Chapitre XXVII

ASTOISE. Je m'en souviendrai; quand César dit faites cela, c'est

fait.

Shakespeare, Jules César.

L'impatience des sauvages, chargés de la garde du prisonnier,

l'avait emporté sur la frayeur que leur inspirait le souffle du

jongleur. Ils n'osèrent pourtant entrer sur-le-champ dans la

hutte, de peur d'en éprouver encore l'influence pernicieuse; mais

ils s'approchèrent d'une crevasse par laquelle, grâce au reste du

feu qui brûlait encore, on pouvait distinguer tout ce qui se

passait dans l'intérieur.

Pendant quelques minutes, il continuèrent à prendre David pour

Uncas; mais l'accident qu'OEil-de-Faucon avait prévu ne manqua pas

d'arriver. Fatigué d'avoir ses longues jambes repliées sous lui,

le chanteur les laissa se déployer insensiblement dans toute leur

longueur, et son énorme pied toucha les cendres du feu.

D'abord les Hurons pensèrent que le Delaware avait été rendu

difforme par l'effet de la sorcellerie; mais quand David releva

par hasard la tête, et laissa voir son visage simple, naïf et bien

connu, au lieu des traits fiers et hardis du prisonnier, il aurait

fallu plus qu'une crédulité superstitieuse pour qu'ils ne

reconnussent pas leur erreur. Ils se précipitèrent dans la cabane,

saisirent le chanteur, le secouèrent rudement, et ne conservèrent

aucun doute sur son identité.

Ce fut alors qu'ils poussèrent le premier cri que les fugitifs

avaient entendu, et ce cri fut suivi d'imprécations et de menaces

de vengeance. David, interrogé par le Huron qui parlait anglais,

et rudoyé par les autres, résolut de garder un silence profond à

toutes les questions qu'on lui ferait, afin de couvrir la retraite

de ses amis. Croyant que sa dernière heure était arrivée, il

songea pourtant à sa panacée universelle; mais privé de son livre

et de son instrument, il fut obligé de se fier à sa mémoire, et

chercha à rendre plus doux son passage dans l'autre monde en

chantant une antienne funéraire. Ce chant rappela dans l'esprit

des Indiens l'idée qu'il était privé de raison, et sortant à

l'instant de la hutte, ils jetèrent l'alarme dans tout le camp.

La toilette d'un guerrier indien n'est pas longue, et la nuit

comme le jour ses armes sont toujours à sa portée. À peine le cri

d'alarme s'était-il fait entendre que deux cents Hurons étaient

debout, complètement armés, et prêts à combattre. L'évasion du

prisonnier fut bientôt généralement connue, et toute la peuplade

s'attroupa autour de la cabane du conseil, attendant avec

impatience les ordres des chefs, qui raisonnaient sur ce qui avait

pu causer un événement si extraordinaire, et délibéraient sur les

mesures qu'il convenait de prendre. Ils remarquèrent l'absence de

Magua; ils furent surpris qu'il ne fût point parmi eux dans une

circonstance semblable; ils sentirent que son génie astucieux et

rusé pouvait leur être utile, et ils envoyèrent un messager dans

sa hutte pour le demander sur-le-champ.

En attendant, quelques jeunes gens, les plus lestes et les plus

braves, reçurent ordre de faire le tour de la clairière, et de

battre le bois du côté de leurs voisins suspects les Delawares,

afin de s'assurer si ceux-ci n'avaient pas favorisé la fuite du

prisonnier, et s'ils ne se disposaient pas à les attaquer à

l'improviste. Pendant que les chefs délibéraient ainsi avec

prudence et gravité dans la cabane du conseil, tout le camp

offrait une scène de confusion, et retentissait des cris des

femmes et des enfants, qui couraient çà et là en désordre.

Des clameurs partant de la lisière du bois annoncèrent bientôt

quelque nouvel événement, et l'on espéra qu'il expliquerait le

mystère que personne ne pouvait comprendre. On ne tarda pas à

entendre le bruit des pas de plusieurs guerriers qui

s'approchaient; la foule leur fit place, et ils entrèrent dans la

cabane du conseil avec le malheureux jongleur qu'ils avaient

trouvé à peu de distance de la lisière du bois, dans la situation

gênante où OEil-de-Faucon l'avait laissé.

