Et nous voici devant la grande baie qui regarde Catinat, et devant un

amoncellement de meubles et de porcelaines encombrant le vide, avec la

profusion qu'aime la princesse. C'est d'un côté une table en marqueterie,

surmontée d'une corbeille en porcelaine, de l'autre une table portant un

vase jaune impérial, fabriqué par Decker, duquel s'élance un palmier.

Entre les deux tables est placé un grand divan, couvert de la perse qui

garnit tout le rez-de-chaussée, et met aux plafonds et aux murs son vert

d'eau, fleuri de fleurs roses et bleues. Un grand tapis de Perse, tout gai,

tout riant, et où dans la pourpre de petits morceaux de blanc ressemblent

à des morceaux de papier semés sur la laine, couvre le parquet et tout ce

côté de l'atelier.

En avant du divan, une chaise en sparterie, brodée de soie jaune et bleue,

et devant le métier à tapisserie de la princesse, où la bande commencée

est cachée sous un mouchoir de soie brodé de fleurettes violettes. A côté

monte, sur son haut pied, un grand panier en vannerie, orné de nœuds de

rubans, contenant les soies de la princesse, dans un _fazzoletto_ rouge,

rayé d'or.

Ce coin est le coin du travail de la femme chez la princesse, et le coin

de son repos. Là, est le métier à tapisserie, où elle se jette au sortir

du dessin et de l'aquarelle. Là, est le grand divan de perse, où, à la

tombée de la nuit, à cette heure qui l'attriste, elle fait sa petite

sieste mélancolique. Là, est la corbeille des chiens, dormant leur sommeil

recroquevillé! Là, est le petit divan vert rayé de blanc, où se tiennent

les colloques intimes de la politique, les entretiens d'affaires, les duos

de la sollicitation et de la protection, petit canapé qu'elle affectionne,

et d'où ses pieds frileux vont chercher, tout à côté, le souffle tiède

d'une bouche de calorifère, qui ventile le poil remuant des petits chiens

dans leur corbeille.

Dans le grand panneau qui fait face au salon, il y a d'abord dressé contre

le mur un immense meuble de marqueterie hollandaise, aux tiroirs _en

tombeaux_, portant sur sa corniche des vases argentés, dans lesquels sont

ouverts des parasols japonais.

Puis, c'est un bureau Louis XV, sur lequel la princesse écrit un billet

pressé, inscrit un renseignement, une adresse, le nom d'une plante en

latin. Sur ce bureau se voient un buvard en maroquin blanc, dont se

détache le relief d'un _M_ en bronze doré; un encrier formé par une boule

en cuivre, porté par un aigle argenté; un coupe-papier en bois de santal,

aux incrustations de nacre; de grands ciseaux dans une gaine de maroquin

blanc; un petit agenda disant la date du mois; un petit chronomètre disant

l'heure du jour. La galerie du bureau porte, entre deux bouquets de

violettes artificielles, un minuscule bronze du grand Empereur en César

romain.

Devant la porte qui mène au lac d'Enghien, un vrai capharnaüm. Au milieu

se dresse dans un vase, imitant le jaspe sanguin, une fougère arborescente,

dont la mousse du pied est becquetée par des oiseaux. D'une flûte de

verre bleu monte dans la verdure grêle de la fougère, un bouquet de

chrysanthèmes, aux tons foncés de fleurs de velours.

Tournant autour des deux vases, se déroule devant, un petit paravent de

poche, où Popelin, sur une toile écrue, a peint des oiseaux et des fleurs,

se déroule un porte-photographies en maroquin rouge, contenant les

portraits de Popelin, de l'abbé Coquereau, de Benedetti, de Mme Benedetti,

de Victor Giraud, du vieux Giraud, du docteur Puysaye. Sur un coin de la

table, un petit pupitre en laque, montre exposée, la photographie du

tableau de la «Fête-Dieu» de Rousseau, au bas duquel Augier a crayonné des

vers.

Et il y a encore sur cette table un petit miroir de poche en ivoire, une

gaine à ciseaux de plusieurs grandeurs, un petit panier à franges d'or, un

petit sac en maroquin blanc, une pelotte à épingles, des paires de gants

salis par le fusain, une carafe à demi remplie de limonade, un voile noir

plié,--le voile de la promenade--et j'oubliais un petit pot, où trempent

dans l'eau des feuilles de sauge, dont la princesse use pour une

inflammation de gencives.

