L'assemblée s'assit, et surpassant par sa taille les autres chefs,
Achille s'adressa en ces mots au roi des hommes.
L'Homère de Pope.
Au premier rang des prisonniers se trouvait Cora, dont les bras
entrelacés dans ceux d'Alice annonçaient toute l'ardeur de sa
tendresse pour sa soeur. Malgré l'air terrible et menaçant des
sauvages qui l'entouraient de tous côtés, l'âme noble de cette
fille généreuse ne craignait rien pour elle, et ses regards
restaient attachés sur les traits pâles et déconcertés de la
tremblante Alice.
Auprès d'elles, Heyward, immobile, semblait prendre un si vif
intérêt aux deux soeurs, que, dans ce moment d'angoisse, son coeur
établissait à peine une distinction en faveur de celle qu'il
aimait le plus. OEil-de-Faucon s'était placé un peu en arrière,
par déférence pour le rang de ses compagnons, rang que la fortune,
en les accablant des mêmes coups, avait paru vouloir lui faire
oublier, mais qu'il n'en respectait pas moins. Uncas n'était pas
parmi eux.
Lorsque le silence le plus parfait fut rétabli, après la pause
d'usage, cette pause longue et solennelle, un des deux chefs âgés,
qui étaient assis auprès du patriarche, se leva, et demanda à
haute voix, en anglais très intelligible:
-- Lequel de mes prisonniers est la Longue-Carabine?
Duncan et le chasseur gardèrent le silence. Le premier promena ses
regards sur la grave et silencieuse assemblée, et il recula d'un
pas lorsqu'ils tombèrent sur Magua, dont la figure peignait la
malice et la perfidie. Il reconnut aussitôt que c'était à
l'instigation secrète de ce rusé sauvage qu'ils étaient traduits
devant la nation, et il résolut de mettre tout en oeuvre pour
s'opposer à l'exécution de ses sinistres desseins. Il avait déjà
vu un exemple de la manière sommaire dont les Indiens se faisaient
justice, et il craignait que son compagnon ne fût destiné à en
servir à son tour. Dans cette conjoncture critique, sans s'arrêter
à de timides réflexions, il se détermina sur-le-champ à protéger
son ami, quelque danger qu'il dût courir lui-même. Cependant,
avant qu'il eût eu le temps de répondre, la question fut répétée
avec plus de force et de véhémence.
-- Donnez-nous des armes! s'écria le jeune homme avec fierté,
mettez-nous dans ces bois: nos actions parleront pour nous!
-- C'est le guerrier dont le nom a rempli nos oreilles, reprit le
chef en regardant Heyward avec cet intérêt, cette curiosité vive
qu'on ne peut manquer d'éprouver quand on voit pour la première
fois un homme que sa gloire ou ses malheurs, ses vertus ou ses
crimes ont rendu célèbre. D'où vient que l'homme blanc est venu
dans le camp des Delawares? Qui l'amène?
-- Le besoin. Je viens chercher de la nourriture, un abri et des
amis.
-- Ce ne saurait être. Les bois sont remplis de gibier. La tête
d'un guerrier n'a besoin pour abri que d'un ciel sans nuage; et
les Delawares sont les ennemis, et non les amis des Yengeese.
Allez, votre bouche a parlé, mais votre coeur n'a rien dit.
Duncan, ne sachant trop ce qu'il devait répondre, garda le
silence; mais le chasseur, qui avait tout écouté attentivement,
s'avança hardiment, et prit à son tour la parole.
-- Si je n'ai pas répondu, dit-il, au nom de la Longue-Carabine,
ne croyez pas que ce soit ou par honte ou par crainte; ces deux
sentiments sont inconnus à l'honnête homme. Mais je ne reconnais
pas aux Mingos le droit de donner un nom à celui dont les services
ont mérité de la part de ses amis un surnom plus honorable,
surtout lorsque ce nom est une insulte et un mensonge; car le
tueur de daims est un bon et franc fusil, et non pas une carabine.
Toutefois, je suis l'homme qui reçut des miens le nom de
Nathanias; des Delawares qui habitent les bords de la rivière du
même nom, le titre flatteur d'OEil-de-Faucon, et que les Iroquois
se sont permis de surnommer la Longue-Carabine, sans que rien pût
les y autoriser.
