«C'est ainsi que je devins possesseur d'un Montaigne et d'un Rousseau. Les

ai-je lus dans cette petite chambre, que j'habitais alors HOTEL DE LA

MARINE, en face la Banque--une chambre si basse, qu'il fallait choisir un

endroit pour changer de chemise.--Et je ne l'ai plus, cependant, ce

Montaigne,... quand j'ai voulu aller à Athènes, il a fallu vendre mes

livres... Mais j'ai encore le Rousseau...»

* * * * *

_Jeudi 17 juin._--L'étonnement est extrême chez moi, en voyant la

révolution qui s'est faite, tout d'un coup, dans les habitudes de la

génération nouvelle des marchands de bric-à-brac. Hier, c'étaient des

auvergnats, des ferrailleurs, des Vidalenc en un mot, aujourd'hui ce sont

des messieurs, habillés par nos illustres tailleurs, achetant et lisant

des livres, et ayant des femmes aussi distinguées que les femmes les plus

distinguées:--des messieurs, s'il vous plaît, donnant des dîners, servis

par des domestiques en cravate blanche.

Je faisais ces réflexions chez Auguste Sichel, devant un potage aux nids

d'hirondelles, et en remarquant le pied d'égalité établi entre le maître

de la maison et les opulents clients que le ménage avait à sa table. Ce

commerce n'est plus, chez le vendeur, un état d'infériorité vis-à-vis de

l'acheteur, qui semble au contraire l'obligé du vendeur. Il y avait là les

Camundo, Cernuschi, Cernuschi à la flamme, à la fois spirituelle et

finaude de l'œil.

La conversation a été nécessairement sur la Chine et le Japon, et ça été

un tableau désolant fait par Cernuschi du Céleste Empire. Il a longuement

parlé de la putréfaction des villes, de l'aspect _cimetièreux_ des

campagnes, de la tristesse morne et de l'ennui désolé, qui se dégagent de

tout le pays. La Chine, selon lui, pue la m... et la mort.

* * * * *

_Jeudi 1er juillet._--J'ai déjeuné ce matin chez Cernuschi. Le riche

collectionneur a donné à sa collection le milieu à la fois imposant et

froid d'un Louvre. Je regrette qu'il ne lui ait pas donné le milieu

hospitalier et plaisant d'une habitation de là-bas, d'un petit coin de

patrie retrouvée. Sur des murailles blanches, sur le ton de brique Pompéi,

en honneur dans nos musées, ces objets de l'Extrême-Orient semblent

malheureux.

Aussitôt après le déjeuner, a commencé la visite des deux mille bronzes,

des faïences, des porcelaines, de toute cette innombrable réunion des

imaginations de la forme. Dans les bronzes, des merveilles, des merveilles

qui semblent l'idéal de ce que le goût et l'art savant de la fabrication

peuvent produire. Il y a là tel vase, où l'industrie n'est plus de

l'industrie, mais bien de l'art.

Il est près de trois heures, et déjà les yeux me tombent des orbites. Mais

je ne suis pas à la fin de la journée. Les Sichel m'entraînent rue Pigalle.

En chemin, Philippe Sichel me raconte qu'il a trouvé dans une prison, à

Pékin, le grand acteur de la Chine: «Vous allez voir un homme

extraordinaire, me dit le mandarin qui me conduisait. Aussitôt il appelle,

et je vois un homme ayant aux pieds une chaîne énorme, arriver sur nous,

avec la vitesse d'un chevreuil. Il avait si bien combiné son pas, sur le

jeu de la chaîne, qu'il était arrivé à courir. Je lui mets un dollar dans

une main, et le dollar passé dans l'autre main, était déjà perdu contre un

camarade, avant qu'il se fût retourné pour me remercier. Il avait vingt

ans de prison pour avoir enlevé la femme d'un haut fonctionnaire, et il

disait sa vie perdue, faute d'un Empereur qui aimât le théâtre,--se

regardant tout à fait indispensable dans une vraie troupe impériale.

