dans cette harmonie somptueuse, à vivre dans ce monde d'objets d'art si
peu bourgeois, en ce choix et cette haute fantaisie de formes et de
couleur. Le travail, ici, en levant, de temps en temps, le nez en l'air,
me semble du travail en un lieu enchanté, et j'ai peine à quitter ces
choses pour les rues de Paris.
* * * * *
_Dimanche 7 novembre_.--Une dame de ma connaissance m'interrogeait sur ce
que j'avais fait, ces jours-ci, dans l'Oise, je lui disais que j'avais été
voir la prison de Clermont, et qu'une chose m'avait fait un singulier
effet. C'est dans la _Réserve_, où sont empaquetés les effets des
condamnées, un paquet portant sous le numéro d'écrou: _Entrée 7 septembre
1872.--Sortie le 5 septembre 1887_.
A cela la dame me répondait: «Eh bien quoi, c'est une femme condamnée à
quinze ans de prison. Qu'est-ce que vous voyez de si singulier là dedans?»
* * * * *
_Lundi 8 novembre._--«En trois mots--c'est Flaubert qui parle--je vais
vous dire ce qu'il en est... je suis ruiné... Il y a eu tout à coup sur
les bois, une baisse, comme jamais on en a vu. Ce qui valait 100 francs
n'a plus valu que 60... D'abord j'ai fait des prêts à mon neveu, puis
quand la faillite a été menaçante, j'ai racheté, à bas prix s'entend, des
créances... tout mon avoir y a passé... Mais s'il se relève, il est resté
à la tête de ses affaires... je ne perdrai rien... Il me doit aujourd'hui
plus d'un million.»
* * * * *
_Mardi 16 novembre._--On cause des conférences qui avaient lieu, ces
jours-ci, entre Dupanloup et Dumas fils, pour faire introduire la
recherche de la paternité dans le code, et l'on ne doutait pas que, si la
Chambre actuelle s'était perpétuée, une proposition _ad hoc_, n'eût été
soumise à ses délibérations.
Un mot de Dupanloup à Dumas:
«--Comment trouvez-vous MADAME BOVARY.
--Un joli livre.
--Un chef-d'œuvre, monsieur... oui, un chef-d'œuvre, pour ceux qui ont
confessé en province.»
* * * * *
_Samedi 20 novembre_.--Ce soir, en causant avec Jacquet, le peintre «de la
femme à la robe de velours rouge» de cette année, j'étais plus que jamais
confirmé dans l'idée qu'il n'y avait qu'une manière de faire un salon: un
salon où l'homme de lettres confesserait le peintre, le forcerait à
retrouver toute l'origine embryonnaire de son œuvre, lui ferait dire les
circonstances dans lesquelles elle est née, les révolutions qu'elle a
subies, lui arracherait, pour ainsi dire, la genèse psychologique et
matérielle de sa toile.
Oui, pour une intelligence de l'art, il y aurait à faire un salon tout
nouveau, tout original, un salon qui ne parlerait que de la vingtaine de
tableaux marquants,--un salon à faire une fois dans sa vie, et à ne plus
jamais recommencer.
Et même dans ce salon, les curieuses notes qu'y apporterait l'anecdote
racontant les choses représentées, ce que j'appellerai le _mobilier de la
couleur_.
C'est ainsi que dans le tableau de Jacquet, la robe de velours rouge
venait d'une princesse russe, morte dans un misérable garni. Elle avait
été achetée, quinze francs, par un confrère de Jacquet, à un camarade de
faction pendant le siège. Et cette robe, Jacquet, la voyait tous les jours,
et ce beau ton, qu'il _sentait sien_, lui faisait venir des idées de vol.
Or le propriétaire, un ami, était dans le moment en train de tourner au
dix-huitième siècle. Un beau jour donc, Jacquet prenait dans son atelier
un fauteuil, aux pieds contournés, que son ami regardait du même œil que
lui lorgnait la robe. Le troc accepté, il emportait la robe, et aussitôt
en possession de la loque à la splendide couleur, il esquissait sur une
vieille toile, en deux heures, son tableau.
«Il n'y a que les choses qu'on enlève comme cela dit-il, qui sont bonnes.»
