profité de mon absence pour détruire mon manuscrit, le manuscrit de mon
œuvre dernière. Quand, tout à coup, s'ouvrait dans la muraille de pierres
de taille, une baie qui me montrait sur un petit théâtre, éclairé par une
rampe de gaz, deux femmes de la prison de Clermont, deux femmes de la
prison de mon livre. Et les deux assassines, qui travaillaient debout,
penchées sur une table, m'attaquaient d'œillades, avec des fous rires qui
les courbaient et les aplatissaient sur la table, toutes remuantes de
torsions de reins et de frétillements de hanches.
Et il arrivait que mon indignation d'être arrêté, l'horreur de la société
au milieu de laquelle je me trouvais, la perte de mon manuscrit, tout cela
disparaissait dans la recherche que je faisais, en ma cervelle en feu, du
moyen de me transporter près de ces deux femmes, sans éveiller l'attention
d'un garde-chiourme terrible qui fumait un brûle-gueule, adossé au mur, à
côté de moi.
* * * * *
_Mardi 17 octobre_.--Saint-Victor, qui a beaucoup vécu dans la société de
Lamartine, affirmait que le poète ne lisait jamais que Gibbon, un voyage
en Chine de lord Macartney, et la correspondance de Voltaire, et encore ne
lisait-il ces livres, toujours les mêmes, que pour s'endormir.
* * * * *
_Jeudi 19 octobre_.--Aujourd'hui, chez les Sichel, je regardais la
collection d'un laqueur japonais, pour les besoins de son art. J'étais
frappé en ces figurations, qui s'exécutent généralement dans la tonalité
noire et or, de ce que la plupart n'étaient pas lavées à l'encre de Chine,
mais à l'aquarelle. On voit par là que dans le laque, les laqueurs veulent
mettre une chaleur de coloriste, et qu'en leur travail, ils se soutiennent
par une véritable esquisse de peintre.
--------Un monsieur rencontre une ancienne connaissance, qu'il sait depuis
longtemps dans la débine:
--«Eh bien, comment ça va-t-il?
--Oh! je suis heureuse dans le moment, j'ai un vieux très riche...
figure-toi que c'est un ancien ébéniste... il vient tous les lundis chez
moi... me fait déshabiller toute nue, et se met à vernir mes meubles...
Moi, je le suis en le tapotant, et en lui disant: «Comme tu vernis bien!»
A la fin ça l'exalte...»
* * * * *
_Mardi 31 octobre_.--L'attention et l'observation japonaises sont amusées
par des événements de la nature plus petits que ceux qui nous intéressent,
nous autres Européens. Pour que la campagne nous parle, nous tente à la
reproduire, il faut qu'elle se montre à nous sous de grands aspects, avec
d'originales beautés, qu'elle soit dramatisée par un orage, par un coucher
ou un lever de soleil.
Les Japonais, eux, ils ne demandent pas tant de choses. Je viens d'acheter
une garde de sabre, où dans un ciel écorné par un quartier de lune
d'argent, d'arbres qu'on ne voit pas, tombent à travers le ciel neigeux,
deux jaunes feuilles d'automne. C'est là tout le motif de la ciselure, et
ces deux feuilles, qui font tout le décor imaginé par l'artiste,
composeraient également tout le _libretto_ d'un poème de là-bas.
Ce soir, à la reprise des dîners du TEMPS (c'est ainsi que s'appelle
l'ancien dîner Magny), Liouville faisait remarquer le nombre d'incomplets,
d'estropiés, de gens avec un lobe cérébral trop développé et un membre
atrophié, qui avaient joué un rôle dans la Commune. Il énumérait aussi les
mystiques du gouvernement, ce qui me fait m'écrier: Il y aurait un joli
titre pour les baptiser: _Brancroches et mystiques_.
