il veut y aller... il me disait, ce matin: c'est un pays extraordinaire,
un pays extraordinaire... tout à fait extraordinaire... il n'y a rien à
craindre pour la santé...
FROMENTIN.--L'Egypte, l'Egypte, je suis tourmenté de l'idée d'écrire
quelques pages sur ce pays... Figurez-vous, mon cher de Goncourt, une
terre tourbeuse, quelque chose!... comme le caoutchouc, où le pas ne
s'entend pas... Un ciel bleu tendre... Vous ne connaissez que l'Orient
clair et découpé... Là, à tous les plans, d'imperceptibles voiles de
vapeur, devenant plus intenses à mesure qu'elles s'éloignent... Là, des
bonshommes noirs ou bleus... il est très rare de rencontrer une note
rouge... et quel joli ton fait là dedans la cotonnade bleue... Je les vois,
tous ces bonshommes, avec une petite lumière au front et à la clavicule.
Ici Fromentin fait le geste d'un peintre qui pose, une petite touche
carrée à la Teniers, sur une toile.
Ah! il faut une fière puissance de luminosité, pour rendre cela, dans ces
milieux de terrains et de ciels un peu neutres, et parmi cette végétation,
sortant d'un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part... Je
n'ai pas trouvé, en peinture, le mode pour rendre cela, non je ne l'ai pas
trouvé encore, il faudra que je le recherche... Par le vent du Nord, le
Nil est tourmenté, vagueux, sale, mais par le vent du Midi c'est du métal
en fusion... Et un climat d'une douceur, d'une douceur, qui vous fait la
peau comme moite.
A mesure qu'il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s'agrandit dans son
exaltation, ou bien, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, il se
touche le front de l'index.
--Et la nuit, ce que c'est, hein! Charles-Edmond,--s'écrie-t-il,--vous
rappelez-vous les heures passées près de ce temple, dans cette enceinte,
occupée par des cordiers... Ah! ces heures, je veux écrire quelque chose
sur ces heures... simplement, afin de m'en redonner la sensation.
Et longtemps, il nous décrit le pays avec une mémoire qui a le souvenir du
jour, du vent, du nuage: une mémoire locale inouïe, mettant avec la
couleur de sa parole, sous nos yeux, les tournants du Nil, les aspects des
pylones, les silhouettes des petits villages, les lignes cahotées de la
chaîne Lybique--comme s'il nous en montrait les esquisses.
Non, je ne suis jamais tombé sur un homme, ayant emporté d'un pays, une
réminiscence plus gardeuse de tous les détails à demi-cachés et presque
secrets, qui en font le caractère intime.
Il disait, en terminant: «Oh! j'ai une mémoire tout à fait particulière,
je ne prends pas de notes, il m'arrive même quelquefois, dans la fatigue
du voyage, de fermer les yeux, de sommeiller à demi, et je suis tout à
fait de mauvaise humeur contre moi, me disant: «Tu perds ça!» Eh bien non,
au bout de deux ou trois ans, j'en retrouve le souvenir rigoureux.»
* * * * *
_Mercredi 10 mars_.--On déplore, ce soir, l'abaissement du goût
intellectuel et artistique des classes supérieures. On parle du public de
l'Opéra, à l'heure actuelle, moins bon juge de la musique et du chant, que
des orphéonistes de province; on parle du public du mardi du
Théâtre-Français, plus ignorant de notre littérature dramatique, que les
étrangers qui s'y trouvent--et l'on s'effraye un peu de cette décapitation
de la haute société, par l'infériorité qui la gagne tous les jours.
* * * * *
_Mardi 16 mars_.--Des coups de fortune faits, ces jours-ci, sur les fonds
espagnols, par quelques-uns de nos confrères de la littérature et du
journalisme, la conversation des Spartiates va à l'étymologie, et l'on
recherche celle de _petit crevé_. L'un dit que c'est l'antiphrase de gros
crevé, c'est-à-dire, crevant de santé, l'autre soutient que cela vient des
chemises bouillonnées qu'ils avaient l'habitude de porter, et du nom donné
à ces chemises par les blanchisseuses: _chemises à petits crevés_.
Quant au terme de _gommeux_, l'on prétend que c'est l'appellation de
mépris, que les femmes donnent dans les cabarets de barrière, à ceux qui
mettent de la gomme dans leur absinthe, à ceux qui ne sont pas de vrais
hommes.