Tous les yeux, qui jusque alors étaient restés gravement attachés
sur Duncan, se portèrent à l'instant sur les traits mâles et
nerveux de ce nouveau prétendant à un titre aussi glorieux. Ce
n'était pas un spectacle bien extraordinaire de voir deux
personnes se disputer un si grand honneur; car les imposteurs,
quoique rares, n'étaient pas inconnus parmi les sauvages; mais il
importait essentiellement aux Delawares, qui voulaient être tout à
la fois justes et sévères, de connaître la vérité. Quelques-uns
des vieillards se consultèrent entre eux, et le résultat de cette
conférence parut être d'interroger leur hôte à ce sujet.
-- Mon frère à dit qu'un serpent s'était glissé dans mon camp, dit
le chef à Magua; quel est-il?
Le Huron montra du doigt le chasseur; mais il continua à garder le
silence.
-- Un sage Delaware prêtera-t-il l'oreille aux aboiements d'un
loup? s'écria Duncan confirmé encore plus dans l'idée que son
ancien ennemi n'avait que de mauvaises intentions; un chien ne
ment jamais; mais quand a-t-on vu un loup dire la vérité?
Les yeux de Magua lancèrent des éclairs; puis tout à coup se
rappelant la nécessité de conserver sa présence d'esprit, il se
détourna d'un air de dédain, bien convaincu que la sagacité des
Indiens ne se laisserait pas éblouir par des paroles. Il ne se
trompait pas, car après une nouvelle consultation fort courte, le
même chef qui avait déjà pris la parole se tourna de son côté, et
lui fit part de la détermination des vieillards, quoique dans les
termes les plus circonspects.
-- Mon frère, lui dit-il, a été traité d'imposteur, et ses amis en
sont dans la peine. Ils montreront qu'il a dit vrai. Qu'on donne
des fusils à mes prisonniers, et qu'ils prouvent par des faits
lequel des deux est le guerrier que nous voulons connaître.
Magua vit bien que dans le fond cette épreuve n'était proposée que
parce qu'on se méfiait de lui; mais il feignit de ne la considérer
que comme un hommage qui lui était rendu. Il fit donc un signe
d'assentiment, sachant bien que le chasseur était trop bon tireur
pour que le résultat de l'épreuve ne confirmât point ce qu'il
avait dit. Des armes furent mises aussitôt entre les mains des
deux amis rivaux, et ils reçurent l'ordre de tirer, au-dessus de
la multitude assise, contre un vase de terre qui se trouvait par
hasard sur un tronc d'arbre, à cinquante verges environ (cent
cinquante pieds) de l'endroit où ils étaient placés.
Heyward sourit en lui-même à l'idée du défi qu'il était appelé à
soutenir contre le chasseur; mais il n'en résolut pas moins de
persister dans son généreux mensonge, jusqu'à ce qu'il connût les
projets de Magua. Il prit donc le fusil, visa à trois reprisés
différentes avec le plus grand soin, et fit feu. La balle fendit
l'arbre à quelques pouces du vase, et un cri général de
satisfaction annonça que cette épreuve avait donné la plus haute
idée de son habileté à manier son arme. OEil-de-Faucon lui-même
inclina la tête, comme pour dire que c'était mieux qu'il ne s'y
était attendu. Mais au lieu de manifester l'intention d'entrer en
lutte et de disputer au moins le prix de l'adresse à son heureux
rival, il resta plus d'une minute appuyé sur son fusil, dans
l'attitude d'un homme qui est plongé dans de profondes réflexions.
Il fut tiré de cette rêverie par l'un des jeunes Indiens qui
avaient fourni les armes, et qui lui frappa sur l'épaule en lui
disant en très mauvais anglais:
-- L'autre blanc peut-il en faire autant?
-- Oui! Huron! s'écria le chasseur en regardant Magua, et sa main
droite saisit le fusil et l'agita en l'air avec autant d'aisance
que si c'eût été un roseau; oui, Huron, je pourrais vous étendre à
mes pieds à présent, aucune puissance de la terre ne saurait m'en
empêcher. Le faucon qui fond sur la colombe n'est pas plus sûr de
son vol que je ne le suis de mon coup, si je voulais vous envoyer
une balle à travers le coeur! Et pourquoi ne le fais-je pas?
