japonais chez un peuple esclave dans le domaine de l'art, de la symétrie
grecque, et qui soudain, s'est mis à se passionner pour une assiette, dont
la fleur n'était plus au beau milieu, pour une étoffe où l'harmonie
n'était plus faite au moyen de passages et de transitions par des
demi-teintes, mais seulement par la juxtaposition savamment coloriste des
couleurs.
Qu'est-ce qui aurait osé peindre, il y a vingt ans, une femme en robe
vraiment jaune; ça n'a pu se tenter qu'après la «Salomé» japonaise de
Regnault, et cette introduction autoritaire dans l'optique de l'Europe de
la couleur impériale de l'Extrême-Orient, oui, c'est une vraie révolution
en la chromatique du tableau et de la mode.
* * * * *
_Lundi 19 février_.--Tourguéneff conte, ce soir, qu'il y avait, près de
l'habitation de sa mère, un régisseur qui avait deux filles d'une
merveilleuse beauté, et dans ses promenades et ses chasses aux environs,
il passait et repassait souvent par là.
Un jour qu'il était amené par son désir de voir les deux sœurs devant la
maison, tout le monde était en émoi sur la porte. On lui dit que la plus
jeune, la plus belle, avait une fièvre chaude. Il se promenait, quelques
instants, devant les murs de bois, au travers desquels passaient des
bruits de paroles qu'il n'entendait pas, mais qui mordaient sa curiosité.
Enfin, dans un moment où on ne faisait pas attention à lui, il entrait et
pénétrait dans la chambre. La jeune fille était couchée toute habillée sur
son lit, ne montrant d'un peu découvert que son cou qui était très blanc.
Elle avait la tête renversée en arrière, avec un regard flottant entre ses
paupières entr'ouvertes, et de la bouche de la jolie fillette sortaient
toutes les impuretés, toutes les obscénités, toutes les salauderies
imaginables, ainsi que le flot de purin d'un fumier--cela, pendant que
pleurait auprès d'elle une vieille tante, en se cachant la figure dans ses
mains.
... Alors Flaubert se met à attaquer--toutefois avec des coups, de très
grands coups de chapeau, au talent de l'auteur--se met à attaquer les
préfaces, les doctrines, les professions de foi naturalistes de Zola.
Zola répond à peu près ceci:
«Vous, vous avez une petite fortune qui vous a permis de vous affranchir
de beaucoup de choses... moi, ma vie, j'ai été obligé de la gagner
absolument avec ma plume, moi j'ai été obligé de passer par toutes sortes
d'écritures, oui d'écritures _méprisables_... Eh! mon Dieu, je me moque
comme vous de ce mot _naturalisme_, et cependant, je le répéterai, parce
qu'il faut un baptême aux choses, pour que le public les croie neuves...
Voyez-vous, je fais deux parts dans ce que j'écris, il y a mes œuvres,
avec lesquelles on me juge et avec lesquelles je désire être jugé, puis il
y a mon feuilleton du BIEN PUBLIC, mes articles de Russie, ma
correspondance de Marseille, qui ne me sont de rien, que je rejette, et
qui ne sont que pour faire mousser mes livres.
«J'ai d'abord posé un clou, et d'un coup de marteau, je l'ai fait entrer
d'un centimètre dans la cervelle du public, puis d'un second coup, je l'ai
fait entrer de deux centimètres... Eh bien mon marteau, c'est le
journalisme, que je fais moi-même autour de mes œuvres.»
--------Chez quelques chirurgiens, leur travail de tous les jours, dans le
muscle, dans la chair, leur apporte quelquefois le dégoût de la viande.
C'est ainsi, que le frère de Flaubert ne se nourrit presque que de pain et
de vin.
--------Un mot d'une vieille poétesse. Elle disait à un ami d'un étudiant
en médecine, qui était son amant dans le moment:
«Eh bien, qu'est-ce qu'il est devenu votre ami... voici plus de quinze
jours que je ne l'ai vu... et à mon âge, et avec mon tempérament... est-ce
là, croyez-vous, de l'hygiène?»
--------Un volume qui est sous presse, et qui n'a point encore paru,
laisse son auteur, dans un état vague, dans une résolution singulière de
l'activité et du travail. Il vit, pour ainsi dire, tout ce temps, dans une
vie mal éveillée.