A la fin du dîner, Nigra, le ministre d'Italie, parlant des cardinaux, des
prêtres d'Italie, et de leur tolérance et de leur _manica larga_, à
l'endroit des choses d'amour, Saint-Victor dit brillamment: «Pour eux, les
dogmes, c'est comme les règles du wisth, il faut s'y soumettre, mais ils
n'y attachent pas d'importance!»
* * * * *
_Mercredi 17 mars_.--On parlait, ce soir, des jeunes filles incurables de
_Notre-Dame des Sept Douleurs_, de ces tronçons humains, de ces corps sur
l'un desquels il y a cinquante-trois plaies à panser, tous les jours; de
ces malheureuses à la tête qui pousse, et qu'on est obligé d'enfermer et
de contenir dans un cerceau. Eh bien, savez-vous, ce que disait la
supérieure à la présidente de l'œuvre? elle lui disait, que toutes,
toutes, entendez-vous, rêvent de se marier. Et la religieuse ajoutait en
riant, «que cela la convainquait que le mariage était la vocation
naturelle de la femme.»
* * * * *
_Vendredi 19 mars_.--Ces Anglais, quand ils se mettent à être originaux,
le sont d'une manière plus carrée que les autres européens.
Je dis cela à propos d'Oliphant, ce diplomate du journalisme, qui, un beau
jour, quitte sa grande existence pour faire partie d'une petite secte
religieuse, vivant sur le bord d'un fleuve d'Amérique. Il était là, quand
le grand prêtre de l'endroit, lui dit: «Vous êtes une force qui se perd
ici, il faut rentrer dans la vie active.»
Il part, et le voilà, tout aussitôt, correspondant du TIMES à Paris, avec
un traitement de près de cent mille francs, et le voilà, quelques mois
après, chargé des négociations de la paix avec l'Allemagne, à la suite
d'une pique, survenue entre M. d'Arnim et M. Thiers, et qui leur rendait
les entretiens insupportables. Puis, soudainement, au milieu de ces
grandes affaires, il est repris du désir de revivre de la vie de sa secte,
et il part, emmenant sa mère: lui pour scier du bois, elle pour faire des
blanchissages. Car dans ce petit monde, tous et toutes doivent travailler
de leurs mains.
* * * * *
_Dimanche 21 mars_.--Alphonse Daudet habite, au Marais, l'hôtel Lamoignon.
Un morceau de Louvre, que cet hôtel, tout peuplé,--en ces nombreux petits
logements, débités dans l'immensité des anciens
appartements,--d'innombrables industries, qui mettent leurs noms, sur les
paliers de pierre des escaliers. C'est bien là, la maison qu'il fallait
habiter pour écrire FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, une maison, où, du
cabinet de l'auteur, on a devant soi de grands et mélancoliques ateliers
vitrés, et de petits jardins plantés d'arbres noirs, dont les racines
poussent dans des conduits de gaz: de petits jardins aux cailloux
verdissants, à l'enceinte faite de caisses d'emballage.
Daudet, qui demeure en ce vieil hôtel, depuis sept ans, me dit que cette
maison a été bonne pour lui, qu'elle l'a calmé, assagi. Il a eu une
jeunesse fiévreuse, une jeunesse aimant les coups, les trimballements dans
les milieux canaille, une jeunesse qui a longtemps gardé, selon son
expression, _les vagues retardataires, les dos de monstres de la mer après
une tempête_. Eh bien! dans cette maison tranquille, pacifique,
assoupissante, il s'est transformé; et à son _ronron_ laborieux, il est
devenu peu à peu un autre homme qu'il était.
De la rue Pavée, nous allons chez Flaubert à pied.
Dans la longue course, je cause avec Daudet, en marchant, du roman qu'il
est en train de faire, et où il a l'intention de placer incidemment Morny.
Je le dissuade de faire cela. Le Morny qu'il a eu la bonne fortune de
connaître, de jauger, doit être à mon sens l'objet d'une étude spéciale,
étude où il pourra mettre en scène une des figures qui représentent le
mieux le temps. Il se récrie sur les côtés bêtes, bourgeois de la figure.
Je lui dis qu'il faut bien se garder de les atténuer, qu'un des caractères
de ce siècle, c'est la petitesse des hommes dans la grandeur et la
tourmente des choses; que s'il veut le faire absolument supérieur, il fera
un Maxime de Trailles, un de Marsay, il construira enfin une abstraction.
