Giessbach. Une création de génie, et du génie le plus moderne. Un hôtel où

l'on est servi par de jolies prostituées travesties en virginales

Suissesses, et où, après dîner, l'on vous gratifie d'une vraie cascade,

illuminée de feux de bengale.

* * * * *

_Samedi 22 août_.--Ce matin, l'embarcadère de Giessbach s'offrait aux

regards, comme le plus charmant tableau de genre, comme un tableau digne

de la touche spirituelle de Knaus. Une montagne de malles et de sacs de

nuit, une vieille calèche au velours rouge passé, des chaises à porteurs

sur lesquelles étaient renversées des fillettes en robe blanche, les

mollets à l'air: tout un capharnaüm de choses accidentées de jolis petits

détails linaires, de jolis petits tons.

Au poing, le bâton à la corne de chamois, et dans le harnachement de cuir

soutenant à la ceinture, la lorgnette, l'album, l'éventail, l'ombrelle, de

jeunes voyageuses se tenant debout, tout aériennes dans le voltigement de

leur voile de gaze, autour de la figure.

Il ne faut pas oublier, en un coin, un groupe de Suissesses, au corsage de

linge blanc, silencieuses, les bras croisés sur la poitrine. Elles

formaient un cercle de femmes, se regardant avec des regards vagues, et un

peu exaltés,--les regards qu'elles ont à l'église.

Soudain du milieu d'elles, un chant s'est élevé, un chant triste, comme

une mélancolie de montagne. Et sans s'occuper de ceux qui étaient là, et

comme pour se faire plaisir à elles-mêmes, toutes à leur chant, ces femmes

ont continué à vous remuer douloureusement l'âme, avec leurs voix. Leurs

chants, peu à peu, je ne sais comment, ont fait renaître le souvenir, et

m'ont rappelé que là, où j'allais passer aujourd'hui, j'y avais passé, il

y a vingt ans, avec mon frère.

Alors pendant que, la tête basse, les yeux roulant des larmes, je

tracassais, de mon bâton, les cailloux, j'entendais de Behaine, éclater en

un long sanglot. Ces chants, ces modulations, ces plaintes musicales

avaient fait, tout à coup, remonter à la surface de nos cœurs saignants

et vides, des douleurs enterrées,--lui, son Armand, moi, mon Jules,--et

tous deux, nous repleurions nos bien-aimés.

* * * * *

_Dimanche 23 août_.--Sur le bateau de Romanshorn à Lindau, j'étudiais une

allemande dînant, dont le profil, à tout moment, se penchait, de bas en

haut, vers un voisin, en de bestiales coquetteries. C'était une créature

blonde et bovine, avec des tons d'ambre dans le lait de sa chair, des

sourcils fauves, de longs cils roux, faisant comme un battement d'ailes de

guêpes, au-dessus de la pâmoison de son regard. J'ai vu rarement un appel

_à la braguette_, avec une telle cochonnerie de l'œil, une telle

appétence suceuse des lèvres.

Le sensualisme de la femme allemande a quelque chose, en style noble, du

_rut_ de Pasiphaé.

... Décidément les voyages, ne sont qu'une suite de petits supplices. On a,

tout le temps, trop chaud, trop froid, trop soif, trop faim, et tout le

temps, on est trop mal couché, trop mal servi, trop mal nourri, pour

beaucoup trop d'argent et de fatigue.

En raison du pittoresque prévu, que l'Europe peut vous offrir, ça n'en

vaut vraiment pas la peine.

* * * * *

_Lundi 24 août_.--Ce soir, Mme de Behaine définissait admirablement le

goût de toilette de l'ancienne parisienne. «Être bien chaussée, bien

gantée, avoir de jolis rubans: la robe n'était qu'un accessoire»

disait-elle.

J'ajouterai que c'était aussi une toilette, dans les nuances douces, dans

une tonalité discrète. Le voyant, le _coup de pistolet_ dans l'habillement

de la femme, est une victoire du goût étranger, du goût américain sur

l'ancien goût français.

--------Dans le monde, il y a tout à redouter des hommes aux idées

libérales et aux habits de coupe cléricale.

* * * * *

_Mercredi 2 septembre_.--L'anniversaire de la défaite de la France prend,

cette année, en Bavière, un caractère religieux. En ce jour, nous

rappelant Sedan, j'ai vu, avec le soleil levant, arriver dans le jardin,

le père et la mère Kallenberg, qui, avec des gestes de pontifes, ont hissé

le pavillon aux couleurs allemandes. Puis cela fait, ils ont fait joindre

religieusement leurs mains à leurs trois petits enfants, qui ont entonné

un hymne de guerre contre nous.