Hébrard me parlant de Charles Blanc, à propos de l'article indécent commis
contre Fromentin, article soufflé par Saint-Victor, me disait de
l'académicien: «Il est de la nature de ces femmes qui peuvent voyager, en
chemin de fer, avec un inconnu, quarante heures sans faiblir, mais à la
condition de ne pas rencontrer un tunnel... L'homme qui chambrera Charles
Blanc deux jours, aura toujours raison de lui.
* * * * *
_Vendredi 3 novembre_.--Voisin, le préfet de police apprenait à Claudin,
que les arrestations de nuit à Paris, allaient tous les jours de 200 à 240
personnes, et qu'elles montaient à 400 les jours de fête...
* * * * *
_Vendredi 8 novembre_.--C'est bon, c'est fécondant pour l'imagination, les
courses que je fais, la nuit tombée, avant dîner. Les gens qu'on coudoie,
on ne voit pas leurs figures; le gaz qui commence à s'allumer dans les
boutiques y met une lueur diffuse, où l'on ne distingue rien, et la
locomotion remue votre cervelle, sans que les yeux soient distraits, au
milieu de ces choses endormies, et de ces vivants à l'état d'ombres. Alors
la tête travaille et enfante.
Je vais ainsi par le Bois, par la grande rue de Boulogne jusqu'au pont de
Saint-Cloud, et, regardant un moment dans la Seine, le reflet du pauvre
village ruiné, je reviens par le même chemin.
Et les notes, jetées ainsi en marchant, presque à l'aveuglette sur un
carnet, je les reprends le lendemain matin, dans le travail rassis du
cabinet.
* * * * *
_Dimanche 12 novembre._--Au fond, je n'ai pas grande sympathie pour ces
femmes du dix-huitième siècle, ces femmes sans premier mouvement, sans foi,
sans croyance à un sentiment bon et désintéressé, toute saturées, à
l'exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me
semblent avoir des âmes d'avoués.
* * * * *
_Lundi 13 novembre._--Un croquis d'un _bistingo_ de peintres, dont je
n'avais pas entendu parler, quand j'ai fait MANETTE SALOMON: la maison
Schumacker du quartier Pigalle.
Le père, un géant mayençais, la mère, une géante ayant toujours une
fluxion, et la tête embéguinée dans une fanchon, terminée par un petit
nœud, ressemblant à un bouton de potiche, les deux filles, deux beautés
de six pieds.
Il fallait passer par une cuisine, où l'on trouvait les trois Gargamelles
écumant des pots, puis on s'engageait dans un étroit corridor, éclairé au
fond par une seule fenêtre, donnant sur des estacades de travers, où
s'étageaient de malheureux pots de giroflées: un fond ayant quelque chose
d'un logis d'une rue de province, dans l'ombre d'une grande église.
Dans ce corridor, qui était la salle à manger, Brendel, Schlosser,
Heilbuth, mangeaient parmi de grands chiens, pendant que, magistralement,
se promenait au milieu d'eux le gargotier puriste Schumacker, reprenant
les fautes de français de sa clientèle alsacienne et prussienne.
Un des habitués de là, était un curieux type de bohème, le peintre X...,
ramassé par le banquier Halphen, pour lui donner des leçons de peinture,
puis ensuite, pour veiller à ce que, dans sa maison de banque, quelqu'un
du dehors ne prît pas de l'argent, ou une traite traînant sur un bureau,
et passant toute la journée, sur un pied, en fumant tous les vieux bouts
de cigare, oubliés par les uns et par les autres sur les coins de
cheminées.
C'était là sa vie, mais de temps en temps, Halphen éprouvant le besoin de
s'en débarrasser, et ayant la pitié de le mettre sur le pavé, l'expédiait
avec une pacotille au Congo ou chez le roi de Siam. Mais la pacotille
était quelquefois faite si en dehors des besoins des populations, qu'un
jour, à la suite d'une cargaison dans un pays quelconque, Halphen recevait
de lui cette lettre: «Gonze, tu m'envoies avec des peignes dans une
contrée _ousce_ qu'on se rase la tête!»