Il faut qu'il représente le grand diplomate des secrètes œuvres de
l'intérieur, avec ses côtés de _brocante_ et de littérature des Bouffes.
Et Daudet trouve le conseil bon.
Chez Flaubert, Tourguéneff nous traduit le PROMÉTHÉE et nous analyse le
SATYRE: deux œuvres de la jeunesse de Goethe, deux imaginations de la
plus haute envolée.
Dans cette traduction, où Tourguéneff cherche à nous donner la jeune vie
du monde naissant, palpitante dans les phrases, je suis frappé de la
familiarité, en même temps que de la hardiesse de l'expression. Les
grandes, les originales œuvres, dans quelque langue qu'elles existent,
n'ont jamais été écrites en style académique.
* * * * *
_Mardi 30 mars_.--Paul Lacroix me confirme dans la confidence, que m'avait
faite Gavarni sur l'économie apportée par Balzac dans l'amour physique. Le
plus souvent, il ne prenait de la chose, que l'amusette de la _petite oie_,
et autres bagatelles, regardant l'émission séminale, comme la filtration
par la verge, comme une perte de pure substance cérébrale. C'est ainsi, je
ne sais à l'occasion de quelle maudite matinée, où il avait oublié ses
théories, qu'il arriva chez Latouche, en s'écriant: «J'ai perdu un livre,
ce matin!»
* * * * *
_Mercredi 31 mars_.--En ces derniers jours que de stations dans cette
boutique de la rue de Rivoli, où trône, en sa bijouterie d'idole japonaise,
la grasse Mme Desoye.
Une figure presque historique de ce temps, car ce magasin a été l'endroit,
l'école, pour ainsi dire, où s'est élaboré ce grand mouvement japonais,
qui s'étend aujourd'hui de la peinture à la mode. Ça été tout d'abord
quelques originaux, comme mon frère et moi, puis Baudelaire, puis Burty,
puis Villot, presque aussi amoureux de la marchande que de ses bibelots,
puis à notre suite, la bande des peintres impressionnistes,--enfin les
hommes et les femmes du monde, ayant la prétention d'être des natures
artistiques.
Dans cette boutique aux étrangetés, si joliment façonnées et toujours
caressées de soleil, les heures passent rapides, à regarder, à manier, à
retourner, ces choses d'un art agréable au toucher, et cela, au milieu du
babil, des rires, des pouffements fous de la joviale créature.
Bonne fille et adroite marchande, que cette blanche juive, ayant fait une
révolution au Japon, par la transparence de son teint, et que les fiévreux
du pays, auxquels elle donnait de la quinine, croyaient très sincèrement
la Vierge Marie, visitant l'Extrême-Orient.
* * * * *
_Mardi 6 avril._--Ce soir, le dîner a tourné à la tempête à propos de
Hugo. Sur un mot un peu blasphématoire d'un convive, Saint-Victor est
devenu soudainement furibond, et Charles Blanc est entré en épilepsie: le
premier avec des éclats de voix auxquels se mêle presque la pleurnicherie
de l'enfance, le second avec un espèce d'aboiement rauque et fêlé, qui
fait craindre, à tout moment, qu'il ne vienne à s'étrangler.
L'exclusivisme de ces deux êtres tue notre dîner, qui avait jusqu'ici cela
de particulier, que chacun pouvait dire sa pensée--même sa pensée poussée
à l'outrance par la contradiction,--sur toute chose et tout individu.
... Je déjeune chez Magny, à côté d'un vieillard, d'un antique habitué,
qui prétend avoir mangé la première côtelette, cuite chez le restaurateur.
Une figure flasque, de longs cheveux de savant, et une cravate blanche
sous une immense redingote de propriétaire. Il est tout grognonnant,
traite familièrement les garçons de «canaille», se plaint de n'avoir plus
de dents et trop de cheveux, dit à Magny au sujet de son fils, qu'il s'est
toujours refusé la satisfaction d'être père, et un peu allumé par un
Bourgogne capiteux, se mâchonne à lui-même des choses cyniques, qui
laissent comprendre que c'est un vieil accoucheur.
En sortant, je le trouve en conférence, galamment bavarde, avec les dames
du comptoir, appuyé d'une main sur une canne à béquille, de l'autre sur un
parapluie, sous un chapeau de travers, un chapeau gris orné d'un crêpe. Ce
serait pour un livre, un admirable type du vieillard cynique, libéral,
_gobichonneur_, ayant pour Dieu Béranger.
