grande salle des manuscrits de la Bibliothèque, et à cause de l'affluence
des visiteurs, on avait donné à Renan pour compagnon un gendarme. Dans un
moment où ils étaient seuls, le gendarme, étendant la main vers les
reliures en bois et les reliures en peau de truie des antiques manuscrits
des vieux siècles, dit à Renan: «Monsieur, tous ces ouvrages, je pense,
sont les livres couronnés par l'Académie?»
Ce soir, Berthelot s'est étendu sur la corruption et la vénalité de
l'administration des États-Unis. A ce propos il affirmait que les soieries
de Lyon, étant frappées d'un droit de 60 pour 100, chaque expéditeur, à
l'intérieur de sa caisse, clouait un billet de 500 francs, et ne payait
que 6 pour cent. Renan ajoute que son tailleur qui habille l'Amérique, lui
confiait que pour ses habits d'outre-mer, il a l'habitude de coudre un
billet de 50 francs, dans l'intérieur de la manche.
* * * * *
_Dimanche 26 mars_.--Quinze jours de migraine, de douleurs de tête
insupportables qui me forcent à me mettre au lit, à chercher un
soulagement dans l'obscurité d'une chambre complètement fermée. Et le
reste du temps, un état trouble de la tête ne me permettant pas de travail,
ou ne produisant que du mauvais travail.
* * * * *
_Jeudi 30 mars_.--Lachaud, qui a été l'avocat de l'Internationale, était,
hier, curieux à entendre causer sur la puissance de cette Société, à
laquelle sont affiliés tous les ouvriers de Paris.
Il disait le sou, que l'ouvrier garde chaque jour dans son gousset, en
dépit de la tentation du marchand de vin, le sou préservé, le sou sauvé et
livré, tous les quatre jours, à un collecteur.
A ce propos, il nous contait cette histoire personnelle, attestant
l'autorité d'une institution qui est comme la religion actuelle de
l'ouvrier.
Un petit entrepreneur de toiture d'un village de l'arrondissement de
Saint-Denis, dans un accident de chemin de fer, a les deux jambes coupées.
Il devait mourir. Il réchappe par un miracle. Lachaud plaide d'office pour
lui, et par un bonheur singulier, un concours de chances extraordinaires,
il lui obtient une fortune, il lui obtient une indemnité de 95,000
francs.
A quelques années de là, en 1869, je crois me rappeler, Lachaud se
présente dans l'arrondissement de Saint-Denis. Il fait sa tournée. Il est
invité à déjeuner dans le village de son homme, où son amphitryon ne lui
cache pas que le pays est mauvais, et qu'il n'aura pas de voix.
A ce moment, on annonce l'homme aux deux jambes coupées. Voici Lachaud
complimenté, au milieu de l'affirmation des convives, que c'est une bien
bonne chose pour lui que cette visite... que l'homme a une grande
influence.
L'homme sort de sa petite voiture, se met sur ses jambes artificielles,
embrasse les mains de Lachaud, s'écrie qu'il lui doit sa fortune, que sa
femme après lui aura de quoi vivre, que ses enfants seront heureux: un
vrai discours, prononcé moitié pleurant.
Puis, s'arrêtant au milieu de son attendrissement, il dit: «Je vous dois
tout cela... je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez... à vous
prêter 80,000 fr.; mais... et je suis venu pour cela, c'était pour moi un
devoir de vous le déclarer... je ne peux pas voter pour vous...
j'appartiens à l'_Internationale_... je dois même travailler contre vous.»
Et le cul-de-jatte de l'_Internationale_ se remet à pleurer, et sa douleur
était sincèrement déchirante.
* * * * *
_Dimanche 2 avril_.--Comme dans notre métier d'ouvrier en création, on
paye vite le succès par le malaise physique et le détraquement nerveux.
Aujourd'hui, j'entendais l'heureux Daudet s'écrier sur une modulation
désespérée: «Oh! j'ai des après-midi d'une tristesse... tenez, je voudrais
être une femme pour pleurer!»
* * * * *
_Mercredi 12 avril_.--Je suis tellement souffrant, en cette fin de mars et
ce commencement d'avril, je me sens si près de mourir, tous les ans,
pendant la semaine sainte, que parfois je me demande si la mort du Christ
n'est pas une allégorie, et si la Passion, avec ses racontars légendaires,
n'est pas une personnification, à la manière antique, de l'influence
homicide du vent du Nord-Est, sur le renouveau des corps et des
êtres.