* * * * *
_Mardi 14 novembre_.--Son paletot relevé jusqu'aux oreilles, il me prend
le bras dans la rue, et se grisant de sa parole, il me fait la conduite
jusqu'au chemin de fer, avec la gesticulation d'un étudiant qui sort d'une
brasserie.
«Oh! Dufaure, je le connais bien... A moi, il a fait des confidences qu'il
n'a faites à personne. Que vous dire, c'est un janséniste... il a, ne
savez-vous pas cela? un pont à son pantalon, un homme qui a un pont à son
pantalon, vous concevez... sa femme, une intelligente femme au fond, est
colletée jusqu'à la pomme d'Adam, avec sur la tête des couvre-chefs
singuliers... elle fait faire ses robes à Maremmes, c'est tout vous
dire... Ils allaient, dans le temps, aux soirées de Louis-Philippe, en
omnibus, en compagnie de deux beaux-frères qui étaient des officiers de la
garde nationale... vous les voyez tous les quatre, les beaux-frères avec
leurs oursons, se faisant descendre devant le château, et sortant toujours
des Tuileries, de façon à ne pas manquer l'omnibus de onze heures... Il a
été un moment orléaniste, puis cela lui a passé, il est devenu
républicain... Oui, il va à la messe, à la messe de cinq heures du matin,
avec un livre de messe particulier, où il y a des prières de je ne sais
plus qui... enfin c'est un janséniste... Il n'est pas bon, oh! il n'est
pas tendre, mais il faut le dire, ce n'est pas tout le monde, c'est un
orateur d'une clarté, d'une ironie, d'une méchanceté... Et cependant,
comme il me disait: Il n'aime pas la lutte, mais quand il est dedans,
ainsi qu'il me le disait encore, il tuerait tout le monde... Quant aux
choses présentes, il ne s'en doute pas. Que vous dire, il a vu Talma, et
il s'est arrêté à Talma... Il se couche à huit heures... Son livre de
messe particulier et Tacite, voilà tout ce qu'il lit... Vous savez qu'il a
79 ans?
«Waddington, un monsieur pas français, pas compréhensif de tout ce que
nous aimons... ah mon cher, il n'y a plus de dilettante politique, comme
au dix-huitième siècle.., Say, un gentleman de cercle, qui a toujours chez
lui un membre de la chambre anglaise, Decazes un rien, un néant, enfin
c'est ce monsieur qui passe... Marcère, un puriste, un rédacteur, rien que
cela, pas une flamme?... Ce n'est pas comme Ricard, qui avait une balle
dans les reins, qui le faisait marcher un peu courbé, un passionné,
celui-là?... Là dedans pas une intelligence supérieure... Je ne vois que
Picard, lui un vrai bourgeois de l'ancien temps, un bourgeois du
dix-huitième siècle, avec une connaissance des hommes et une compréhension
des choses... Oui des bonapartistes, des orléanistes, mais pas un français,
pas un homme amoureux de sa patrie, comme Cavour.
«Et la France va tout de même... et ce sont les petits fonctionnaires qui
la font aller... oui, ces gens qui ont la probité, qui sont travailleurs,
et qui font très bien la chose qu'ils font tous les jours.»
* * * * *
_Vendredi 17 novembre._--Dans l'ennui du procès en expectative avec mon
notaire, dans l'irritation nerveuse de la rentrée du cheval des Martin du
Nord en mon mur mitoyen, dans le découragement lâche de tout mon être
physique et moral, l'achat que je fais, ce soir, de la «Correspondance de
Balzac» me remonte, et me rend la volonté de lutter. Devant tous les
embêtements qui n'ont pas tué son énergie, qui n'ont point arrêté la
fabrication spirituelle de l'entêté écrivain, je me dis: «Allons, il faut
être aussi vaillant que lui!»