* * * * *
_Dimanche 18 avril._--En sortant de chez Flaubert, Zola et moi, nous nous
entretenions de l'état de notre pauvre ami, qui,--il vient de l'avouer,--à
la suite de noires mélancolies, se laisse aller à des accès de larmes. Et
tout en causant des raisons littéraires, qui sont la cause de cet état, et
qui nous tuent les uns après les autres, nous nous étonnions du _manque de
rayonnement_ autour de cet homme célèbre.
Il est célèbre, et il a du talent, et il est très bon garçon, et il est
très accueillant. Pourquoi donc, presque, à l'exception de Tourguéneff, de
Daudet, de Zola, et de moi, à ses dimanches ouverts à tout le monde, n'y
a-t-il personne? Pourquoi?
* * * * *
_Mercredi 21 avril_.--Dans nos dîners du mercredi, chez la princesse,
maintenant des peintres bouchent les vides des morts, des nombreux morts
de l'ancien dîner, uniquement composé d'hommes de lettres.
Gérome qui dîne avec nous, à la veille d'un départ pour Constantinople,
me plaît, lui, avec son physique énergique, sa figure cabossée, son
regard au grand blanc, enfin par toute cette physionomie, qu'on dirait
la physionomie d'un talent farouche.
Il va faire un séjour à Stamboul, chez le peintre de Sa Hautesse, qui
exerce sa profession au milieu des scènes les plus bouffonnes: «Un nez,
des yeux, une bouche, deux moustaches, tu vois, c'est le sultan, qui
désignant chaque morceau de sa figure avec son doigt, ajoute: «Maintenant,
fais mon portrait.» Et déjà il lui a tourné les talons.
* * * * *
_Samedi 24 avril_.--Exposition Fortuny. Il se déclare vraiment, dans le
moment, une passion curieuse pour le bric-à-brac vermoulu et la loque
d'atelier. Le fameux vase _alhambresque_, je l'avoue à ma honte, me fait
l'effet d'un vase en carton peint, pour un drame littéraire et assyrien de
l'Odéon.
* * * * *
_Dimanche 25 avril_.--Chez Flaubert. Les uns et les autres se confient les
hallucinations de leur mauvais état nerveux.
Tourguéneff raconte, que descendant au son de la cloche, au dîner,
avant-hier, et passant devant le cabinet de toilette de Viardot, il l'a vu,
le dos tourné, en veston de chasse, occupé à se laver les mains, puis a
été fort étonné de le retrouver, en entrant dans la salle à manger, assis
à sa place ordinaire. Il raconte ensuite une autre hallucination. Il était
revenu en Russie, après une longue absence, et allait rendre visite à un
ami qu'il avait quitté, les cheveux tout noirs. Au moment où il entrait,
il voyait comme une perruque blanche lui tomber du plafond sur la tête, et
quand l'ami se retournait pour voir qui entrait, Tourguéneff avait
l'étonnement de le retrouver tout blanc.
Zola se plaint de passages de souris, ou d'envolées d'oiseaux, à sa droite,
à sa gauche.
Flaubert dit, qu'après une longue absorption, et un long penchement de
tête sur sa table de travail, il éprouve, au moment de se redresser, comme
une peur de trouver quelqu'un derrière lui.
* * * * *
_Samedi 1er mai_.--Au restaurant Voisin. Le bonheur de la mangeaille chez
les Anglais, a quelque chose de matériellement dégoûtant, qu'on ne trouve
chez aucun autre peuple civilisé. Toute leur cervelle, pendant le manger,
appartient à la mastication et à la déglutition. Les hommes faits ont de
petits gloussements de satisfaction animale, leurs blanches et roses
femmes rayonnent dans un abrutissement ébriolé, et l'on voit les
garçonnets et boys sourire amoureusement à la viande. C'est chez tous,
hommes, femmes et enfants, un gaudissement bestial, une réplétion muette,
stupidement extatique.
* * * * *
_Dimanche 9 mai._--Une singulière rue dans un original quartier que ce
coin de Paris, où Barbey-d'Aurevilly est gîté.