--------Philippe Siebel racontait qu'étant à Ceylan, il se promenait. Il
est arrêté par le bruit artiste d'un marteau, un marteau qui reprenait, se
taisait, avait l'air de causer avec l'homme, le maniant: un marteau qui
était comme une intelligence, et qui n'était pas le marteau bête d'un
ouvrier européen. Philippe Sichel tombait alors sur un homme en train de
monter les panneaux de la porte d'une habitation, et il se mettait à
l'écouter, charmé, ravi, quand l'ouvrier faisant sauter un petit morceau
de bois d'un panneau, le façonnait dans quelques minutes, en un petit
animal sculpté qu'il tendait à l'étranger.
* * * * *
_Mardi 2 mai_.--L'ingénieur Freycinet, l'homme de guerre de la _Défense
nationale_, vient dîner, pour la première fois, à notre dîner de Bréhant.
Par une de ces ironies que font quelquefois les hasards de la conversation,
le monteur de la campagne de 1870 tombe au milieu de paroles, qui, tout
le temps du dîner, font l'éloge d'Annibal, célèbrent la puissance
d'organisation qui permit aux Carthaginois de se maintenir vingt ans en
Italie, chantent les talents militaires de cet homme unique, que Napoléon
plaçait le premier parmi les hommes de guerre du passé.
A la longue, la figure de l'ancien ministre de la guerre, cette figure qui
semble la figure d'un puritain d'un roman de Walter Scott, s'allonge,
s'assombrit, et le nouveau dîneur a l'air de trouver qu'on cause chez nous,
trop longtemps de la même chose.
* * * * *
_Mercredi 3 mai_.--Lachaud, l'avocat, donnait ce soir un détail _topique_
sur la dégénérescence de l'homme du peuple et de l'ouvrier, détail qu'il
tenait d'une maîtresse de maison du boulevard extérieur, pour laquelle il
avait plaidé.
Elle lui déclarait qu'il n'y avait plus rien à faire dans son état:
l'amour dans les basses classes ayant, depuis quelque temps, perdu de son
enragement. Elle ajoutait qu'autrefois, il fallait surveiller tout homme
qui montait, pour qu'il ne redoublât pas. Maintenant, cette surveillance
est inutile, l'homme du peuple de 1876 ne redouble plus.
* * * * *
_Jeudi 4 mai_.--Aujourd'hui les larmes me sont venues aux yeux, en
corrigeant les épreuves d'une nouvelle édition de CHARLES DEMAILLY. Jamais,
je crois, il n'est arrivé de décrire par avance, d'une manière si
épouvantablement vraie, le désespoir d'un homme de lettres sentant tout à
coup l'impuissance et le vide de sa cervelle.
* * * * *
_Vendredi 5 mai_.--Notre _société des cinq_ a la fantaisie de manger une
bouillabaisse, dans la taverne qui est derrière l'Opéra-Comique. On est,
ce soir, causeur, verveux.
... TOURGUÉNEFF.--Moi, pour travailler, il me faut l'hiver, une gelée
comme nous en avons en Russie, un froid _astringent_, avec des arbres
chargés de cristaux, alors... Je travaille cependant encore mieux en
automne, vous savez, par ces temps où il n'y a pas de vent, pas de vent du
tout, où le sol est élastique, où l'air a comme un goût vineux... Mon chez
moi, c'est une petite maison en bois, avec un jardin planté d'acacias
jaunes,--nous n'avons pas d'acacias blancs.--A l'automne, la terre est
toute couverte de gousses, qui crépitent, quand on marche dessus, et l'air
est tout rempli de ces oiseaux qui imitent les autres... oui, des
pies-grièches. Là dedans tout seul...
Tourguéneff ne finit pas sa phrase, mais une contraction de ses poings
fermés sur sa poitrine, nous dit la jouissance et l'ivresse de cervelle,
qu'il éprouve dans ce petit coin de la vieille Russie.