--------Flaubert conte que, lors de son voyage en Orient, il avait apporté
une douzaine de boîtes de pastilles de cantharides, dans l'intention de se
faire bien venir des vieux cheiks, auxquels il pouvait demander
l'hospitalité. Elles avaient été préparées par Cadet-Gassicourt, d'après
la recette de son grand-père, pour l'usage particulier du maréchal de
Richelieu.
* * * * *
_Jeudi, 8 mars_.--Il y a deux ou trois mois, dans la maison voisine, s'est
installé un anglais, avec quatre voitures, les chevaux de ces quatre
voitures, un chef, un maître d'hôtel, enfin avec toute une maison montée
sur un grand pied. Le ménage n'est pas une minute entre les quatre murs.
Toute la journée, monsieur brûle le pavé dans un tilbury, en compagnie de
son valet de chambre; et dans un coupé qui suit, madame, en compagnie de
sa femme de chambre. Et les deux voitures sont attelées avec des grelots.
Ces jours-ci, est arrivé un molosse assourdissant, escorté de quatre paons,
qui remplissent le petit jardin de leurs cris de mirliton crevé.
Or, hier en rentrant chez moi, j'aperçois une chose immense, à l'apparence
d'une diligence, qu'une attelée d'ouvriers pousse sous la porte-cochère.
Pélagie, dont la curiosité est éveillée, avise le sergent de ville, se
promenant sous sa fenêtre, et lui demande ce que c'est que ça. Et le
sergent de ville de lui apprendre, que mon voisin est un ancien
saltimbanque d'origine irlandaise, auquel un oncle a laissé quelque chose
comme un héritage de cent mille livres de rente, qu'il est en train de
manger... et qu'il a fait revenir son ancienne voiture de saltimbanque
pour y remonter, quand il sera arrivé à son dernier billet de mille. Je
suis condamné à des voisinages bizarres.
--------L'homme qui s'enfonce et s'abîme dans la création littéraire, n'a
pas besoin d'affection, de femmes, d'enfants. Son cœur n'existe plus, il
n'est plus qu'une cervelle. Après tout, peut-être dis-je cela, parce qu'il
y a en moi, la conscience que dans quelque affection, que je pourrais
rencontrer dans l'avenir, l'affection compréhensive de ma pensée ne sera
plus retrouvable.
* * * * *
_Mardi, 13 mars_.--Dîner chez Hébrard, avec le ménage Daudet. A la fin du
dîner, Daudet reproche à sa femme gentiment et d'une manière philosophique,
de ne pas connaître la pitié pour les malheureux. Elle répond très
franchement que cela n'est plus, mais que cela était autrefois, quand elle
était toute jeune, toute bien portante, toute vivante, dans le bonheur
d'une existence facile et aisée, et qu'alors il n'y avait dans la charité
qu'elle faisait, aucun attendrissement, rien de son cœur. C'est une
confession très curieuse et très vraie de la jeune fille, parfaitement
heureuse.
La compassion ne vient que par la connaissance et le contact des misères
humaines.
* * * * *
_Mardi, 20 mars_.--Aujourd'hui, je ne puis tenir chez moi, je ne puis
travailler, je ne puis attendre le soir, où j'ai l'espoir de voir, chez
Charpentier, la physionomie de mon volume. J'entre chez les marchands de
gravures, et dans la nuit en plein jour d'un orage terrible, je feuillette
des estampes, en m'appliquant, sans réussir, à les trouver très amusantes.
* * * * *
_Mercredi, 21 mars_.--Aujourd'hui paraît LA FILLE ÉLISA. Je suis chez
Charpentier à faire mes envois, au milieu de commis qui passent, à tout
moment, la tête par la porte, et jettent: «C'est X... qui en a demandé 50,
et qui en veut 100... Peut-on, en donner 13, à Y... Marpon réclame qu'on
lui complète son 1,000... Il veut, si le livre est saisi, les avoir dans
sa cachette.»
Et dans l'activité, le bruit, le _tohu-bohu_ de ce départ fiévreux,
j'écris les dédicaces, j'écris plein de l'émotion d'un joueur qui masse
toute sa fortune sur un coup, me demandant, si ce succès, qui se dessine
d'une manière si inattendue, va être tout à coup tué par une poursuite
ministérielle, me demandant, si cette reconnaissance de mon talent,
arrivant avant ma mort, ne va pas être encore une fois éloignée par cette
malechance, qui nous a poursuivis, mon frère et moi, toute la vie. Et à
chaque tête qui passe, à chaque lettre qu'on apporte, j'attends toujours
la terrible annonce: «Nous sommes saisis.»