Quoique les Hurons fussent partagés d'opinion sur cet individu,

les uns le regardant comme un imposteur, les autres croyant

fermement à son pouvoir surnaturel, tous, en cette occasion,

l'écoutèrent avec une profonde attention. Lorsqu'il eut fini sa

courte histoire, le père de la femme malade s'avança, et raconta à

son tour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu dans le cours de

la soirée, et ces deux récits donnèrent aux idées une direction

plus fixe et plus juste; on jugea que l'individu qui s'était

emparé de la peau d'ours du jongleur avait joué le principal rôle

dans cette affaire, et l'on résolut de commencer par aller visiter

la caverne pour voir ce qui s'y était passé, et si la prisonnière

en avait aussi disparu.

Mais au lieu de procéder à cette visite en foule et en désordre,

on jugea a propos d'en charger dix chefs des plus graves et des

plus prudents. Dès que le choix en eut été fait, les dix

commissaires se levèrent en silence, et partirent sur-le-champ

pour se rendre à la caverne, les deux chefs les plus âgés marchant

à la tête des autres. Tous entrèrent dans le passage obscur qui

conduisait de la porte à la grande grotte, avec la fermeté de

guerriers prêts à se dévouer pour le bien public, et à combattre

l'ennemi terrible qu'on supposait encore enfermé dans ce lieu,

quoique quelques-uns d'entre eux doutassent secrètement du pouvoir

et même de l'existence de cet ennemi.

Le silence régnait dans le premier appartement où ils entrèrent;

le feu y était éteint, mais ils avaient eu la précaution de se

munir de torches. La malade était encore étendue sur son lit de

feuilles, quoique le père eût déclaré qu'il l'avait vue emporter

dans le bois par le médecin des hommes blancs. Piqué du reproche

que lui adressait le silence de ses compagnons, et ne sachant lui-

même comment expliquer cette circonstance, il s'approcha du lit

avec un air d'incrédulité et une torche à la main pour reconnaître

les traits de sa fille, et il vit qu'elle avait cessé d'exister.

Le sentiment de la nature l'emporta d'abord sur la force d'âme

factice du sauvage, et le vieux guerrier porta les deux mains sur

ses yeux avec un geste qui indiquait la violence de son chagrin;

mais redevenant à l'instant maître lui-même, il se tourna vers ses

compagnons, et leur dit avec calme:

-- La femme de notre jeune frère nous a abandonnés. Le grand

Esprit est courroucé contre ses enfants.

Cette triste nouvelle fut écoutée avec un profond silence, et en

ce moment on entendit dans l'appartement voisin une espèce de

bruit sourd dont il aurait été difficile d'expliquer la nature.

Les Indiens les plus superstitieux se regardaient les uns les

autres, et ne se souciaient pas d'avancer vers un endroit dont le

malin esprit qui, suivant eux, avait causé là mort de cette femme

s'était peut-être emparé. Cependant quelques-uns plus hardis étant

entrés dans le passage qui y conduisait, nul n'osa rester en

arrière, et en arrivant dans le second appartement, ils y virent

Magua qui se roulait par terre avec fureur, désespéré de ne

pouvoir se débarrasser de ses liens. Une exclamation annonça la

surprise générale.

Dès qu'on eut reconnu la situation dans laquelle il se trouvait,

on s'empressa de le délivrer de son bâillon, et de couper les

courroies qui le garrottaient. Il se releva, secoua ses membres,

comme un lion qui sort de son antre, et sans prononcer un seul

mot, mais la main appuyée sur le manche de son couteau, il jeta un

coup d'oeil rapide sur tous ceux qui l'entouraient, comme s'il eût

cherché quelqu'un qu'il pût immoler à sa vengeance.

Ne voyant partout que des visages amis, le sauvage grinça les

dents avec un bruit qui aurait fait croire qu'elles étaient de fer

et dévora sa rage, faute de trouver sur qui la faire tomber.

Tous les témoins de cette scène redoutaient d'abord d'exaspérer

davantage un caractère si irritable; quelques minutes se passèrent

en silence. Enfin le plus âgé des chefs prit la parole.

-- Je vois que mon frère a trouvé un ennemi, dit-il; est-il près

d'ici, afin que les Hurons puissent le venger?

-- Que le Delaware meure! s'écria Magua d'une voix de tonnerre.

Un autre intervalle de silence, occasionné par la même cause,

suivit cette exclamation, et ce fut le même chef qui dit après un

certain temps:

-- Le Mohican a de bonnes jambes, et il sait s'en servir; mais nos

jeunes guerriers sont sur ses traces.