Cette rue Rousselet, dans ces lointains perdus de la rue de Sèvres, a le
caractère d'une banlieue de petite ville, dans laquelle le voisinage de
l'École militaire met quelque chose de soldatesque. Sur les portes, des
concierges balayent avec des calottes de turcos. Dans des boutiques
d'imageries, sont seulement exposées des feuilles à un sol, représentant
tous les costumes de l'armée française. Une échoppe primitive de barbier,
dont la profession est écrite à l'encre sur le crépi du mur, fait appel
aux mentons de messieurs les militaires.
Là, les maisons ont l'entrée des maisons de village, et au-dessus de hauts
murs, passent les ombrages denses de jardins et de parcs de communautés
religieuses.
Dans une maison qui a l'air d'une vacherie--la vacherie habitée par le
colonel Chabert, du roman de Balzac,--je m'adresse à une sorte de paysanne,
qui est la portière de Barbey. Tout d'abord, elle me dit qu'il n'y est
pas. Je connais la consigne. Je bataille. Enfin elle se décide à monter
ma carte, et me jette, en redescendant: «Au premier, le n° 4 dans le
corridor.»
Un petit escalier, un plus petit corridor, et encore une petite porte
peinte en ocre, sur laquelle est la clef.
J'entre, et dans un fouillis, un désordre qui ne laisse rien distinguer,
je suis reçu par Barbey d'Aurevilly, en manches de chemise, et en pantalon
gris perle décoré d'une bande noire, devant une de ces anciennes toilettes,
au grand rond de glace basculant. Il s'excuse de me recevoir ainsi,
s'habillant, me dit-il, «pour aller à la messe.»
Je le retrouve, ainsi que je l'avais aperçu à l'enterrement de Roger de
Beauvoir, je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de
cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa
demi-toilette, mais en dépit de tout cela, il faut l'avouer, possédant une
politesse de gentilhomme et des grâces de monsieur bien né, qui font
contraste avec ce taudis, où se mêlent, se heurtent, se confondent avec
des objets d'habillements et des chaussettes sales, des livres, des
journaux, des revues.
J'emporte de ce logis de la rue Rousselet, comme le souvenir d'un lettré
de race dans la débine.
* * * * *
_Samedi 15 mai._--Je sors de l'Exposition.
Le côté caractéristique de cette exposition, c'est l'introduction dans la
peinture de tout le brillant, de tout le cliquetant, de tout le coruscant
du bric-à-brac.
Oui, la peinture n'est plus que le trompe-l'œil de la céramique, des
éclairs de l'acier, des lumières cassantes de la soie et du satin. C'est
sur la toile le feu d'artifice du bibelot. On peut trouver ça très joli,
mais n'est-ce point, au fond, de la très petite couleur, bonne à laisser
à la peinture à la gouache?
* * * * *
_Mardi 25 mai._--Transbordement pour l'été, du dîner des Spartiates de
chez Brébant, chez Laurent des Champs-Élysées.
Une nouvelle recrue: Raoul Duval, le jeune orateur de la Chambre. C'est
un homme à la physionomie fiévreuse, éclairée par le rutilement d'une
chevelure et d'une barbe rousses, un homme aux mains éloquentes, d'une
blancheur presque exsangue. Et, chose bizarre, ce qui sort et s'échappe de
cette bouche d'enthousiaste, c'est de la logique profonde et du haut bon
sens.
Il est curieux à entendre raconter les incidents de cette restauration
manquée, menée par le duc Decazes et qui depuis... de cette restauration
menée par d'Audiffret-Pasquier entraînant à la fin, un peu à son corps
défendant, le duc de Broglie.
Il nous raconte toute cette négociation, où à ses demandes d'une lettre,
d'un mot signé du roi, on lui offrait la conversation de Chesnelong. Il
nous peint Audiffret-Pasquier, comme un hurluberlu, répétant à tout
propos: «Qui osera nous arrêter, quand nous formerons un bataillon carré,
avec le drapeau tricolore planté au milieu de nous!»
Pour Raoul Duval, la chose menée par des honnêtes gens et des sincères du
parti, a été un piège tendu par les orléanistes à leur cousin. Ils ont
voulu et ont réussi à le rendre impossible en France.