Pendant que l'exécration de notre pays devient un culte, qu'elle se glisse

dans la prière de l'enfant d'outre-Rhin, en France qui se souvient? qui

prévoit ce que nous réserve cette jeune génération?

* * * * *

_Jeudi 3 septembre_.--Départ de Lindau pour Paris, par Constance,

Schaffouse, Bâle.

J'ai vu peu de femmes si studieusement occupées du bonheur de leurs maris,

que la femme de mon ami. La préoccupation de faire à son _pauvre homme_ la

vie douce, d'écarter tout ce qui peut mettre un nuage sur son front, de

lui donner le plat qu'il aime, de lui sauver le désagréable d'une nouvelle,

de défendre enfin, à toute heure, son système nerveux des mauvaises

choses physiques et morales, dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Il y a

là, certes, une qualité délicate de dévouement particulière à la femme, et

que l'homme ne possède jamais d'une manière si réglée, si continue, si

persistante.

Je pensais, en vivant au milieu de ce ménage, que l'amour d'une honnête

femme pour son mari, est encore ce qu'il y a de meilleur en fait d'amour.

* * * * *

_Dimanche, 13 septembre_.--Auteuil. Je vague au milieu de mes livres, sans

les ouvrir, de mes dessins et de mes fleurs, sans les regarder. Les

attaches qui existaient en moi pour toutes ces choses, me font l'effet

d'être cassées. Ma maison même ne me semble plus être pour moi, ce qu'elle

était, il y a six mois. Je ne jouis pas d'y être. Je ne sais quelle

indifférence de mourant m'est venue, avant l'heure. Autrefois un désir,

une ambition, une espérance me sortaient, un jour, violemment de cet état

d'âme.

Aujourd'hui, je sens qu'il n'y plus rien au monde, que je me donnerais la

peine de désirer, d'ambitionner, d'espérer, de rêver. J'en suis arrivé à

ce détachement de la vie militante, où dans le dernier siècle, un homme,

comme moi, s'enterrait dans un couvent: un couvent de Bénédictins.

Mais le régime de la liberté a tué ces retraites pour les blessés de la

vie.

* * * * *

_Lundi 14 septembre_.--Exposition nationale de nos manufactures. La

tapisserie, on peut le déclarer à la stupéfaction de bon nombre de gens,

la tapisserie est un art perdu. Ce n'est plus qu'une laborieuse imitation

terne et noire de la peinture.

Dans les tapisseries modernes, exposées là, il ne se trouve plus rien de

cet art particulier, de cette création conventionnelle, qui faisait des

tableaux de laine et de soie, d'après des lois et une optique, qui ne sont

ni les lois ni l'optique de la peinture à l'huile.

* * * * *

_Mardi 15 septembre_.--Départ pour Bar-sur-Seine.

Pendant les heures lentes du voyage, je pense qu'il y a, cette année,

quarante ans que je viens, tous les automnes, passer un mois dans cette

maison de famille. Je me revois à mon premier voyage. J'avais douze ans,

quand mon cousin, le père de celui-ci, à la descente de la diligence de

Troyes, m'acheta une blouse blanche, pour mettre sur mes vêtements de

petit parisien. Quel mois accidenté, que ce mois! Tout d'abord pour mes

débuts, je tombai à la Seine, où je pensai me noyer, et quelques jours

après, je me faisais éclater dans les mains, une poudrière,--heureusement

en carton,--et mille autres imprudences.

C'est curieux, tout ce feu, toute cette exubérance tout ce diable au corps,

toute cette activité violente, s'étaient envolés de mon individu, quand

je revins, l'année suivante. J'étais devenu un _jeunet_ sérieux, très peu

remuant, presque triste, et qui, couchant dans la bibliothèque, passait

ses nuits à lire les éditions stéréotypées avec les bons yeux de l'enfance,

passait ses journées à rêvasser.

--------Un mot de curé d'ici, parlant d'une femme qui accouche tous les

ans: «Cette femme est comme un confessionnal, il y a toujours du monde.»

* * * * *

_Lundi 28 septembre_.--Aujourd'hui, toute la journée, nous l'avons passée

chez un _machabée_. C'est le nom que le lieutenant de gendarmerie donne

aux vignerons du pays.