Nous voilà rue Pigalle, à inspecter dans les remises, l'entassement des

objets qui arrivent de Pékin, à examiner dans les cachettes des greniers,

les porcelaines, les jades, les bronzes, les curiosités de sélection,

dissimulées au public, et gardées pour les Rothschild, les Camundo.

Il est cinq heures, quand quelqu'un propose d'aller finir la journée

chez Bing, et de voir ses nombreux déballages. Tout le monde aussitôt,

rue Chauchat, où jusqu'à sept heures, nous touchons, nous manions,

nous palpons des raretés, en un état de fatigue tout proche de

l'évanouissement. Une débauche de japonaiserie et de chinoiserie, qui dans

la lassitude de la fin de la journée, et le vide de l'estomac à l'heure du

dîner, vous donne le sentiment de vaguer dans un cauchemar, où toutes les

matières précieuses se mêlent, où toutes les formes se confondent et

s'accouplent, et où l'on se sent presque enlacé par une végétation

exotique de jade, de porcelaine, de métal ciselé.

* * * * *

_Lundi 5 juillet._--Ce pauvre père Maherault, il exhalera son dernier

soupir le nez tombé dans le carton d'une vente! C'est bien le type de la

vraie race passionnée des anciens collectionneurs.

Aujourd'hui je le trouve dans le comptoir du marchand d'estampes Clément,

tripotant d'une main fiévreuse les dessins de son contemporain Guichardot,

pareil à un spectre. Je lui adresse la parole, il sort comme des

aboiements, et rien que des espèces d'aboiements du vieil homme mourant,

et qui n'a gardé un reste de vie, que pour la jouissance furieuse de sa

manie.

* * * * *

_Vendredi 17 juillet._--Si mon âme à plat éprouve le besoin d'une petite

excitation poétique, c'est chez Henri Heine que je la trouve; si mon

esprit ennuyé du terre à terre de la vie, a besoin d'une distraction dans

le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Poë, que je la trouve.

Ça m'embête tout de même, de n'être exalté ou _surnaturalisé_ que par des

étrangers.

* * * * *

_Vendredi 25 juillet._--Aujourd'hui j'ai écrit, en grosses lettres, sur la

première feuille d'un cahier blanc: LA FILLE ÉLISA.

Puis ce titre écrit, j'ai été pris d'une anxiété douloureuse, je me suis

mis à douter de moi-même. Il m'a semblé en interrogeant mon triste cerveau,

que je n'avais plus en moi la puissance, le talent de faire un livre

d'imagination, et j'ai peur... d'une œuvre que je ne commence plus avec

la confiance que j'avais, quand lui, il travaillait avec moi.

* * * * *

_Mercredi 28 juillet._--Un jeune Japonais, auquel on demandait la

traduction d'une poésie, s'arrêta, l'autre jour, au beau milieu de son

travail, en s'écriant: «Non, c'est impossible de vous faire comprendre

cela, avec les mots de votre langue, vous êtes si grossiers!...» Et comme

on se récriait: «Oui, si grossiers!» phrase qu'il fit suivre à peu près de

ceci: «Vous dites à une femme, je vous aime! Eh bien! chez nous, c'est

comme si on disait: Madame, je voudrais coucher avec vous! Tout ce que

nous osons dire à la dame que nous aimons, c'est que nous envions près

d'elle la place des canards mandarins. C'est, messieurs, notre oiseau

d'amour.»

* * * * *

_Vendredi 30 juillet._--Singuliers originaux que Paris et sa banlieue

produisent. Un jeune homme, dont la mère tenait un commerce de dentelles à

Groslay, passe sa jeunesse toute entière à courir à cheval les villages

des environs, à surveiller le travail des ouvrières, et à leur faire des

enfants.