Pourquoi? parce que les lois qui régissent ceux de ma couleur me
le défendent, et que je pourrais attirer par là de nouveaux
malheurs sur des têtes innocentes! Si vous savez ce que c'est
qu'un Dieu, remerciez-le donc, remerciez-le du fond de votre
coeur; vous aurez raison!
L'air du chasseur, ses yeux étincelants, ses joues enflammées,
jetèrent une sorte de terreur respectueuse dans l'âme de tous ceux
qui l'entendaient. Les Delawares retinrent leur haleine pour mieux
concentrer leur attention; et Magua, sans ajouter pourtant une
entière confiance aux paroles rassurantes de son ennemi, resta
aussi calme, aussi immobile au milieu de la foule dont il était
entouré que s'il eût été cloué à la place où il se trouvait.
-- Faites-en autant, répéta le jeune Delaware qui était auprès du
chasseur.
-- Que j'en fasse autant, insensé! que j'en fasse autant! s'écria
OEil-de-Faucon en brandissant de nouveau son arme au-dessus de sa
tête, d'un air menaçant, quoique ses yeux ne cherchassent plus la
personne de Magua.
-- Si l'homme blanc est le guerrier qu'il prétend être, dit le
chef, qu'il frappe plus près du but.
Le chasseur fit un éclat de rire si bruyant pour exprimer son
mépris, que le bruit fit tressaillir Heyward, comme s'il eût
entendu des sons surnaturels. OEil-de-Faucon laissa tomber
lourdement le fusil sur la main gauche qu'il avait étendue; au
même instant le coup partit, comme si la secousse seule eût
occasionné l'explosion; le vase de terre brisé vola en mille
éclats, et les débris retombèrent avec fracas sur le tronc.
Presque en même temps on entendit un nouveau bruit; c'était le
fusil que le chasseur avait laissé tomber dédaigneusement à terre.
La première impression produite par une scène aussi étrange fut un
sentiment exclusif d'admiration. Bientôt après un murmure confus
circula dans les rangs de la multitude; insensiblement ce murmure
devint plus distinct, et annonça qu'il régnait parmi les
spectateurs une grande diversité d'opinions. Tandis que quelques-
uns témoignaient hautement l'admiration que leur inspirait une
adresse aussi inouïe, le reste de la peuplade, et c'était de
beaucoup le plus grand nombre, semblait croire que ce succès
n'était dû qu'au hasard. Heyward s'empressa de confirmer une
opinion qui favorisait ses prétentions.
-- C'est un hasard! s'écria-t-il; personne ne saurait tirer sans
avoir ajusté son coup.
-- Un hasard! répéta le chasseur qui, s'échauffant de plus en
plus, voulait alors à tout prix établir son identité, et auquel
Heyward faisait en vain des signes pour l'engager à ne pas le
démentir. Ce Huron pense-t-il aussi que c'est un hasard? S'il le
pense, donnez-lui un autre fusil, placez-nous face à face, et l'on
verra lequel a le coup d'oeil le plus juste. Je ne vous fais pas
cette offre, major, car notre sang est de la même couleur, et nous
servons le même maître.
-- Il est évident que le Huron est un imposteur, dit froidement
Heyward; vous l'avez entendu vous-même affirmer que vous étiez la
Longue-Carabine.
Il serait impossible de dire à quelles assertions violentes OEil-
de-Faucon ne se fût point porté dans son désir opiniâtre de
constater son identité, si le vieux Delaware ne se fût entremis de
nouveau.
-- Le faucon qui vient des nuages sait y retourner quand il le
veut, dit-il; donnez-leur des fusils.
Pour cette fois, le chasseur saisit l'arme avec ardeur, et quoique
Magua épiât avec soin ses moindres mouvements, il crut n'avoir
rien à craindre.
-- Eh bien! qu'il soit constaté en présence de cette peuplade de
Delawares quel est le meilleur tireur, s'écria le chasseur en
frappant sur le chien de son fusil avec ce doigt qui avait fait
partir tant de balles meurtrières. Vous voyez la gourde qui pend à
cet arbre là-bas, major; puisque vous êtes si bon tireur, voyez si
vous pourrez l'atteindre.
