Cela est nettement et clairement démontré par la lecture de trois cents

volumes, que j'ai le premier lus et coupés,--vous m'entendez, messieurs,

coupés--les trois cents volumes du Corps Législatif, dans lesquels aucun

historien n'a mis le nez, et qui étaient, ce que sont de nos jours, les

_distributions_... Oui, il m'est arrivé de baiser la page, où est

l'historique du serment du jeu de Paume... Maintenant ces hommes qui ont

fondé une société civile, étaient-ils capables de fonder une société

politique. Leur idéal, c'était de fonder, non point une république, mais

une monarchie anglaise, et je l'eusse désiré, mais ils n'ont point trouvé

d'appui dans le Roi... Il y a encore un grand malheur dans la Révolution,

ça été la prédominance du Midi sur le Nord, l'influence girondine... C'est

depuis ce temps, il faut l'avouer, que la France est déséquilibrée.

* * * * *

_Mercredi 29 décembre_.--Sur un coin de canapé de la princesse, Fromentin

me disait ce soir: «Moi, mon cher, si je n'avais pas de femme, si je

n'avais pas d'enfants, si je n'étais pas père et grand-père, je ne

peindrais plus. Je me déferais de mon hôtel, je prendrais un petit

logement dans un quartier lointain et tranquille... j'achèterais de

grandes bottes fourrées... et, ayant ainsi bien chaud aux pieds, je

passerais le reste de ma vie à noircir du papier.»

ANNÉE 1876

_Samedi 1er janvier 1876_.--J'entre maintenant, avec terreur, dans l'année

qui vient. J'ai peur de tout ce qu'elle a de mauvais, en réserve, pour ma

tranquillité, ma fortune, ma santé.

* * * * *

_Vendredi 7 janvier_.--Chez Daudet, gai et charmant dîner, autour d'une

soupière de bouillabaisse et d'un rôti de grives de Corse. Tout le monde

se sent coude à coude avec des sympathiques, et l'on mange mieux, entre

talents qui s'estiment.

La satisfaction de Flaubert éclate dans des violences de paroles, sous

lesquelles la gentille Mme Daudet paraît peureusement rapetisser, la

satisfaction de Zola s'expansionne dans le bonheur, bien naturel, de voir

la fortune et l'argent prendre le chemin de son intérieur.

Tourguéneff, qui a un commencement de goutte, est venu en pantoufles. Il

décrit originalement ce qu'il éprouve. Il lui semble que, dans son orteil,

habite quelqu'un occupé à lui détacher l'ongle, avec un couteau rond et

émoussé.

* * * * *

_Lundi 11 janvier_.--Depuis que mes yeux prennent l'habitude de vivre dans

les couleurs de l'Extrême-Orient, mon dix-huitième siècle se décolore. Je

le vois grisaille.

* * * * *

_Jeudi 20 janvier_.--Hier soir, dans le fumoir de la princesse, on causait

de Rossini.

Quelqu'un parle d'une lettre écrite par lui à Paganini, le lendemain de sa

première audition, lettre dans laquelle le _maestro_ est tout entier. Il

lui disait qu'il n'avait pleuré que trois fois dans sa vie: une première

fois, lorsqu'il avait eu son premier opéra sifflé; une seconde fois,

lorsque, dans une partie avec ses amis, il avait laissé tomber dans le lac

de Garde une dinde truffée; enfin la troisième fois, en l'entendant la

veille.

* * * * *

_Vendredi 21 janvier_.--Le battement de cœur de l'Empereur, du grand

Empereur, était presque comme s'il n'était pas. On le percevait à peine,

en appliquant sa tête contre sa poitrine. Je ne sais pas si ce détail

physiologique, donné par la princesse, a été imprimé quelque part[1].

[Note 1: M. George Barral m'écrit qu'il a fait allusion à ce détail,

dans son PRÉCIS DE L'HISTOIRE SOUS NAPOLÉON 1er. Savine 1889.]