Maintenant dans la robe, la créature qu'il y avait mise, était, selon son
expression, une statuette de Saxe très ébréchée, cassée en beaucoup
d'endroits, une statuette à placer tout en haut sur une planche, de peur
qu'un coup de plumeau ne la réduise en morceaux, une femme dont la cocasse
morale, les fêlures psychiques, le ressoudage incomplet, avaient fait dans
la pourpre le caractère de ce tableau.
* * * * *
_Dimanche 21 novembre_.--L'Empereur de Russie,--c'est Tourguéneff qui
parle--n'a jamais lu quoi que ce soit, dans l'imprimé. Quand il lui prend
envie de faire connaissance d'un livre ou d'un article de journal, on lui
en fait une copie dans une écriture de chancellerie, une belle
calligraphie toute ronde. Et Tourguéneff nous contait que, de temps en
temps, l'autocrate fait dans le village de *** un petit séjour, où il
affecte de dépouiller l'empereur, et se fait appeler M. Romanow!
Donc là, un jour, il dit à sa famille: Le temps n'est pas beau aujourd'hui,
on ne sortira pas ce soir, je vous ménage une surprise.» Le soir arrivé,
l'Empereur apparaît avec un manuscrit dans les mains. «C'était une
nouvelle de moi... Et comme nous lui disons:--Ça été un
succès?--«Nullement, l'Empereur est de sa personne, très sentimental. Il
avait choisi une nouvelle fort peu pathétique, et l'a lue d'une voix
larmoyante.»
C'est bien singulier, dit encore Tourguéneff, c'est bien singulier comme
quelquefois des natures pas lettrées trouvent des notes shakespeariennes.
Il y a à Saint-Pétersbourg, de petites voitures menées par un petit cheval,
voitures qui ne coûtent pas cher, et que je prenais, quand j'étais jeune.
On est derrière le cocher, tout près de son oreille, et je causais avec le
cocher. Ces voitures sont conduites d'ordinaire par des paysans qui
viennent faire une saison dans la capitale, et c'est rare, les paysans qui
quittent leur maison, parce que notre paysan sait que son père couchera
avec sa femme... Oui, c'est comme cela... J'avais donc pris un de ces
cochers, et je vous disais que je causais avec lui. La course était
longue. Il se met à me parler de sa femme qui était morte. Les Russes ne
sont pas en général tendres, et celui-ci me parlait de sa femme avec une
tendresse inexprimable.
--«Eh bien, qu'est-ce qui vous est arrivé, quand vous êtes entré dans sa
chambre, lui dis-je.
--Je l'ai prise par le bras, et l'ai appelée par son nom, et Tourguéneff
nous dit en russe, le nom de Marie.
--Et après?
--Oh! après, j'ai fait une chose bien bête, je me suis assis près de son
lit,--et l'homme faisant le geste de battre la terre de la paume de sa
main, ajouta au bout de cela, avec un éclair dans les yeux.--Oui, j'ai
dit: Ouvre-toi, ventre insatiable!
--Et après encore.
--Je me suis couché et j'ai dormi.»
* * * * *
_Lundi 29 novembre_.--Un marchand de bibelots me disait aujourd'hui: «Oh!
Marquis (le chocolatier), quand il marchande ici quelque chose, dont il a
envie, je ne le lui donne pas pour rien... car ça se voit, son envie... il
a un petit tremblement nerveux dans les doigts qui touchent l'objet... Eh
bien..., quand il a son tremblement, vous comprenez...»
* * * * *
_Mardi 30 novembre_.--Aujourd'hui, à notre ancien dîner de Magny, qui
devient un dîner tout politique, et qu'on appelle le dîner du TEMPS,
Bardoux a fait, pour la première fois, son apparition. C'est un monsieur,
au noir de la barbe rasée d'un prêtre du Midi, aux longs cheveux rejetés
en arrière, à la mode chez les universitaires à idées révolutionnaires.
* * * * *
_Mercredi 1er décembre_.--Au fumoir de la princesse, on cause, ce soir,
des morts, des tués par l'amour dans l'union légitime. Là-dessus quelqu'un
parle d'un ménage, apparenté aux de Noailles, dont l'amour longtemps
contrarié, s'était dépensé avec une espèce de fureur, après la célébration
du mariage. Et il donne un joli détail sur la fin de ces deux agonisants
de l'amour. Les médecins avaient défendu tout contact entre les deux
chairs amoureuses, et dans un même lit, une glace sans tain séparait les
deux amants, sans les empêcher de se voir.