Après la porte recommence le panneau, et c'est un bahut hollandais faisant

pendant à l'autre, dans son assez vilaine tonalité jaune. Sur sa corniche,

entre deux paons la queue déployée, se renverse un amour tenant un miroir,

derrière lequel sont deux harpes dorées, aux fines sculptures Louis XVI.

Puis, c'est un enchevêtrement de petites tables, de tabourets, d'une

toilette dont des rouleaux de papier de toutes couleurs cachent la glace;

d'un chevalet Bonhomme, sur lequel pose une aquarelle, représentant un

coucher de soleil dans le parc, qu'on a admiré, il y a deux ou trois jours;

d'un fauteuil-balançoire viennois; d'une petite étagère portant à tous

les étages, des Bottin, des Dictionnaires, des Almanachs de Gotha.

Seulement deux grands tableaux dans l'atelier. Ces deux grands tableaux,

placés aux deux côtés de la porte de sortie, représentent tous deux des

paons: l'un est de Philippe Rousseau, l'autre de Monginot.

Maintenant c'est le panneau vitré de la façade du parc. Contre le vitrage

monte un rideau vert, qui au milieu de la lumière ensoleillée de tout

l'atelier, met une grande ombre sur tout ce côté, sur les liseurs de

livres et de revues, assis sur le grand divan du milieu. C'est

ordinairement sur ce divan, que prend place le lecteur, quand une lecture

est faite à haute voix. Ce côté de l'atelier est le côté de la peinture,

du dessin. Dans l'encoignure, dans l'angle de la façade du parc et du mur

mitoyen du salon, sur une table est posé le petit pupitre, sur lequel la

princesse crayonne ses portraits aux trois crayons. A côté du pupitre, à

portée de la main, les crayons, la sanguine, la craie, la gomme élastique

employés par la princesse, tous objets qu'elle n'aime pas qu'on touche,

disant que les autres sont des _sales_.

Au-dessus de sa tête, est un cartel Louis XVI, à la sonnerie grave.

Derrière elle un second petit divan vert, rayé de blanc, remplit la niche

de la fenêtre du salon, qui est comme une petite chapelle des dessins

d'Hébert.

Sur le rebord, il y a, enveloppé dans un mouchoir de soie à pois blancs,

une copie à l'aquarelle d'un Tiepolo de sa galerie, et sur le Tiepolo,

plié et noué par la princesse, avec l'art d'une demoiselle de magasin de

chez Boissier, est un petit tablier de soie noire, qu'elle met les jours

où elle fait du lavis.

Tout le mur en retour jusqu'au plafond et jusqu'à la porte d'entrée de

l'atelier, est garni d'étagères algériennes, d'œufs d'autruches aux

pendeloques de perles, de lanternes vénitiennes, de gargoulettes

orientales, d'instruments de musique sauvages, encastrés dans les immenses

rinceaux que dessinent les palmes de la Semaine Sainte, envoyées par le

pape à l'Altesse Impériale, et d'où s'élance de son bâton d'empaillement,

un lophophore, cet oiseau de velours noir au collier d'émaux translucides.

Et dans le fouillis des choses, la presse des objets, la confusion des

formes et des couleurs, l'on entrevoit encore des photographies de

l'Empereur Napoléon III, dans toutes les phases de sa bonne ou de sa

mauvaise fortune; on entrevoit les éclairs de rubis et d'émeraude de toute

une collection d'oiseaux-mouches dans l'ombre d'une armoire; on entrevoit

des aquarelles drolatiques de Giraud représentant des scènes de

l'intérieur de la princesse; on entrevoit d'élégiaques têtes d'études

d'Amaury Duval; on entrevoit de vieilles gravures représentant Napoléon

Ier en costume troubadouresque; on entrevoit des mécaniques en bronze

doré pour tenir horizontalement une branche, on entrevoit par

l'entrebâillement des panneaux, des tiroirs, des albums, des blocs de

papiers à aquarelle, des cornets de cristal hérissés de pinceaux, des

tubes, des vessies, une armée de bouteilles d'encres de couleur avec leurs

floquets de ruban rouge: tous les ustensiles et tous les outils de la

peinture à l'huile, de l'aquarelle, du pastel, du crayonnage,--à l'état

de provisions.