-- Il est sauvé! s'écria Magua d'une voix si creuse et si sourde

qu'elle semblait sortir du fond de sa poitrine.

-- Un mauvais esprit s'est glissé parmi nous, reprit le vieux

chef, et il a frappé les Hurons d'aveuglement.

-- Un mauvais esprit! répéta Magua avec une ironie amère; oui, le

mauvais esprit qui a fait périr tant de Hurons; le mauvais esprit

qui a tué nos compagnons sur le rocher de Glenn; celui qui a

enlevé les chevelures de cinq de nos guerriers près de la source

de Santé; celui qui vient de lier les bras du Renard-Subtil!

-- De qui parle mon frère? demanda le même chef.

-- Du chien qui porte sous une peau blanche la force et l'adresse

d'un Huron, s'écria Magua; de la Longue-Carabine.

Ce nom redouté produisit son effet ordinaire sur ceux qui

l'entendirent. Le silence de la consternation régna un instant

parmi les guerriers. Mais quand ils eurent eu le temps de

réfléchir que leur plus mortel ennemi, un ennemi aussi formidable

qu'audacieux, avait pénétré jusque dans leur camp pour les braver

et les insulter, en leur ravissant un prisonnier, la même rage qui

avait transporté Magua s'empara d'eux à leur tour, et elle

s'exhala en grincements de dents, en hurlements affreux, en

menaces terribles. Mais ils reprirent peu à peu le calme et la

gravité qui étaient leur caractère habituel.

Magua, qui pendant ce temps avait aussi fait quelques réflexions,

changea également de manières, et dit avec le sang-froid et là

dignité que comportait un pareil sujet:

-- Allons rejoindre les chefs; ils nous attendent.

Ses compagnons y consentirent en silence, et sortant tous de la

caverne, ils retournèrent dans la chambre du conseil. Lorsqu'ils

se furent assis, tous les yeux se tournèrent vers Magua, qui vit

par là qu'on attendait de lui le récit de ce qui lui était arrivé.

Il le fit sans en rien déguiser et sans aucune exagération, et

lorsqu'il l'eut terminé, les détails qu'il venait de donner,

joints à ceux qu'on avait déjà, prouvèrent si bien que les Hurons

avaient été dupes des ruses de Duncan et de la Longue-Carabine,

qu'il ne resta plus le moindre prétexte à la superstition pour

prétendre qu'un pouvoir surnaturel avait eu quelque part aux

événements de cette nuit-là. Il n'était que trop évident qu'ils

avaient été trompés de la manière la plus insultante.

Lorsqu'il eut cessé de parler, tous les guerriers, car tous ceux

qui avaient pu trouver place dans la chambre du conseil y étaient

entrés pour l'écouter, se regardèrent les uns les autres,

également étonnés de l'audace inconcevable de leurs ennemis, et du

succès qu'elle avait obtenu. Mais ce qui les occupait par-dessus

tout, c'était le moyen d'en tirer vengeance.

Un certain nombre de guerriers partirent encore pour chercher à

découvrir les traces des fugitifs; et pendant ce temps les chefs

délibérèrent de nouveau.

Plusieurs vieux guerriers proposèrent divers expédients, et Magua

les écouta sans prendre aucune part à la discussion. Ce rusé

sauvage avait repris son empire sur lui-même avec sa dissimulation

ordinaire, et il marchait vers son but avec l'adresse et la

prudence qui ne le quittaient jamais. Ce ne fut que lorsque tous

ceux qui étaient disposés à parler eurent donné leur avis qu'il se

leva pour exprimer son opinion, et elle eut d'autant plus de poids

que quelques-uns des guerriers envoyés à la découverte étaient

revenus vers la fin de la discussion, et avaient annoncé qu'on

avait reconnu les traces des fugitifs, et qu'elles conduisaient

vers le camp des Delawares.

Avec l'avantage de posséder cette importante nouvelle, Magua

exposa son plan à ses compagnons, et il le fit avec tant d'adresse

et d'éloquence que ceux-ci l'adoptèrent tout d'une voix. Il nous

reste à faire connaître quel était ce plan et quels motifs le lui

avaient fait concevoir.