* * * * *

_Samedi 22 janvier_.--La paternité amoureuse de l'enfant encore dans ses

langes, a quelque chose qui surprend, qui étonne chez les jeunes pères. Je

faisais cette remarque auprès de Pierre Gavarni, me montrant son petit de

quatre mois, avec des joies humides de l'œil et de la bouche. Il me

confessait que ces petits êtres ont quelque chose d'adorable: le rire de

leur sommeil, le _rire aux anges_,--c'est le nom que les sages-femmes ont

donné à ce rire.

Mon petit Pierre Gavarni expliquait, ce soir, assez ingénieusement, le

talent de Fromentin: un manque d'études suivies, une inexpérience curieuse

du métier de la grande peinture, mais le jet sur la toile d'un milieu et

d'une heure, que le peintre peuple après d'Arabes et de chevaux mal

dessinés et incomplètement peints, mais qui sont au fond charmants,

presque vrais, et qui vivent par l'exquise et poétique trouvaille de la

nature ambiante.

Cette définition du talent de Fromentin l'amenait à parler de lui-même,

avec sa parole lente et calme, où l'on sent dessous la ténacité tranquille

et doucement entêtée du vieux Gavarni. Il me disait qu'il cherchait

toujours, qu'il venait de découvrir à peu près la tache que fait sous des

arbres, une amazone de femme, et qu'il ne désespérait pas, à la longue, de

trouver le caractère, le style d'un habit noir, enfin l'_héroïsme_ de la

vie moderne.

* * * * *

_Lundi 24 janvier_.--Chez Alphonse Daudet. «Rendre l'_irrendable_» c'est ce

que vous avez fait,--me dit, ce soir, Alphonse--ça doit être l'effort

actuel, mais le point où il faut s'arrêter: voilà le difficile, sous peine

de tomber dans le _amphigourisme_.

Et là-dessus, Mme Daudet nous lit un poétique morceau de prose, sur

l'entrée de l'aube matinale dans la gaze rose des robes, dans le gouffre

d'azur des glaces, dans la rouge lumière pâlissante de la fin d'un bal.

* * * * *

_Mardi 25 janvier_.--Dans la journée j'étais chez un marchand d'estampes.

Entre un jeune homme à l'air innocent, qui pose sur le comptoir des

gravures, et demande ce qu'on veut lui en donner. Moi, le dos tourné, et

le nez dans un carton d'images, j'aperçois, du coin de l'œil, six

estampes en couleur, six Janinet _avant la lettre_, des estampes fraîches,

comme si on les apportait du tirage. Il y avait, entre autres, LA

COMPARAISON, d'après Lawreince, dont Dauvin demandait, il y a quelques

mois, 1,500 francs. Ces six gravures valaient, au bas mot, pour un

marchand, 2,000, 2,500 francs.

Un silence, où, après toutes sortes de batailles intérieures, et avec la

voix balbutiante qu'a la canaillerie dans une affaire, et cachant, sous le

masque de l'imbécillité, le chaffriolement de ses traits, le marchand

dit:--«Mais je vous en donne 120 francs.»--«Il me semble que c'est bien

bon marché, reprit le jeune homme, est-ce que je ne pourrais pas en avoir

150 francs, dont j'ai absolument besoin?»

Je me tenais à quatre, pour ne pas lui crier:

«Être simple et ignorant, ramasse tes gravures, et va en demander

carrément douze cents francs dans la boutique à côté, et on te les

donnera!»

Le marchand a été inflexible... il n'a voulu lui donner que ses cent vingt

francs.

Je n'ai jamais vu d'égorgement aussi féroce, accompli avec des apparences

aussi _bonhomme_.

Le commerce! quelle haute pensée a eu la société ancienne de le vouloir

défendre à sa noblesse!

* * * * *

_Lundi 24 janvier_.--Je dîne avec les ménages Droz et Daudet.