--------Depuis deux ou trois jours, je suis hanté par la tentation de
faire un voyage au Japon, et il ne s'agit pas ici de _bricomanie_. Il est
en moi le rêve de faire un livre, qui, sous la forme d'un journal,
s'appellerait «UN AN AU JAPON», et un livre encore plus senti que peint.
Ce livre, j'ai la confiance que j'en ferais un livre ne ressemblant à
aucun autre. Ah, si j'étais de quelques années plus jeune!
* * * * *
_Mardi 21 novembre_.--On parlait, ce soir, de la venette dans laquelle
avait vécu Thiers, tout le temps de son pouvoir, craignant toujours d'être
enlevé, et se faisant garder à Versailles par 400 soldats, dans le temps
où il n'y en avait pas plus de 1,500 en état de se battre. On ne sait
jamais, même à l'heure qu'il est, le train qu'il prend, pas plus que celui
par lequel il arrive.
Girardin confiait à Arsène Houssaye, que le célibat de Veron l'avait
décidé à se marier, et l'enterrement civil de Sainte-Beuve à se faire
enterrer religieusement.
* * * * *
_Samedi 25 novembre_.--Ce matin, sortant de mon lit, j'ai eu un
étourdissement, et si Pélagie ne m'avait pas pris à bras-le-corps et collé
contre le mur, je serais tombé à terre. Toute la journée je suis resté
avec une espèce de faiblesse dans la perpendicularité. Cela m'a fait un
peu peur.
* * * * *
_Lundi 27 décembre_.--Tourguéneff disait que de tous les peuples de
l'Europe, la musique à part, les Allemands étaient le peuple qui avait le
sentiment le moins exact de l'art, et que la petite convention bête et
fausse qui nous faisait, à nous, rejeter un livre, leur paraissait à eux,
la gentillesse de la perfection apportée au vrai des choses.
Il ajoutait qu'au contraire, le peuple russe, qui est un peuple menteur,
comme un peuple qui a été longtemps esclave, aimait dans l'art la vérité
et la réalité.
En remontant la rue de Clichy, il nous parle de plusieurs projets de
nouvelles, dont l'une serait les sensations dans la steppe, d'un vieux
cheval ayant de l'herbe jusqu'au milieu de la poitrine.
Puis il s'arrête, et il dit: «Il y a dans la Russie méridionale des meules
de foin, comme cette maison. On y monte avec des échelles. J'y ai couché
plusieurs fois. Vous ne vous doutez pas ce qu'est le ciel là-bas, il est
tout bleu, d'un gros bleu semé de grande étoiles d'argent. Sur les minuit,
il s'élève une chaleur douce et majestueuse--je donne ses
expressions--c'est enivrant!... Une fois que j'étais couché sur le dos, au
haut d'une de ces meules, jouissant de la nuit, je me suis surpris, je ne
sais combien de temps cela durait, disant stupidement: «Une, deux! une
deux!»
* * * * *
_Mardi 12 décembre_.--Quelques six mois avant sa mort, me dit du Mesnil,
je causais avec Fromentin. Il était allongé sur son divan, dans un état de
prostration crispée, qui suit la journée d'un ouvrier de la pensée:
Je voudrais écrire un dernier livre, soupira-t-il tout-à-coup, oh un
dernier livre!
Oui,--et il continuait avec le triste haussement d'épaules d'un homme qui
se sent au bout de la traîne de sa vie,--oui je voudrais écrire un livre,
qui montrerait comment se fait la production dans un cerveau.
Et s'arrêtant et s'enfonçant le poing dans une arcade sourcilière, il
ajouta: «Vois-tu, tu ne sais pas ce que j'ai là-dessus!»
* * * * *
_Mercredi 13 décembre_.--L'abominable métier que celui des lettres. Toute
la fin de mon livre aura été écrite, avec la pensée, le pressentiment, que
tant d'efforts, de recherches, de travail de style, auront pour récompense
l'amende et la prison, et peut-être la privation des droits civiques--que
je serais enfin déshonoré par des magistrats français, absolument comme si
j'avais été surpris dans une pissotière.