* * * * *

_Lundi 16 novembre_.--La princesse a une qualité charmante, une certaine

grâce de cœur à regretter les amis qui partent. Elle parle en phrases

douces, et non comédiennes, du désagrément de se séparer, de l'ennui de ne

pas toujours continuer cette vie commune, et elle bâtit bientôt dans le

rêve et l'impossible humain, une espèce de phalanstère, où l'on mêlerait

ses existences jusqu'à la mort. Puis sa parole meurt, et sa figure

s'assombrit dans une moue mélancolique, dont il est très difficile au

_partant_ de n'être pas touché.

Elle avait dit, il y a quelques instants, à propos de chaussettes de soie,

dont elle m'avait demandé la commande, à propos de gardes de livres, que

Popelin devait me fabriquer, après mon départ: «Oui, les gens qui partent

doivent toujours laisser quelques petites commissions derrière eux... avec

cela on se souvient mieux et plus d'eux... Il semble qu'ils ne vous ont

pas quitté tout à fait.»

Elle se lève tout à coup, et quoiqu'il _giboule_ au dehors, elle me parle,

dans le vent et la pluie, d'aller passer quinze jours à Nice, de voir en

famille d'amis, ce pays de fleurs et ce ciel bleu pendant l'hiver.

Nous rentrons. Un domestique annonce que la voiture est avancée. A mon

adieu, la princesse riposte, presque brutalement: «Pas ce mot, je ne

l'aime pas, dites au revoir?»

* * * * *

_Vendredi 20 novembre_.--Par le vent froid qu'il fait, ce matin, en

montant vers Saint-Cloud, pour gagner Versailles,--dans l'excitation d'une

marche presque courante, mon roman (LA FILLE ÉLISA) commence à prendre une

apparence de dessin dans ma cervelle. Je me résous à mettre dans le

renfoncement, et le vague d'un souvenir, toutes les scènes de b.., et de

cour d'assises, que je voulais peindre dans la réalité brutale de la

mise en scène, et les trois parties de mon roman se condensent en un seul

morceau.

Pourquoi au milieu de cette incubation, me suis-je mis à penser à un

empereur d'Allemagne, je ne sais plus lequel, qui, ayant demandé à son

chapelain, si vraiment Dieu était dans l'hostie, en fit sceller une dans

un coffret. Des années, des années se passèrent, au bout desquelles

l'empereur fit ouvrir le coffret. On y trouva le cadavre d'un ver. Cela

ferait une assez belle image, dans un bouquin supérieur.

Mais à propos de ver, j'ai trouvé, hier, mon ami Burty désolé. Il avait

découvert, dans ses albums japonais, un ver de l'Extrême-Orient, un ver

tout enveloppé de poils blancs, comme de la soie, un ver charmant, un

petit animal d'art enfin, et comme il était vivant, il l'avait mis avec

le plus grand soin dans une boîte, et comptait le présenter à la Société

d'acclimatation. Mais, oh malheur! cette bête de Julie, en faisant le

salon, n'a-t-elle pas jeté la bestiole dans la cheminée.

* * * * *

_Samedi 24 novembre_.--Ce matin, je vais au BON MARCHÉ.

J'avais appris par Bracquemond que le BON MARCHÉ avait reçu, dans un envoi

de tapis d'Orient modernes, quelques vieux tapis de Perse. On me les

montre et devant ce _ras velouté_, devant ces surfaces givreuses et

miroitantes, devant ces laines qui ont le micacé de crins coupés, devant

cette fonte de couleurs, entrant les unes dans les autres, ainsi que les

tons d'une aquarelle trempant dans l'eau, devant ces jaunes qui ont le

pâlissement de l'or vert, ces roses qui semblent le rose de la fraise

écrasée dans de la crème, devant ces bleus, ces verts, qui sont si peu les

bleus, les verts de l'Occident, devant cette palette de couleurs doucement

souriantes, qu'on dirait la palette inventée pour jouer autour du corps nu

d'une femme, je me sens pris d'une passion d'amateur de tableaux pour ces

tapis, et une indescriptible horreur me vient subitement pour tous les

Sallandrouze quelconques.