Une journée de course, en plein soleil, après des perdreaux rouges, dans

les côteaux de vigne, à la pierraille croulante sous les souliers de

chasse. Et le soir, presque endormi de fatigue, avec beaucoup de vague

dans la cervelle, je suis couché au fond d'une barque, que mon machabée

fait glisser, sans bruit, au milieu de la nuit et des ombres étranges des

deux bords. De temps en temps, un bruit à la fois crépitant et mouillé: ce

sont des écrevisses qui tombent des balances dans un seau.

Les sensations dans cette barque, par les heures crépusculaires,

n'appartiennent plus, pour ainsi dire, aux sensations du jour et de

l'éveil. C'est, comme si j'allais en un rêve, conduit par mon frère sur

une eau morte, dans un paysage de l'autre monde.

* * * * *

_Mardi 29 septembre_.--La vieille Marguerite, la cuisinière épiscopale de

mon oncle de Neufchâteau, est ici, et, ses vieux doigts de soixante-dix

ans, font réapparaître, pour la dernière fois, les fricassées de poulets

au beurre d'écrevisse, les salmis de bécasses, parfumés de baies de

genièvre, tous ces _fricots sublimes_, que n'a jamais goûtés un Parisien.

Je songe, en dégustant ces succulences, avec le respect qu'on a pour ces

choses d'art, quelle nation nous avons été, quel paradis est la France, et

quels sauvages sont nos vainqueurs.

Il y a vraiment dans cette vieille cuisine provinciale de la France, comme

l'exquisité d'une civilisation, que les nations nouvelles ne referont plus!

* * * * *

_Jeudi 1er octobre_.--Il y a des jours où la fatigue, au sortir du lit,

est écrasante, où ma vie se traîne comme dans une courbature. Cette

fatigue-là, serait-ce la vieillesse? Il me semble aussi parfois que je

n'ai plus l'acuité humaine des perceptions, et que la somnolence des

Limbes m'envahit. Ces impressions, je les éprouve au milieu d'un grand

vent d'automne, et des grondements d'une meute, qui digère, colère, les

quatre membres d'une pauvre vache, morte d'une péritonite.

--------À la bonne, à la mauvaise humeur d'un homme, il y a toujours un

motif. Chez la femme rien de pareil. Elle est subitement traversée par un

courant de gaieté ou de tristesse noire, sans cause.

--------Les ambitieux de province ne sont, la plupart du temps, que les

machinistes de l'ambition de leurs femmes: la carrière d'un mari, son

élection au conseil général, étant à peu près toute la distraction, que

peut se donner une femme intelligente.

* * * * *

_Lundi 5 octobre_.--Hier, pendant que je cherchais un carambolage par les

quatre bandes, sur le billard du casino, j'ai entendu de mes oreilles,

cette phrase prononcée par un gros bourgeois de la localité: «Eh monsieur

je ne veux pas revenir à des temps où l'on me forcera à battre les

étangs!» Il répondait, ce gigantesque imbécile, à un monsieur qui lui

disait: «Qu'est-ce que ça vous fait, au fond, le retour du comte de

Chambord?»

La phrase de ce Prudhomme est bien grave, elle condamne la France

irrévocablement à la République.

--------A propos d'élections, et des statistiques fournies, ces jours-ci,

par de simples gendarmes, j'ai été frappé de la certitude, pour ainsi dire,

de la prophétie du renseignement sur les votes. C'est d'autant plus

merveilleux, que ces hommes reçoivent la défense d'aller au café, de se

mêler à la vie de leurs concitoyens, et qu'il leur est ordonné, en même

temps, de savoir ce qu'ils font, ce qu'ils disent, ce qu'ils pensent.

* * * * *

_Samedi 10 octobre_.--Tout de mon long sur la terre, la joue sur le bras,

c'est pour moi un des plaisirs de la chasse au bois, de _somnoler_, à demi

éveillé par le fourmillement de la terre, le susurrement de l'air

ensoleillé, les jappements lointains de la meute, dans les profondeurs de

la forêt.

--------En province, toute puissance de travail se perd, au bout de

quelque temps, dans le _farniente_ plantureux de la vie matérielle. Il est

arrivé ici un ingénieur, travailleur, grand liseur, qui fût devenu

quelqu'un, s'il était resté à Paris. Dans deux ans, il ne fera plus que sa

besogne, ne lira plus un livre, perdra la curiosité des choses de l'esprit,

deviendra un estomac.