... FLAUBERT.--Oui, une noce classique. J'étais, pour tout dire, un
enfant. J'avais onze ans. C'est moi qui détacha la jarretière de la
mariée. Il y avait à la noce une petite fille. Je suis revenu à la maison,
amoureux d'elle. Je voulais lui donner mon cœur, une expression que
j'avais entendue. Dans ce temps, il arrivait, tous les jours, chez mon
père, des bourriches de gibier, de poisson, de choses à manger, que lui
envoyaient des malades qu'il avait guéris, des bourriches qu'on déposait,
le matin, dans la salle à manger. Et en même temps, comme j'entendais sans
cesse parler d'opérations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires,
je songeais sérieusement à prier mon père, de m'ôter le cœur. Et je
voyais mon cœur apporté dans une bourriche, par un conducteur de
diligence, à la plaque, à la casquette garnie de frisure de peluche, oui,
je le voyais, mon cœur, posé sur le buffet de la salle à manger de ma
petite femme. Et dans le don matériel de mon cœur, il n'y avait ni
blessure, ni sang.
ZOLA.--Moi...
... J'étais rappelé en Russie, reprend Tourguéneff, je me trouvais à
Naples, je n'avais plus que cinq cents francs. Il n'existait pas le chemin
de fer alors. Le retour fut embarrassé, difficile, et vous l'imaginez bien,
sans dépenses d'amour. Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du
pont, près d'une femme accoudée à mes côtés, sur le parapet, des canards
qui ont une tache, en forme d'amande sur la tête. La soirée était
magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous
promenant, nous entrâmes dans le cimetière... Flaubert, vous connaissez le
cimetière?... Je ne me rappelle pas, en ma vie, avoir été plus amoureux,
plus excité, plus pressant... La femme se coucha sur une grande tombe...
...--Tout ça, qu'est-ce auprès de ceci, s'exclame Flaubert, son coude se
serrant contre sa poitrine--qu'est-ce auprès d'un bras de femme aimée,
qu'on presse une seconde contre son cœur, en la menant à table.
DAUDET.--Malheur!--fait-il, en se tortillant sur sa chaise, avec des mains
qui se crispent nerveusement au-dessus de sa tête.--Ce n'est pas mon
genre...
...--Mais Daudet, dit ingénument Flaubert, vous savez, je suis cochon!
--Laissez donc, vous êtes un cynique avec les hommes et un sentimental
avec les femmes.
--Ma foi, c'est vrai, avoue en riant Flaubert, même avec les femmes de
maison, que j'appelle _mon petit ange_...
...--C'est curieux,--laisse échapper Tourguéneff, écoutant avec des yeux
effarés et presque inquiets, ce qui se dit,--c'est curieux, moi, je
n'aborde la femme qu'avec un sentiment de respect, d'émotion, et de
surprise mon bonheur... Daudet, vous n'avez pas connu de femmes russes?...
Tant pis... Cela aurait eu un intérêt pour vous... La femme russe,
voyons... comment vous la définir: c'est un mélange de simplicité, de
tendresse, et de dépravation inconsciente!
...--Dans la Haute-Egypte,--c'est encore la voix de Flaubert--par la nuit
noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l'aboiement
des chiens qui veulent vous dévorer, on vous mène à une hutte, haute
_comme un jeune homme de dix-sept ans_. Là dedans, tout au fond, on trouve,
couchée par terre, une femme en chemise, dont le corps est entouré, sept
ou huit fois, d'une grande chaîne d'or, une femme qui a les fesses froides
comme de la glace. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le
plaisir, on éprouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des
jouissances...
Moi.--Allons, Flaubert, mon vieux, c'est de la littérature, ça!
* * * * *
_Jeudi, 11 mai_.--La photographie semble donner
presque seulement l'animalité contenue dans l'homme
ou la femme représentée.
--------Ne croyez pas aux gens qui disent aimer l'art, et qui, pendant
toute la durée de leur chienne de vie, n'ont pas donné dix francs pour une
esquisse, pour un dessin, pour n'importe quoi de peint ou de crayonné! A
l'amoureux d'art, la vue des choses d'art ne suffit pas, il sent le besoin
d'être propriétaire d'un petit bout, d'un petit morceau de cet art, qu'il
soit riche ou non.
* * * * *
_Mardi 20 juin_.--Tout homme de lettres est toujours un individu biscornu,
hanté par des originalités bizarres, et il n'y a pas besoin pour être
ainsi, d'être un imaginateur, un poète, un romancier; il suffit qu'on soit
un homme, vivant de la vie des lettres.
