dans mon XVIIIe siècle. Au fond, cet art du XVIIIe siècle est un peu le
_classicisme du joli_, il lui manque l'originalité et la grandeur. Il
pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes,
et ces ivoires, ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit
dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.
* * * * *
_Lundi 25 janvier_.--Le dîner de Flaubert n'a pas de chance. C'est en
sortant du premier, que j'ai attrapé ma fluxion de poitrine. Aujourd'hui,
Flaubert souffrant manque, il est au lit. Nous ne sommes donc que
Tourguéneff, Zola, Daudet et moi.
On cause tout d'abord de Taine. Comme chacun cherche à définir les
qualités et les imperfections de son talent. Tourguéneff nous interrompt,
en disant avec l'originalité de sa pensée et le doux gazouillement de sa
parole: «La comparaison n'est pas noble, mais permettez-moi, messieurs, de
comparer Taine à un chien de chasse que j'ai eu: il quêtait, il arrêtait,
il faisait tout le manège d'un chien de chasse d'une manière merveilleuse,
seulement, il n'avait pas de nez, j'ai été obligé de le vendre.»
Zola est tout heureux, tout épanoui de l'excellente cuisine, et comme je
lui dis:
«Zola, seriez-vous, par hasard, gourmand?
--Oui, me répondit-il, c'est mon seul vice, et chez moi, quand il n'y a
pas quelque chose de bon à dîner, je suis malheureux, tout à fait
malheureux... Il n'y a que cela... les autres choses, ça n'existe pas pour
moi... Ah, vous ne savez pas quelle est ma vie?»
Et le voici, avec un visage tout à coup assombri, qui entame le chapitre
de ses misères. C'est curieux comme les expansions du jeune romancier
versent, de suite en des paroles mélancoliques.
Zola a commencé un des tableaux les plus noirs de sa jeunesse, des
amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adressées,
de la suspicion où on le tient, de l'espèce de quarantaine faite autour de
ses œuvres.
Tourguéneff dit à mi-voix: «C'est particulier, un Russe de mes amis, un
homme de grand esprit, affirmait que le type de Jean-Jacques Rousseau
était un type français, et qu'on ne trouvait qu'en France...» Zola, qui
n'a pas écouté, continue à gémir, et, comme on lui dit, qu'il n'a pas à se
plaindre, qu'il a fait un assez beau chemin pour un homme n'ayant pas
encore ses trente-cinq ans:
«Eh bien! voulez-vous que je vous parle là, du fond de mon cœur,
s'exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis... Je ne
serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie, je n'aurai jamais
une de ces distinctions qui affirment mon talent. Près du public, je serai
toujours un paria, oui un paria.» Et il le répète quatre ou cinq fois «un
paria.»
Tourguéneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui
conte ce joli apologue: «Zola, lors de la fête donnée à l'ambassade russe,
à l'occasion de l'affranchissement des serfs, événement dans lequel, vous
savez, que j'ai été pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami,
et au mariage duquel j'ai été témoin, le comte m'invita à dîner. Je ne
suis peut-être pas le premier littérateur russe en Russie, mais à Paris,
comme il n'y en a pas d'autre, vous m'accorderez que c'est moi, eh bien,
dans ces conditions, savez-vous comment j'ai été placé à table; j'ai eu la
quarante-septième place, j'ai été placé après le pope, et vous savez le
mépris dont jouit le prêtre en Russie.»
Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguéneff, en forme de
conclusion.
Zola est en veine de causerie, et il continue à nous parler de son travail,
de la ponte quotidienne des cent lignes, qu'il s'arrache tous les jours,
de son cénobitisme, de sa vie d'intérieur, qui n'a de distractions, le
soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de
compatriotes. Au milieu de cela, il s'échappe à nous avouer, qu'au fond,
sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l'action, la
domination qu'il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec
l'accent d'un homme de talent, qui a longtemps mariné dans la misère.
Pendant la confession acerbe du romancier réaliste, Daudet se récite à
lui-même des vers provençaux, et semble se gargariser avec la douce
sonorité musicale de la poésie du ciel bleu.