Duncan regarda le but qui lui était proposé, et il se prépara à
renouveler l'épreuve. La gourde était un de ces petits vases qui
servent à l'usage habituel des Indiens; elle était suspendue par
une attache de peau de daim à une branche morte d'un pin peu
élevé: la distance était au moins de cent verges (trois cents
pieds).
Telles sont les bizarreries de l'amour-propre, que le jeune
officier, malgré le peu de cas qu'il faisait du suffrage des
sauvages qui s'étaient constitués ses arbitres, oublia la première
cause du défi pour être tout entier au désir de l'emporter. On a
déjà vu que son adresse n'était pas à dédaigner, et il résolut de
profiter de tous ses avantages. Sa vie eût-elle dépendu du coup
qu'il allait tirer, il n'aurait pu mettre plus de soin à viser. Il
fit feu, et trois ou quatre jeunes Indiens, qui s'étaient
précipités aussitôt vers le but, annoncèrent à grands cris que la
balle était dans l'arbre, à très peu de distance de la gourde. Les
guerriers poussèrent des acclamations unanimes, et leurs regards
se portèrent sur son rival pour observer ce qu'il allait faire.
-- C'est assez bien pour les troupes royales d'Amérique, dit OEil-
de-Faucon en riant à sa manière; mais si mon fusil s'était souvent
détourné autant du but qu'il devait atteindre, combien de
martinets dont la peau est dans le manchon d'une dame courraient
encore dans les bois! combien de Mingos sanguinaires qui sont
allés rendre leur dernier compte exerceraient encore aujourd'hui
leurs ravages au milieu des provinces! J'espère que la squaw à qui
appartient la gourde en a d'autres dans son wigwam; car celle-ci
ne contiendra plus jamais d'eau.
Tout en parlant, le chasseur avait chargé son fusil, et lorsqu'il
eut fini il retira un pied en arrière, et leva lentement l'arme de
terre. Lorsqu'elle fut parfaitement de niveau, il la laissa un
seul instant dans une immobilité complète; on eût dit que l'homme
et le fusil étaient de pierre. Pendant cette pause d'un moment,
l'arme partit en jetant une flamme claire et brillante. Les jeunes
Indiens s'élancèrent de nouveau au pied de l'arbre; ils
cherchèrent de tous côtés, mais inutilement: ils revinrent dire
qu'ils n'avaient vu nulle part la trace de la balle.
-- Va, dit le vieux chef au chasseur d'un ton de mépris; tu es un
loup sous la peau d'un chien. Je vais parler à la Longue-Carabine
des Yengeese.
-- Ah! si j'avais l'arme qui vous a fourni le nom dont vous vous
servez, je m'engagerais à couper l'attache, et à faire tomber la
gourde au lieu de la percer, s'écria OEil-de-Faucon sans se
laisser intimider par le ton sévère du vieillard. Insensés! si
vous voulez trouver la balle lancée par un bon tireur de ces bois,
ce n'est pas autour du but, c'est dans le but même qu'il faut la
chercher.
Les jeunes Indiens comprirent à l'instant ce qu'il voulait dire;
car cette fois il avait parlé dans la langue des Delawares. Ils
coururent arracher la gourde de l'arbre, et l'élevant en l'air en
poussant des cris de joie, ils montrèrent que la balle l'avait
traversée par le milieu, et en avait percé le fond.
À cette vue, un cri d'admiration partit de la bouche de tous les
guerriers présents. La question se trouva décidée, et OEil-de-
Faucon vit enfin reconnaître ses droits à son honorable, mais
dangereux surnom. Ces regards de curiosité et d'admiration qui
s'étaient de nouveau concentrés sur Heyward, se reportèrent tous
sur le chasseur, qui devint l'objet de l'attention générale pour
les êtres simples et naïfs dont il était entouré. Lorsque le calme
fut rétabli, le vieux chef reprit son interrogatoire.
-- Pourquoi avez-vous cherché à boucher mes oreilles? dit-il en
s'adressant à Duncan; croyez-vous les Delawares assez insensé pour
ne pas distinguer la jeune panthère du chat sauvage?
-- Ils reconnaîtront bientôt que le Huron n'est qu'un oiseau qui
gazouille, dit Duncan, cherchant à imiter le langage figuré des
Indiens.
-- C'est bon, nous saurons qui prétend fermer nos oreilles. Mon
frère, ajouta le chef en regardant Magua, les Delawares écoutent.
