Yengeese près du camp des Delawares.
-- Qu'ils viennent! ils ne trouveront pas les Lenapes endormis.
-- C'est bien! le guerrier dont l'oeil est ouvert peut voir son
ennemi, dit Magua.
Et, voyant qu'il ne pouvait déjouer la circonspection de son
compagnon, il changea une seconde fois de manoeuvre.
-- J'ai apporté quelques présents à mon frère, dit-il: sa nation a
eu ses raisons pour ne pas vouloir marcher sur le terrain de la
guerre; mais ses amis n'ont pas oublié où elle demeure.
Après avoir annoncé ainsi ses intentions libérales, le chef
astucieux se leva, et étala gravement ses présents devant les yeux
éblouis de ses hôtes. Ils consistaient en bijoux de peu de valeur,
pris aux malheureuses femmes qui avaient été pillées ou massacrées
près de William-Henry, et il mit beaucoup d'adresse dans la
manière dont il en fit le partage. Il présenta ceux qui brillaient
davantage aux yeux, aux deux guerriers les plus distingués, parmi
lesquels était le Coeur-Dur, son hôte; et en offrant les autres
aux chefs d'un rang subalterne, il eut le soin d'en relever le
prix par des compliments qui ne leur laissaient aucun motif pour
se plaindre d'être moins bien partagés. En un mot, il fit un si
heureux mélange de flatterie et de libéralité, qu'il ne lui fut
pas difficile de lire dans les yeux de ceux à qui il offrait ces
présents, l'effet que produisaient sur eux ses éloges et sa
générosité.
Le coup politique qu'il venait de frapper eut des résultats
immédiats. La gravité des Delawares se relâcha; leurs traits
prirent une expression plus cordiale; et le Coeur-Dur, qui devait
peut-être ce surnom français à quelque exploit honorable, dont les
détails ne sont point parvenus jusqu'à nous, dit à Magua, après
avoir contemplé quelques instants sa part du butin avec une
satisfaction manifeste:
-- Mon frère est un grand chef! il est le bienvenu.
-- Les Hurons sont amis des Delawares, dit Magua. Et pourquoi ne
le seraient-ils pas N'est-ce pas le même soleil qui colore leur
peau? Ne chasseront-ils pas dans les mêmes forêts après leur mort?
Les Peaux-Rouges doivent être amies, et avoir les yeux ouverts sur
les blancs. Mon frère n'a-t-il pas vu des traces d'espions dans
les bois?
Le Delaware oublia la réponse évasive qu'il venait de faire à la
même question lorsqu'elle lui avait été adressée en d'autres
termes, et la dureté de son coeur se trouvant sans doute amollie
par les présents qu'il avait reçus, il daigna alors répondre d'une
manière plus directe:
-- On a vu des mocassins étrangers autour de notre camp. Ils sont
même entrés dans nos habitations.
-- Et mon frère a-t-il chassé les chiens? demanda Magua sans avoir
l'air de remarquer que cette réponse démentait celle qu'il avait
reçue auparavant.
-- Non. L'étranger est toujours le bienvenu chez les enfants des
Lenapes.
-- L'étranger, bien; mais l'espion?
-- Les Yengeese emploient-ils leurs femmes comme espions? Le chef
huron n'a-t-il pas dit qu'il avait fait des femmes prisonnières
pendant la bataille?
-- Il n'a pas dit un mensonge. Les Yengeese ont envoyé des
espions. Ils sont venus dans nos wigwams, mais ils n'y ont trouvé
personne pour leur dire: Vous êtes les bienvenus. Ils ont fui
alors vers les Delawares, car ils disent que les Delawares sont
leurs amis, et qu'ils ont détourné leur visage de leur père du
Canada.