--------Les hommes de l'imprimerie ont quelque chose à la fois de

l'hallucination et de l'hébétement. Il semble que, dans leur cervelle,

dansent toutes les corrections de toutes les épreuves, jetées sur la table

du portier.

* * * * *

_Lundi 30 novembre_.--Le bonheur de rentrer dans son chez soi de banlieue,

de s'enfermer au milieu du dos de ses livres, des reflets de ses bronzes,

des éclairs de ses porcelaines, du chatoiement de ses tapis, et de ses

portières; le bonheur, à la clarté d'un feu de bois, à la lumière douce

donnée par une lampe de l'ancien système, de corriger des épreuves, en

remuant des bouquins, en ouvrant des cartons, en feuilletant des

gravures:--cela à la fois dans le silence et la plainte d'un vent de

campagne.

* * * * *

_Mardi 1er décembre_.--Les anciens dîners de Magny deviennent assommants.

Il n'y a pas plus de cohésion entre les messieurs disparates qui les

composent actuellement, qu'entre des gens descendant de diligence pour

dîner à table d'hôte. Plus d'intérêt des uns et des autres, pour ce que

chacun fait, tente, espère.

Aujourd'hui, à propos de Mme de Sévigné, ce brutal de Charles Blanc

s'emporte à froid, et proclame que la femme contemporaine de Vauban, et

qui a médit des paysans dans un alinéa de ses lettres, ne peut pas avoir

de talent. Il ajoute que toutes les femmes écrivent aussi bien qu'elle, et

qu'il apportera, la prochaine fois, cent cinquante lettres de femmes qui

valent les lettres de la très célèbre épistolière.

Renan, qu'on est sûr de voir opiner du bonnet, à tous les paradoxes

littéraires qui se débitent, dodeline de la tête, en signe

d'acquiescement: «C'est déplorable, cette réputation», laisse-t-il à la

fin tomber de ses lèvres, et longtemps il répète dans le silence: «Ce

n'est pas un penseur!... puis ce n'est pas un penseur!»

Et les mépris bruyants des _penseurs_ du dîner pour la pure littérature,

empêchent d'entendre la légère parole moqueuse d'Ernest Picard racontant à

ses voisins, qu'il était au moment de demander le vote des lois

constitutionnelles, quand Dufaure, qui se trouvait derrière lui, lui a

jeté dans l'oreille: «Ne parlez pas de cela, la Chambre va se mettre à

rire!»

* * * * *

_Mercredi 2 décembre_.--Ce soir, chez la princesse, en mangeant ma soupe,

je dis à Flaubert, placé près de moi: «Je vous fais mon compliment d'avoir

retiré votre pièce. Quand on a eu un échec, comme nous en avons eu, tous

les deux, il faut, pour la revanche, être sûrs d'être joués par de vrais

acteurs.»

Il me paraît un peu embarrassé, et puis, après un silence, il accouche de:

«Je suis au Gymnase, maintenant... ce n'est pas moi, c'est Peregallo qui a

voulu la présenter.» Et il ajoute: «Il y a cinq robes dans ma pièce, et là,

les femmes peuvent en acheter.»

Il y a cinq robes dans ma pièce... Ô fascination du théâtre!... Flaubert

dit cela!--et moi, peut-être j'en dirai autant demain.

... Du sang, on n'en trouve point,--c'est Claude Bernard qui parle--on ne

saigne plus du tout. De mon temps, il y en avait des baquets dans les

hôpitaux... J'en ai eu besoin dernièrement, pour mon cours, je n'ai pu

m'en procurer... Et sans un vieux médecin, vous savez Pasteur?... celui

qui suit mon cours, je n'en aurais pas eu... Il s'est saigné... Lui c'est

un ancien élève de Broussais. Il continue la tradition. Il se saigne, à

tout bout de champ... Ne me disait-il pas: «Moi je me saigne, tous les

jours, et j'en arrose mes fleurs.»

Il est intéressant à entendre et agréable à regarder, ce Claude Bernard!

Il a une si belle tête d'homme bon, d'apôtre scientifique. Puis il a

encore un: «On a trouvé» un _on_ si distingué, pour parler de ses propres

découvertes.