Voici Villemain. Sait-on comment se passaient ses nuits. Il ne dormait pas,
et _pannotait_ jusqu'au matin, prenant ici un livre, là un papier, qu'au
bout de très peu de temps, il envoyait derrière lui, sur le corps de Mme
Villemain, couchée et dormant dans le lit conjugal, puis il passait à un
autre livre, à un autre papier qui prenait bientôt le même chemin, en
sorte que la pauvre femme confiait à une amie, que ses nuits étaient
horribles, que ce n'était qu'une suite de sursauts, de peurs, de réveils
brusques.
Patin, c'était une autre manie. Sa femme adorait la campagne. Il ne
l'empêchait pas absolument d'y aller, mais il se refusait impérieusement à
la suivre, déclarant que le gaz carbonique dégagé par les arbres,
l'étouffait.
--------Le vieux Giraud confessait qu'il prenait en grippe ceux qui lui
écrivaient de trop longues lettres. Quand une lettre a plusieurs pages,
s'écriait-il, je dis à mon rapin à qui je la jette: «Additionne le
total!»
* * * * *
_Mardi, 27 juin_.--On causait de la sincérité des convictions.
«Arnaud de l'Ariège, c'est une tête d'ascète, de croisé,--s'écrie Robin,
avec dans la voix une colère amusante--oui, lui, un convaincu, un
sincère... mais de Broglie, allons donc, c'est une tête d'épervier déplumé,
sans circonvolutions, sans une circonvolution!»
--------Un symptôme bien positif de l'industrialisme de l'art dans ce
moment, c'est que les dessinateurs ne demandent plus tel prix d'un dessin:
ils se font payer comme les graveurs, tant le décimètre carré.
* * * * *
_3 juillet_.--J'étais, ces jours-ci, avec Sophie Arnould et la
Saint-Huberty; j'étais avec la famille des jolis dessinateurs qui
s'appellent les Saint-Aubin; je travaillais dans les archives et le papier
galant de l'ancienne Académie de musique; je tournais et retournais dans
mes cartons et ceux de Destailleurs; ces dessins de grâce qu'on a plus
refaits; je me sentais heureux, et je me trouvais dans le temps et avec
les gens que j'aime... mais je me suis juré de reprendre mon roman en
juillet. Me voici donc, comme un chirurgien, qu'on arracherait à
d'aimables curiosités, obligé de reprendre la cruelle autopsie moderne, la
brutale prose, le travail qui fait mal, et dont tout mon système nerveux
souffre, tout le temps que le volume _se pense_ et s'écrit...
--------Il s'élève, à l'heure qu'il est, une génération de jeunes liseurs
de bouquins, aux yeux ne connaissant que le noir de l'imprimé, une
génération de petits lettrés, sans passion, sans tempérament, les yeux
fermés aux femmes, aux fleurs, aux objets d'art, à tout le beau de la
nature, et qui croient qu'ils feront des livres. Les livres, les livres de
valeur, ne se font que du contre-coup de toutes les émotions produites par
les beautés belles ou laides de la terre, chez une nature exaltée.
Il faut pour faire quelque chose de bon littérairement, que tous les sens
soient des fenêtres grandes ouvertes.
* * * * *
_Vendredi 21 juillet._--Je rentre furieux. Je viens du fond de Paris.
J'avais rendez-vous avec le médecin chargé du dispensaire des maisons de
prostitution de Vincennes et de l'École Militaire. Eh bien de cet
inspecteur, depuis des années, des parties génitales affectées à messieurs
les militaires, je n'ai pu tirer un renseignement, une anecdote, un mot.
Il m'a seulement affirmé que ces femmes étaient bêtes: voilà tout.
* * * * *
_Mardi 25 juillet._--Hébrard disait ce soir: «Je ne sais, si c'est d'être
entré très jeune dans le journalisme politique, mais cela ou autre chose a
fait de moi, tout à fait un _homme de journée_ en politique. Passé six
heures, rien des choses politiques ne m'intéresse plus, ne me passionne
plus, ne m'est plus de rien.
Le docteur Robin pose pour axiome: on ne travaille bien, qu'à la condition
de bien dormir... et on ne dort bien, qu'à la condition de bien dîner, la
veille.
* * * * *
_Lundi 31 juillet._--La maladie, sans la souffrance aiguë, n'est pas
quelque chose de tout à fait désagréable: c'est une espèce de diffusion
inconsciente de la cervelle dans un ensommeillement fiévreux. Mes pensées
me font alors l'effet, dans une rivière débordée, de ces petits riens
brillants, entraînés au fil du courant, et qui font le plongeon, et qui
reparaissent, et qui se divisent et se perdent dans le torentueux de l'eau.