Cette insinuation adroite dans un état de société plus avancé,
aurait valu à Magua la réputation d'habile diplomate. Ses hôtes
savaient fort bien que l'inaction de leur peuplade pendant
l'expédition contre William-Henry avait été un motif de bien des
reproches faits aux Delawares par les Français, et ils sentaient
que cette conduite devait les faire regarder par ceux-ci avec
méfiance. Il n'était pas besoin d'approfondir beaucoup les causes
et les effets pour juger qu'une telle situation de choses pouvait
leur devenir préjudiciable à l'avenir, puisque leurs habitations
ordinaires et les bois qui fournissaient à leur subsistance se
trouvaient dans les limites du territoire des Français. Les
derniers mots prononcés par le Huron furent donc écoutés avec un
air de désapprobation, sinon d'alarme.
-- Que notre père du Canada nous regarde en face, dit le Coeur-
Dur; il verra que ses enfants ne sont pas changés. Il est vrai que
nos jeunes guerriers n'ont pas marché sur le terrain de la guerre;
ils avaient eu des rêves qui les en ont empêchés. Mais ils n'en
aiment et n'en respectent pas moins le grand chef blanc.
-- Le croira-t-il, quand il apprendra que son plus grand ennemi
est nourri dans le camp de ses enfants? Quand on lui dira qu'un
Yengeese couvert de sang fume devant leur feu? Quand il saura que
le Visage-Pâle qui a fait périr tant de ses amis, est en liberté
au milieu des Delawares? Allez, allez! notre père du Canada n'est
point fou.
-- Quel est ce Yengeese que les Delawares doivent craindre, qui a
tué leurs guerriers, qui est l'ennemi mortel du grand chef blanc?
-- La Longue-Carabine.
Ce nom bien connu fit tressaillir les guerriers delawares, et ils
prouvèrent par leur étonnement qu'ils apprenaient seulement alors
qu'un homme qui s'était rendu si redoutable aux peuplades
indiennes alliées de la France, était en leur pouvoir.
-- Que veut dire mon frère? demanda le Coeur-Dur d'un ton de
surprise qui démentait l'apathie ordinaire de sa race.
-- Un Huron ne ment jamais, répondit Magua en croisant les bras
avec un air d'indifférence; que les Delawares examinent leurs
prisonniers, et ils en trouveront un dont la peau n'est ni rouge
ni blanche.
Un long silence s'ensuivit. Le Coeur-Dur tira ses compagnons à
l'écart pour délibérer ensemble. Enfin des messagers furent
envoyés pour appeler à la consultation les chefs les plus
distingués de la peuplade.
Les guerriers arrivèrent bientôt les uns après les autres. À
mesure que l'un d'eux entrait, on lui faisait part de la nouvelle
importante que Magua venait d'annoncer, et l'exclamation gutturale
hugh! ne manquait jamais d'annoncer sa surprise. Cette nouvelle se
répandit de bouche en bouche, et parcourut tout le camp. Les
femmes suspendirent leurs travaux pour tâcher de saisir le peu de
mots que laissait échapper la bouche des guerriers. Les enfants
oubliaient leurs jeux pour suivre leurs pères, et semblaient
presque aussi étonnés que ceux-ci de la témérité de leur
redoutable ennemi. En un mot toute espèce d'occupation fut
momentanément abandonnée, et toute la peuplade ne parut plus
songer qu'à exprimer, chacun à sa manière, le sentiment général
qu'elle éprouvait.
Lorsque la première agitation commença à se calmer, les vieillards
se mirent à méditer mûrement sur les mesures que l'honneur et la
sûreté de leur nation leur prescrivaient de prendre dans une
circonstance si délicate et si embarrassante. Pendant tous ces
mouvements, Magua restait debout, nonchalamment appuyé contre un
mur de la cabane, et aussi impassible en apparence que s'il n'eut
pris aucun intérêt au résultat que pourrait avoir la délibération.
Cependant nul indice des intentions futures de ses hôtes
n'échappait à ses yeux vigilants. Connaissant parfaitement le
caractère des Indiens auxquels il avait affaire, il prévoyait
souvent leur détermination avant qu'ils l'eussent prise, et l'on
aurait même pu dire qu'il connaissait leurs intentions avant
qu'ils les connussent eux-mêmes.