* * * * *

_Lundi 26 octobre_.--Hier, je suis tombé à dîner, à l'improviste, à

Saint-Gratien. La princesse faisait, demi couchée sur un grand divan,

l'espèce de sieste réfléchissante, qu'elle a l'habitude de faire, tous les

jours, à la tombée de la nuit. Elle s'est tout à coup dressée sur les

pieds, et m'entraînant dans le grand salon, qu'elle m'a fait plusieurs

fois parcourir d'un bout à l'autre, dans une promenade, au pas hâté,

presque militaire, elle s'est mise à me parler des déceptions que la vie

vous apporte: «Ça donne presque envie de rire, dit-elle, quand il arrive

une seule de ces choses, à la fois, mais lorsqu'il y en a beaucoup, à la

suite l'une de l'autre, cela fait réfléchir tristement!»

* * * * *

_Vendredi 30 octobre_.--Ce matin j'ai été prendre Burty, et nous avons été

_inspectionner_ l'arrivage de deux envois du Japon. Nous avons passé des

heures, au milieu de ces formes, de ces couleurs, de ces choses de bronze,

de porcelaine, de faïence, de jade, d'ivoire, de bois, de carton, de tout

cet art capiteux et hallucinatoire. Nous avons passé des heures, tant

d'heures, qu'il était quatre heures quand j'ai déjeuné. Ces débauches

d'art--celle de ce matin m'a coûté beaucoup de cents francs--me laissent

comme la fatigue et l'ébranlement d'une nuit de jeu. J'emporte de là une

sécheresse de bouche, que l'eau de mer d'une douzaine d'huîtres peut seule

rafraîchir.

J'ai acheté des albums anciens, un bronze si gras qu'il semble la cire de

ce bronze, et la robe d'un tragédien japonais, où sur du velours noir, des

dragons d'or aux yeux d'émail, se griffent au milieu d'un champ de

pivoines roses.

* * * * *

_Dimanche 1er novembre_.--Paris. Une lettre de Zola me convie, aujourd'hui,

à aller voir la répétition de sa pièce (LES HÉRITIERS RABOURDIN).

Cluny: une salle de spectacle qui, en plein Paris, trouve le moyen de

ressembler à une salle de province, comme peut-être, par exemple, la salle

de Sarreguemines. C'est navrant, pour un homme de valeur, d'être

interprété dans une telle salle. Et je ne pense pas sans tristesse à

Flaubert, dont le tour va venir dans un mois.

Au fond, une répétition a toujours de l'intérêt pour moi. C'est le seul

milieu, où un semblant de fantastique se mêle à la vie réelle. Et je

regardais dans cette lumière indescriptible, dans cette lumière faite de

la clarté mourante d'un crépuscule et du flambement flave du gaz, mal

allumé, je regardais la petite Charlotte Bernard, passer des coulisses sur

la scène, avec sur sa peau des colorations et des glacis d'une créature de

clair de lune.

* * * * *

_Lundi 2 novembre_.--Au milieu de la matérialisation et de l'utilitarisme

moderne, un seul sentiment immatériel et désintéressé subsiste en France:

le culte des morts.

Je ne crois pas qu'il y ait ce jour, dans les cimetières des autres pays

de l'Europe, tant de robes noires, tant de couronnes, tant de fleurs. En

sortant du cimetière, je me suis croisé à la porte, avec Dubois de

l'Estang qui, en me donnant la main, m'a dit: «Vous revenez de chez votre

frère?» Cette phrase qui me faisait revenir d'auprès d'un mort, comme de

chez un vivant, m'a fait plaisir toute la journée.

* * * * *

_Mercredi 4 novembre_.--La princesse m'a fait des reproches tendres, sur

ce que je séjournais chez tout le monde, excepté chez elle. Donc je pars

aujourd'hui pour Saint-Gratien, quittant avec un certain regret mon chez

moi, dans lequel je n'étais pas fâché de me réinstaller après tant de mois

d'absence.