* * * * *
_Mercredi 2 août_.--Dans la fugitivité d'un rêve sans queue ni tête de
malade, j'ai revu mon vieux Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON.)
C'était lui, dans le corps d'un nain de Velasquez, avec la peau du visage,
comme _galuchatisée_ par l'alcoolisme et d'affreuses maladies, et en même
temps, avec un doux et humble regard qui me demandait de le reconnaître.
Enveloppé de loques sans couleur, il était assis sur la première marche
d'un escalier, la tête baissée, les bras pendants, des pantoufles roses à
ses pieds.
--------Oh! la bonne petite pluie, qui sait si bien qu'on a besoin
d'elle!--ainsi que dit le poète chinois.--Eh bien, cette bonne petite
pluie ne tombera donc jamais?
* * * * *
_Mardi 8 août_.--Ernest Picard, après une longue absence--il a été très
malade--a fait sa réapparition à notre dernier dîner de Brébant. Le gros
homme est dégonflé et décoloré, comme un de ces éléphants de baudruche qui
aurait servi d'enseigne à un magasin de jouets, et sur lequel il a plu.
Il s'assied, et le voici, dès la soupe, dans ce monde de fanatiques
protestants comme Scherer, de politiques étroits comme Robin; le voici, à
donner l'envolée à son scepticisme raffiné; spiritualisé, si l'on peut
dire, par la maladie. Avec cette voix étoupée, cette voix morte qui ne
fait pas de bruit, il lance ses ironiques petites phrases, terminées par
un point d'interrogation de son malin petit œil. C'est comme une série de
coups de bistouris, donnés en se jouant dans l'aveuglement, la présomption,
la bêtise de tout ce monde officiel, qui compte à notre table,
aujourd'hui cinq sénateurs.
A un moment, Bréal se penche vers moi, et me dit: «Il est encore malade,
Picard, voyez comme il est amer!»
Il continuait, l'amusant malade, et je jouissais. Il me semblait entendre
un très charmant et très méchant fou, venant dire à notre table, sous une
forme quelconque, leurs vérités à nos seigneurs les démocrates.
Il est vraiment, cet homme; un gros enfant terrible pour son parti.
* * * * *
_Lundi 14 août_.--Dans une blondine chevelure de petite fille, c'est joli
le papier des papillotes: on dirait les cosses de l'automne dans le
flavescent feuillage d'un arbuste à fleurs.
* * * * *
_Jeudi 17 août._--En rentrant ce soir, Pélagie m'apprend que Fervaques est
mort subitement dans la journée.
Il n'y a pas huit jours qu'il était venu, en voisin, me demander de lui
écrire la préface de son troisième volume de PARIS AU JOUR LE JOUR. Dans
une longue causerie avec lui, sous les marronniers du jardin, un rayon de
soleil lui arrivant en pleine figure, il me sembla tout à coup voir un
vieillard sous l'apparente jeunesse de sa figure. Je restai frappé de
cette vision, qui fut comme un éclair.
* * * * *
_Mardi 15 août._--Je crois qu'un curieux d'art ne naît pas comme un
champignon, et que le raffinement de son goût est produit par l'ascension
de deux ou trois générations, vers la distinction des choses usuelles.
Mon père, un soldat, n'a jamais acheté un objet d'art, mais aux choses qui
servaient au ménage, il leur voulait une qualité, une perfection, un beau
non ordinaire. Et je me rappelle dans ce temps, où l'on ne se servait pas
de verre mousseline, il buvait son bordeaux dans un verre qu'aurait brisé,
en le touchant, une main grossière. J'ai hérité de cette délicatesse de
mon père, et le meilleur vin et la plus excellente liqueur, je ne puis les
apprécier dans un épais cristal.
--------Moi, ma charogne m'est indifférente, et il m'importe peu de
pourrir, mais si j'aimais une femme, et que je vinsse à la perdre, il me
semble que cette dissolution humoreuse serait un tourment pour ma pensée
et mon souvenir.
Oui, les corps pour lesquels on a une religion, on leur voudrait le néant
de cendre des anciens.
* * * * *
_Samedi 19 août._--Triste journée. Je vais à la messe de mort de Fervaques,
dans cette église d'Auteuil, où je ne suis pas entré depuis l'enterrement
de mon frère.