Le conseil des Delawares ne dura pas longtemps, et lorsqu'il fut
terminé, un mouvement général annonça qu'il allait être
immédiatement suivi d'une assemblée de toute la peuplade. Ces
assemblées solennelles étant rares, et n'ayant lieu que dans les
occasions de la plus grande importance, le rusé Huron, resté seul
dans un coin, silencieux mais clairvoyant observateur de tout ce
qui se passait, vit que l'instant était arrivé où ses projets
devaient réussir ou échouer. Il sortit donc de la cabane, et se
rendit en face des habitations, où les guerriers commençaient déjà
à se rassembler.
Il se passa environ une demi-heure avant que tout ce qui composait
la peuplade fût réuni en cet endroit, car femmes, enfants,
personne n'y manqua. Ce délai avait été occasionné par les graves
préparatifs qui avaient été jugés nécessaires pour une assemblée
solennelle et extraordinaire. Mais quand le soleil parut au-dessus
du sommet de la haute montagne, sur un des flancs de laquelle les
Delawares avaient établi leur camp, ses rayons, dardés entre les
branches touffues des arbres qui y croissaient, tombèrent sur une
multitude aussi attentive que si chacun eût eu un intérêt
personnel dans le sujet de la discussion, et dont le nombre
s'élevait à environ douze cents âmes, en y comprenant les femmes
et les enfants.
Dans de pareilles assemblées de sauvages il ne se trouve jamais
personne qui aspire impatiemment à une distinction précoce, et qui
soit prêt à entraîner les autres dans une discussion précipitée.
L'âge et l'expérience sont les seuls titres qui puissent autoriser
à exposer au peuple le sujet de l'assemblée, et à donner un avis.
Jusque là, ni la force du corps, ni une bravoure éprouvée, ni le
don de la parole, ne justifieraient celui qui voudrait interrompre
cet ancien usage.
En cette occasion, plusieurs chefs semblaient pouvoir user des
droits de ce double privilège; mais tous gardaient le silence,
comme si l'importance du sujet les eût effrayés. Le silence qui
précède toujours les délibérations des Indiens avait déjà duré
plus que de coutume, sans qu'un signe d'impatience ou de surprise
échappât même au plus jeune enfant. La terre semblait le but de
tous les regards; seulement ces regards se dirigeaient de temps en
temps vers une cabane qui n'avait pourtant rien qui la distinguât
de celles qui l'entouraient, si ce n'était qu'on l'avait couverte
avec plus de soin pour la protéger contre les injures de l'air.
Enfin un de ces murmures sourds qui ont lieu si souvent dans une
multitude assemblée se fit entendre, et toute la foule qui s'était
assise se leva sur-le-champ, comme par un mouvement spontané. La
porte de la cabane en question venait de s'ouvrir, et trois hommes
en sortant s'avançaient à pas lents vers le lieu de la réunion.
C'étaient trois vieillards, mais tous trois d'un âge plus avancé
qu'aucun de ceux qui se trouvaient déjà dans l'assemblée; et l'un
d'eux, placé entre les deux autres qui le soutenaient, comptait un
nombre d'années auquel il est bien rare que la race humaine
atteigne. Sa taille était courbée sous le poids de plus d'un
siècle; il n'avait plus le pas élastique et léger d'un Indien, et
il était obligé de mesurer le terrain pouce à pouce. Sa peau rouge
et ridée faisait un singulier contraste avec les cheveux blancs
qui lui tombaient sur les épaules, et dont la longueur prouvait
qu'il s'était peut-être passé des générations depuis qu'il ne les
avait coupés.