* * * * *
_Lundi 6 décembre_.--C'est bon de sentir la reconnaissance de votre talent,
de percevoir autour de votre œuvre un mouvement de l'opinion favorable
admiratif, respectueux. Je crains toutefois que ça arrive un peu tard,
pour en profiter longtemps.
* * * * *
_Mercredi 8 décembre_.--Popelin disait, ce soir, très justement d'après
des remarques faites dans la société qu'on pourrait croire la plus
intelligente de Paris, il disait qu'on n'estimait les gens que sur une
cote officielle: les peintres, quand ils étaient décorés, les hommes de
lettres, quand ils étaient académiciens,--et il ajoutait qu'il n'avait
jamais trouvé chez aucune personne du monde, homme ou femme,
l'intelligence ou le courage d'un jugement personnel sur une œuvre d'art.
* * * * *
_Vendredi 10 décembre_.--Jamais je n'ai vu un spectacle plus triste: une
femme en cheveux blancs, une aïeule mendiant près de tous, dans la
boutique de Dentu, des réclames, dit la malheureuse, pour se faire un nom.
* * * * *
_Samedi 11 décembre_.--Je suis décidément trop mangé par le bibelot. Si ce
n'était que l'argent, mais c'est la part de pensée que ça prend.
* * * * *
_Mercredi 15 décembre_.--Ce soir, Raoul Duval nous entretenait d'un
singulier et honteux compromis: un duc aurait promis à un sénateur sa voix,
pour sa nomination à l'Académie, à la condition que le sénateur lui
donnerait sa voix pour le Sénat.
* * * * *
_Jeudi 16 décembre_.--Hier Gambetta, un peu grisé par son succès oratoire
et la nomination de la fournée des sénateurs républicains, est resté
jusqu'à deux heures du matin, dans les bureaux de LA RÉPUBLIQUE, blaguant.
Il était, au dire de Burty, très amusant en débagoulant une de ses
dernières entrevues avec Thiers, dont il imitait la voix flûtée, et les
petits gestes de polichinelle vampire.
Entre autres choses, Thiers lui avait raconté son ministère, et tout ce
qu'on cachait au maréchal Soult, et tout ce qu'on faisait en dehors de
lui. Enfin, un jour, à propos de je ne sais quoi de _patricoté_ sans sa
participation, le maréchal furieux se rendit chez le Roi. «J'étais averti,
dit Thiers, et ma voiture suivit de près la voiture du maréchal... Dans
les affaires, voyez-vous, Gambetta, il faut toujours avoir une figure de
bonne humeur... Retenez cela, Gambetta, ça vous servira... La porte du Roi
était fermée pour tout le monde. Je la forçai, et au moment où je passai
la figure que je vous disais, par la porte entr'ouverte, le Roi en
conférence avec Soult, me jeta: «Tout est arrangé..., _on a pleuré!_»
Le roi Louis-Philippe, on le voit, était digne de son compère Thiers.
On parla ensuite entre Thiers et Gambetta des élections. Et Thiers se
récriait sur les noms qu'il lui avait fallu voter... «Vous m'avez fait
voter pour Lorgeril, pour celui qui m'a toujours si maltraité, oui, pour
celui qui m'a appelé le Mal... Car j'ai été fortement maltraité dans ma
vie... Savez-vous que j'ai mille cinq cents caricatures, parues contre
moi... Mme Dosne en a fait la collection... Je les regarde quelquefois, ça
m'amuse... Il y en a de drôles, une entre autres où je suis en
dragon--c'est déjà assez singulier d'avoir fait de moi un dragon--et je
suis couché sur un fumier avec trois cochons... vous voyez d'ici la
légende.
Puis parlant de la journée, Thiers dit au tribun de la République:
«Gambetta, vous avez été imprudent, oui vous avez été imprudent, vous
pouviez...» Et comme Gambetta lui coupait la parole, en lui disant qu'il
savait ce qu'il faisait, qu'il n'y avait aucun danger, au bout de quoi, il
ajoutait:
--«Et après tout!
--Oui, vous êtes un joueur, reprenait Thiers, un beau joueur, vous avez
raison, pendant que vous êtes en passe, il faut faire _suer aux cartes_
leur argent.»