L'auteur des quarante éditions de MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ, est un homme

court, aux mains grasses, ayant sur la figure, quand il parle, de la

nervosité de Fromentin.

Le soir, encastré debout entre un meuble et la cheminée, il regrette

spirituellement, une pipe aux dents, le siècle passé, et déplore sa peine

à travailler, emporté perpétuellement par l'école buissonnière, et toutes

les recherches de circumvallation, que lui fait faire une brochure trouvée

sur les quais.

* * * * *

_Dimanche 30 janvier_.--L'élection Barodet, les élections sénatoriales de

la chambre, l'élection de Hugo au second tour de scrutin, commencent à

mettre très nettement en pratique, dans la politique et le gouvernement

de la nation, la révolution dernière, théoriquement formulée dans les

livres de Babeuf. C'est au nom des principes absolus de l'égalité, le

commencement de la démolition de l'aristocratie de l'intelligence.

* * * * *

_Lundi 31 janvier_.--Morny--c'est Alphonse Daudet qui parle--n'était pas

une intelligence supérieure. Il vous disait: «Moi, j'ai la plus grande

facilité poétique, en pension, il m'arrivait, quand un devoir était

difficile, de l'écrire en vers...» et je me doute de ce que pouvaient être

ses vers! Il disait encore: «La musique, je crois encore que j'étais né

pour en faire, c'est étonnant comme les airs m'arrivent naturellement, et

il chantonnait un air qui était une réminiscence de: _Au clair de la

lune_...» Seulement chez lui, aucune bêtise administrative... Il a été

toujours charmant pour moi, ne me demandant que de me faire couper les

cheveux... Ce qu'il y a de curieux, c'est par quoi je l'ai séduit.

Poupart-Davyl, pour une dette d'imprimerie, fait opposition sur mon

traitement... Vous voyez d'ici l'effet dans les bureaux... Morny de

sourire, et de se moquer de mon créancier... Là-dessus il me vient une

affection de poitrine qui me faisait cracher le sang, il me relève le

moral, et m'annonce qu'il fera de moi, dans le Midi, le plus jeune des

sous-préfets... C'est à lui que je dois ce voyage en Algérie, en Corse, en

Sardaigne, qui m'a remis sur les pieds: voyage pendant lequel je n'ai eu

qu'à lui adresser, tous les mois, une petite lettre reconnaissante... Je

le répète, l'homme fut toujours gracieux avec moi, et n'a jamais rien eu

de ce qu'il avait quelquefois avec les autres.

J'ai été très peu son complice pour les chansons _nègres_, et j'ai

doucement décliné de faire les paroles d'une cantate. Oui, il rêvait la

musique d'une machine, avec des «Vive l'Empereur!» qui devait remuer les

masses, un 15 août. Me trouvant froid, il s'est alors adressé à Hector

Crémieux. Mais savez-vous le joli de la chose. Ça devait se passer à la

porte Saint-Martin. Le duc s'y rend, pour jouir de l'ovation faite à sa

musique. Il entend jouer du Molière, puis du Corneille, mais pas la

moindre cantate. Il sort, en faisant claquer la porte de sa loge.

L'anonymat des paroles et de la musique de la cantate improvisée, avait

été si bien gardé, que la censure l'avait refusée.

Oh! c'était bien amusant le dessous du rideau... c'était même passablement

farce. Je ne sais à propos de quelle attaque de la musique de Saint-Remy,

par Rochefort, le duc fut embêté... mais là, dans les moelles. Il fit

même réunir la collection de ses œuvres, et les adressa à Jouvin, pour

qu'il le vengeât des attaques de ce monsieur de Rochefort. Alors Crémieux,

Halévy et Siraudin étaient les collaborateurs du duc et ses confidents

littéraires, et Siraudin, à ce propos, tenta avec la diplomatie d'un

auteur dramatique doublée de celle d'un confiseur, d'opérer un

rapprochement entre Rochefort et de Morny.

