ASTOISE. Je m'en souviendrai; quand César dit faites cela, c'est
fait.
Shakespeare, Jules César.
L'impatience des sauvages, chargés de la garde du prisonnier,
l'avait emporté sur la frayeur que leur inspirait le souffle du
jongleur. Ils n'osèrent pourtant entrer sur-le-champ dans la
hutte, de peur d'en éprouver encore l'influence pernicieuse; mais
ils s'approchèrent d'une crevasse par laquelle, grâce au reste du
feu qui brûlait encore, on pouvait distinguer tout ce qui se
passait dans l'intérieur.
Pendant quelques minutes, il continuèrent à prendre David pour
Uncas; mais l'accident qu'OEil-de-Faucon avait prévu ne manqua pas
d'arriver. Fatigué d'avoir ses longues jambes repliées sous lui,
le chanteur les laissa se déployer insensiblement dans toute leur
longueur, et son énorme pied toucha les cendres du feu.
D'abord les Hurons pensèrent que le Delaware avait été rendu
difforme par l'effet de la sorcellerie; mais quand David releva
par hasard la tête, et laissa voir son visage simple, naïf et bien
connu, au lieu des traits fiers et hardis du prisonnier, il aurait
fallu plus qu'une crédulité superstitieuse pour qu'ils ne
reconnussent pas leur erreur. Ils se précipitèrent dans la cabane,
saisirent le chanteur, le secouèrent rudement, et ne conservèrent
aucun doute sur son identité.
Ce fut alors qu'ils poussèrent le premier cri que les fugitifs
avaient entendu, et ce cri fut suivi d'imprécations et de menaces
de vengeance. David, interrogé par le Huron qui parlait anglais,
et rudoyé par les autres, résolut de garder un silence profond à
toutes les questions qu'on lui ferait, afin de couvrir la retraite
de ses amis. Croyant que sa dernière heure était arrivée, il
songea pourtant à sa panacée universelle; mais privé de son livre
et de son instrument, il fut obligé de se fier à sa mémoire, et
chercha à rendre plus doux son passage dans l'autre monde en
chantant une antienne funéraire. Ce chant rappela dans l'esprit
des Indiens l'idée qu'il était privé de raison, et sortant à
l'instant de la hutte, ils jetèrent l'alarme dans tout le camp.
La toilette d'un guerrier indien n'est pas longue, et la nuit
comme le jour ses armes sont toujours à sa portée. À peine le cri
d'alarme s'était-il fait entendre que deux cents Hurons étaient
debout, complètement armés, et prêts à combattre. L'évasion du
prisonnier fut bientôt généralement connue, et toute la peuplade
s'attroupa autour de la cabane du conseil, attendant avec
impatience les ordres des chefs, qui raisonnaient sur ce qui avait
pu causer un événement si extraordinaire, et délibéraient sur les
mesures qu'il convenait de prendre. Ils remarquèrent l'absence de
Magua; ils furent surpris qu'il ne fût point parmi eux dans une
circonstance semblable; ils sentirent que son génie astucieux et
rusé pouvait leur être utile, et ils envoyèrent un messager dans
sa hutte pour le demander sur-le-champ.
En attendant, quelques jeunes gens, les plus lestes et les plus
braves, reçurent ordre de faire le tour de la clairière, et de
battre le bois du côté de leurs voisins suspects les Delawares,
afin de s'assurer si ceux-ci n'avaient pas favorisé la fuite du
prisonnier, et s'ils ne se disposaient pas à les attaquer à
l'improviste. Pendant que les chefs délibéraient ainsi avec
prudence et gravité dans la cabane du conseil, tout le camp
offrait une scène de confusion, et retentissait des cris des
femmes et des enfants, qui couraient çà et là en désordre.
Des clameurs partant de la lisière du bois annoncèrent bientôt
quelque nouvel événement, et l'on espéra qu'il expliquerait le
mystère que personne ne pouvait comprendre. On ne tarda pas à
entendre le bruit des pas de plusieurs guerriers qui
s'approchaient; la foule leur fit place, et ils entrèrent dans la
cabane du conseil avec le malheureux jongleur qu'ils avaient
trouvé à peu de distance de la lisière du bois, dans la situation
gênante où OEil-de-Faucon l'avait laissé.