* * * * *
_Vendredi 29 janvier_.--Je monte, ce soir, à la Commission présidée par de
Chennevières, curieux de savoir ce que devient l'idée de cette exposition
des tableaux français des Musées de province. J'arrive au moment où le
projet est rejeté.
Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour
du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces
administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance
du «passe-moi la casse, je te passerai le sené» m'inspirent presque un
dégoût physique. Puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos
de l'art français qu'ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils
n'ont pas encore appris le respect.
* * * * *
_Samedi 30 janvier_.--Une chose dure, et qui m'a été bien pénible
aujourd'hui: ça été de signer, à la place habituelle où étaient _Edmond et
Jules_, de signer d'un seul nom, un livre sous presse.
* * * * *
_Jeudi 4 février_.--Aujourd'hui je travaille aux Archives.
Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de _répertoires_
sérieux, sous ce jour tamisé, qui semble la lumière passant par le châssis
d'un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d'un maroquin noir,
parmi ces messieurs décorés penchés sur des rouleaux de parchemins
recroquevillés, où se lisent de longues lettres mérovingiennes,
sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche,
au pince-nez, à la chaîne d'acier,--l'étude est grave, a quelque chose de
solennel.
* * * * *
_Samedi 6 février_.--Un artiste, nommé Desboutin, que je ne connaissais
pas, a apporté chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits à la pointe
sèche: des planches suprêmement artistiques. Je les ai admirées, ces
pointes sèches! Il m'a offert de me graver, et rendez-vous a été pris.
Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.
L'atelier est dans la cour d'une grande cité ouvrière, bruyante de toutes
les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes,
que recouvrent au dedans d'immenses tapisseries rapportées d'Italie,
représentant la mort d'Antoine, la construction de Carthage, et mettant au
mur en leurs verdures fanées, dans une couleur haillonneuse, un monde pâle
et effacé de guerriers farouches à l'apparence spectrale. D'un côté du mur
la vieille tapisserie fait la portière d'une autre pièce, dans laquelle on
entend des cris d'enfants.
Et partout sur le ton sordide et jaunâtre de la laine déteinte, pendent à
des clous, des châssis montrant sur les genoux et les bras d'une mère, des
nudités d'enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et
gris des esquisses de Lepicié: l'étal d'une chair, dans laquelle on sent
les entrailles d'un peintre-père. Et partout dans l'atelier sont épars des
joujoux, et du linge reprisé. Et deux petits chiens, nouveaux nés, gros
comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l'un de
l'autre, se mordillant leurs petites gueules entr'ouvertes.
Sur le rebord d'une fenêtre, près d'une chaise, au dossier raccommodé avec
une ficelle, une page d'un vieux livre entr'ouvert: RAGIONAMENTI DI PIETRO
ARETINO, est grise de la poussière, tombée depuis des mois.
Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le
meuble d'apparat du logis. Il enduit d'huile une planche de cuivre pour en
enlever le brillant, et se met à crayonner sur son genou.
C'est une tête originale, avec une chevelure à la Giorgion, une tête toute
cahoteuse de méplats et de rondeurs turgescentes: une tête de foudroyé. Sa
mère avait douze cent mille francs, qu'elle a perdus, en lui laissant des
dettes. Il avait acquis des terrains à Florence, et une partie de ces
terrains lui était achetée 250,000 francs, pour le percement d'un
boulevard, quand le transfèrement de la capitale d'Italie à Rome a fait
abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littérature--il a
fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues--ne lui rapporte pas plus que sa
peinture.
Soulevant la portière, une Italienne, sa femme, est entrée dans l'atelier,
promenant sur les bras, de long en large, une petite fille. Puis est
apparu sous la portière, à quatre pattes, un joli gamin tout frisotté, qui,
après quelques instants d'hésitation, s'est décidé à venir à nous. Et là
dessus est rentrée, toute joyeuse de sa promenade dans la cour, la mère
des petits chiens.
Desboutin a attaqué, avec la pointe, le cuivre à vif, passant à tout
moment l'envers de son petit doigt, chargé de noir, pour se rendre compte
de son travail, cherchant en même temps, ainsi qu'il le disait, la couleur
et le dessin, et laissant transpirer son mépris pour l'eau-forte, qu'il
appelle de la _gravure dans un cataplasme_.