Toutes les fois qu'il rencontrait Rochefort, il lui parlait du Rembrandt,

du fameux Rembrandt de Morny, lui arrachant la promesse de venir le voir,

et prenant rendez-vous avec lui. Le comique, c'est qu'il ne vint jamais,

et que j'ai vu plus de sept ou huit fois, le duc faire le pied de grue, en

attendant Rochefort.

--«Et vous ne faites rien de cela?»--s'exclame tout à coup Zola, qui

depuis quelques instants, ainsi que toutes les fois qu'il entend des

choses _convertissables_ en roman, s'agite sur sa chaise, à laquelle il

fait décrire des demi-cercles.--Mais c'est un livre superbe à faire... il

y a là un caractère, si j'avais eu cela pour l'Excellence Rougon... Est-ce

que ce n'est pas votre avis, Flaubert?

--Oui, c'est curieux, mais il n'y a pas un livre là-dedans!

--Il n'y a pas un livre, il n'y a pas un livre... Mais si il y a un livre,

n'est-ce pas Goncourt?... Mais vous, Flaubert, pourquoi ne faites-vous pas

quelque chose sur ce temps?

--Pourquoi? fait Flaubert, parce qu'il faudrait avoir trouvé la forme et

la manière de s'en servir. Et puis maintenant je suis une _bedolle_!

--Une _bedolle_, qu'est-ce que c'est que ça? interroge Daudet.

--Non personne mieux que moi ne sait combien je suis bedolle... Oui, une

bedolle!... Quoi, un vieux cheik, enfin?

Et Flaubert finit sa phrase d'un geste vaguement désespéré.

* * * * *

_Mercredi 2 février_.--Alexandre Dumas, ce soir, donne un détail de

l'anecdote russe qui a servi aux _Danicheff_, dont l'invention a de quoi

réjouir un romancier. Un avocat est convenu, moyennant une somme d'argent,

de faire casser le mariage d'une femme. Il se rend chez le pope, le grise,

s'empare de son registre, gratte le nom de l'homme, puis... vous croyez

qu'il substitue un autre nom--non, sur le nom gratté, il remet le même

nom. On comprend le procès, l'avocat plaide la surcharge.

* * * * *

_Vendredi 4 février._--Quand maintenant j'ai travaillé le soir, qu'il y a

eu la veille, échauffement de la cervelle, je suis sûr d'avoir le

lendemain la migraine. Et cela a lieu fatalement, toutes les fois qu'il y

a dans mon travail, la création de personnages.

* * * * *

_Samedi 5 février._--Amusant bonhomme que ce Cernuschi, avec son baragouin

franco-italien, sa faconde gouailleuse, ses drôleries d'imagination, ses

paradoxes-vérités appuyés sur une vraie science économique, et enfin son

art de faire comprendre des choses abstraites avec la vulgarité des

comparaisons.

Il dit que toute la société vit aujourd'hui de passif, que tout le monde,

à de rares exceptions, passe sa vie dans les dettes, et que les mariages,

les successions, et enfin la mort, font durer et mettent en règle cet état

général.

Il dit encore, que dans le commerce, les Boissier, les Marquis, sont des

maisons à part, et que tout le reste à peu près du commerce de Paris, vit

toute son existence, en ayant la plus grande peine à ne pas faire

faillite. Et il passe une revue générale, en citant les noms, de la

situation financière des commerçants du boulevard. Puis il fait un tableau

du commerce de l'Inde, de la Chine, avec l'Angleterre, et il démontre que

ce commerce est tout comme le commerce du boulevard des Italiens.

Puis sa parole va aux élections, et il empoigne amicalement Jourde, le

directeur du SIÈCLE, qui est là, sur le manque d'indépendance de sa

feuille, sur son aplatissement devant les exigences des amis de Louis

Blanc et autres. Ils s'écrie que la République ne sera fondée, que si les

républicains _sévères_ veulent se séparer des républicains n'apportant à

la République que des éléments de dissolution.