La mère meurt; l'industrie tombe en ruine, et le jeune homme est atteint

d'un rhumatisme articulaire terrible. Il est transporté à l'hôpital, et

son cas est si extraordinaire, qu'il intéresse le médecin en chef et les

internes. Il devient un sujet à expériences, et il coûte près de 20 000

francs à l'hôpital, tant on lui fait prendre de sulfate de quinine, qu'on

arrêtait lorsqu'il devenait sourd, et de choses extraordinaires, et de

bains composés de plantes aromatiques de l'Inde.

Il est enfin guéri, mais se trouve sans un sou. Il s'accroche alors à

une bossue, qui avait un génie dans un genre: la composition des roses

artificielles.

Et les voilà, tous les deux, dans une mansarde du PASSAGE DU DÉSIR, à

faire des fleurs, lui taillant et donnant la forme aux pétales, elle les

assemblant. Ces fleurs portées par lui chez Baton ou chez un autre, ces

fleurs-modèles, que copiaient ensuite des demoiselles de magasin, étaient

payées de 50 à 60 francs pièce, en sorte qu'il revenait avec sept ou huit

cents francs, et son carton rempli des primeurs et des vins les plus chers,

achetés chez Chevet.

Et cet homme et cette bossue, dans leur petit logement de 200 francs, ne

dépensant rien que pour la gueule, n'existant que pour elle, vivaient dans

une continuelle replétion des plus succulentes et des plus chères choses.

Le mari avait même machiné un sac, où il y avait un compartiment pour la

glace, un étui particulier pour la conservation des fraises, un appareil

pour faire chauffer le café, en sorte que, le dimanche, dans le _Désert_

de la forêt de Fontainebleau, ces deux êtres déjeunaient, comme au café

Anglais.

Des années se passent dans cette vie de boustifaille et de création de

petits chefs-d'œuvre, une vie toute solitaire, toute séparée des autres,

quand il vient à notre homme un abcès dans le ventre.

Aussitôt il se fait transporter à son ancien hôpital, et il demande qu'on

lui fasse quelque chose d'extraordinaire, que _cela le connaît_. On lui

dit, qu'il y a un ou deux exemples de guérison de gens, auxquels on a

ouvert le ventre et arraché l'abcès. Il se fait, sans barguigner, ouvrir

le ventre, et meurt d'une péritonite, au bout de quelques jours.

* * * * *

_Dimanche 1er août._--Aujourd'hui, à Bellevue, chez Charles-Edmond, après

un certain macaroni remplaçant la soupe, précipité par beaucoup de verres

de sauterne, après une tranche de melon exquis, combattue par un verre de

très vieille eau-de-vie, Charles Blanc devient expansif, et se raconte. Il

est légèrement bredouillant. Les idées et les paroles affluent un peu chez

lui, comme les liquides dans le goulot trop étroit d'une bouteille, mais

il a un certain tour pasquinant dans le dire, assez amusant.

Il nous montre son frère Louis, petit-fils d'un guillotiné de 93, fils

d'un ardent royaliste, ayant obtenu une bourse, et arrivant, après huit

jours de diligence, au collège de Rodez.

Et voici le petit bonhomme, pas plus haut qu'une _botte de

gendarme_--c'est son expression--se présentant chez le proviseur, qui n'a

pas été prévenu et qui lui dit:

--«Mais, mon petit ami, qui est-ce qui vous envoie?

--Monsieur, c'est le Roi, qui a donné l'ordre que je sois instruit à ses

frais!»--répond le bambin déjà sérieux.

La réponse a le plus grand succès.

L'aîné casé, la mère se remue pour faire donner de l'instruction au

second. Elle va trouver Villèle, a une pique avec lui, et grâce à une de

ces audaces que savent se faire pardonner les femmes, s'écrie au milieu de

la discussion: «Eh Monseigneur, Monseigneur... vous avez été un monsieur,

avant d'être Monseigneur.». L'Excellence trouvant l'emportement drôle, dit

à Mme Blanc: «Eh bien le Monseigneur d'aujourd'hui vous accorde ce que

vous demandez.» Et Charles rejoint Louis à Rodez.