* * * * *

_Vendredi 4 décembre_.--Aujourd'hui, après avoir déclaré de Lindau à

Chennevières, que je n'entendais nullement travailler pour sa commission,

je trouve poli d'y faire acte de présence, pour lui rendre une visite. Je

tombe au milieu de ce monde _commissionnant_, rangé autour d'une table

verte, sous laquelle mon ami disparaît presque dans l'affaissement de son

corps. Il est question d'une exposition à Paris des principaux tableaux

des musées de province, et voilà qu'en pensant que les importants tableaux

de l'École française du XVIIIe siècle qui sont à Angers et ailleurs,

pourraient bien être oubliés, je me laisse fourrer dans la sous-commission

de l'Exposition.

En sortant de là, je vais dîner chez Pierre Gavarni. C'est gentil un jeune

ménage, dans un appartement qui n'est pas complètement meublé, dans un

intérieur où le tapissier n'a pas posé le dernier clou, et où le premier

enfant apparaît à l'état de ronde bosse. Ce petit ménage a le débraillé et

la grâce d'un ménage d'étudiant.

Pierre Gavarni me raconte qu'il a vendu mille francs ses aquarelles du

salon, me montre des croquis de la vie élégante parisienne, qu'il est en

train d'exécuter pour un journal, qui doit de se fonder, me parle avec une

certaine fièvre de son désir de faire de l'eau-forte.

* * * * *

_Mardi 8 décembre_.--Dans ce moment, c'est pour moi un intérêt de voir se

métamorphoser en livre, ma laide et incorrecte écriture, d'assister à la

jolie et proprette matérialisation d'une chose intellectuelle.

Ce sont d'abord des _placards_, encore humides, et à la fois

recroquevillés et boursoufflés, se répandant sur toute ma table, au sortir

de l'enveloppe: de grands morceaux de papier noircis d'un vilain imprimé,

et n'ayant encore rien d'un volume. Puis viennent les premières feuilles,

où ma pensée est dans le cadre d'une page, mais encore dansante, et toute

pleine de maculatures et de grosses fautes bêtes, puis enfin se succèdent

les secondes, les troisièmes feuilles, où peu à peu, dans le nettoyage

spirituel et matériel, m'apparaît le livre qui sera mon livre.

* * * * *

_Mercredi 9 décembre_.--Ce soir, en fumant, les invités de la princesse

causent d'une actrice de la Comédie-Française, quand tout à coup le vieux

Giraud dit:

«C'est drôle, moi, j'ai manqué d'être son père!»

Ah bah! s'écrie-t-on, racontez-nous ça?

«J'étais tout jeunet, faisant déjà le portrait de tout le monde, quand le

grand-père de la dite actrice--il était régisseur d'un théâtre du

boulevard--me dit: «Tu devrais faire le portrait de ma fille?» J'étais

élève de l'École, elle était élève de la Danse, j'avais seize ans, elle en

avait peut-être dix-huit, vous voyez ça d'ici... A l'Opéra elle faisait de

la pantomime avec un maître de ballet... Ne s'amusa-t-elle pas à vouloir

se faire mon professeur dans cet art... Moi, qui étais mime dès l'enfance,

vous pensez si ça m'allait, et me voilà, le portrait abandonné, à tourner

autour d'elle avec des ronds de jambe, et des mains sur le cœur, me voilà

à m'agenouiller, en simulacre de déclaration... Elle trouvait ça très

drôle, et moi en _arlequinant_, vous vous doutez que je pelotais fort...

Un jour, que nous arlequinions ainsi, le père entre tout à coup, et me

voit serrer sa fille de très près. Il ne dit pas un mot, mais m'indique,

d'un bras théâtralement tendu, la porte... Je ramasse mon carton, tout en

me disant à moi-même: puisqu'il la fait _à la noblesse_, il faut la

continuer... Et le père me voit, une main devant les yeux, la colonne

vertébrale, secouée de mouvements de désespoir, sortir de la pièce, avec

la marche de Levassor, dans la parodie de LUCIE DE LAMMERMOOR.

«Depuis, je ne l'ai revue qu'une fois, il y a quelques années, dans un

dîner chez Bressant. C'était alors, en termes d'atelier, un vieux

_plumeau_, mais sa fille marchait derrière elle, et je l'ai reconnue dans

la jeunesse de sa fille. J'ai voulu lui rappeler le petit jeunet, si blond,

mais elle a fait semblant de chercher dans ses souvenirs, sans le

retrouver.»