Devant ces bribes et ces déboutonnements de conversations, le vieil homme
politique n'apparaît-il pas, comme un prudhomme méphistophélique?
* * * * *
_Mardi 21 décembre._--Une vieille actrice très connue disait, ces jours-ci,
à quelqu'un: «J'ai quarante mille livres de rente, je vieillis avec
dignité.»
* * * * *
_Vendredi 24 décembre._--Exposition Barye.
Barye est un sculpteur du corps de l'homme très ordinaire. La femme, sous
son ébauchoir, prend l'aspect caricatural, qu'aurait un véritable antique,
copié par Daumier. L'ornemaniste se montre _empire, perruque_, né pour
l'agrémentation du zinc.
Barye n'a de génie que comme animalier, et dans les grands fauves. Le
premier il a rendu le tressautement du repos; le sillonnement tranquille
de la force et de la vitesse dans le courant des muscles aux grands
méplats carrés; le flottement élastique dans la marche du corps sous la
peau distendue; le rampement du bond. Le premier, il a rendu la sérénité
ennuyée du roi des animaux.
L'aquarelliste me paraît surfait. On sent trop sur la feuille de papier,
parmi les roches grises de Fontainebleau, le transport d'un croquis de
féroce fait au Jardin des Plantes. Cependant, parmi ces aquarelles, il y a
autour d'énormes arbres desséchés, des enroulements alourdis de boas,
apparaissant dans la lueur d'un éclair livide, qui sont d'un coloriste
tout à fait dramatique.
* * * * *
_Lundi 27 décembre_.--Je dîne ce soir chez Hugo. Sur les huit heures, il
apparaît dans une redingote à collet de velours, la corde lâche d'un
foulard blanc autour du cou. Il se laisse tomber sur le divan, près de la
cheminée, parle du rôle de conciliation qu'il veut jouer dorénavant dans
les assemblées, dit qu'il n'est pas un modéré, parce que l'idéal d'un
modéré n'est pas le sien, mais qu'il est un _apaisé_, un homme sans
ambition et éprouvé par la vie.
Là-dessus arrive Saint-Victor, qui présente Dalloz. Le directeur du
MONITEUR, tout aussitôt, fait une profession de foi de conservateur
progressiste, et se comparant à une jambe qui marche, dans son mouvement
en avant, prenant mal son point d'appui sur son pied de derrière,
s'embourbe dans son speach, en manquant de tomber.
On passe dans la salle à manger. Le dîner ressemble assez à un dîner donné
par un curé de village à son évêque. Il y a une gibelotte de lapin, suivie
d'un rosbif, après lequel fait son entrée un poulet rôti. Autour de la
table, sont assis de Banville, sa femme, son fils, Saint-Victor, Dalloz,
Mme Drouet, Mme Charles Hugo, flanquée de ses deux enfants, son diable de
petite fille, et son doux petit garçon aux beaux yeux veloutés.
Hugo est en verve. Il cause d'une manière bonhomme, charmante, s'amusant
de ce qu'il raconte, et coupant quelquefois son récit d'un rire sonore,
qui se répète deux fois dans sa bouche.
«Il n'y a, dit-il, de vraies haines, que les haines littéraires. Les
haines politiques ne sont rien. Les hommes n'apportent pas aux idées de ce
domaine la même foi qu'à leurs doctrines littéraires, qui sont et le
_credo_ convaincu et le produit d'un tempérament.» Ici, il s'interrompt
pour jeter: «Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument
d'une manière différente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que
ne m'aime Emmanuel Arago!»
Puis Hugo parle de l'Académie. Il fait un coloré et spirituel portrait de
Royer-Collard: «Un œil très fin, très malin, sous un épais sourcil, un
œil embusqué sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans
une cravate, qui montait parfois jusqu'au nez, au dos une grande redingote
du Directoire, et toujours les bras croisés et la tête renversée en
arrière...
«Il m'avait déclaré qu'il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient,
les autres non, mais qu'il ne voterait pas pour moi, parce que
j'apporterais une température qui changerait le climat de l'Académie... Je
vous l'avoue, j'aimais aller à l'Académie, les séances du dictionnaire
avaient un intérêt pour moi; je suis très amoureux d'étymologies, charmé
par ce qu'il y a de mystère dans ces mots de subjonctif, de participe...