Ils sortent du collège. Leur mère est morte, leur père est fou d'une folie

qui a commencé à la terrible séance de Lanjuinais. Ils sont sans

ressources, et tombés à Paris, avec de quoi vivre quelques jours. Les deux

jeunes gens, qui ont déjà dix-sept et dix-huit ans, vont faire une visite

à Pozzo di Borgo. Le beau vieillard les reçoit aimablement, leur dit que

depuis la Révolution, il n'a plus aucune influence, mais qu'il a un ami,

un véritable ami, M. Marcotte, et que M. Marcotte les fera entrer dans les

forêts. Refus de Louis Blanc qui prend la parole au nom des deux frères.

Alors Pozzo di Borgo va à une armoire, en tire un gros sac de pièces de

cent sous, qu'il se dispose à leur donner. Second refus de Louis Blanc.

Quelques jours après, ils rendaient une visite à un autre de leurs parents,

à Ferri Pisani, auquel Pozzo di Borgo avait dit que ces petits jeunes

gens étaient _intraitables_. Pisani leur met entre les mains 300 francs,

le premier semestre d'une pension qu'il s'engage à leur faire. Et cela,

fait d'une manière si amicale et si brusque, qu'ils ne peuvent cette fois

refuser. Leur premier soin est de cacher la somme entre le matelas et la

paillasse, dans une pauvre petite chambre d'un hôtel, près des

Messageries. Mais, ils avaient été vus par une ouvrière, travaillant dans

une chambre donnant sur la petite cour de l'hôtel, et, le soir, en

rentrant, ils trouvaient le magot déniché. Désespoir, plaintes à la police,

recherches inutiles. Ils vont conter leur malheur à Ferri Pisani, et

Louis lui demandant de lui avancer trois cents autres francs, en les

retenant sur les semestres futurs: «Mes enfants, je ne suis pas un

banquier, voyez-vous, je ne suis pas un banquier... C'est un petit

malheur!»--s'écriait Ferri Pisani, avec un accent corse, un peu indigné de

la proposition,--et il leur redonnait aussitôt les trois cents francs.

Dans toutes les circonstances c'est Louis, l'orateur, l'orateur déjà

sérieux, ratiocinant, syllogistique, qu'il sera plus tard.

Il y a toutefois un joli mot de lui, enfant. Un jour de l'An, les deux

bambins avaient été amenés souhaiter la bonne année au maréchal Jourdan,

qui était aussi leur parent. Ils voient dans le salon un magnifique cheval

en bois, destiné à leur cousin Ferri Pisani. Eux, des bonbons à manger,

c'est tout ce qu'on leur donne. Au moment du départ, Louis, après avoir

embrassé le maréchal, se retourne vers le joujou, objet de son envie, et

lui adresse, dans un gros soupir, un plaisant: «Adieu cheval!»

* * * * *

_Samedi 7 août_.--J'étais, ce soir, dans la douce absorption d'une

cervelle qui recommence à créer. Je me sentais enlevé de mon existence

personnelle, et transporté, avec une petite fièvre, dans la fiction de mon

roman. Des êtres, nés de ma rêverie, commençaient à prendre autour de moi

une réalité vivante, des morceaux d'écriture se rangeaient dans le dessin

vague d'un plan naissant. Là dedans un coup de sonnette, et dans ma boîte

à lettres, une lettre qui m'apprend que le marchand de cuirs qui me doit

80 000 francs ne m'a pas payé le trimestre de la rente qu'il me doit, et

me laisse supposer que des mois, des années peuvent se passer dans

l'absence de presque toute la moitié de mon revenu, et les tracas d'un

procès.