Ce soir, on lit, à haute voix, le volume de Daudet, que j'ai apporté:

FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ. Au milieu de la lecture, Popelin se met à

prendre de petits morceaux de papier, et sur leur surface mouillée, fait

tomber des taches de couleur, imitant les marbrures du papier peigne. La

princesse, d'un œil à demi entr'ouvert, regarde un moment faire, puis

tout-à-coup, avec un vrai coup de patte de chat, elle ramène à elle la

boîte d'aquarelle, arrache une feuille du bloc de Whatman, et la voilà à

barbouiller, à barbouiller. Une feuille couverte, elle passe à une autre,

puis à une autre, inventant les ficelles les plus extraordinaires pour

faire des éclaboussures épatantes.

Toute heureuse de _cochonner_, elle fait cracher, sur le papier, sur sa

robe de cachemire blanc, le carmin et la cendre verte. Et comme je lui

raconte la manière dont les peintres décorateurs font les veines du bois,

je lui vois arracher son peigne de son chignon, et de son peigne faire des

stries sur son coloriage.

Elle est toute éveillée, ne s'occupant pas de l'heure que marque la

pendule, et coloriant et marbrant avec l'appassionnement fiévreux du

plaisir de l'enfance.

* * * * *

_Samedi 7 novembre_.--C'est le jour où Giraud et les intimes de la maison

viennent déjeuner. Ce petit monde dîne, couche, et ne repart que par le

train de dix heures, du dimanche soir.

Autour de la table, il y a ce matin, Jalabert, Philippe Rousseau, au noir

de la physionomie auréolé du blanc de ses cheveux. Parmi les femmes c'est

Mme Guyon, l'actrice à moustaches, l'excellente femme, qui a l'air d'une

garde-malade rébarbative.

* * * * *

_Dimanche 8 novembre_.--Des promenades courantes, au milieu de causeries

violentes, tout-à-coup interrompues par «_Dick, Dick, Dick!_»

C'est la princesse qui se retourne, et rassemble toute sa meute de petits

chiens: Mie, la petite chienne paralysée, Nina, la chienne gymnaste, Miss

l'impotente: hippopotamesque petit animal,--et enfin Dick, abruti par les

grandeurs, et qui se perd toutes les cinq minutes.

* * * * *

_Lundi 9 novembre_.--...La causerie d'après déjeuner s'assoupit peu à peu,

on parcourt les journaux.

Enfin il est deux heures, la princesse se met à sa table, et commence mon

portrait. Peu à peu le silence se fait dans l'atelier. L'on n'entend plus

que le bruit de l'effacement du morceau de gomme élastique du général

Chauchard, le bruit de la taille du crayon de Popelin, le bruit du coucou,

les gloussements des petits chiens, les rires étouffés des demoiselles,

ainsi que dans le coin d'une classe. La princesse travaille appliquée,

absorbée.

De temps en temps, la tête de diable du vieux Giraud apparaît derrière

l'épaule ou le gant de Suède de la princesse, et jette «le nez d'un dessin

plus fin... le collet n'a pas d'épaisseur». Et aussitôt il disparaît, et

retourne aquareller, à sa place, des costumes de fantaisie pour LA HAINE

de Sardou.

La princesse travaille toujours. Le jour baisse, elle continue.

Enfin la séance est levée. La princesse se rejette de suite, sans prendre

une minute de repos, à sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle

dit: «Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est là... je voudrais y

broder quelque chose, avec les soies qui sont ici.» Et le morceau de satin

blanc et les soies apportés, il faut que Popelin fasse instantanément une

fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs,

parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette

femme une activité merveilleuse.

La lampe a été apportée. La princesse travaille à sa tapisserie, en

combinant dans sa tête sa broderie. Mlle Julie Zeller fronce les 75 mètres

de garniture de sa robe, Mlle Abbatucci soutache un corsage de jais, Mme

de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont

rassemblés autour de l'atelier de confection. Giraud, qui a fait une

sieste, se réveille tout émerillonné, et adresse des drôleries à Mme de

Galbois.

* * * * *

_Jeudi 12 novembre_.--Saint-Gratien s'embarque, aujourd'hui, pour visiter

l'émaillerie du Bourget. Toute la journée, dans ces ateliers de magie, où

l'on voit couper du verre, comme du beurre, et faire avec ce verre, des

rosettes, ainsi que l'on en ferait avec du ruban.

Je suis toujours frappé des énergiques dessins, que donne la trituration

de l'industrie, dessins que personne n'a tenté de faire. Quel dessin que

le jeune homme monté sur un escabeau, soufflant un abat-jour, les joues

gonflées.