Nous avons déjà dit que, d'après une politique dont on s'écartait

très rarement, on avait séparé les deux soeurs dès l'instant

qu'elles étaient arrivées dans le camp des Hurons. Magua s'était

déjà convaincu qu'en conservant Alice en son pouvoir, il

s'assurait un empire plus certain sur Cora, que s'il la gardait

elle-même entre ses mains. Il avait donc retenu près de lui la

plus jeune des deux soeurs, et avait confié l'aînée à la garde des

alliés douteux des Hurons, les Delawares. Du reste il était bien

entendu de part et d'autre que cet arrangement n'était que

temporaire, et qu'il ne durerait que tant que les deux peuplades

resteraient dans le voisinage l'une de l'autre. Il avait pris ce

parti autant pour flatter l'amour-propre des Delawares en leur

montrant de la confiance que pour se conformer à l'usage constant

de sa nation.

Tandis qu'il était incessamment stimulé par cette soif ardente de

vengeance, qui ne s'éteint ordinairement chez un sauvage que

lorsqu'elle est satisfaite, Magua ne perdait pourtant pas de vue

ses autres intérêts personnels. Les fautes et les folies de sa

jeunesse devaient s'expier par de longs et pénibles services avant

qu'il pût se flatter de recouvrer toute la confiance de son

ancienne peuplade, et sans confiance il n'y a point d'autorité

chez les Indiens. Dans cette situation difficile, le rusé Huron

n'avait négligé aucun moyen d'augmenter son influence, et un des

plus heureux expédients pour y réussir était l'adresse qu'il avait

eue de gagner les bonnes grâces de leurs puissants et dangereux

voisins. Le résultat de ses efforts avait répondu aux espérances

de sa politique, car les Hurons n'étaient nullement exempts de ce

principe prédominant de notre nature, qui fait que l'homme évalue

ses talents en proportion de ce qu'ils sont appréciés par les

autres.

Mais tout en faisant des sacrifices aux considérations générales,

Magua n'oubliait jamais pour cela ses intérêts particuliers. Des

événements imprévus venaient de renverser tous ses projets, en

mettant tout à coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se

trouvait maintenant réduit à la nécessité de demander une grâce à

ceux que son système politique avait été d'obliger jusque alors.

Plusieurs chefs avaient proposé divers projets pour surprendre les

Delawares, s'emparer de leur camp, et reprendre les prisonniers;

car tous convenaient qu'il y allait de l'honneur de leur nation

qu'ils fussent sacrifiés à leur vengeance et à leur ressentiment.

Mais Magua trouva peu de difficulté à faire rejeter des plans dont

l'exécution était dangereuse et le succès incertain. Il en exposa

les difficultés avec son habileté ordinaire, et ce ne fut qu'après

avoir démontré qu'on ne pouvait adopter aucun des plans proposés,

qu'il se hasarda à parler du sien.

Il commença par flatter l'amour-propre de ses auditeurs. Après

avoir fait une longue énumération de toutes les occasions où les

Hurons avaient donné des preuves du courage et de la persévérance

qu'ils mettaient à se venger d'une insulte, il commença une

digression pour faire un grand éloge de la prudence, et peignit

cette vertu comme étant le grand point de différence entre le

castor et les autres brutes, entre toutes les brutes et les

hommes, et enfin entre les Hurons et tout le reste de la race

humaine. Après avoir assez longtemps appuyé sur l'excellence de

cette vertu, il se mit à démontrer de quelle manière il était à

propos d'en faire usage dans la situation où se trouvait alors la

peuplade. D'une part, dit-il, ils devaient songer à leur père, le

grand Visage-Pâle, le gouverneur du Canada, qui avait regardé ses

enfants les Hurons de mauvais oeil en voyant que leurs tomahawks

étaient si rouges; d'un autre côté, ils ne devaient pas oublier

qu'il s'agissait d'une nation aussi nombreuse que la leur, parlant

une langue différente, qui n'aimait pas les Hurons, qui avait des

intérêts différents, et qui saisirait volontiers la moindre

occasion d'attirer sur eux le ressentiment du grand chef blanc.

Il parla alors de leurs besoins, des présents qu'ils avaient droit

d'attendre en récompense de leurs services, de la distance où ils

se trouvaient des forêts dans lesquelles ils chassaient

ordinairement, et il leur fit sentir la nécessité, dans des

circonstances si critiques, de recourir à l'adresse plutôt qu'à la

force.