* * * * *

_Lundi 14 décembre_.--J'avais fait demander, indirectement, au duc

d'Aumale la permission d'étudier pour mon CATALOGUE DE WATTEAU, les

«Singeries» de Chantilly, le duc m'a répondu par une invitation à déjeuner,

et ce matin, je suis à sa table, au milieu de seize personnes que je ne

connais pas du tout. Je pourrais tout au plus nommer le comte de Paris, la

comtesse de Paris, Mme de Saint-Didier, le vieux duc d'Hérouville,

bonhomme étrange, qui déjeune avec une barbe de trois jours, Mlle

Jacquemart, la peintresse, en amazone et en chapeau de cheval.

Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le peindre: c'est le type du

vieux colonel de cavalerie légère. Il en a l'élégance svelte, l'apparence

ravagée, la barbiche grisâtre, la calvitie et la voix cassée par le

commandement. Le teint un peu orangé, un œil qui a la couleur grise d'un

œil d'oiseau, et dans les moments d'attention, sur son front, au-dessus

du nez, des rides dessinant comme un if lumineux.

La conversation, qui va de la cuisine milanaise, du _risotto_ au

polichinelle napolitain, lui donne l'occasion de montrer une science, une

érudition que n'ont pas d'ordinaire les princes.

Sauf le vieux duc d'Hérouville, la table ne compte pas de personnalités

originales: ce sont des officiers en bourgeois, des députés, du tout le

monde.

On se lève de table. Le prince me mène dans le salon de la «Grande

Singerie», et s'en fait le cicerone aimable et intelligent. Puis il me

fait descendre, traverse sa chambre, dont le lit, à la militaire, est

surmonté d'une reine Marie-Amélie après sa mort, et où il y a, dans des

vitrines de pieuses défroques, des haillons aimés et révérés, débarrasse,

à coups de pied, les grandes bottes de chasse, fermant, l'entrée de la

«Petite Singerie», et me la fait voir, en détail.

Le prince est simple, grand seigneur bon enfant, et malgré mon peu de

sympathie pour les d'Orléans, il me force à rendre justice à la

distinction de ses manières, au charme vivant de son accueil.

ANNÉE 1875

_Vendredi 8 janvier_.--Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre,

et ma personnalité rentre tout doucement dans l'être vague et fluide et

vide, que font les grandes maladies.

J'ai été bien malade. J'ai manqué mourir. A force de promener, le mois

dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je

n'ai pu me lever. Trois jours, je suis resté avec une fièvre terrible et

une cervelle battant la breloque... Le jour de Noël, il a fallu aller à la

recherche d'un médecin, indiqué par le concierge de la villa. Le médecin

m'a déclaré que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser dans le

dos un vésicatoire, grand comme un cerf-volant.

Onze jours, j'ai vécu sans fermer l'œil, et toujours me remuant et

toujours parlant, avec la conscience toutefois que je déraisonnais, mais

ne pouvant m'en empêcher. Ce délire, c'était une espèce de course folle

dans tous les magasins de bibelots de Paris, où j'achetais tout, tout,

tout,--et l'emportais moi même.

Il y avait aussi, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre,

devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me

disais que c'était impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour,

je fus intérieurement très agité, il me sembla que le sabre japonais, qui

est toujours sur ma cheminée, n'y était plus: je me figurais que l'on

redoutait un accès de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.

Dans ce délire, toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut

s'analyser, _s'écrire_. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un

calepin, sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu'une

seule. (Nuit du 28 décembre.)--«Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand

je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi,

une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée: une

page toute préparée pour être remplie, et qu'il faut que je remplisse

absolument. Celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et

toujours ainsi.»

* * * * *

_Vendredi 22 janvier_.--C'est paradoxal vraiment, le prix des choses. J'ai

là devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus

extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l'on en trouvait

un, comme cela, dans une fouille d'Italie, il se payerait peut-être dix

mille francs. Le mien m'a coûté cent vingt francs. A côté de ce bronze,

mes yeux vont à un ivoire japonais, un singe costumé en guerrier du

Taicoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de

perfection menue: c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait

ce bout d'ivoire, si l'artiste italien l'avait signé de son poinçon. Il

est peut-être signé d'un nom, aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne

vaut encore que vingt francs, en France.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 8 / 18 段