En regagnant le chemin de fer d'Auteuil, j'ai une de ces joies enfantines
d'auteur, je vois un monsieur, qui, mon livre à la main, sans pouvoir
attendre sa rentrée chez lui, le lit en pleine rue, sous une petite pluie
qui tombe.
* * * * *
_Jeudi, 22 mars_.--A la descente du chemin de fer, tout d'abord un coup
d'œil à la vitrine de la librairie. Il y a en montre des exemplaires de
LA FILLE ÉLISA. Je ne suis pas encore saisi... J'entre au passage
Choiseuil, chez Rouquette.
«Eh bien, ça va-t-il la vente?
--Mais on disait, ce matin, de l'autre côté de la Seine, que vous étiez
saisi, j'ai retiré le livre de l'étalage.»
Partout, cependant sur mon passage, exposition du bouquin, au titre
alarmant... Après tout, peut-être pensai-je, le livre est-il déjà arrêté
chez Charpentier et pas encore chez les dépositaires. J'entre chez Vaton.
Je recule à l'interroger. Il ne me dit rien... Inquiétude anxieuse, bile
qui monte à la bouche et la fait amère... Mon moral est un héros, mais mon
physique est un lâche. Je suis prêt à tout subir, à tout affronter, à
n'accepter aucune compromission, à aller en prison, à perdre la
considération bourgeoise et tout, mais, sacré nom de Dieu, je ne puis
empêcher mon cœur d'avoir les battements de la peur d'une femme.
En m'approchant de chez Charpentier, il me vient le désir de rencontrer
quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, et m'évite d'y entrer.
Enfin m'y voici, et de l'autre côté de la porte, fouillant de l'œil le
dessus de la barrière, pour voir s'il y a des rangées d'exemplaires. Ça
existe, les rangées, et les employés font tranquillement des paquets, et
le départ continue dans une pleine sécurité. Gaullet me dit qu'il y en a
plus de 5,000 de partis, et que Charpentier qui avait fait tirer à 6,000,
a donné l'ordre de faire retirer de suite 4,000.
Je suis devant Magny,--et du bordeaux et de la viande rouge dans
l'estomac,--je commence à savourer cette vente de 10,000 exemplaires, en
quelques jours... 10,000 exemplaires... nous, à qui il fallait des années
pour en vendre 1,500... Oh! l'ironie des bonnes et des mauvaises fortunes
de la vie... Puis, dans ce restaurant, où, en face de moi, a été si souvent
assis mon frère, la chaise vide de l'autre côté de ma table me fait penser
à lui, et une grande tristesse me prend, en songeant, que le pauvre enfant
n'a eu que le crucifiement de la vie des lettres.
* * * * *
_Vendredi 23 mars_.--Un mauvais jour. J'ai un peu de la superstition de
Gautier, à son endroit... Sera-ce aujourd'hui?... Ça jetterait un froid
dans le dîner que les Charpentier donnent, ce soir, en l'honneur de
l'apparition du livre.
Un ancien ambassadeur vient me voir, et laisse tomber de ses lèvres: «Un
titre bien grave!», et sur un ton qui semble m'annoncer une poursuite pour
dans quelques jours, une poursuite révélée à l'ambassadeur, en haut lieu.
L'ambassadeur dehors, ainsi que j'ai l'habitude de faire dans les grands
embêtements de ma vie, je me couche. Pélagie est à Paris. J'entends sonner,
sonner plusieurs fois, je ne me lève pas. Puis aussitôt qu'on est parti,
le trac me prend. Je me figure que c'est Charpentier, qui est venu me dire,
que le livre était saisi. Et je vis dans cette anxiété jusqu'au dîner, où
je trouve toute la maison Charpentier, dans la tranquillité la plus
parfaite d'esprit.
* * * * *
_Lundi 26 mars_.--J'avais vraiment cru que ma vieillesse, la mort de mon
frère, adouciraient un peu, à mon égard, la férocité de la critique. Il
n'en est rien, et je m'attends à ce que la dernière pelletée qu'on jettera
sur mon cercueil, sera une pelletée d'injures.
* * * * *
_Mardi 27 mars_.--Ce jour-ci, un _pur_ du journalisme, avec toutes les
perfidies de la citation tronquée, me désigne au procureur général de la
République... Je m'étonne presque, qu'il n'ait point affirmé, dans son
article, que je tenais la maison du gros numéro de l'avenue Suchet ou que
j'y avais des fonds, et que mon livre n'avait été écrit que pour faire
marcher la maison.