J'étais assidu autour de cette table, où juste en face de moi, comme vous
l'êtes, monsieur de Goncourt, j'avais Royer-Rollard.
«A l'Académie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée,
Cousin s'était posé, vis-à-vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le
mot: Intempérie. L'étymologie, demande-t-on? _Intempéries_, répond
quelqu'un... «Messieurs, s'écrie Cousin, nous devons apporter une certaine
réserve dans le choix des mots que nous avons l'honneur de consacrer;
_intempéries_ n'est pas du latin, ça n'existe dans aucun auteur de bonne
latinité: c'est du latin de cuisine.» Tout le monde se taisait. Alors je
jette tranquillement _intempéries_; et j'ajoute: «Tacite.» Tacite, mais ce
n'est pas du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le romantisme,
n'est-ce pas Patin, vous qui savez le latin?» Mais avant que Patin eût
pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard,
avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse: «Messieurs,
Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin!» L'on rit, et
l'étymologie fut acceptée.
«Un autre jour, un autre mot vint... malheureusement je ne me le rappelle
plus... non je ne me le rappelle plus. Cousin de déclarer que le mot
n'était pas français. Là-dessus un silence, au milieu duquel je dis:
«M. Pingard, voulez-vous descendre à la bibliothèque et m'apporter le
troisième volume de Regnard. Et le volume apporté, je lus le mot, dans une
phrase du VOYAGE EN LAPONIE. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne
le suis. Quelques jours avant, un hasard m'avait fait faire une recherche
dans le volume, pour quelque chose que je faisais. Cousin aussitôt de
s'écrier: «Est-ce vraiment une raison d'accepter un mot, parce qu'il est
dans le coin d'un bon auteur». De la grande cravate on entendit encore
sortir: «Dans les bons auteurs il n'y a pas de coin, pas de coin!»
«Non, j'aimais Royer-Collard... les deux hommes que je n'aimais pas,
c'était Cousin et Guizot.»
Dans la salle à manger, au plafond bas, il y a au-dessus de nous, une
flambée de gaz à vous cuire la cervelle, Mme Charles Hugo me dit que très
souvent cette chaleur produit chez son fils des troubles de la tête, qui
lui font désirer d'être toujours à côté de lui. Et sous cette lumière de
migraine, Hugo continue à boire du champagne et à parler comme si rien de
ce qui fait mal aux autres, n'avait de puissance sur sa robuste
constitution.
La-dessus, et dans ce milieu, Dalloz s'est mis à parler bêtement des
choses psychologiques, toutes nouvelles, qu'avait apportées Dumas fils au
théâtre. Là-dessus Banville s'emporte, et d'une voix stridente, coupante,
lui demande qu'il lui indique n'importe quoi, qui ne soit pas dans Balzac.
Le nom de Dumas fils fait remonter la conversation à Dumas père.
Hugo se met à dire, qu'il vient de lire les vrais mémoires de d'Artagnan.
Et là-dessus il déclare que s'il n'avait pas pour habitude de ne rien
prendre aux autres, jamais il n'a été plus tenté par l'appropriation d'une
histoire, et le désir de lui donner une forme d'art que par un épisode,
dont Dumas ne s'est pas servi. Et il se met à raconter merveilleusement,
se jouant dans un délicat érotisme, l'histoire de cette chambrière, dont
d'Artagnan fait l'entremetteuse douloureuse de son intrigue avec la
duchesse, la menaçant de ne plus revenir, si elle n'obtient de sa
maîtresse qu'elle lise ses lettres, la menaçant de ne plus revenir, si
elle n'obtient qu'elle y réponde... Et le merveilleux dénouement humain,
s'écrie-t-il, dénouement bien supérieur à tous les dénouements du réalisme
actuel. La chambrière maîtrisée fait obtenir un rendez-vous à d'Artagnan,
mais au moment de ce rendez-vous, le ressentiment de la victime,
soudainement enragée de vengeance, le laisse, en hiver, vingt-quatre
heures sans feu et sans nourriture dans le froid glacial d'un cabinet, au
sortir duquel la duchesse lui ouvrant les bras, le rejette bientôt hors du
lit, d'un coup de pied.