Lorsqu'il se vit interpellé directement, le Huron se leva, et
s'avançant d'un pas grave et délibéré au centre du cercle, en face
des prisonniers, il parut se disposer à prendre la parole.
Cependant avant d'ouvrir la bouche il promena lentement ses
regards sur toutes les figures qui l'entouraient, comme pour
mettre ses expressions à la portée de ses auditeurs. Ses yeux, en
se portant sur OEil-de-Faucon, exprimèrent une inimitié
respectueuse; en se dirigeant sur Duncan, une haine implacable;
ils s'arrêtèrent à peine sur la tremblante Alice; mais lorsqu'ils
tombèrent sur Cora, à qui son maintien fier et hardi ne faisait
rien perdre de ses charmes, ils s'y fixèrent un instant avec une
expression qu'il eût été difficile de définir. Alors, poursuivant
ses sinistres desseins, il parla dans la langue des Canadiens,
langue qu'il savait être comprise de la plupart de ses auditeurs.
-- L'Esprit qui fit les hommes leur donna des couleurs
différentes, dit en commençant le Renard-Subtil. Les uns sont plus
noirs que l'ours des forêts. Il dit que ceux-là seraient esclaves;
et il leur ordonna de travailler à jamais, comme le castor: vous
pouvez les entendre gémir, lorsque le vent du midi vient à
souffler; leurs gémissements se font entendre au-dessus des
beuglements des buffles, le long des bords de la grande eau salée,
où les grands canots qui vont et viennent en sont chargés. À
d'autres il donna une peau plus blanche que l'hermine, il leur
commanda d'être marchands, chiens pour leurs femmes, et loups pour
leurs esclaves. Il voulut que, comme les pigeons, ils eussent des
ailes qui ne se lassassent jamais; des petits plus nombreux que
les feuilles sur les arbres, un appétit à dévorer la terre. Il
leur donna la langue perfide du chat sauvage, le coeur des lapins,
la malice du pourceau, mais non pas celle du renard, et des bras
plus longs que les pattes de la souris; avec sa langue cette race
bouche les oreilles des Indiens; son coeur lui apprend à payer des
soldats pour se battre; sa malice lui enseigne le moyen
d'accumuler pour son usage tous les biens du monde; et ses bras
entourent la terre depuis les bords de l'eau salée jusqu'aux îles
du grand lac. Sa gloutonnerie la rend insatiable; Dieu lui a donné
suffisamment, et cependant elle veut tout avoir. Tels sont les
blancs. D'autres enfin ont reçu du grand Esprit des peaux plus
brillantes et plus rouges que le soleil qui nous éclaire, ajouta
Magua en montrant par un geste expressif cet astre resplendissant
qui cherchait à percer le brouillard humide qui couvrait
l'horizon; et ceux-là furent ses enfants de prédilection; il leur
donna cette île telle qu'il l'avait faite, couverte d'arbres et
remplie de gibier. Le vent fit leurs clairières, et le soleil et
les pluies mûrirent leurs fruits; quel besoin avaient-ils de
routes pour voyager? ils semaient au travers des rochers; lorsque
les castors travaillaient, ils restaient étendus à l'ombre et
regardaient. Les vents les rafraîchissaient dans l'été; dans
l'hiver, des peaux leur prêtaient leur chaleur. S'ils se battaient
entre eux, c'était pour prouver qu'ils étaient hommes. Ils étaient
braves, ils étaient justes, ils étaient heureux.
Ici l'orateur s'arrêta et regarda de nouveau autour de lui, pour
voir si sa légende avait excité dans l'esprit de ses auditeurs
l'intérêt qu'il espérait: il vit les yeux fixés avidement sur lui,
les têtes droites, les narines ouvertes, comme si chaque individu
présent se fût senti animé du désir de rétablir sa race dans tous
ses droits.
«Si le grand Esprit donna des langues différentes à ses enfants
rouges, ajouta-t-il d'une voix basse, lente et lugubre, ce fut
pour que tous les animaux pussent le comprendre. Il plaça les uns
au milieu des neiges avec les ours; il en mit d'autres près du
soleil couchant, sur la route qui conduit aux bois heureux où nous
chasserons après notre mort; d'autres sur les terres qui entourent
les grandes eaux douces; mais à ses enfants les plus chers il
donna les sables du lac salé; mes frères savent-ils le nom de ce
peuple favorisé?