Quoique les Hurons fussent partagés d'opinion sur cet individu,
les uns le regardant comme un imposteur, les autres croyant
fermement à son pouvoir surnaturel, tous, en cette occasion,
l'écoutèrent avec une profonde attention. Lorsqu'il eut fini sa
courte histoire, le père de la femme malade s'avança, et raconta à
son tour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu dans le cours de
la soirée, et ces deux récits donnèrent aux idées une direction
plus fixe et plus juste; on jugea que l'individu qui s'était
emparé de la peau d'ours du jongleur avait joué le principal rôle
dans cette affaire, et l'on résolut de commencer par aller visiter
la caverne pour voir ce qui s'y était passé, et si la prisonnière
en avait aussi disparu.
Mais au lieu de procéder à cette visite en foule et en désordre,
on jugea a propos d'en charger dix chefs des plus graves et des
plus prudents. Dès que le choix en eut été fait, les dix
commissaires se levèrent en silence, et partirent sur-le-champ
pour se rendre à la caverne, les deux chefs les plus âgés marchant
à la tête des autres. Tous entrèrent dans le passage obscur qui
conduisait de la porte à la grande grotte, avec la fermeté de
guerriers prêts à se dévouer pour le bien public, et à combattre
l'ennemi terrible qu'on supposait encore enfermé dans ce lieu,
quoique quelques-uns d'entre eux doutassent secrètement du pouvoir
et même de l'existence de cet ennemi.
Le silence régnait dans le premier appartement où ils entrèrent;
le feu y était éteint, mais ils avaient eu la précaution de se
munir de torches. La malade était encore étendue sur son lit de
feuilles, quoique le père eût déclaré qu'il l'avait vue emporter
dans le bois par le médecin des hommes blancs. Piqué du reproche
que lui adressait le silence de ses compagnons, et ne sachant lui-
même comment expliquer cette circonstance, il s'approcha du lit
avec un air d'incrédulité et une torche à la main pour reconnaître
les traits de sa fille, et il vit qu'elle avait cessé d'exister.
Le sentiment de la nature l'emporta d'abord sur la force d'âme
factice du sauvage, et le vieux guerrier porta les deux mains sur
ses yeux avec un geste qui indiquait la violence de son chagrin;
mais redevenant à l'instant maître lui-même, il se tourna vers ses
compagnons, et leur dit avec calme:
-- La femme de notre jeune frère nous a abandonnés. Le grand
Esprit est courroucé contre ses enfants.
Cette triste nouvelle fut écoutée avec un profond silence, et en
ce moment on entendit dans l'appartement voisin une espèce de
bruit sourd dont il aurait été difficile d'expliquer la nature.
Les Indiens les plus superstitieux se regardaient les uns les
autres, et ne se souciaient pas d'avancer vers un endroit dont le
malin esprit qui, suivant eux, avait causé là mort de cette femme
s'était peut-être emparé. Cependant quelques-uns plus hardis étant
entrés dans le passage qui y conduisait, nul n'osa rester en
arrière, et en arrivant dans le second appartement, ils y virent
Magua qui se roulait par terre avec fureur, désespéré de ne
pouvoir se débarrasser de ses liens. Une exclamation annonça la
surprise générale.
Dès qu'on eut reconnu la situation dans laquelle il se trouvait,
on s'empressa de le délivrer de son bâillon, et de couper les
courroies qui le garrottaient. Il se releva, secoua ses membres,
comme un lion qui sort de son antre, et sans prononcer un seul
mot, mais la main appuyée sur le manche de son couteau, il jeta un
coup d'oeil rapide sur tous ceux qui l'entouraient, comme s'il eût
cherché quelqu'un qu'il pût immoler à sa vengeance.
Ne voyant partout que des visages amis, le sauvage grinça les
dents avec un bruit qui aurait fait croire qu'elles étaient de fer
et dévora sa rage, faute de trouver sur qui la faire tomber.
Tous les témoins de cette scène redoutaient d'abord d'exaspérer
davantage un caractère si irritable; quelques minutes se passèrent
en silence. Enfin le plus âgé des chefs prit la parole.
-- Je vois que mon frère a trouvé un ennemi, dit-il; est-il près
d'ici, afin que les Hurons puissent le venger?
-- Que le Delaware meure! s'écria Magua d'une voix de tonnerre.
Un autre intervalle de silence, occasionné par la même cause,
suivit cette exclamation, et ce fut le même chef qui dit après un
certain temps:
-- Le Mohican a de bonnes jambes, et il sait s'en servir; mais nos
jeunes guerriers sont sur ses traces.