Quand il s'aperçut que tandis que les vieillards donnaient des

marques d'approbation à des sentiments si modérés, les jeunes

guerriers les plus distingués par leur bravoure fronçaient le

sourcil, il les ramena adroitement au sujet qu'ils préféraient. Il

dit que le fruit de la prudence qu'il recommandait serait un

triomphe complet. Il donna même à entendre qu'avec les précautions

convenables leur succès pourrait entraîner la destruction de tous

leurs ennemis, de tous ceux qu'ils avaient sujet de haïr. En un

mot, il mêla les images de guerre aux idées d'adresse et de ruse,

de manière à flatter le penchant de ceux qui n'avaient du goût que

pour les armes, et la prudence de ceux dont l'expérience ne

voulait y recourir qu'en cas de nécessité, et à donner aux deux

partis un motif d'espérance, quoique ni l'un ni l'autre ne comprît

encore bien clairement quelles étaient ses intentions.

L'orateur ou le politique qui est en état de placer les esprits

dans une telle situation manque rarement d'obtenir une grande

popularité parmi ses concitoyens, quelque jugement que puisse en

porter la postérité. Tous s'aperçurent que Magua n'avait pas dit

tout ce qu'il pensait, et chacun se flatta que ce qu'il n'avait

pas dit était conforme à ce qu'il désirait lui-même.

Dans cet heureux état de choses, l'adresse de Magua réussit donc

complètement, et rien n'est moins surprenant quand on réfléchit à

la manière dont les esprits se laissent entraîner par un orateur

dans une assemblée délibérante. Toute la peuplade consentit à se

laisser guider par lui, et confia d'une voix unanime le soin de

diriger toute cette affaire au chef qui venait de parler avec tant

d'éloquence pour proposer des expédients sur lesquels il ne

s'était point expliqué d'une manière très intelligible.

Magua avait alors atteint le but auquel tendait son esprit

astucieux et entreprenant. Il avait complètement regagné le

terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses concitoyens, et il

se voyait placé à la tête des affaires de sa nation. Il se

trouvait, par le fait, investi du gouvernement, et tant qu'il

pourrait maintenir sa popularité, nul monarque n'aurait pu jouir

d'une autorité plus despotique, surtout tant que la peuplade se

trouverait en pays ennemi. Cessant donc d'avoir l'air de consulter

les autres, il commença sur-le-champ à prendre tout sur lui, avec

l'air de gravité nécessaire pour soutenir la dignité du chef

suprême d'une peuplade de Hurons.

Il expédia des coureurs de tous côtés pour reconnaître plus

positivement encore les traces des fugitifs; ordonna à des espions

adroits d'aller s'assurer de ce qui se passait dans le camp des

Delawares; renvoya les guerriers dans leurs cabanes en les

flattant de l'espoir qu'ils auraient bientôt l'occasion de

s'illustrer par de nouveaux exploits, et dit aux femmes de se

retirer avec leurs enfants, en ajoutant que leur devoir était de

garder le silence, et de ne pas se mêler des affaires des hommes.

Après avoir donné ces différents ordres, il fit le tour du camp,

s'arrêtant de temps en temps pour entrer dans une cabane, quand il

croyait que sa présence pouvait être agréable ou flatteuse pour

l'individu qui l'habitait. Il confirmait ses amis dans la

confiance qu'ils lui avaient accordée, décidait ceux qui

balançaient encore, et satisfaisait tout le monde.

Enfin il retourna dans son habitation. La femme qu'il avait

abandonnée quand il avait été obligé de fuir sa nation, était

morte; il n'avait pas d'enfants, et il occupait une hutte en

véritable solitaire: c'était la cabane à demi construite dans

laquelle OEil-de-Faucon avait trouvé David, à qui le Huron avait

permis d'y demeurer, et dont il supportait la présence, quand ils

s'y trouvaient ensemble, avec l'indifférence méprisante d'une

supériorité hautaine.

Ce fut donc là que Magua se retira quand ses travaux politiques

furent terminés. Mais tandis que les autres dormaient, il ne

songeait pas à prendre du repos. Si quelque Huron avait été assez

curieux pour épier les actions du nouveau chef qui venait d'être

élu, il l'aurait vu assis dons un coin, réfléchissant sur ses

projets depuis l'instant où il était entré dans sa cabane, jusqu'à

l'heure où il avait donné ordre à un certain nombre de guerriers

choisis de venir le joindre le lendemain. De temps en temps le

feu, attisé par lui, faisait ressortir sa peau rouge et ses traits

féroces, et il n'aurait pas été difficile de s'imaginer voir en

lui le prince des ténèbres occupé à ourdir de noirs complots.

Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers arrivèrent les

uns après les autres dans la cabane solitaire de Magua, et ils s'y

trouvèrent enfin réunis au nombre de vingt. Chacun d'eux portait

un fusil et ses autres armes; mais leur visage était pacifique, et

n'était pas peint des couleurs qui annoncent la guerre. Leur

arrivée n'amena aucune conversation. Les uns s'assirent dans un

coin, les autres restèrent debout, immobiles comme des statues, et

tous gardèrent un profond silence, jusqu'à ce que le dernier

d'entre eux eût complété leur nombre.

Alors Magua se leva, se mit à leur tête, et donna le signal du

départ. Ils le suivirent un à un, dans cet ordre auquel on a donné

le nom de file indienne. Bien différents des soldats qui se

mettent en campagne, et dont le départ est toujours bruyant et

tumultueux, ils sortirent du camp sans bruit, ressemblant à des

spectres qui se glissent dans les ténèbres, plutôt qu'à des

guerriers qui vont acheter une renommée frivole au prix de leur

sang.

Au lieu de prendre le chemin qui conduisait directement au camp

des Delawares, Magua suivit quelque temps les bords du ruisseau,

et alla jusqu'au petit lac artificiel des Castors. Le jour

commençait à poindre quand ils entrèrent dans la clairière formée

par ces animaux industrieux. Magua, qui avait repris le costume de

Huron, portait sur la peau qui lui servait de vêtement, la figure

d'un renard; mais il se trouvait à sa suite un chef qui avait pris

pour symbole ou pour totem, le castor; et passer près d'une

communauté si nombreuse de ses amis, sans leur donner quelque

marque de respect, c'eût été, suivant lui, se rendre coupable de

profanation.

En conséquence, il s'arrêta pour leur adresser un discours, comme

s'il eût parlé à des êtres intelligents et en état de le

comprendre. Il les appela ses cousins; leur rappela que c'était à

sa protection et à son influence qu'ils devaient la tranquillité

dont ils jouissaient, tandis que tant de marchands avides

excitaient les Indiens à leur ôter la vie; leur promit de leur

continuer ses bonnes grâces, et les exhorta à en être

reconnaissants. Il leur parla ensuite de l'expédition pour

laquelle il partait, et leur fit entrevoir, quoique avec de

délicates circonlocutions, qu'il serait à propos qu'ils

inspirassent à leur parent une partie de la prudence pour laquelle

ils étaient si renommés[64].

Pendant qu'il prononçait ce discours extraordinaire, ses

compagnons étaient graves et attentifs, comme s'ils eussent tous

été également convaincus qu'il ne disait que ce qu'il devait dire.

Quelques têtes de castors se montrèrent sur la surface de l'eau,

et le Huron en exprima sa satisfaction, persuadé qu'il ne les

avait pas harangués inutilement. Comme il finissait sa harangue,

il crut voir la tête d'un gros castor sortir d'une habitation

éloignée des autres, et qui, n'étant pas en très bon état, lui

avait paru abandonnée. Il regarda cette marque extraordinaire de

confiance comme un présage très favorable; et quoique l'animal se

fût retiré avec quelque précipitation, il n'en fut pas moins

prodigue d'éloges et de remerciements.

Lorsque Magua crut avoir accordé assez de temps à l'affection de

famille du guerrier, il donna le signal de se remettre en marche.

Tandis que les Indiens s'avançaient en corps, d'un pas que les

oreilles d'un Européen n'auraient pu entendre, le même castor

vénérable montra encore sa tête hors de son habitation. Si quelque

Huron eût alors détourné la tête pour le regarder, il aurait vu

l'animal surveiller les mouvements de la troupe avec un air

d'intérêt et de sagacité qu'on aurait pu prendre pour de la

raison. Dans le fait, toutes les manoeuvres du quadrupède

semblaient si bien dirigées vers ce but, que l'observateur le plus

attentif et le plus éclairé n'aurait pu en expliquer le motif

qu'en voyant, lorsque les Hurons furent entrés dans la forêt,

l'animal se montrer tout entier, et le grave et silencieux

Chingachgook débarrasser sa tête d'un masque de fourrure qui la

couvrait.

Le dernier des mohicans: Le roman de Bas-de-cuir · 第 36 / 43 题