-- C'étaient les Lenapes, s'écrièrent en même temps vingt voix
empressées.
-- C'étaient les Lenni-Lenapes, reprit Magua en affectant
d'incliner la tête par respect pour leur ancienne grandeur. Le
soleil se levait du sein de l'eau qui était salée, et il se
couchait dans l'eau qui était douce; jamais il ne se cachait à
leurs yeux: mais est-ce à moi, à un Huron des bois, à faire
connaître à un peuple sage ses propres traditions? pourquoi
retracer leur infortune, leur ancienne grandeur, leurs exploits,
leur gloire, leur prospérité, leurs revers, leurs défaites, leur
décadence? n'y a-t-il pas quelqu'un parmi eux qui à vu tout cela,
et qui sait que c'est la vérité? J'ai dit; ma langue est muette,
mais mes oreilles sont ouvertes.
Il cessa de parler, et tous les yeux se tournèrent en même temps
par un mouvement unanime vers le vénérable Tamenund. Depuis qu'il
s'était assis, jusqu'à ce moment, les lèvres du patriarche étaient
restées fermées, et à peine avait-il donné le moindre signe de
vie. Il s'était tenu courbé presque jusqu'à terre, sans paraître
prendre aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui pendant le
commencement de cette scène solennelle, lorsque le chasseur avait
établi son identité d'une manière si palpable. Cependant lorsque
Magua prit la parole et qu'il sut graduer avec art les inflexions
de sa voix, Tamenund parut reprendre quelque connaissance, et une
ou deux fois même il leva la tête, comme pour écouter. Enfin le
Renard-Subtil ayant prononcé le nom de sa nation, les paupières du
vieillard s'entr'ouvrirent, et il regarda la multitude avec cette
expression vague, insignifiante, qui semble devoir être celle des
spectres dans le tombeau. Alors il fit un effort pour se lever,
et, soutenu par les deux chefs placés à ses côtés, il resta
debout, dans une position propre à commander le respect, quoique
l'âge fît fléchir sous lui ses genoux.
-- Qui parle des enfants des Lenapes? dit-il d'une voix sourde et
gutturale qui se faisait entendre distinctement à cause du
religieux silence observé par le peuple; qui parle de choses qui
ne sont plus? L'oeuf ne se change-t-il pas en ver, et le ver en
mouche? La mouche ne périt-elle pas? Pourquoi parler aux Delawares
des biens qu'ils ont perdus! Remercions plutôt le Manitou de ceux
qu'il leur a laissés.
-- C'est un Wyandot, dit Magua en s'approchant davantage de la
plate-forme grossière sur laquelle le vieillard était placé, c'est
un ami de Tamenund.
-- Un ami! répéta le sage; et son front se couvrit d'un sombre
nuage qui donna à sa physionomie une partie de cette sévérité qui
avait rendu son regard si terrible lorsqu'il n'était encore qu'au
milieu de sa carrière. Les Mingos sont-ils maîtres de la terre? Un
Huron ici! Que veut-il?
-- Justice! Ses prisonniers sont au pouvoir de ses frères, et il
vient les réclamer.
Tamenund tourna la tête du côté de l'un des chefs qui le
soutenaient, et écouta les courtes explications que celui-ci lui
donna. Ensuite envisageant Magua, il le regarda un instant avec
une profonde attention; puis il dit à voix basse et avec une
répugnance marquée:
-- La justice est la loi du grand Manitou. Mes enfants, offrez des
aliments à l'étranger. Ensuite, Huron, prends ton bien et laisse-
nous.
Après avoir prononcé ce jugement solennel, le patriarche s'assit
et ferma de nouveau les yeux, comme s'il préférait les images que
la maturité de son expérience lui offrait dans son coeur, aux
objets visibles du monde. Ce décret une fois rendu, il n'y avait
pas un seul Delaware assez audacieux pour se permettre le moindre
murmure, à plus forte raison la moindre opposition. À peine ces
paroles étaient-elles prononcées que quatre ou cinq des jeunes
guerriers, s'élançant derrière Heyward et le chasseur, leur
passèrent des liens autour des bras avec tant de rapidité et
d'adresse que les deux prisonniers se trouvèrent dans
l'impossibilité de faire aucun mouvement. Le premier était trop
occupé de soutenir la malheureuse Alice, qui presque insensible
était appuyée sur son bras, pour soupçonner leurs intentions avant
qu'elles fussent exécutées; et le second, qui regardait même les
peuplades ennemies des Delawares comme une race d'êtres
supérieurs, se soumit sans résistance. Peut-être n'eût-il pas été
si endurant s'il avait entendu le dialogue qui venait d'avoir lieu
dans une langue qu'il ne comprenait pas bien.