Puis il s'étend sur les Orléanistes, accuse leur manque de caractère, de
décision, leur peur de se compromettre au grand jour. Et il nous conte,
que pendant le second siège de Paris, il avait organisé dans la
Seine-Inférieure et quelques autres départements de l'Ouest, un plan de
défense, dans le cas où le Mont-Valérien serait pris et où la Commune
triompherait. Il ajoute que, tout en ne s'illusionnant pas sur la durée de
la défense, il avait été trouver en Angleterre, le comte de Paris, et lui
avait demandé d'appuyer de son nom et de sa présence, la résistance. Le
comte de Paris avait refusé! Et Raoul Duval s'écrie: «Croyez-vous, que si
j'avais été Joinville, je me serais laissé ainsi empoigner et reconduire
par Ranc.»
Raoul Duval reprend la parole, parle de l'alliance des Orléanistes avec
Gambetta, et comme il témoignait son étonnement au tribun, et lui disait
qu'il avait bien certainement en poche quelque coup de Jarnac, pour les
anéantir, Gambetta lui fit un signe affirmatif, et d'un bout de son doigt,
se touchant le creux de l'estomac, imita, en polichinellant, le _couic_
tragique des acteurs en bois.
Un mot bien parisien du maître d'un restaurant de la petite banlieue
parisienne, à Arsène Houssaye lui disant:
--«Oui, oui, l'été vous gagnez beaucoup d'argent, mais l'hiver vous ne
faites rien.»
--«L'hiver, mais, monsieur, nous avons les adultères!».
* * * * *
_Mardi 1er juin_.--Aujourd'hui, Erdan, de passage à Paris, a été amené à
notre dîner. C'est un homme, à la fois vieux et jeune, aux petits yeux,
aux petites moustaches, aux petits traits ratatinés, au petit front bombé,
semblable à un ivoire japonais représentant le Dieu de la longévité.
Il s'est montré causeur, fin, délicat, ténu, argutieux presque, et parlant
des choses, avec le tour d'une pensée qui a cessé d'être française et qui
s'est faite italienne. Il parle du pape, du concile futur, de Garibaldi
qui, pour lui, représente le _summum_ de puissance qu'a une vraie royauté:
la foi d'une population dans un homme. Il nous le peint avec des trous,
des vides, des côtés bêtes, mais avec des grandeurs et des générosités
d'un homme du passé, d'un homme antique.
* * * * *
_Dimanche 6 juin._--Aujourd'hui j'étais tranquille et presque heureux chez
moi, comptant dîner tout seul, et un peu paperasser le soir. Soudain mon
jeune cousin fait irruption chez moi avec la S***, et il faut, bon gré mal
gré, que j'aille faire, disent-ils, une _petite fête_ avec eux. Nous
allons dîner chez Voisin, où nous rejoignent des amis et des amies.
Les filles ne sont supportables qu'à la condition d'être des folles
créatures, des toquées, des extravagantes, des êtres qui vous étonnent un
peu par l'entrain de leur verve ou l'inattendu de leur caprice. Cette S***,
c'est du vice tout froid, tout arithmétique, que ne monte pas même le vin,
enfin une prostituée sans le tempérament d'une vraie p.....
Pris de mélancolie, j'examine le cabinet, et je me rappelle que mon frère
y est venu dîner, l'année de sa mort, et que très souffrant, il s'était
couché à la fin du dîner, sur le canapé, dans un tel navrement, que toute
la gaieté de mon petit cousin s'en était allé.
Aussi, quand on parle d'aller à un bal à Bougival, je m'enfuis et traverse
Paris, me cognant à la joie et à l'ivresse des foules, revenant du _Grand
Prix_, et je marche là-dedans, triste, triste, triste.
* * * * *
_Mardi 15 juin._--Tous les jours, être sous la menace d'un envahissement,
tous les jours, pouvoir être pillés, déménagés, dénationalisés: voilà la
position de la France,--et personne n'a l'air d'y songer. Saint-Victor
disait, ce soir, que la Russie nous avait fait avertir que, passé cette
année, elle ne répondait plus de rien.
Puis Saint-Victor épanche son admiration pour Montaigne, dans le sein de
Charles Blanc, qui raconte drôlement, comme il a possédé le divin livre.
«J'étais petit clerc, pauvre comme Job, je gagnais 25 francs par mois. Un
grand clerc de l'étude, un jour, à déjeuner, nous dit d'un air
superbe:--Moi, j'entre dans le roulage... oui dans le roulage!--Et vos
livres, les livres que vous m'aviez prêtés, lui dis-je.--Mes livres... ah!
des livres dans le roulage... Tenez, vous êtes un bon garçon, je vous les
donne... Vous me payerez deux francs par mois.»