Il déplore qu'à l'heure présente, tout homme qui écrit un article, vise à

un siège au Sénat ou à la Chambre, et ménage les personnalités qui peuvent

lui être utiles, sans souci de l'intérêt général, et il termine en disant

que son rêve serait de fonder un journal qui ressemblerait au chœur des

tragédies antiques, et avertirait la nation, au nom de l'intérêt de la

chose publique.

* * * * *

_Mardi 8 février_.--Après les circuits de la parole autour de la papauté,

de l'inconscience des philosophes allemands, des actions impulsives des

aliénistes, de l'origine de la vérole, le dernier mot de la conversation

du dîner est celui-ci:

«Alors décidément le morpion est moins bien armé par le créateur que le

pou?»

* * * * *

_Samedi 12 février_.--Pour me connaître, pour savoir ce que je vaux, il

faut me plaire: avec les gens qui ne me sont pas sympathiques, je me

referme et ne laisse rien passer de moi.

* * * * *

_Dimanche 13 février_.--En lisant, cette nuit, du Michelet, j'ai

l'impression d'une littérature opiacée, capiteuse et trouble, surexcitante

et énervante.

* * * * *

_Jeudi 17 février_.--Je dîne aujourd'hui chez Burty, avec deux Japonais:

le prince Sayounsi et un Japonais du commun.

Le prince, c'est le type du Chinois avec les yeux remontés, la bouche à

grosses lèvres, la face enfantinement sourieuse: tout cela sous une raie

au milieu de la tête, la raie du gandin parisien.

L'autre est un type plus de son pays, il a une de ces figures cabossées de

masques japonais en carton ou en bois; sa barbe et ses cheveux sont faits

d'un crin noir; les protubérances du sourcil, au-dessus du front sont très

détachées, la prunelle dans le blanc de son œil, un peu extravasé de sang,

ne se tient jamais tranquille au centre, comme dans l'œil européen. On

la rencontre toujours irritée ou animée par quelque passion de l'âme, en

bas, en haut, dans les coins,--cela donnant au regard un caractère

fiévreusement étrange.

Tous deux ont une voix douce et musicale, des pieds d'une petitesse

exquise, des mains douées pour prendre les choses, de la préhension

délicatement tâtonnante des singes. Ce qui me frappe surtout chez eux,

c'est l'absence d'estomac et de toute la tripaille matérielle qui remplit

un ventre européen, et leur maigreur de lapin vidé et l'exiguïté de leurs

personnes flottent dans nos pantalons et nos redingotes, un peu à la façon

de la petitesse d'animaux affublés dans les cirques de vêtements humains.

* * * * *

_Dimanche 20 février._--Une journée qui va décider du sort de la France

et de mon individu. Les élections seront-elles radicales, et D.... me

payera-t-il?

* * * * *

_Lundi 21 février._--Chateaubriand à l'étranger, en Russie, en Allemagne,

en Angleterre,--c'est Tourguéneff qui le dit, et avec une autorité

incontestable,--n'a aucunement de réputation. Sa belle prose poétique,

mère et nourrice de toutes les proses colorées de l'heure actuelle, ne

jouit d'aucune estime.

* * * * *

_Jeudi 24 février._--C'est curieux, comme le plus souvent mes sympathies

existent au détriment de mes intérêts. C'est ainsi que si mes opinions

conservatrices avaient triomphé, et si monsieur Buffet n'avait pas été

battu, LA FILLE ÉLISA aurait bien pu être poursuivie.