Il travaille appliqué et nerveux, jetant des mots italiens, dans une
intonation tendre à sa femme, jetant des _secatore_ au beau petit garçon,
qui devient trop familier, jetant des _porcheria_ à la chienne _Mouchette_,
dont la gaîté se prend, par moments, à aboyer. Et je pose jusqu'à la nuit,
charmé par le tableau que j'ai sous les yeux.
C'était vraiment d'une opposition charmante, sur l'antiquaille des murs,
et pour ainsi dire, sur la pourriture des tapisseries, ces deux frais
enfants, assis sur deux petites chaises, l'un en face de l'autre, le petit
garçon avec son visage et son teint à la Murillo, la petite fille sous son
petit bonnet blanc: tous deux entourés des jeux de petits chiens, qui
semblaient former avec eux une famille du même âge.
* * * * *
_Dimanche 7 février_.--De Behaine a vu hier le maréchal Mac-Mahon. Il a
été frappé, attendri, c'est son expression, du _boulvari_ fait dans cette
loyale cervelle, par les complications tortueuses de la politique du
moment. Le maréchal lui est apparu comme un homme prochainement menacé
d'une congestion cérébrale.
Puis de Behaine me peint la délivrance joyeuse, qu'avait éprouvée le
maréchal, quand, après quelques mots sur la politique intérieure, il lui a
demandé où en était l'armée. Tout de suite, ça a été un autre homme. Plus
cette inquiétante concentration, plus ces mouvements nerveux, plus ces
contractions de mains impatientes et prêtes à broyer des choses. Le
maréchal s'est mis à causer gaîment et alertement, des hommes, des canons,
des fusils, et a terminé par cette phrase: «Oh cette année, il n'est pas
probable que Bismarck nous fasse la guerre, et l'année prochaine nous
serons prêts!»
* * * * *
_Jeudi 11 février_.--Je n'ai jamais assisté à une séance de réception à
l'Académie, et je suis curieux de voir de mes yeux, d'entendre de mes
oreilles, cette chinoiserie.
On m'a donné un billet, et ce matin, après déjeuner, nous partons, la
princesse, Mlle de Galbois, Benedetti, le général Chauchard, et moi, pour
l'Institut.
Ces fêtes de l'intelligence sont assez mal organisées, et par un froid
très vif, on fait queue, un long temps, entre des sergents de ville
maussades, et des troubades étonnés de la bousculade entre les belles
dames à équipages et des messieurs à rosettes d'officiers.
Enfin nous sommes à la porte. Apparaît un maître d'hôtel. Non, c'est
l'illustre Pingard, une célébrité parisienne qui doit une partie de sa
notoriété à sa gnognonnerie, un homme tout en noir, avec des dents
recourbées en défense, et un rognonement de bouledogue érupé. Il nous fait
entrer dans un vestibule, orné de statues de grands hommes, ayant l'air
très ennuyé de leur représentation en un marbre trop académique, disparaît
un moment, et puis reparaît, et gourmande durement la princesse--qu'il
feint de ne pas reconnaître--pour avoir dépassé une certaine ligne du pavé.
Enfin ascension dans un étroit escalier tournant, semblable à l'escalier
de la colonne Vendôme, et où Mme de Galbois commence à se trouver mal. Et
nous voilà dans un petit recoin, en forme de loge, dont les murs vous font
blancs, à la façon des meuniers, et d'où, comme d'une lucarne, le regard
plonge, non sans une espèce de vertige, dans la salle.
La décoration de la coupole, grise comme la littérature qu'on encourage
au-dessous, est à faire pleurer. Sur un gris verdâtre, sont peints en gris
demi-deuil, des muses, des aigles, des enroulements de lauriers, pour
lesquels le peintre a obtenu à peu près le trompe-l'œil d'une planche
découpée. Et le triste jour, reflété par cette triste peinture, tombe
morne et glacé sur les crânes d'en bas.
La salle est toute petite, et le monde parisien, si affamé de ce spectacle,
qu'on n'aperçoit pas un pouce de la tenture usée des banquettes d'en bas,
un pouce du bois des gradins de collège des grandes tribunes du premier
étage, tant se pressent et se tassent dessus, des fesses nobiliaires,
doctrinaires, millionnaires, héroïques. Et je vois, par une fente de la
porte de notre loge, dans le corridor, une femme de la dernière élégance,
assise sur une marche d'un escalier, et qui écoutera sur cette marche les
deux discours.