-- Il est sauvé! s'écria Magua d'une voix si creuse et si sourde
qu'elle semblait sortir du fond de sa poitrine.
-- Un mauvais esprit s'est glissé parmi nous, reprit le vieux
chef, et il a frappé les Hurons d'aveuglement.
-- Un mauvais esprit! répéta Magua avec une ironie amère; oui, le
mauvais esprit qui a fait périr tant de Hurons; le mauvais esprit
qui a tué nos compagnons sur le rocher de Glenn; celui qui a
enlevé les chevelures de cinq de nos guerriers près de la source
de Santé; celui qui vient de lier les bras du Renard-Subtil!
-- De qui parle mon frère? demanda le même chef.
-- Du chien qui porte sous une peau blanche la force et l'adresse
d'un Huron, s'écria Magua; de la Longue-Carabine.
Ce nom redouté produisit son effet ordinaire sur ceux qui
l'entendirent. Le silence de la consternation régna un instant
parmi les guerriers. Mais quand ils eurent eu le temps de
réfléchir que leur plus mortel ennemi, un ennemi aussi formidable
qu'audacieux, avait pénétré jusque dans leur camp pour les braver
et les insulter, en leur ravissant un prisonnier, la même rage qui
avait transporté Magua s'empara d'eux à leur tour, et elle
s'exhala en grincements de dents, en hurlements affreux, en
menaces terribles. Mais ils reprirent peu à peu le calme et la
gravité qui étaient leur caractère habituel.
Magua, qui pendant ce temps avait aussi fait quelques réflexions,
changea également de manières, et dit avec le sang-froid et là
dignité que comportait un pareil sujet:
-- Allons rejoindre les chefs; ils nous attendent.
Ses compagnons y consentirent en silence, et sortant tous de la
caverne, ils retournèrent dans la chambre du conseil. Lorsqu'ils
se furent assis, tous les yeux se tournèrent vers Magua, qui vit
par là qu'on attendait de lui le récit de ce qui lui était arrivé.
Il le fit sans en rien déguiser et sans aucune exagération, et
lorsqu'il l'eut terminé, les détails qu'il venait de donner,
joints à ceux qu'on avait déjà, prouvèrent si bien que les Hurons
avaient été dupes des ruses de Duncan et de la Longue-Carabine,
qu'il ne resta plus le moindre prétexte à la superstition pour
prétendre qu'un pouvoir surnaturel avait eu quelque part aux
événements de cette nuit-là. Il n'était que trop évident qu'ils
avaient été trompés de la manière la plus insultante.
Lorsqu'il eut cessé de parler, tous les guerriers, car tous ceux
qui avaient pu trouver place dans la chambre du conseil y étaient
entrés pour l'écouter, se regardèrent les uns les autres,
également étonnés de l'audace inconcevable de leurs ennemis, et du
succès qu'elle avait obtenu. Mais ce qui les occupait par-dessus
tout, c'était le moyen d'en tirer vengeance.
Un certain nombre de guerriers partirent encore pour chercher à
découvrir les traces des fugitifs; et pendant ce temps les chefs
délibérèrent de nouveau.
Plusieurs vieux guerriers proposèrent divers expédients, et Magua
les écouta sans prendre aucune part à la discussion. Ce rusé
sauvage avait repris son empire sur lui-même avec sa dissimulation
ordinaire, et il marchait vers son but avec l'adresse et la
prudence qui ne le quittaient jamais. Ce ne fut que lorsque tous
ceux qui étaient disposés à parler eurent donné leur avis qu'il se
leva pour exprimer son opinion, et elle eut d'autant plus de poids
que quelques-uns des guerriers envoyés à la découverte étaient
revenus vers la fin de la discussion, et avaient annoncé qu'on
avait reconnu les traces des fugitifs, et qu'elles conduisaient
vers le camp des Delawares.
Avec l'avantage de posséder cette importante nouvelle, Magua
exposa son plan à ses compagnons, et il le fit avec tant d'adresse
et d'éloquence que ceux-ci l'adoptèrent tout d'une voix. Il nous
reste à faire connaître quel était ce plan et quels motifs le lui
avaient fait concevoir.