* * * * *
_Samedi 16 décembre_.--C'est très difficile à expliquer. Il me semble,
qu'à gauche et derrière la tête quelque chose m'attire en arrière, quelque
chose qui doit ressembler à l'action de l'aimant sur un corps aciéré, ou
mieux à l'aspiration du vide, et cela descend, toujours à gauche, sous les
côtes, le long des vertèbres jusqu'au bassin, comme une onde frémissante,
avec un sentiment dans tout le corps de perte d'équilibre. Est-ce un
trouble passager? Est-ce la menace de la congestion, avec la mort à bref
délai. Je n'en sais rien, mais je suis bien malheureux de ce livre non
terminé, et c'est pour moi comme une victoire, chaque chapitre que
j'ajoute au manuscrit, avec la hâte d'un homme, qui craindrait de n'avoir
pas le temps d'écrire tous les articles de son testament.
* * * * *
_Jeudi 21 décembre_.--Le docteur Camus me parlait physiologiquement de la
Parisienne, de la femme du monde. Il disait le peu de vie de son corps. Et
à ce propos, il contait que, lors d'une épidémie de petite vérole, il y a
quelques années, il avait été appelé dans une grande maison, où une
vingtaine de jeunes femmes avaient fait la partie de se faire revacciner.
«Dans tous ces bras, voyez-vous, s'écrie le docteur, il me semblait entrer
dans du parchemin;... mais après les dames, on eut l'idée de faire
revacciner les femmes de chambre. Là ce fut autre chose, l'acier pénétrait
dans les chairs comme dans une pomme qui jute..., oui, une pomme pleine de
suc.»
* * * * *
_Mercredi 27 décembre_.--Aujourd'hui que mon livre de LA FILLE ÉLISA est
presque terminé, commence à apparaître et à se dessiner vaguement dans mon
esprit le roman, avec lequel je rêve de faire mes adieux à l'imagination.
Je voudrais créer deux clowns, deux frères s'aimant comme nous nous sommes
aimés, mon frère et moi. Ils auraient mis en commun leur colonne
vertébrale, et chercheraient, toute leur vie, un tour impossible, qui
serait pour eux, la trouvaille d'un problème de la science. Là-dedans,
beaucoup de détails sur l'enfance du plus jeune, et la fraternité du plus
âgé, mêlée d'un peu de paternité. L'aîné, la force; le jeune, la grâce,
avec quelque chose d'une nature peuple poétique, qui trouverait son
exutoire dans le fantastique, que le clown anglais apporte au tour de
force.
Enfin le tour, longtemps irréalisable par des impossibilités du métier,
serait trouvé. Ce jour-là, la vengeance d'une écuyère, dont l'amour aurait
été dédaigné par le plus jeune, le ferait manquer. Bien entendu la femme
n'apparaîtrait qu'à la cantonnade. Il y aurait chez les deux frères une
religion du muscle, qui les ferait s'abstenir de la femme, et de tout ce
qui diminue la force.
Le plus jeune, dans le tour manqué, aurait les deux cuisses brisées, et le
jour où il serait reconnu qu'il ne pourrait plus être clown, son frère
abandonnerait le métier, pour ne pas lui crever le cœur.
Ici transporter toutes les douleurs morales que j'ai perçues chez mon
frère, quand il a senti son cerveau incapable de ne plus produire.
Cependant, l'amour de son métier survivant chez l'aîné, la nuit, quand son
jeune frère serait endormi, il se relèverait pour faire des tours, tout
seul, dans un grenier, à la lueur de deux chandelles. Une nuit, son frère
se relèverait, se traînerait au grenier, et l'autre se retournant, le
verrait avec des larmes coulant silencieusement sur ses joues. Alors il
lancerait le trapèze par la fenêtre, se jetterait dans les bras de son
frère, et tous deux resteraient à pleurer, embrassés en une tendre
étreinte.