Magua jeta un regard de triomphe sur toute l'assemblée avant de
procéder à l'exécution de ses desseins. Voyant que les hommes
étaient hors d'état de résister, il tourna les yeux sur celle qui
était pour lui le bien le plus précieux. Cora lui lança un regard
si ferme et si calme que sa résolution faillit l'abandonner. Se
rappelant alors l'artifice qu'il avait déjà employé, il s'approcha
d'Alice, la souleva dans ses bras, et ordonnant à Heyward de le
suivre, il fit signe à la foule de s'ouvrir pour les laisser
passer. Mais Cora, au lieu de céder à l'impulsion sur laquelle il
avait compté, se précipita aux pieds du patriarche, et élevant la
voix, elle s'écria:
-- Juste et vénérable Delaware, nous implorons ta sagesse et ta
puissance, nous réclamons ta protection. Sois sourd aux perfides
artifices de ce monstre inaccessible aux remords, qui souille tes
oreilles par des impostures, pour assouvir la soif de sang qui le
dévore. Toi qui as vécu longtemps, et qui connais les malheurs de
cette vie, tu dois avoir appris à compatir au sort des malheureux.
Les yeux du vieillard s'étaient ouverts avec effort, et s'étaient
de nouveau portés sur le peuple. À mesure que le son touchant de
la voix de la suppliante vint frapper son oreille ils se
dirigèrent lentement vers Cora et finirent par se fixer sur elle
sans que rien pût les en détourner. Cora s'était jetée à genoux;
les mains serrées l'une dans l'autre et appuyées contre son sein,
le front flétri par la douleur, mais plein de majesté, elle était
encore, au milieu de son désespoir, l'image la plus parfaite de la
beauté. La physionomie de Tamenund s'anima insensiblement; ses
traits perdirent ce qu'ils avaient de vague et de hagard pour
exprimer l'admiration, et ils brillèrent encore d'une étincelle de
ce feu électrique qui, un demi-siècle auparavant, se communiquait
avec tant de force aux bandes nombreuses des Delawares. Se levant
sans aide, et en apparence sans effort, il demanda d'une voix dont
la fermeté fit tressaillir la multitude:
-- Qui es-tu?
-- Une femme; une femme d'une race détestée, si tu veux, une
Yengeese; mais qui ne t'a jamais fait de mal, qui ne peut en faire
à ton peuple quand même elle le voudrait, et qui implore ta
protection.
-- Dites-moi, mes enfants, dit le patriarche d'une voix
entrecoupée en interpellant du geste ceux qui l'entouraient,
quoique ses yeux restassent fixés sur Cora agenouillée, où les
Delawares ont-ils campé?
-- Sur les montagnes des Iroquois, au delà des sources limpides de
l'Horican.
-- Que d'étés arides, ajouta le sage, ont passé sur ma tête depuis
que j'ai bu les eaux de mon fleuve! Les enfants de Miquon[67] sont
les hommes blancs les plus justes; mais ils avaient soif, et ils
le prirent pour eux. Nous suivent-ils jusqu'ici?
-- Nous ne suivons personne, nous ne désirons rien, répondit
vivement Cora. Retenus contre notre volonté, nous avons été amenés
parmi vous; et nous ne demandons que la permission de nous retirer
tranquillement dans notre pays. N'es-tu pas Tamenund, le père, le
juge, j'allais dire le prophète de ce peuple?
-- Je suis Tamenund, qui ai vu bien des jours.
-- Il y a sept ans environ que l'un des tiens était à la merci
d'un chef blanc, sur les frontières de cette province. Il se dit
du sang du bon et juste Tamenund. «Va, dit le chef des blancs, par
égard pour ton parent, tu es libre». Te rappelles-tu le nom de ce
guerrier anglais?