Nous avons déjà dit que, d'après une politique dont on s'écartait
très rarement, on avait séparé les deux soeurs dès l'instant
qu'elles étaient arrivées dans le camp des Hurons. Magua s'était
déjà convaincu qu'en conservant Alice en son pouvoir, il
s'assurait un empire plus certain sur Cora, que s'il la gardait
elle-même entre ses mains. Il avait donc retenu près de lui la
plus jeune des deux soeurs, et avait confié l'aînée à la garde des
alliés douteux des Hurons, les Delawares. Du reste il était bien
entendu de part et d'autre que cet arrangement n'était que
temporaire, et qu'il ne durerait que tant que les deux peuplades
resteraient dans le voisinage l'une de l'autre. Il avait pris ce
parti autant pour flatter l'amour-propre des Delawares en leur
montrant de la confiance que pour se conformer à l'usage constant
de sa nation.
Tandis qu'il était incessamment stimulé par cette soif ardente de
vengeance, qui ne s'éteint ordinairement chez un sauvage que
lorsqu'elle est satisfaite, Magua ne perdait pourtant pas de vue
ses autres intérêts personnels. Les fautes et les folies de sa
jeunesse devaient s'expier par de longs et pénibles services avant
qu'il pût se flatter de recouvrer toute la confiance de son
ancienne peuplade, et sans confiance il n'y a point d'autorité
chez les Indiens. Dans cette situation difficile, le rusé Huron
n'avait négligé aucun moyen d'augmenter son influence, et un des
plus heureux expédients pour y réussir était l'adresse qu'il avait
eue de gagner les bonnes grâces de leurs puissants et dangereux
voisins. Le résultat de ses efforts avait répondu aux espérances
de sa politique, car les Hurons n'étaient nullement exempts de ce
principe prédominant de notre nature, qui fait que l'homme évalue
ses talents en proportion de ce qu'ils sont appréciés par les
autres.
Mais tout en faisant des sacrifices aux considérations générales,
Magua n'oubliait jamais pour cela ses intérêts particuliers. Des
événements imprévus venaient de renverser tous ses projets, en
mettant tout à coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se
trouvait maintenant réduit à la nécessité de demander une grâce à
ceux que son système politique avait été d'obliger jusque alors.
Plusieurs chefs avaient proposé divers projets pour surprendre les
Delawares, s'emparer de leur camp, et reprendre les prisonniers;
car tous convenaient qu'il y allait de l'honneur de leur nation
qu'ils fussent sacrifiés à leur vengeance et à leur ressentiment.
Mais Magua trouva peu de difficulté à faire rejeter des plans dont
l'exécution était dangereuse et le succès incertain. Il en exposa
les difficultés avec son habileté ordinaire, et ce ne fut qu'après
avoir démontré qu'on ne pouvait adopter aucun des plans proposés,
qu'il se hasarda à parler du sien.
Il commença par flatter l'amour-propre de ses auditeurs. Après
avoir fait une longue énumération de toutes les occasions où les
Hurons avaient donné des preuves du courage et de la persévérance
qu'ils mettaient à se venger d'une insulte, il commença une
digression pour faire un grand éloge de la prudence, et peignit
cette vertu comme étant le grand point de différence entre le
castor et les autres brutes, entre toutes les brutes et les
hommes, et enfin entre les Hurons et tout le reste de la race
humaine. Après avoir assez longtemps appuyé sur l'excellence de
cette vertu, il se mit à démontrer de quelle manière il était à
propos d'en faire usage dans la situation où se trouvait alors la
peuplade. D'une part, dit-il, ils devaient songer à leur père, le
grand Visage-Pâle, le gouverneur du Canada, qui avait regardé ses
enfants les Hurons de mauvais oeil en voyant que leurs tomahawks
étaient si rouges; d'un autre côté, ils ne devaient pas oublier
qu'il s'agissait d'une nation aussi nombreuse que la leur, parlant
une langue différente, qui n'aimait pas les Hurons, qui avait des
intérêts différents, et qui saisirait volontiers la moindre
occasion d'attirer sur eux le ressentiment du grand chef blanc.
Il parla alors de leurs besoins, des présents qu'ils avaient droit
d'attendre en récompense de leurs services, de la distance où ils
se trouvaient des forêts dans lesquelles ils chassaient
ordinairement, et il leur fit sentir la nécessité, dans des
circonstances si critiques, de recourir à l'adresse plutôt qu'à la
force.