Nous avons croisé, en entrant, le maréchal Canrobert, et la première
personne, que nous apercevons dans la salle, est Mme de La Valette, et
partout ce sont des hommes et des femmes du plus grand monde. Une
remarque. Chez les femmes assistant à cette solennité, règne une certaine
gravité de toilette, une couleur assombrie de _bas bleu_ dans les robes,
parmi lesquels éclate, par ci par là, le manteau de velours violet garni
de fourrures de la superbe Mme d'Haussonville, ou détonne le chapeau
extravagant de quelque actrice.
Le monde intime de la maison, quelques hommes et les femmes des
académiciens, sont ramassés dans l'espèce d'enceinte d'un petit cirque,
défendu par une balustrade. A droite et à gauche, sur les deux grandes
tribunes en espalier, sont étagés, dans du drap noir, les membres de
toutes les académies.
Le soleil, qui s'est décidé à luire, éclaire des visages où toutes les
lignes remontent en l'air, en ces courbes, par lesquelles on représente
dans les têtes d'expression, la béatitude. On sent chez tous les hommes
une admiration préventive, impatiente de déborder, et les femmes ont
quelque chose d'humide dans le sourire.
La voix d'Alexandre Dumas se fait entendre. Aussitôt c'est un
recueillement religieux, puis bientôt de petits rires bienveillants, des
applaudissements caressants, des _ah!_ pâmés.
L'exorde est tout plein de jolies gamineries, d'amusantes pasquinades,
d'aimables traits d'esprit, puis vient le morceau sérieux, le morceau
historique, où le récipiendaire déclare, grâce à sa faculté de lire entre
les lignes de l'imprimé, avoir fait la découverte que Richelieu n'a jamais
été jaloux des vers de Corneille, qu'il lui en a seulement voulu un moment,
pour avoir retardé, avec sa création du CID, l'unité française. Il s'est
contenté de le faire appeler, et lui a dit: «Prends un siège,
Corneille...» Là, un monologue du cardinal-ministre, fabriqué par Dumas.
Une salle ivre, des applaudissements, des trépignements.
La péroraison prononcée, tous les traits de tous les visages se sont
allongés, en les courbes tombantes d'un fer à cheval, et une noire
tristesse s'est amoncelée sur tous les fronts.
Ici un entr'acte, pendant lequel j'ai regardé la salle. Alors j'ai vu la
petite Jeannine Dumas, très peu sensible à l'éloquence de son père, en
train de détraquer la lunette de sa mère. J'ai vu Lescure tout rapproché
de la balustrade des élus, prenant des notes. J'ai vu l'imprimeur Claye,
avec la physionomie d'un mortel agréablement hypnotisé. J'ai vu un beau
jeune homme, dans l'enroulement d'un caban à broderies d'argent, la tête
penchée sur une main gantée de jaune, qu'on m'a dit être le poète
Déroulède. J'ai vu l'académicien Sacy, et son hilarité à la Boudha. J'ai
vu un académicien qu'on n'a pu me nommer, aux tirebouchons de poils dans
les oreilles, et à la peau bleue du macaque sur les pommettes. J'ai vu un
autre académicien, en calotte de velours noir, enterré dans un cache-nez
de cocher, et ganté de gants de laine, qui n'ont qu'un pouce. On n'a pu
encore me nommer celui-là. J'ai vu... J'ai vu...
A ce moment, la voix de vinaigre du vieux d'Haussonville a monté jusqu'à
nous: une voix qui semblait la voix du vieux Samson, jouant le marquis de
Giboyer.
Alors a commencé la _chinoiserie_, c'est-à-dire l'exécution du
récipiendaire avec tous les saluts, les salamalecs, les grimaces ironiques,
et les sous-entendus féroces de la politesse académique. M.
d'Haussonville a fait entendre à Dumas qu'il était à peu près un rien du
tout, que sa jeunesse s'était passée au milieu des hétaïres, qu'il n'avait
pas le droit de parler de Corneille: une exécution, où se mêlait le mépris
de sa littérature au mépris d'un grand seigneur pour un _croquant_.