* * * * *
_Mercredi 28 mars_.--Ce soir, chez la princesse pas un mot, pas une
allusion à mon livre. Cependant après dîner, tout-à-coup interrompant ses
nœuds, et comme sortant d'une longue rêvasserie, l'Altesse me jette: «De
Goncourt, est-ce que vous pouvez être poursuivi?» Je suis reconnaissant à
la femme de cette phrase qui me la dévoile, dans le fond de sa pensée,
comme préoccupée des menaces suspendues sur ma tête.
* * * * *
_Samedi 31 mars_.--Un espèce d'ennui irrité d'attendre, à toute heure, à
tout coup de sonnette l'annonce de la catastrophe. Il y a des moments où
l'on aimerait en finir, et où l'on appelle presque la cruelle certitude.
--------Il n'y a vraiment que moi, pour avoir des succès pareils, à celui
d'HENRIETTE MARÉCHAL, à celui de la FILLE ÉLISA, des succès où toute la
joie légitime de la réussite, du bruit, si l'on veut de l'œuvre, est
empoisonnée par les sifflets ou la menace d'une poursuite.
C'est ravivant et exaltant tout de même le succès brut, l'exposition
insolente de son livre, de son livre auprès duquel, on sent que les autres
n'existent pas. Je viens de voir, sur un boulevard neuf, une grande
librairie, qui n'a en montre que LA FILLE ÉLISA, étalant par toutes ses
vitrines, aux gens qui s'arrêtent, mon nom, mon nom seul.
Allons, plus d'appréhensions bourgeoises, plus de terreurs _bêtasses_.
J'ai fait un livre brave, arrive ce qui pourra!... Oui, quoi qu'on dise,
je crois que mon talent a grandi dans le malheur, dans le chagrin... Et
oui, mon frère et moi, avons mené, les premiers, un mouvement littéraire
qui emportera tout, un mouvement, qui sera peut-être aussi grand que le
mouvement romantique... et si je vis encore quelques années, et que des
milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux réalités
distinguées, c'est alors que le vieux jeu sera enterré, et que ni ni, ce
sera fini du conventionnel, de l'imbécile conventionnel.
* * * * *
_Lundi 2 avril_.--C'est curieux, la férocité toute particulière des haines,
que nous avons le privilège d'exciter,--nous les Goncourt.
Au collège quelques-uns des camarades de mon frère, en auraient mangé à
belles dents, et ces camarades à la vilaine gueule, jaloux de sa jolie
figure, ont tâché, plusieurs fois, de le défigurer, et cela sans qu'il y
eût presque de rapport, de contact avec eux, mais par ce sentiment enragé
des démocraties contre les aristocraties, de quelque nature qu'elles
soient.
* * * * *
_Mercredi 3 avril_.--Je reçois un petit mot de Burty m'annonçant que mon
livre a été fort _épluché_ au ministère, mais _qu'il n'y aura pas de
poursuites_.
Je ne suis rassuré qu'à moitié, il ne faut, pour changer cela, qu'un
caprice de gouvernant ou un article d'un grand journal.
La princesse, après dîner, me regardant avec une tendresse un peu
intriguée, me dit: «Comme vous faites des choses qui vous ressemblent
peu!... C'est abominable! C'est abominable!»--Et elle fuit ma réponse.
* * * * *
_Samedi 7 avril_.--J'ai dîné, ces jours-ci, avec Octave Feuillet. C'est
particulier comme ce romancier de cour a gardé un cachet de province. On
ne peut lui contester la gentillesse polie d'un aimable homme, mais
vraiment il surprend, ainsi que pourrait le faire, le naturel d'une
préfecture lointaine, par l'étonnement qu'il témoigne à un mot violent, à
une comparaison cocasse, à une exagération d'artiste, enfin à tout ce qui
fait le fonds de la conversation entre lettrés parisiens[1].
[Note 1: Ici je rappelle que le mot: «_Musset des familles_» est de mon
frère, un joli baptême vraiment du talent du romancier, avant la
publication de MONSIEUR DE CAMORS. Et ce mot m'amène à demander qu'on
veuille bien restituer à mon frère un autre mot, qui semble avoir été le
mot épatant du roman de LA MORTE, tant il a été cité, et répété par tous
les critiques. Et cependant elle avait été jetée cinquante fois au public
de l'Odéon, cette phrase du «monsieur en habit noir»: d'HENRIETTE
MARÉCHAL: «Il y a des gens qui y disent des choses qui _corrompraient un
singe_ et qui feraient défleurir un lys sur sa tige.» Les propos _à faire
rougir un singe_, ça me semble bien descendre de l'engueulement du bal
d'HENRIETTE MARÉCHAL.]