Quand il s'aperçut que tandis que les vieillards donnaient des
marques d'approbation à des sentiments si modérés, les jeunes
guerriers les plus distingués par leur bravoure fronçaient le
sourcil, il les ramena adroitement au sujet qu'ils préféraient. Il
dit que le fruit de la prudence qu'il recommandait serait un
triomphe complet. Il donna même à entendre qu'avec les précautions
convenables leur succès pourrait entraîner la destruction de tous
leurs ennemis, de tous ceux qu'ils avaient sujet de haïr. En un
mot, il mêla les images de guerre aux idées d'adresse et de ruse,
de manière à flatter le penchant de ceux qui n'avaient du goût que
pour les armes, et la prudence de ceux dont l'expérience ne
voulait y recourir qu'en cas de nécessité, et à donner aux deux
partis un motif d'espérance, quoique ni l'un ni l'autre ne comprît
encore bien clairement quelles étaient ses intentions.
L'orateur ou le politique qui est en état de placer les esprits
dans une telle situation manque rarement d'obtenir une grande
popularité parmi ses concitoyens, quelque jugement que puisse en
porter la postérité. Tous s'aperçurent que Magua n'avait pas dit
tout ce qu'il pensait, et chacun se flatta que ce qu'il n'avait
pas dit était conforme à ce qu'il désirait lui-même.
Dans cet heureux état de choses, l'adresse de Magua réussit donc
complètement, et rien n'est moins surprenant quand on réfléchit à
la manière dont les esprits se laissent entraîner par un orateur
dans une assemblée délibérante. Toute la peuplade consentit à se
laisser guider par lui, et confia d'une voix unanime le soin de
diriger toute cette affaire au chef qui venait de parler avec tant
d'éloquence pour proposer des expédients sur lesquels il ne
s'était point expliqué d'une manière très intelligible.
Magua avait alors atteint le but auquel tendait son esprit
astucieux et entreprenant. Il avait complètement regagné le
terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses concitoyens, et il
se voyait placé à la tête des affaires de sa nation. Il se
trouvait, par le fait, investi du gouvernement, et tant qu'il
pourrait maintenir sa popularité, nul monarque n'aurait pu jouir
d'une autorité plus despotique, surtout tant que la peuplade se
trouverait en pays ennemi. Cessant donc d'avoir l'air de consulter
les autres, il commença sur-le-champ à prendre tout sur lui, avec
l'air de gravité nécessaire pour soutenir la dignité du chef
suprême d'une peuplade de Hurons.
Il expédia des coureurs de tous côtés pour reconnaître plus
positivement encore les traces des fugitifs; ordonna à des espions
adroits d'aller s'assurer de ce qui se passait dans le camp des
Delawares; renvoya les guerriers dans leurs cabanes en les
flattant de l'espoir qu'ils auraient bientôt l'occasion de
s'illustrer par de nouveaux exploits, et dit aux femmes de se
retirer avec leurs enfants, en ajoutant que leur devoir était de
garder le silence, et de ne pas se mêler des affaires des hommes.
Après avoir donné ces différents ordres, il fit le tour du camp,
s'arrêtant de temps en temps pour entrer dans une cabane, quand il
croyait que sa présence pouvait être agréable ou flatteuse pour
l'individu qui l'habitait. Il confirmait ses amis dans la
confiance qu'ils lui avaient accordée, décidait ceux qui
balançaient encore, et satisfaisait tout le monde.
Enfin il retourna dans son habitation. La femme qu'il avait
abandonnée quand il avait été obligé de fuir sa nation, était
morte; il n'avait pas d'enfants, et il occupait une hutte en
véritable solitaire: c'était la cabane à demi construite dans
laquelle OEil-de-Faucon avait trouvé David, à qui le Huron avait
permis d'y demeurer, et dont il supportait la présence, quand ils
s'y trouvaient ensemble, avec l'indifférence méprisante d'une
supériorité hautaine.
Ce fut donc là que Magua se retira quand ses travaux politiques
furent terminés. Mais tandis que les autres dormaient, il ne
songeait pas à prendre du repos. Si quelque Huron avait été assez
curieux pour épier les actions du nouveau chef qui venait d'être
élu, il l'aurait vu assis dons un coin, réfléchissant sur ses
projets depuis l'instant où il était entré dans sa cabane, jusqu'à
l'heure où il avait donné ordre à un certain nombre de guerriers
choisis de venir le joindre le lendemain. De temps en temps le
feu, attisé par lui, faisait ressortir sa peau rouge et ses traits
féroces, et il n'aurait pas été difficile de s'imaginer voir en
lui le prince des ténèbres occupé à ourdir de noirs complots.
Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers arrivèrent les
uns après les autres dans la cabane solitaire de Magua, et ils s'y
trouvèrent enfin réunis au nombre de vingt. Chacun d'eux portait
un fusil et ses autres armes; mais leur visage était pacifique, et
n'était pas peint des couleurs qui annoncent la guerre. Leur
arrivée n'amena aucune conversation. Les uns s'assirent dans un
coin, les autres restèrent debout, immobiles comme des statues, et
tous gardèrent un profond silence, jusqu'à ce que le dernier
d'entre eux eût complété leur nombre.
Alors Magua se leva, se mit à leur tête, et donna le signal du
départ. Ils le suivirent un à un, dans cet ordre auquel on a donné
le nom de file indienne. Bien différents des soldats qui se
mettent en campagne, et dont le départ est toujours bruyant et
tumultueux, ils sortirent du camp sans bruit, ressemblant à des
spectres qui se glissent dans les ténèbres, plutôt qu'à des
guerriers qui vont acheter une renommée frivole au prix de leur
sang.
Au lieu de prendre le chemin qui conduisait directement au camp
des Delawares, Magua suivit quelque temps les bords du ruisseau,
et alla jusqu'au petit lac artificiel des Castors. Le jour
commençait à poindre quand ils entrèrent dans la clairière formée
par ces animaux industrieux. Magua, qui avait repris le costume de
Huron, portait sur la peau qui lui servait de vêtement, la figure
d'un renard; mais il se trouvait à sa suite un chef qui avait pris
pour symbole ou pour totem, le castor; et passer près d'une
communauté si nombreuse de ses amis, sans leur donner quelque
marque de respect, c'eût été, suivant lui, se rendre coupable de
profanation.
En conséquence, il s'arrêta pour leur adresser un discours, comme
s'il eût parlé à des êtres intelligents et en état de le
comprendre. Il les appela ses cousins; leur rappela que c'était à
sa protection et à son influence qu'ils devaient la tranquillité
dont ils jouissaient, tandis que tant de marchands avides
excitaient les Indiens à leur ôter la vie; leur promit de leur
continuer ses bonnes grâces, et les exhorta à en être
reconnaissants. Il leur parla ensuite de l'expédition pour
laquelle il partait, et leur fit entrevoir, quoique avec de
délicates circonlocutions, qu'il serait à propos qu'ils
inspirassent à leur parent une partie de la prudence pour laquelle
ils étaient si renommés[64].
Pendant qu'il prononçait ce discours extraordinaire, ses
compagnons étaient graves et attentifs, comme s'ils eussent tous
été également convaincus qu'il ne disait que ce qu'il devait dire.
Quelques têtes de castors se montrèrent sur la surface de l'eau,
et le Huron en exprima sa satisfaction, persuadé qu'il ne les
avait pas harangués inutilement. Comme il finissait sa harangue,
il crut voir la tête d'un gros castor sortir d'une habitation
éloignée des autres, et qui, n'étant pas en très bon état, lui
avait paru abandonnée. Il regarda cette marque extraordinaire de
confiance comme un présage très favorable; et quoique l'animal se
fût retiré avec quelque précipitation, il n'en fut pas moins
prodigue d'éloges et de remerciements.
Lorsque Magua crut avoir accordé assez de temps à l'affection de
famille du guerrier, il donna le signal de se remettre en marche.
Tandis que les Indiens s'avançaient en corps, d'un pas que les
oreilles d'un Européen n'auraient pu entendre, le même castor
vénérable montra encore sa tête hors de son habitation. Si quelque
Huron eût alors détourné la tête pour le regarder, il aurait vu
l'animal surveiller les mouvements de la troupe avec un air
d'intérêt et de sagacité qu'on aurait pu prendre pour de la
raison. Dans le fait, toutes les manoeuvres du quadrupède
semblaient si bien dirigées vers ce but, que l'observateur le plus
attentif et le plus éclairé n'aurait pu en expliquer le motif
qu'en voyant, lorsque les Hurons furent entrés dans la forêt,
l'animal se montrer tout entier, et le grave et silencieux
Chingachgook débarrasser sa tête d'un masque de fourrure qui la
couvrait.