-- Je me rappelle que lorsque j'étais bien jeune, reprit le
patriarche dont les souvenirs se reportaient plus aisément à ses
premières années qu'à toutes celles qui les avaient suivies, je
jouais sur le sable au bord de la mer, et je vis un grand canot
ayant des ailes plus blanches que celles du cygne, plus grandes
que celles de plusieurs aigles ensemble, qui venait du soleil
levant...
-- Non, non, je ne parle pas d'un temps si éloigné, mais d'une
grâce accordée à ton sang par l'un des miens, grâce assez récente
pour que le plus jeune de tes guerriers puisse s'en souvenir.
-- Était-ce lorsque les Yengeese et les Hollandais se battaient
pour les bois où chassaient les Delawares? Alors Tamenund était un
chef puissant, et pour la première fois il déposa son arc pour
s'armer du tonnerre des blancs...
-- Non, s'écria Cora en l'interrompant encore, c'est remonter
beaucoup trop haut; je parle d'une chose d'hier. Assurément tu
n'as pu l'oublier.
-- Hier, reprit le vieillard, et sa voix creuse prit une
expression touchante; hier les enfants des Lenapes étaient maîtres
du monde! Les poissons du lac salé, les oiseaux, les bêtes et les
Mingos des bois les reconnaissaient pour les Sagamores.
Cora baissa la tête dans l'amertume de sa douleur; puis, ranimant
son courage et voulant faire un dernier effort, elle prit une voix
presque aussi touchante que celle du patriarche lui-même:
-- Dites-moi, Tamenund est-il père?
Le vieillard promena lentement ses regards sur toute l'assemblée;
un sourire de bienveillance se peignit dans ses traits, et,
abaissant ses regards sur Cora, il répondit:
-- Père d'une nation.
-- Je ne demande rien pour moi. Comme toi et les tiens, chef
vénérable, ajouta-t-elle en serrant ses mains sur son coeur par un
mouvement convulsif, et en laissant retomber sa tête, au point que
ses joues brûlantes étaient presque entièrement cachées sous les
cheveux noirs et bouclés qui se répandaient en désordre sur ses
épaules, la malédiction transmise par mes ancêtres est tombée de
tout son poids sur leur enfant! Mais voilà une infortunée qui n'a
jamais éprouvé jusqu'à présent la colère céleste. Elle a des
parents, des amis qui l'aiment, dont elle fait les délices; elle
est trop bonne, sa vie est trop précieuse pour devenir la victime
de ce méchant.
-- Je sais que les blancs sont une race d'hommes fiers et affamés.
Je sais qu'ils prétendent non seulement posséder la terre, mais
que le dernier de leur couleur s'estime plus que les Sachems de
l'homme rouge: les chiens de leurs tribus, ajouta le vieillard
sans faire attention que chacune de ses paroles était un trait
acéré pour l'âme de Cora, aboieraient avec fureur plutôt que
d'emmener dans leurs wigwams des femmes dont le sang ne serait pas
de la couleur de la neige; mais qu'ils ne se vantent pas trop haut
en présence du Manitou. Ils sont entrés dans le pays au lever du
soleil, ils peuvent encore en sortir à son coucher. J'ai souvent
vu les sauterelles dépouiller les arbres de leurs feuilles, mais
toujours la saison des feuilles est revenue, et je les ai vues
reparaître.
-- Il est vrai, dit Cora en poussant un long soupir, comme si elle
sortait d'une pénible agonie; et sa main rejetant ses cheveux en
arrière, laissa voir un regard plein de feu qui contrastait avec
la pâleur mortelle de sa figure; mais quelle en est la raison?
c'est ce qu'il ne nous est pas donné de connaître, il y a encore
un prisonnier qui n'a pas été amené devant toi; il est de ton
peuple. Avant de laisser partir le Huron en triomphe, entends-le.
Voyant que Tamenund regardait autour de lui d'un air de doute, un
des compagnons s'écria:
-- C'est un serpent! une peau rouge à la solde des Yengeese. Nous
le réservons pour la torture.
-- Qu'il vienne, reprit le sage.
Tamenund se laissa de nouveau retomber sur son siège, et il régna
un si profond silence tandis que les jeunes Indiens se préparaient
à exécuter ses ordres, qu'on entendait distinctement les feuilles
légèrement agitées par le vent du matin frémir au milieu de la
forêt voisine.