* * * * *
_Lundi 21 août._--A la petite porte de fer battante du parc de
Saint-Gratien, où j'ai l'habitude de me faire descendre, je tombe sur
Anastasi. Il m'apprend que la princesse est avec tout son monde à Paris,
et qu'elle ne reviendra que pour dîner. Je lui donne le bras, et nous
allons nous asseoir, sous la tente, au bord du lac d'Enghien.
Là, il me raconte ses misères, sa jeunesse passée jusqu'à vingt ans, aux
Quinze-Vingt: son père étant devenu aveugle à trente-six ans. Il a eu pour
le nourrir et relever, le pain donné tous les jours aux aveugles, avec la
pension de trente francs par mois. Il entremêle son récit de détails sur
la vie des habitants, sur leurs habitudes, sur les mouvements d'âme de ces
infirmes, sur les originaux de l'endroit, des détails enfin, avec lesquels
un romancier ferait un original et neuf début d'une existence.
Et il ajoute qu'il avait conservé de cette vie, un souvenir
d'épouvantement si grand, que lorsqu'il s'est vu aveugle chez Dubois, et
qu'il ne savait comment il mangerait, l'idée de retourner aux Quinze-Vingt
lui avait causé une telle horreur, qu'on le faisait surveiller pour qu'il
ne se tuât pas.
* * * * *
_Mardi 29 août_.--Partout autour de moi, des morts subites, des coups de
foudre, des vivants comme assassinés. Ce pauvre Fromentin, à notre dernier
dîner de Brébant, qui eut lieu la veille de son départ, il m'accompagnait
jusqu'à mon chemin de fer, et m'interrogeait sur mon roman, avec ce joli
étonnement de son œil circonflexe.
* * * * *
_Vendredi 1er septembre_.--Flaubert racontait que pendant ces deux mois,
où il est resté chambré, la chaleur lui avait donné comme une ivresse de
travail, et qu'il avait travaillé quinze heures tous les jours. Il se
couchait à quatre heures du matin, et s'étonnait de se trouver à sa table
de travail, quelquefois à neuf heures.
Un _bûchage_, coupé seulement de pleines eaux dans la Seine, le soir.
Et le produit de ces neuf cents heures de travail, est une nouvelle de
trente pages.
* * * * *
_Samedi 2 septembre_.--À mon âge, et dans mon métier, quand on se sent,
certains jours, talonné par la mort, l'angoisse est affreuse de savoir,
s'il vous sera donné de terminer le livre commencé, et si la cécité, le
ramollissement du cerveau, ou enfin la mort, n'inscriront pas le mot fin,
au milieu de votre œuvre.
* * * * *
_Dimanche 3 septembre_.--Turgan disait à Toto Gautier: «Vois-tu, pour
gagner de l'argent, il ne faut pas être de ceux qui travaillent, il faut
s'arranger pour être de ceux qui _font travailler_.»
--------A la maison centrale de Melun, lors du changement de régime qui
amena la suppression du tabac pour les détenus, des frères et amis
jetaient par-dessus les murs des morceaux de pipes culottées, dont les
détenus, à défaut d'autre chose, chiquaient la terre imbibée de nicotine.
* * * * *
_Vendredi 3 octobre_.--Hier, j'ai reçu un livre d'un jeune homme, nommé
Huysmans: l'HISTOIRE D'UNE FILLE, avec une lettre qui me disait le livre
arrêté par la censure. Le soir, dans le fond du salon de la princesse,
j'ai causé, une bonne heure, avec l'avocat Doumerc, de l'affaire de ma
désastreuse hypothèque.
De cette persécution d'un livre semblable à celui que je fais, et de cette
séance avec cet homme de loi, glabre et de noir habillé, il est advenu, la
nuit, que j'ai rêvé que j'étais en prison, une prison aux pierres de
taille lignées comme la Bastille, dans un décor de l'Ambigu. Et le curieux,
le voici: j'étais emprisonné simplement pour écrire le livre de LA FILLE
ÉLISA, et cela sans qu'il eût paru, sans qu'il fût plus avancé qu'il ne
l'est en ce moment. On conçoit ma fureur intérieure du procédé
gouvernemental, et elle était complétée cette fureur, dans mon rêve, de ce
que je me trouvais mêlé, dans une grande salle, à des confrères tondus
comme des aspirants à la guillotine, aux mains exsangues, esthétisant
prétentieusement, le monocle dans l'œil,--des confrères correctement
sinistres, ainsi que le Baudelaire que j'ai entrevu une fois.