* * * * *
_Dimanche 8 avril_.--Un peu de tristesse au fond de toutes ces attaques.
J'aurai fait la plus ordurière chose pornographique, je n'aurais cherché
ni l'élévation austère de la pensée, ni la rigidité du style, ni le coup
d'aile poétique, que je serais absolument traité comme je le suis.
* * * * *
_Mercredi 14 avril_.--Je lis ce soir dans le BIEN PUBLIC, que le
TINTAMARRE est poursuivi pour un article, portant le titre de _La Fille
Élisabeth_, qui est une parodie de LA FILLE ÉLISA.
* * * * *
_Mardi 17 avril_.--On parlait, ce soir, de l'implacabilité allemande, de
l'impossibilité de parler à l'humanité de ces hommes, fermés et
inaccessibles. Là-dessus Cherbuliez m'apprend qu'on se trompe, qu'il y a
chez les Teutons, un quart d'heure pour les concessions: c'est le quart
d'heure qui s'écoule entre le dessert du dîner et la dixième bouffée d'un
cigare. Saint-Vallier lui a raconté que, c'est dans ce moment, dans ce
moment seul, qu'il a pu obtenir ce qu'il a obtenu, en le cours de ses
négociations.
* * * * *
_Lundi 23 avril_.--J'étais tranquille, je me croyais sauvé, quand Paul de
Cassagnac s'est plaint à la tribune de la Chambre des députés, qu'on ne
poursuivît pas le TINTAMARRE, pour son article de _La Fille Élisabeth_.
Là-dessus le Procureur général de la République s'est engagé à poursuivre.
Et aussitôt le TINTAMARRE a fait parvenir pour sa défense, à ce qu'on m'a
dit, un exemplaire de LA FILLE ÉLISA, annoté par un de ses légistes. Et
voilà qu'on a repris mon volume au Ministère, et qu'on le balafre de
crayon rouge. Forcé de poursuivre un journal républicain, il se pourrait
très bien que le gouvernement, pour paraître tenir la balance égale, eût
la faiblesse de faire asseoir en police correctionnelle, un homme que LA
MARSEILLAISE vient de peindre, ce matin, comme un familier de
Compiègne--où il n'a jamais mis les pieds.
* * * * *
_Dimanche 29 avril_.--Vraiment, j'ai beau chercher, je ne puis m'expliquer
l'intensité de la haine contre nous.
Pour moi, les journalistes n'ont pas été des critiques, ils ont été des
substituts de procureurs du Roi ou de la République. Ah quels pudibonds!
et cependant...
* * * * *
_Jeudi 3 mai_.--Ce soir, chez Burty, le prince Sayounsi dit, que trois
choses avaient étonné et charmé son goût japonais: les fraises, les
cerises, les asperges.
Il disait aussi maintenant, rêver tout haut, tantôt en français, tantôt en
japonais. Comme on le questionnait, et qu'on lui demandait, dans quelle
langue, se formulaient ses idées, il nous avouait que les choses de droit,
les choses artificielles venaient à lui, sous des formules françaises;
les choses naturelles, les choses d'amour et autres, sous des formules
japonaises.
* * * * *
_Samedi 5 mai_.--Hier au dîner, donné à l'occasion du départ de
Tourguéneff pour la Russie, on cause amour, de l'amour qui est
dans les livres.
Je dis que l'amour, jusqu'à présent, n'a pas été étudié dans le roman,
d'une manière scientifique, et que nous n'en avons présenté que la part
poétique. Zola, qui a amené la conversation sur ce sujet, un peu à propos
de son nouveau livre, déclare que l'amour n'est pas un sentiment
particulier, qu'il ne prend pas les êtres aussi absolument qu'on le peint,
que les phénomènes qu'on y rencontre, se retrouvent dans l'amitié, dans le
patriotisme, et que l'intensité grande de ce sentiment n'est amenée que
par la perspective de la copulation.
Tourguéneff soutient, lui, que ça n'est pas... Il prétend que l'amour est
un sentiment qui a une _couleur_ toute particulière, et que Zola fera
fausse route, s'il ne veut pas admettre cette couleur, cette chose
_qualitative_... Il affirme que l'amour produit chez l'homme, un effet que
ne produit aucun autre sentiment... que c'est chez l'être véritablement
amoureux, comme si on retranchait sa personne...