On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans
l'escalier, avec la promesse d'un fumoir dans un avenir prochain.
Nous retrouvons Hugo, dans la salle à manger, debout et tout seul, devant
la table, préparant la lecture de ses vers: une préparation qui a quelque
chose de la manipulation préventive d'une séance de prestidigitation, où
le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.
Et voilà Hugo s'adossant à la cheminée du salon, le voilà à la main la
grande feuille de papier de sa copie transatlantique,--un fragment de ces
manuscrits légués à la Bibliothèque, et qu'il nous dit être écrits sur du
papier de fil, pour en assurer la conservation.
Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie
lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi
dire, avec des gestes rêveurs, la sueur qui perle sur les veines
turgescentes de son front.
Il commence enfin, jetant, en forme d'exorde, comme pour nous avertir
qu'il a encore des mondes entiers dans la tête: «Messieurs, j'ai
soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière.» Il nous lit le
«Soufflet du père», une suite de la LÉGENDE DES SIÈCLES, où il y a de
beaux vers surhumains.
Il est curieux à voir lire, Hugo! Sur la cheminée, préparée comme un
théâtre pour la lecture, et où quatorze bougies, reflétées dans la glace
et dans les appliques, font derrière lui, un brasier de lumière, sa figure,
une figure d'ombre, comme il dirait, se détache cerclée d'une auréole,
d'un rayonnement courant dans le ras rèche de ses cheveux, de son collier
blanc, et transperçant de clarté rose ses oreilles fourchues de satyre.
Après le «Soufflet du père» on décide facilement le grand homme à lire
autre chose. Les vers qu'il nous lit cette fois sont tirés d'un nouveau
poème qu'il appelle: «Toute la lyre», un poème où il veut mettre tout--et
qui lui permet _d'être jeune_, dit-il en souriant.
Sur ce, il déclame un morceau original: une promenade d'amants dans les
bois, au printemps. La femme cause politique, et l'homme parle d'amour. Et
quand la femme semble amollie par l'éveil amoureux de la nature, soudain,
évoquant le souvenir de la dernière guerre, cette femme se montre toute
prête à se livrer furieusement à lui, non pour faire l'amour, mais pour
qu'il naisse et jaillisse de leurs embrassements, un vengeur.
* * * * *
_Mardi 28 décembre_.--Dîner chez Brébant.
_Une voix_.--Buffet, sa figure est antipathique... il a toujours le visage
crispé d'un homme qui se brosse les dents.
_Une autre voix_.--Oh, la séductrice famille que cette famille Sarah
Bernhardt... Vous n'avez pas connu la charmante petite Régina, morte à
dix-neuf ans...
_Une autre voix_.--Oui, on estime à quatre-vingts millions de rente, la
fortune que les jésuites possèdent en France, et cela est établi par une
enquête secrète, faite tout dernièrement... C'était assez difficile, ils
n'ont que des actions au porteur... le gouvernement a fait des recherches,
pour arriver à savoir quelles étaient les personnes qui touchaient ces
titres.
_Une autre voix_.--L'homme n'est qu'une forme de la matière en activité.
_Une autre voix_.--Le livre de Taine, c'est très bien, sa structure de la
société me paraît fort intelligemment faite.
BARDOUX.--Messieurs, permettez-moi d'être d'un avis contraire. M. Taine
n'a fait son livre que d'après les idées déjà émises dans les livres. Il
ne s'est pas douté d'une chose, c'est que la Révolution a été accomplie et
exécutée seulement par les légistes, les avocats, les hommes de loi, les
procureurs... Songez qu'il y avait 240 avocats à la Constituante. Les
historiens n'ont vu jusqu'à présent que le côté épisodique de la
Révolution: les séances où parlait Mirabeau, les séances où défilaient les
sections. Ils n'ont pas songé que la Révolution, qui est toute la
constitution civile de la société actuelle, a été faite sans bruit, sans
discussion, sans éloquence, au commencement des séances, où l'on votait
jusqu'à 90 décrets--des décrets préparés par cinq avocats ou hommes
d'affaires... Cela s'est pour ainsi dire passé, sans que, dans leur
ignorance des affaires, la noblesse et le clergé se soient aperçus du
grand bouleversement tranquille qui se faisait. La révolution est
accomplie avec la Constituante.»