Et après l'injure de chaque commencement de phrase, jetée d'une voix
sonore, la tête dressée vers la coupole, il y avait chez le cruel orateur,
un sourd plongeon de sa voix dans sa poitrine, pour le compliment banal de
la queue des phrases,--et que personne n'entendait. Oui, il me semblait
assister, dans une baraque de guignol, au plongeon ironiquement
révérencieux de polichinelle, après le coup de bâton qu'il donne sur la
tête de sa victime.
_E finita comedia_ enfin, et tout le monde s'en va bien content.
* * * * *
_Mercredi 17 février_.--Ce soir, le nouvel académicien a cherché à se
montrer simple mortel, à écraser le moins possible de son succès ses
confrères.
Après dîner, il s'est mis à parler, d'une manière intéressante, de la
cuisine du succès, et un moment se tournant vers Flaubert et moi, avec un
ton où le mépris s'alliait à la pitié: «Vous autres, vous ne vous doutez
pas, pour le succès d'une œuvre dramatique, de l'importance de la
composition d'une première... vous ne savez pas tout ce qu'il faut
faire... tenez, simplement, si vous n'encadrez pas au milieu de
bienveillants, de sympathiques, les quatre ou cinq membres que chaque club
détache pour ces jours là... car en voilà des messieurs peu disposés à
l'enthousiasme... et si vous ne pensez pas à cela, à cela, à cela.»
Et Dumas nous apprend tout un monde de choses, que nous ignorions
parfaitement, et que maintenant que nous les savons, nous ne saurons
jamais mettre en pratique.
* * * * *
_Samedi 20 février_.--Les gens riches, il leur arrive parfois d'avoir du
goût dans les porcelaines, dans les tapisseries, dans les meubles, dans
les tabatières, dans les objets de l'art industriel. C'est la réflexion
que je faisais aujourd'hui devant les boiseries du XVIIIe siècle, que me
montrait le comte de ***, boiseries très artistement travaillées, et très
bien ramassées. Mais n'a-t-il pas eu l'idée de me faire monter dans une
chambre, et de vouloir me faire voir ses tableaux. Il semble vraiment
qu'aux richards, sauf de très rares exceptions, est défendu le goût de
l'art, supérieur,--de l'art fait par des mains, qui ne sont plus des mains
d'ouvrier.
* * * * *
_Vendredi 26 février_.--Aujourd'hui je suis entré une minute à la vente
Sechan. J'ai vu vendre de vieux tapis persans, de vieux morceaux
d'harmonieuses couleurs très passées, des 6,000, des 7,000, des 12,000
francs. C'est une marque bien caractérisée de matérialisme dans une
société, que ce prurit des enchères pour les choses de l'industrie
artistique, tant qu'on voudra.
Je trouve aussi là-dedans le symptôme d'une société qui s'ennuie, d'une
société où la femme ne joue plus le rôle attrayant, qu'elle jouait dans
les autres siècles. J'ai remarqué, pour mon compte, que les achats
s'interrompent, quand ma vie est très amusée ou très occupée. L'achat
continu, insatiable, maladif, n'existe que dans les périodes de tristesse,
de vide, d'inoccupation du cœur ou de la cervelle. Renan m'apprenait, ces
jours-ci, que l'on a été assez longtemps à savoir d'où venaient les fameux
tapis, appelés tapis de Caramanie: l'industrie orientale n'étant pas
généralisée dans des fabriques de manufactures, mais localisée dans les
logis d'un chacun, travaillant sans publicité, avec sa femme et ses
enfants. Enfin l'on avait appris que la grande fabrication avait lieu
surtout dans une petite ville, nommée Ourcha, l'ancienne capitale de la
Phrigie; et tout faisait supposer à Renan, que là s'était conservée la
fabrication des tapis de l'ancienne Babylone.
* * * * *
_Mercredi 3 mars_.--La princesse exprimait aujourd'hui à dîner le
sentiment d'angoisse qu'on éprouve, au réveil, en ouvrant les yeux dans le
jour gris de toutes ces vilaines journées: «Quand on se réveille, dit-elle,
c'est comme si on avait commis un crime!»