Il parle d'une pesanteur au cœur qui n'a rien d'humain... Il parle des
yeux de la première femme qu'il a aimée comme d'une chose tout à fait
immatérielle... et qui n'a rien à faire avec la matérialité.
Dans tout ceci, il y a un malheur, c'est que ni Flaubert, en dépit de
l'exagération de son verbe en ces matières, ni Zola, ni moi, n'avons été
jamais très sérieusement amoureux, et que nous sommes incapables de
peindre l'amour. Il n'y aurait que Tourguéneff pour le faire; mais il lui
manque justement le sens critique, que nous aurions pu y mettre, si nous
avions été amoureux à son image.
* * * * *
_Dimanche 13 mai_.--Nulle part comme au Japon, la vénération de la
création et de la créature, quelque infime qu'elle soit. Nulle part ce
regard religieusement amoureux de la petite bestiole, et qui la recréée
avec l'art, dans son rien microscopique.
--------Bien bizarre chez moi, cette attirance d'un milieu d'art, et qui
me pousse à venir m'asseoir, à passer des heures, dans une boutique de
bibelots ou de tableaux. Quand je suis là, les yeux réjouis par une
contemplation vagabonde, quelque chose a beau me dire qu'il y a dehors,
des spectacles plus intéressants, des spectacles sollicitant le romancier,
je me sens, comme cloué au dos de mon siège, je ne puis me
lever.
C'était autrefois chez Peyrelongue, aujourd'hui c'est chez les Sichel.
* * * * *
_Jeudi 24 mai_.--Ce coup d'État a la faiblesse des choses qui ne sont pas
franches, pas carrées, pas décisives. Il ne profite pas des appoints de
l'illégalité brutale, et il a contre lui toutes les résistances que
soulève une violation de la loi. J'ai bien peur qu'il ne réussisse pas, à
cause de l'honnêteté qui y préside.
--------Baudelaire est un grand, très grand poète, mais n'est point, je le
répète, un prosateur original, il traduit toujours Poë, quand même il
n'est plus son traducteur,--et qu'il aspire à faire du Baudelaire.
* * * * *
_Dimanche 3 juin_.--Par la luminosité spectrale, que fait dans la pierre
d'une capitale, un coucher de jour, des silhouettes noires marchant, un
journal devant le nez, sur le bitume mou.--Un glissement, un bruissement
d'êtres silencieux, dans la mort du jour, allant aux kiosques illuminés du
rouge transparent des annonces de l'eau de Botot, et s'accumulant en un
coin du boulevard.--Puis, tout à coup, de ces tas d'hommes sous les arbres,
dont le gaz se met à éclairer le feuillage poussiéreux, s'élève un
murmure de phrases, en une langue inintelligible, qui devient un
braillement énorme.
Ceci, c'est la petite Bourse du boulevard des Italiens, le soir d'une
bataille parlementaire.
* * * * *
_Jeudi 21 juin_.--Toutes les fois, que je dîne chez un restaurateur du
boulevard, sur les huit heures, je vois arriver, porté sur ses béquilles,
un jeune étranger, dont la colonne vertébrale, molle comme celle d'un ver
à soie, forme un S. Ce monsieur, à l'arabesque fantastique, possède une
barbe rousse d'apôtre, qui lui tombe jusqu'au milieu de l'estomac, et une
tonsure naturelle, faite d'un petit rond, dans ses cheveux coupés ras. Il
est accompagné d'une jeune femme, d'une nationalité interlope, avec un
bout de nez rouge de clown anglais, dans une figure toute blême.
Et tous deux se plongent, avant de manger, dans la lecture d'imprimés
immenses, où les raccourcis de la face pâle de la femme, où les raccourcis
de la tête de bossu méchant du jeune homme, prennent, sous le gaz,
l'aspect effrayant d'un ménage de larves, vivant de correspondances
étrangères.
* * * * *
_Mercredi 4 juillet_.--L'homme célèbre, qui dévoile une humanité bonasse
aux gens, avec lesquels le hasard le met en rapport, perd de son prestige.
Les inconnus, comme les domestiques, n'ont d'admiration que pour les gens
qui ne les regardent pas comme leurs semblables.
--------Il y a, dans la lourdeur qui précède un orage, comme un
évanouissement de l'homme et de la nature.