--Un morceau écrit, paraît-il bien, il y a des gens qui soutiennent que

cela tient à ce que l'écrivain a trouvé, le jour où il a jeté ce morceau,

la formule unique et absolue qui lui convenait. Je ne partage pas cette

opinion et je crois que le même morceau, écrit à quatre époques

différentes, dans des dispositions d'esprit dissemblables, aura dans

chacune de ses élaborations, s'il est écrit par un homme de talent, une

excellence, une perfection autre, mais adéquate.

* * * * *

_Lundi 28 février._--Quand la vie a des embêtements, il faut avoir le

courage de se jeter à bas de son lit, dès qu'on ne dort plus, et promener

et secouer sur ses pieds, les lâchetés molles du matin.

* * * * *

_Mardi 29 février._--En parlant du papier usé, effiloqué, qui est toute la

monnaie de certains pays de l'Europe, de l'Italie surtout, Saint-Victor

dit assez joliment que ce papier lui apparaît, comme la charpie d'un État

blessé.

* * * * *

_Jeudi 2 mars_.--Hier dans le fumoir de la princesse, l'on causait style,

et l'on parlait de l'impuissance de bien écrire chez les gens qui parlent

plusieurs langues. Pour ces gens, les mots ne gardent plus leur

particularité, leur qualité unique, à l'exclusion de tout synonyme, d'être

l'enveloppe s'adaptant juste à une chose ou à un être. Les mots, chez les

linguistes, deviennent des dénominations vagues, des représentations

effacées, dès à peu près de vocables, des entités.

* * * * *

_Dimanche 5 mars_.--Aujourd'hui Tourguéneff est entré chez Flaubert, en

disant:

«Je n'ai jamais si bien vu qu'hier, combien les races sont différentes: ça

m'a fait rêver toute la nuit... Nous sommes cependant, n'est-ce pas, nous,

des gens du même métier, des gens de plume... Eh bien, hier, dans MADAME

CAVERLET, quand le jeune homme a dit à l'amant de sa mère qui allait

embrasser sa sœur: «Je vous défends d'embrasser cette jeune fille.» Eh

bien, j'ai éprouvé un mouvement de répulsion, et il y aurait eu cinq cents

Russes dans la salle, qu'ils auraient éprouvé le même sentiment... et

Flaubert, et les gens qui étaient dans la loge, ne l'ont pas éprouvé ce

moment de répulsion... J'ai beaucoup réfléchi dans la nuit... Oui, vous

êtes bien des latins, il y a chez vous du romain et de sa religion du

droit, en un mot, vous êtes des hommes de la loi... Nous, nous ne sommes

pas ainsi... Comment dire cela?... Voyons, supposez chez nous un rond,

autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrière, pêle-mêle, les

jeunes Russes. Eh bien les vieux Russes disent oui ou non,--auxquels

acquiescent ceux qui sont derrière. Alors figurez-vous que devant ce «oui

ou non», la loi n'est plus, n'existe plus, car la loi chez les Russes ne

se _cristallise_ pas, comme chez vous. Un exemple. Nous sommes voleurs en

Russie, et cependant, qu'un homme ait commis vingt vols qu'il avoue, mais

qu'il soit constaté qu'il y ait eu besoin, qu'il ait eu faim, il est

acquitté... Oui, vous êtes des hommes de la loi, de l'honneur, nous, tout

_autocratisés_ que nous soyons, nous sommes des hommes--et comme il

cherche son mot, je lui jette «de l'humanité». Oui, c'est cela, reprend-il,

nous nous sommes des hommes moins conventionnels, nous sommes des hommes

de l'humanité.»

Aujourd'hui dimanche, dernier jour des élections, j'ai la curiosité de

saisir l'aspect du salon Hugo.

Dans l'escalier, je rencontre s'en allant Maurice et Vacquerie.

Dans le salon du poète presque vide, Mme Drouet, raide dans sa robe de

douairière galante, se tient assise à la droite d'Hugo, en une attention

religieuse. Sur un coin du divan Mme Charles Hugo est affaissée dans le

chiffonnement mou d'une robe de dentelle noire, joliment sourieuse, avec

toutes sortes de délicates ironies dans les yeux, pour l'office auquel

elle assiste tous les soirs.