Adieu le roman. Toute la légère fabulation s'est envolée, s'est perdue

dans le vide, comme un oiseau sous un coup de pierre, et tous les efforts

de mon imagination, travaillant à ressaisir l'ébauche de création de la

soirée, n'aboutissent qu'à reconstruire dans ma cervelle, et me faire

toute présente, la néfaste figure de M. Dubois, huissier, rue Rambuteau,

n° 20.

* * * * *

_Mardi 10 août_.--Quand nous sommes entrés chez la dame, dans le jour

voilé de sa galerie d'hiver; elle donnait de petits écheveaux de pâte

sèche, de petits ronds de vermicelle, aux poissons rouges de son aquarium.

Elle était en robe de chambre de cachemire bleu, avec de larges parements

et de petites poches en cachemire blanc. Sur ses poignets se répandait en

bouillons argentés une mousseline d'Orient, dont tout son élégant corps de

poitrinaire est enveloppé.

Elle s'est excusée de n'être point habillée, s'est plainte d'être reprise

d'une bronchite, d'avoir perdu le bénéfice de sa cure du Mont-Dore; cela

dit avec des frottements de mains voyous sur l'estomac, et des «ça racle»

canailles, empêchant tout apitoiement.

Par une porte intérieure, bientôt, une femme, à l'aspect d'une cabotine

humble, a fait son entrée. C'est la B..., la dame de compagnie attachée

près de la mauvaise humeur de la courtisane. Quelques instants après,

arrivait le sculpteur, occupé dans ce moment, du buste en marbre de la

maîtresse de l'hôtel. On se mettait à table.

Un somptueux dîner, arrosé d'un Hochkeimer frappé, tout à fait supérieur,

mais un dîner où, entre chaque convive, une tête de chien formidable, une

tête de chien de toutes les grandes espèces, demandait, et quand on le

faisait attendre, demandait avec des aboiements féroces, tout prêt à

manger le convive qui l'oubliait trop longtemps.

Dans la galerie, machinée pour faire disparaître l'Empereur par une trappe,

dans le temps où une autre était la propriétaire de l'hôtel, on a pris le

café, tout le monde, couché sur un divan de la largeur et de la grandeur

de quatre ou cinq lits.

Partout un grand luxe, mais un luxe commun et acheté tout d'un coup, et au

milieu duquel, la gaze qui enveloppe et défend les dorures, dit la

mesquinerie bourgeoise de cette fille placée par le hasard dans la famille

des grandes impures.

En prenant mon chapeau, posé sur un petit bonheur du jour, j'aperçois une

tasse vide, qui, renversée sur le côté, dans le marc de café qui sèche, et

en sa traînée mystérieuse, prépare la bonne aventure, que se dira demain

la maîtresse de l'hôtel.

* * * * *

_Dimanche 22 août_.--Aujourd'hui, je vais à la recherche du _document

humain_, aux alentours de l'École militaire. On ne saura jamais notre

timidité naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, notre horreur de

la canaille, et combien le vilain et laid document, avec lequel nous avons

construit nos livres, nous a coûté. Ce métier d'agent de police

consciencieux du roman populaire, est bien le plus abominable métier que

puisse faire un homme d'essence aristocratique.

Mais l'attirant de ce monde neuf, qui a quelque chose de la séduction

d'une terre non explorée, pour un voyageur, puis la tension des sens, la

multiplicité des observations et des remarques, l'effort de la mémoire, le

jeu des perceptions, le travail hâtif et courant d'un cerveau qui

_moucharde_ la vérité, grisent le sang-froid de l'observateur, et lui font

oublier, dans une sorte de fièvre, les duretés et les dégoûts de son

observation.

* * * * *

_Jeudi 9 septembre_.--Je me dis par moments, il faut traiter la vie avec

le mépris qu'elle mérite de la part d'un homme supérieur. En cette ruine

qui me menace, il ne faut m'attacher qu'aux observations qu'elle va me

procurer sur les avoués, sur les huissiers, sur le monde de la loi, et les

malheurs qui n'empêchent pas absolument de manger ne doivent être

considérés par moi, que comme des auxiliaires de la littérature.