Le costume de ce patriarche, car son âge, le nombre de ses
descendants et l'influence dont il jouissait dans sa peuplade
permettent qu'on lui donne ce nom, était riche et imposant. Son
manteau était fait des plus belles peaux; mais on en avait fait
tomber le poil, pour y tracer une représentation hiéroglyphique
des exploits guerriers par lesquels il s'était illustré un demi-
siècle auparavant. Sa poitrine était chargée de médailles, les
unes en argent et quelques autres même en or, présents qu'il avait
reçus de divers potentats européens pendant le cours d'une longue
vie. Des cercles du même métal entouraient ses bras et ses jambes;
et sa tête, sur laquelle il avait laissé croître toute sa
chevelure depuis que l'âge l'avait forcé à renoncer au métier des
armes, portait une espèce de diadème d'argent surmonté par trois
grandes plumes d'autruche qui retombaient en ondulant sur ses
cheveux dont elles relevaient encore la blancheur. La poignée de
son tomahawk était entourée de plusieurs cercles d'argent, et le
manche de son couteau brillait comme s'il eût été d'or massif.
Aussitôt que le premier mouvement d'émotion et de plaisir causé
par l'apparition soudaine de cet homme révéré se fut un peu calmé,
le nom de Tamenund passa de bouche en bouche. Magua avait souvent
entendu parler de la sagesse et de l'équité de ce vieux guerrier
delaware. La renommée allait même jusqu'à lui attribuer le don
d'avoir des conférences secrètes avec le grand Esprit, ce qui a
depuis transmis son nom, avec un léger changement, aux usurpateurs
blancs de son territoire, comme celui du saint tutélaire et
imaginaire d'un vaste empire[66]. Le chef huron s'écarta de la
foule, et alla se placer dans un endroit d'où il pouvait
contempler de plus près les traits d'un homme dont la voix
semblait devoir avoir tant d'influence sur le succès de ses
projets.
Les yeux du vieillard étaient fermés, comme s'ils eussent été
fatigués d'avoir été si longtemps ouverts sur les passions
humaines. La couleur de sa peau différait de celle des autres
Indiens; elle semblait plus foncée, et cet effet était produit par
une foule innombrable de petites lignes compliquées, mais
régulières, et de figures différentes qui y avaient été tracées
par l'opération du tatouage.
Malgré la position qu'avait prise le Huron, Tamenund passa devant
lui sans lui accorder aucune attention. Appuyé sur ses deux
vénérables compagnons, il s'avança au milieu de ses concitoyens,
qui se rangeaient pour le laisser passer, et s'assit au centre
avec un air qui respirait la dignité d'un monarque et la bonté
d'un père.
Il serait impossible de donner une idée du respect et de
l'affection que témoigna toute la peuplade en voyant arriver
inopinément un homme qui semblait déjà appartenir à un autre
monde. Après quelques instants passés dans un silence commandé par
l'usage, les principaux chefs se levèrent, s'approchèrent de lui
tour à tour, lui prirent une main et l'appuyèrent sur leur tête,
comme pour lui demander sa bénédiction. Les guerriers les plus
distingués se contentèrent ensuite de toucher le bord de sa robe.
Les autres semblaient se trouver assez heureux de pouvoir respirer
le même air qu'un chef qui avait été si vaillant et qui était
encore si juste et si sage. Après avoir rendu au patriarche cet
hommage de vénération affectueuse, les chefs et les guerriers
retournèrent à leurs places, et un silence complet s'établit dans
l'assemblée.
Quelques jeunes guerriers, à qui un des vieux compagnons de
Tamenund avait donné des instructions à voix basse, se levèrent
alors, et entrèrent dans la cabane située au centre du camp.
Au bout de quelques instants, ces guerriers reparurent, escortant
les individus qui étaient la cause de ces préparatifs solennels,
et les conduisant vers l'assemblée. Les rangs s'ouvrirent pour les
laisser passer, et se refermèrent ensuite. Les prisonniers se
trouvèrent donc au milieu d'un grand cercle formé par toute la
peuplade.