Les hommes sont Flaubert, Tourguéneff, Gouzien, et un petit jeune homme

inconnu.

Hugo cause de la séduction de l'éloquence de Thiers, faite, dit-il, avec

des choses qu'on sait mieux que lui, et d'une foule de fautes de français,

et tout cela débité avec une très vilaine voix,--et qui cependant, au bout

d'une demi-heure, vous prend, vous intéresse, s'impose à vous.

Et passant en revue les autres orateurs, il ajoute: «Par exemple, il ne

faut pas les lire, ces discours, oui, ce sont des conférences, d'aimables

conférences, dont l'effet ne dépasse pas le troisième jour... Et cependant,

messieurs, dit-il, en se levant, l'ambition d'un orateur ne doit-elle pas

être de parler pour plus longtemps que ça... de parler à l'avenir?»

Je donne le bras à Mme Drouet, et l'on passe dans la salle à manger, où il

y a sur la table, des fruits, des liqueurs, des sirops.

Là, les bras croisés sur la poitrine, le corps un peu renversé dans sa

redingote boutonnée, et le blanc d'un foulard au cou, Hugo se remet à

parler. Il parle de cette voix douce, lente, peu sonore, et cependant très

distincte, une voix qui s'amuse autour des mots; et les caresse. Il parle,

les yeux demi-fermés, avec toutes sortes d'expressions _chatte_, passant

sur sa physionomie qui fait la morte, sur cette chair qui a pris le beau

et chaud culottage de la chair d'un syndic de Rembrandt, et quand sa

parole s'anime, il y a sur son front un étrange tressautement de la ligne

de ses cheveux blancs, qui monte et redescend.

Hugo esthétise ainsi sur Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Jordaens qu'il

met, par parenthèse, fort à tort, au-dessus de Rubens.

Nous restons seuls, toute la soirée, sans un coup de sonnette d'homme

politique dans ce parlage d'art et de littérature. Et à onze heures, tout

le monde se lève et s'en va, Hugo mettant sur sa tête un vieux chapeau de

Castelar, que l'Espagnol lui a laissé en place d'un plus

neuf.

* * * * *

_Lundi 13 mars_.--Tourguéneff parlait du comique, se mêlant quelquefois

aux actes héroïques.

Il contait qu'un général russe, après une attaque, deux fois repoussée par

les Français retranchés derrière le mur d'un cimetière, avait commandé à

ses soldats de le jeter par-dessus le mur.

«Eh bien, comment ça s'est-il passé?»--demandait Tourguéneff au général en

question, un très gros homme.

Et voici ce que le général lui racontait. Il s'était trouvé dans une

flaque d'eau, au milieu de laquelle il essayait de se relever et de se

remettre sur ses pieds sans le pouvoir, et il retombait chaque fois, en

criant: hurrah! Pendant ce, un fantassin français, qui le regardait, sans

tirer, lui criait en riant: Gros cochon! gros cochon!

Mais les hurrah avaient été entendus, les Russes s'étaient décidés à

franchir le mur, et les Français étaient bientôt chassés du cimetière.

Lisant, ces jours-ci, les CONTES DROLATIQUES de Balzac, je suis effrayé de

l'admiration naïve avec laquelle je les lis. Cela me fait presque peur. Le

fabricateur de livres, encore capable d'en fabriquer, dans sa lecture, ne

se départ jamais, et cela tout naturellement, d'un certain sens critique.

Le jour où il lit comme un bourgeois, il me semble prêt à perdre sa

puissance créatrice.

* * * * *

_Mardi 21 mars_.--La toute-puissance de l'Académie sur l'esprit de la

France, n'a jamais été plus complètement exprimée que par le mot d'un

gendarme à Renan.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 13 / 18 段