Je me dis cela, et en dépit de l'indifférence surhumaine que je me prêche,

la préoccupation bourgeoise d'une vie rétrécie et sans jouissances, rentre

en moi.

* * * * *

_Lundi 13 septembre_.--Ce soir, chassé des pièces du bas de ma maison, par

l'odeur de la peinture, devant le lit vide de mon frère je regarde le

prospectus de ses eaux-fortes, qui m'arrive de chez Claye. L'imprévu des

choses de la vie est surprenant. De ces eaux-fortes pour lesquelles les

manieurs de la pointe n'avaient pas, de son vivant, assez d'encouragement

décourageant, de sourires ironiquement bienveillants, de mépris enfin,

l'auteur, le pauvre, enfant, ne se doutait pas que bien peu d'années après

sa mort, on en ferait un des plus beaux livres, publiés à la mémoire d'un

aquafortiste.

* * * * *

_Mardi 14 septembre._--Départ de Paris pour Bar-sur-Seine. Je m'en vais

là-bas, avec une espèce de joie de sortir de mon isolement, qui, pendant

ce mois, m'a pesé plus que jamais.

* * * * *

_Samedi 25 septembre_--Aujourd'hui le lieutenant de gendarmerie nous

faisait la description d'un singulier _nid de chrétiens_, qu'il avait

découvert dans une perquisition. Un ancien curé vivant avec son neveu dans

le vieux château de Gié, entre des murs de dix pieds d'épaisseur. Dans ces

murs, pas de meubles, mais des dévalements de fruits jusqu'au milieu des

chambres, et là dedans seulement, deux lits et deux superbes femelles de

la campagne, sautées à bas des draps, la gorge à l'air, et prêtes à mordre

les gendarmes.

Il nous parlait après de la terreur, qu'inspirent dans les villages

certains hommes, et à l'appui il nous narre cette anecdote.

Un ouvrier charpentier emmène deux de ses amis boire un verre de vin, dans

sa chambre. Quelques jours après, il s'aperçoit qu'on lui a volé cent

francs, qu'il avait dans sa commode. Il conte la chose à un des deux

camarades, qu'il avait emmenés. Le camarade lui dit: «--Il n'y a qu'un tel

ou moi qui ayons pu te voler. Ce n'est pas moi, c'est donc lui,

redemande-lui donc hardiment tes cent francs.--Lui redemander, répond le

volé, il est plus fort que moi, il me battra, et il est bien capable de me

tuer!--Tu es bête, riposte le camarade, il y a une fenêtre qui donne dans

le clos en face de ton armoire, dis-lui que tu l'as vu par la fenêtre.»

Là-dessus le volé va trouver le voleur.--«Voyons, rends-moi mes cent

francs?--Tes cent francs! et voici le voleur qui s'apprête à lui tomber

dessus.--Oui, la plaisanterie a assez duré, s'écrie l'autre, je t'ai vu,

je te dis que je t'ai vu par la fenêtre au clos.--Tu m'as vu! tu m'as vu!

reprend le voleur désarçonné, eh bien, je vais te faire un billet.»

Et le volé a dû se contenter de ce billet, et ne se serait jamais plaint,

si le voleur n'avait pas été compromis dans une affaire d'assassinat.

* * * * *

_Mercredi 29 septembre._--Bar-sur-Seine. Les ouvriers travaillant aux

mécaniques compliquées, ont quelque chose d'_hoffmanesque_.

J'avais fait cette remarque à propos des accordeurs de piano. Aujourd'hui,

arrive ici un monteur de billards.