La chose très courte et cherchée tout entière dans le sentiment et le
pittoresque du détail.
ANNÉE 1877
_Mercredi 3 janvier_.--Sur un de ces divans, où, en se tournant le dos,
on est face à face, je regardais Mlle *** réfléchissant:
--«Qu'est-ce qui vous passe dans la tête?
--Oh! cette pensée... je ne la dirai à personne... Elle est abominable!»
fait-elle, moitié rougissant, moitié riant.
Les mauvaises pensées, dans une cervelle de jeune fille, noircissent la
transparence de leur regard, comme de l'ombre d'un nuage dans une vague.
* * * * *
_Vendredi 5 janvier_.--Au fond la Bastille n'a pas cessé d'exister pour
les hommes de lettres. Non, ce n'est plus une lettre de cachet d'un
ministre tyrannique qui vous jette dans un cachot, mais c'est le jugement
d'un tribunal correctionnel, qui est aux ordres d'un ministère rétrograde
et imbécile.
La procédure est différente, mais le résultat est absolument le même,
qu'au dix-huitième siècle.
* * * * *
_Mardi 16 janvier_.--Une confession de Raoul Rigault père, à Ernest
Picard: «Mon fils était arrivé à un tel degré de cynisme, qu'un jour il a
dit: «Tiens, il y a longtemps que je n'ai vu papa... J'ai envie de le
faire arrêter... comme ça, on me l'amènera.»
J'ai lu, je ne sais où, que chez quelques chiens, il y avait en leur
gaieté, comme l'apparence d'un rire. Pélagie soutient qu'elle en connaît
un, qu'elle a vu parfaitement rire. Et l'histoire est vraiment jolie. Ce
chien est le chien du marchand de journaux d'ici. C'est un vieux chien
qu'on purge très souvent, et sa figure de chien prend un aspect navré,
quand il aperçoit la préparation de la médecine. Un jour donc qu'il
regardait piteusement son maître fondre des sels dans l'écuelle habituelle
de ses purgations, et qu'il voyait, la chose faite, tout-à-coup le
marchand de journaux porter l'écuelle à sa bouche, alors cet animal
éclatait de rire, du rire le plus humain.
--------Je ne sais pas si décidément j'irai passer une année au Japon,
mais au moins je m'amuserai du projet de ce voyage, pendant six mois.
* * * * *
_Vendredi 19 janvier_.--Dans ce moment la Parisienne a appétit de
Gambetta. Elle veut l'avoir _at home_, elle veut le servir à ses amies,
elle veut le montrer, échoué sur un divan de soie, à ses invités. Le gros
homme politique devient, en ces jours, la bête curieuse que se disputent
les salons. Depuis quinze jours, c'est un échange de billets, de notules
diplomatiques, de la part de Mme Charpentier, pour avoir à dîner l'ancien
dictateur. Burty est l'ambassadeur, et le commissionnaire chargé d'appuyer
tout ce que contiennent les _babillets_... Enfin l'homme illustre a bien
voulu se promettre, et aujourd'hui le ménage Charpentier l'attend sous les
armes, la maîtresse de maison, moite d'une petite sueur d'émotion, dans
l'angoisse que le dieu se soit trompé d'invitation, et aussi dans la
terreur que le dîner soit trop cuit.
À huit heures sonnantes, Gambetta apparaît, une rose-thé à la
boutonnière...
... Au fond, je perçois chez cet homme, sous une apparence de bonne
enfance et de rondeur endormie, l'éveil d'une attention toujours à l'aguet,
et qui note les paroles, et qui prend la mesure des gens, et qui se rend
compte très bien, au bout de trois phrases, de ceux qui sont encore à
écouter, et de ceux qui ne le sont plus.
Au dessert, il s'égaye, dit des drôleries, que souligne la voix de bronze
de Coquelin l'aîné.