--------Dans ce moment-ci, chez les écrivains littéraires, c'est une
recherche, une sélection, une chinoiserie de style, qui tendent à rendre
l'écriture impossible. C'est mal écrit, quand on emploie deux _de_ qui se
régissent; exemple, la fameuse phrase faisant le désespoir de Flaubert:
une couronne de fleurs d'orangers. C'est mal écrit, lorsqu'on place assez
près de l'autre, dans une phrase, deux mots commençant, par la même
syllabe. On a été plus loin, on a déclaré qu'on ne pouvait pas commencer
une phrase par un monosyllabe: ces deux pauvres petites lettres ne pouvant
servir de fondation à une grande phrase, à une période.
Cette recherche de la petite bête abêtit les mieux doués, les
détourne,--occupés qu'ils sont de la sertissure à la loupe d'une
phrase--de toutes les fortes, les grandes, les chaleureuses choses, qui
font vivre un livre.
* * * * *
_Dimanche 7 mars_.--Zola en entrant chez Flaubert se laisse tomber dans un
fauteuil, et murmure d'une voix désespérée:
--Que ça me donne du mal, ce Compiègne... que ça me donne du mal!
Alors Zola demande à Flaubert, combien il y avait de lustres éclairant la
table du dîner... Si la causerie faisait beaucoup de bruit... et de quoi
on causait... et qu'est-ce que disait l'Empereur.....
Et Flaubert, moitié pitié de son ignorance de l'intérieur impérial, moitié
satisfaction d'apprendre à deux ou trois visiteurs, qu'il a passé quinze
jours à Compiègne, joue à Zola dans sa robe de chambre, un Empereur
classique au pas traînant, une main derrière son dos ployé en deux,
tortillant sa moustache, avec des phrases idiotes de son cru:
--Oui, fait-il, après qu'il a vu que Zola a pris son croquis, cet homme
était la bêtise, la bêtise toute pure!
--Certainement, lui dis-je, je suis de votre avis... mais la bêtise est en
général bavarde, et la sienne a été muette: ça été sa force, elle a permis
de tout supposer.»
* * * * *
_Mardi 9 mars_.--Dîner chez Brebant. C'est une confusion de paroles, un
_meli-melo_ de conversations diverses, un brouhaha _d'a parte_, d'où
jaillissent et surnagent des phrases comme celles-ci:
DU MESNIL.--Oui, le ministère était fait ce matin, mais ce soir, il est
défait.
CHARLES-EDMOND.--Decazes a raconté qu'il a trouvé Mac-Mahon pleurant,
pleurant positivement.
RENAN.--Le miel de l'Hymète... il n'est bon que quand il est vieux...
Alors il est dur, il faut le couper au couteau: Tenez, pendant le siège,
nous avons fait la découverte d'une boîte oubliée... elle était au moins,
depuis six ans, à la maison... ça été une vraie ressource.
SCHERER.--Ce livre de d'Haussonville sur Sainte-Beuve, l'avez-vous lu?...
Il ne se doute, pas un moment, de ce qu'était l'homme.
CHARLES BLANC.--Je vous dis que la qualité des tapis persans, c'est le
_suint_, la vie animale, dont est encore imprégnée la laine, quand on la
teint, tandis que chez nous, la laine est morte, lorsqu'on l'emploie.
ROBIN.--A Berlin, elles sont 70,000 femmes qui appartiennent à la
prostitution, dont 50,000 sont inscrites à la police, et 20,000 font de
la prostitution occulte.
Un quelconque.--J'affirme que si Mac-Mahon se retirait, il y aurait dans
les vingt-quatre heures un coup d'État, et une proclamation du prince
Impérial.
BROCCA.--Les anthropologistes sont des canailles!
RENAN.--La Vierge! on ne la représente plus avec un enfant; maintenant on
ôte auprès d'elle, autant qu'on peut, le symbole de la maternité. Notre
siècle a été le siècle de la Vierge, le XXe siècle sera peut-être le
siècle du bon Saint-Joseph.
Un quelconque.--Vallon, ce Vallon, passé grand homme, et Buffet devenu
populaire, c'est vraiment trop fort, et l'ironie de ce temps est
excessive.