C'est un vieillard qui entre, sa petite valise au dos, habillé d'une

antique redingote, qu'il boutonne sur un corps ramassé et tout tremblotant,

avec là-dessus une pauvre vieille figure, comme taillée dans un manche de

parapluie, et où il y a de gros yeux gris, sans lumière. Soudain, voici

mon vieillard qui jette sa redingote, passe une blouse blanche, prend une

barre de fer, et tout musculeux, de ses mains noueuses, brise les travers

de la caisse d'emballage, comme des allumettes. Il m'apparaît ainsi qu'un

espèce de Goliath, au nez tuberculeux d'un abbé napolitain, aux yeux de

jettatore, effrayants, diaboliques.

* * * * *

_Dimanche 3 octobre._--Ce que je demande avant tout à Dieu, c'est de

mourir dans ma maison, dans ma chambre. La pensée de la mort chez les

autres, m'est horrible.

* * * * *

_Samedi 9 octobre._--On n'a jamais vérifié le rôle que joue l'amour

physique, dans l'attachement des femmes honnêtes pour leurs maris.

Quelquefois les maris le savent si bien, que pour punir leurs épouses, ils

les privent de leurs faveurs, et les font ainsi,--et cela sans un reproche,

sans une parole--venir à résipiscence.

* * * * *

_Vendredi 15 octobre._--Je me retrouve à Paris avec une paresse indicible

à me remuer, à sortir de chez moi. Les trois ou quatre volumes portant mon

nom, qui s'impriment ou se réimpriment, ne m'intéressent nullement. Fumer,

en regardant vaguement des choses d'art, ce serait, en ce moment, toute

l'ambition de ma vie.

* * * * *

_Samedi 16 octobre._--Le petit prince Sayounsi a donné, ces jours-ci, ses

sabres de famille à Burty. En les donnant, le prince s'est excusé du

mauvais état de ses armes, disant que ses amis s'en servaient, à Paris,

pour couper les bouchons de Champagne. Oui, voilà, à quoi sont tombés ces

farouches lames, ces aciers superbes!

Je remarquais sur la lame du petit sabre, des ondulations presque

imperceptibles, en forme de nuages, et à propos de ces ondulations, le

prince Sayounsi, a dit à Burty, qu'un japonais en comptant le nombre de

nuages compris dans un espace, qu'il lui désignait entre ses deux ongles,

y lisait la signature de l'armurier.

Ces lames, c'est l'idéal de l'acier, l'idéal de ce beau ton cruel du métal

de la mort.

Et le sobre et sévère goût d'ornementation qui pare ce beau métal. Je me

rappelais, en les maniant, un sabre que j'ai vu dernièrement. Une petite

araignée d'or filait sa toile, et les fils presque invisibles de sa trame,

descendaient sur la lame, sur le fourreau, apparaissant sous les

miroitements du jour, en leurs matières différentes, comme une toile

d'araignée baignée de rosée, sous le soleil du matin.

* * * * *

_Mercredi 27 octobre._--Voici la phrase textuelle, dite par Radowitz, le

_famulus_ de Bismark, au duc de Gontaut-Biron, lorsque, l'été dernier, il

l'interrogeait sur les intentions de son maître:

«_Humainement, chrétiennement, politiquement_, nous sommes obligés de

faire la guerre à la France».

Et à la suite de cette déclaration, de longues considérations à l'appui.

* * * * *

_Jeudi 4 novembre._--Ces jours-ci mon cabinet de travail a été fini, les

livres replacés sur les rayons, les gravures rentrées dans les cartons,

les tapis persans étendus sur les murs, les bronzes, les plats, les vases

raccrochés aux parois, ou perchés sur les entablements des meubles. C'est

charmant, toutes ces choses brillantes, scintillantes, chatoyantes, riant

dans le rouge de la pièce, sous ce plafond de velours noir, où des chiens

de Fô s'attaquent dans un champ de pivoines roses. Le bouquet de pavots du

trumeau, au-dessus de la glace, éclate sous de l'or neuf, comme un bouquet

d'orfèvrerie.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 18 段