Au sortir de table, Gambetta me dit aimablement qu'il est heureux de
rencontrer un homme, que des amis communs lui ont fait connaître. Il
ajoute avec un tact délicat: «Que le salon Charpentier aura peut-être la
fortune--chose regardée comme impossible en France--de réunir et de mettre
en contact des gens d'opinion différente, qui s'estiment et s'apprécient,
chacun, bien entendu, gardant son opinion.» Et il parle de l'Angleterre,
où le soir, dans le même cercle, les antagonistes les plus violents se
donnent la main.
Burty joue le rôle de la bonne de l'homme politique, et quand je m'en vais,
je ne puis m'empêcher de lui crier: «Vous ne venez pas avec moi, hein!...
Allons, vous allez le mener faire _pipi_, et le coucher!»
A propos de Diaz, une curieuse anecdote. Coquelin aîné racontait qu'étant
tout jeune, et gagnant seulement dix-huit cents francs par an, et ayant,
avec beaucoup de peine, mis de côté deux cents francs, il avait demandé à
Diaz de lui faire un tableautin. Diaz lui écrivait que le tableautin
l'attendait, et il trouvait dans l'atelier un tableau beaucoup plus
important qu'il ne s'y attendait, et dans un cadre d'au moins trente
francs. Un peu honteux, il tirait timidement de sa poche une enveloppe, où
étaient deux billets de cent francs. Diaz ouvrait l'enveloppe, dépliait
les deux billets, puis, lui tirant l'oreille, lui disait: «Jeune homme,
c'est trop!»--et il lui rendait un billet.
* * * * *
_Mercredi 1er février_.--Un Anglais chez Renan: «M. Renan?
--C'est moi, Monsieur.
--Alors, monsieur, vous savez si la Bible a dit que le lièvre était un
ruminant?
--Ma foi, non, monsieur, mais nous allons voir.»
Renan prend une Bible hébraïque, cherche parmi les préceptes de Moïse, et
trouve cette phrase: «Tu ne mangeras... tu ne mangeras pas le lièvre,
parce qu'il rumine.»
--C'est parfaitement exact... la Bible dit que c'est un ruminant.
--Moâ, bien content--reprend l'Anglais qui parle très mal le français--je
ne suis pas un astronome, je ne suis pas un géologue... les choses que je
ne sais pas, ne me regardent pas... je suis un naturaliste... Donc,
puisque la Bible dit que c'est un ruminant, et que c'est une erreur... la
Bible n'est pas un livre révélé... Moâ bien content...»
Et il repasse la porte là-dessus, débarrassé tout à coup de sa
religiosité. C'est bien anglais.
* * * * *
_Jeudi 8 février._--Le bon à tirer de la feuille d'un livre, en lequel on
croit, le lâchage définitif d'une prose aimée, c'est dur à s'arracher. On
lit, on relit sa feuille, ne pouvant s'en détacher, retardant toujours le
moment où vous abdiquez la correction, la retouche, où vous cessez d'être
maître de la faute, de la bêtise, de l'ineptie qui se cache si bien dans
l'épreuve, et qui vous saute aux yeux dans le livre.
* * * * *
_Lundi 12 février._--Chez Hugo, ce soir. Il dit qu'il n'a jamais été
malade, qu'il n'a jamais eu rien, qu'il n'a jamais souffert de quoi que ce
soit, sauf un anthrax, un charbon dans le dos, qui l'a empêché de sortir
dix-sept jours.
Après quoi, selon son expression, il a été _cautérisé_. Et rien ne peut
lui faire: le chaud, le froid, les averses qui le trempent jusqu'aux os.
Il lui semble qu'il est _invulnérable_...
* * * * *
_Mardi 14 février._--La femme d'un président de tribunal de province
disait à Flaubert: «Nous sommes bien heureux, mon mari n'a pas eu un
acquittement pendant la session!».
Qu'on songe à tout ce qu'il y a dans cette phrase.
* * * * *