Dans la partie de l'émaillerie où l'on prépare les plaques pour les rues

de Paris, le pittoresque ajustement de l'homme et de la femme, semant

l'émail sur la fonte rouge: l'homme avec son mouchoir lui couvrant le bas

de la figure: la femme avec ce cache-bouche, terminé par ce long serpent

s'enroulant autour de sa ceinture. Et la belle gravité de style que donne

aux mouvements, aux attitudes, le danger du métier!

* * * * *

_Vendredi 13 novembre_.--A déjeuner, à propos de Zola, dont le nom a été

prononcé par moi, et qu'on abîme comme démocrate, je ne puis pas

m'empêcher de m'écrier:

«Mais c'est la faute de l'Empire. Zola n'avait pas le sou. Il avait une

mère, une femme à nourrir. Il n'avait pas d'abord d'opinion politique.

Vous l'auriez eu avec tant d'autres, si on avait voulu. Il n'a trouvé à

placer sa copie que dans les journaux démocratiques. Eh bien, en vivant

tous les jours avec ces gens, il est devenu démocrate. C'est tout

naturel... Ah! princesse, vous ne savez pas quel service vous avez rendu

aux Tuileries, combien votre salon a désarmé de haines et de colères, quel

tampon vous avez été entre le gouvernement et ceux qui tiennent une

plume... Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez achetés, pour ainsi

dire, avec votre grâce, vos attentions, vos amitiés, nous aurions été tous

deux des éreinteurs de l'Empereur et de l'Impératrice.»

* * * * *

_Samedi 14 novembre_.--Fin de journée assez grise. La princesse un peu

enrhumée, et qui éternue à se faire sauter le crâne, est chez elle, comme

retirée dans la fourrure de son veston bleu. Benedetti souffrant d'un

rhumatisme garde la chambre. Mme Guyon et Mme Gautier ont la migraine.

Mlle Abbatucci qui a voulu faire des papiers granités, à souffler de

l'encre verte dans un pulvérisateur, prise de mal de cœur, a été se

coucher.

Dans l'atelier, je suis seul, désœuvré, et un blanc soleil d'hiver

éclaire si joliment toutes les choses qui sont là, qu'il me prend la

tentation de les décrire. Je veux laisser un souvenir de cette pièce, qui

fut vraiment pendant l'Empire, l'aimable domicile du gouvernement de l'art

et de la littérature, le gracieux ministère des grâces. Je veux laisser un

souvenir ressemblant à la fois à une peinture et à un inventaire de

commissaire-priseur, quelque chose qui, dans les temps futurs, permette à

ceux qui aimeront la mémoire de la princesse, de la retrouver, de la voir,

comme s'ils poussaient la porte de cet atelier, gardé dans la cendre d'une

Pompéi.

L'atelier est une grande annexe contre le salon de droite, dont les

fenêtres latérales qui n'ont pas été bouchées, forment des niches. Les

deux façades dont l'une regarde Catinat, dont l'autre regarde le parc et

Montmorency, sont pour ainsi dire deux grandes baies vitrées, par

lesquelles le soleil et la lumière entrent à flot. La façade parallèle au

salon est percée seulement d'une porte-fenêtre, d'où l'on descend dans

l'allée menant au lac d'Enghien.

On entre du salon dans l'atelier, comme par une espèce de petit corridor,

fait et reserré entre de grands meubles de marqueterie couronnés d'oiseaux

empaillés, de bassins de cuivre orientaux, de cabinets de laque rouge, de

petites tables de nacre et d'écaille, de tout un monde de choses, où

brillent les reflets des métaux, où éclatent les couleurs des plumages

exotiques. Tout à l'entrée, une fontaine émaillée verte et bleue, pour le

lavage des doigts salis par le maniement du crayon.

Le passage s'élargit entre des paravents, sur lesquels sont drapées des

étoffes de la Chine, des étoffes du Maroc lamées d'or, et contre lesquels

sont entrouverts des cartons, laissant voir des bouts de dessins et des

papiers de toute couleur.

Si l'on tourne à droite, on trouve dans la baie de l'ancienne fenêtre du

salon, un petit canapé vert rayé de blanc, surmonté des médailles, des

diplômes que la princesse a reçus aux expositions. Au milieu, figure posée

sur le rebord de la fenêtre, une grande photographie représentant le

prince impérial. Puis, au mur, dans l'encoignure, un cadre contenant

d'immenses papillons du Brésil qui semblent des morceaux d'azur, et une

reproduction photographique du tableau du fils Giraud: «le Charmeur.»

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 18 段