regardais. Dans la menace noire d'un orage d'hiver, sous la lumière
blafarde d'un jour d'éclipse, le spectacle était merveilleux. On voyait,
blanches d'une blancheur électrique, les deux piles du pont, on voyait les
Tuileries de la couleur d'une eau jaune ensoleillée, et tout au fond, dans
une nuée qui semblait la fumée rougeoyante d'un incendie, la masse de
vieille pierre de Notre-Dame apparaissait violette, avec des transparences
d'améthyste.
* * * * *
_Mardi 3 mars_.--Un joli mot de Paul de Saint-Victor, à propos de la
mondanité de Renan: «Renan, c'est le _gandin_ de l'exégèse!»
* * * * *
_Vendredi 6 mars_.--Je déjeunais, ce matin, chez Claudius Popelin, d'où
nous devions partir pour la répétition du CANDIDAT. La répétition est
remise, et nous voilà, tous les deux,--Giraud et Gautier fils partis--à
fumer et à causer, dans l'expansion d'un bon déjeuner.
Il me confie que la princesse écrit des Mémoires, et que c'est lui qui l'a
décidée, en lui disant que si elle n'en faisait pas, on en ferait de faux
qui passeraient pour vrais.
Il ajoute: «Enfin elle s'y est mise. Quand elle a fait un petit bout, elle
est très contente, elle s'admire presque enfantinement, d'avoir fabriqué
un morceau de livre. Lorsqu'il y en a huit ou dix pages, je les recopie,
car vous devez savoir ce que c'est que son écriture, et elle est incapable
de se recopier. Je n'ai pas besoin de vous dire, que je ne suis absolument
qu'un copiste, que je ne veux peser en rien sur la liberté de sa
manière... Mais attendez.» Il se lève et va chercher un petit cahier relié,
et nous nous renfonçons dans le divan, et il commence la lecture.
Les mémoires commencent à l'enfance de la princesse, mêlée à l'enfance du
prince Napoléon. Il y a, dans ces premières pages, un portrait très
saisissant de la vieille Lætitia, de la mère inconsolée du César disparu,
cette figure d'aïeule antique, avec ses mains de cire, et le ronronnement
incessant de son rouet dans le silence du grand palais.
La langue parlée de la princesse, sa manière de pourtraire les gens, en
brouillant un détail physique avec un trait moral, cela, est vraiment pas
mal conservé dans le travail, assis et rassis, de la composition et de
l'écriture.
* * * * *
_Jeudi 12 mars_.--Hier, c'était funèbre, cette espèce de glace tombant peu
à peu, à la représentation du CANDIDAT, dans cette salle enfiévrée de
sympathie, dans cette salle attendant des tirades sublimes, des traits
d'esprit naturel, des mots engendreurs de batailles. D'abord ça été, sur
toutes les figures, une tristesse apitoyée, puis, longtemps contenue par
le respect pour la personne et le talent de Flaubert, la déception des
spectateurs a pris sa vengeance, dans une sorte de chûtement gouailleur,
dans une moquerie sourieuse de tout le pathétique de la chose.
Après la représentation, je vais serrer la main de Flaubert, dans les
coulisses. Je le trouve sur la scène déjà vide, au milieu de deux ou trois
Normands, à l'attitude consternée des gardes d'Hippolyte. Il n'y a plus
sur les planches, un seul acteur, une seule actrice. C'est une désertion,
une fuite autour de l'auteur. On voit les machinistes, qui n'ont pas
terminé leur service, se hâter avec des gestes hagards, les yeux fixés sur
la porte de sortie. Dans les escaliers, dégringole silencieusement la
troupe des figurants. C'est à la fois triste et un peu fantastique, comme
une débandade, une déroute dans un diorama, à l'heure crépusculaire.
En m'apercevant, Flaubert a un sursaut, comme s'il se réveillait, comme
s'il voulait rappeler à lui sa figure officielle d'homme fort: «Eh bien,
voilà!» me dit-il avec de grands mouvements des bras colères, et un rire
méprisant qui joue mal le «Je m'en fous!». Et comme je lui dis que la
pièce se relèvera à la seconde, il s'emporte contre la salle, contre le
public blagueur des premières.
* * * * *
_Dimanche 15 mars_.--Je trouve Flaubert assez philosophe à la surface,
mais avec les coins de la bouche tombants, et sa voix, tonitruante, est
basse, par moments, comme une voix qui parlerait dans la chambre d'un
malade.
Après le départ de Zola, il s'est échappé, à me dire, avec une amertume
concentrée: «Mon cher Edmond, il n'y a pas à dire, c'est le four le plus
_carabiné_....» Et, au bout d'un long silence, il laisse tomber de ses
lèvres: «Il y a des écroulements comme cela!»
Au fond, cette chute est déplorable pour tout fabricateur de livres: pas
un de nous ne sera joué d'ici à dix ans.
* * * * *
_Mercredi 8 avril_.--Quelle carrière suivie contre vents et marée,
jusqu'aux années ultimes du dernier survivant. Il ne naît pas, tous les
jours, pour écrire l'histoire d'une école de peinture, deux hommes ayant
fait de sérieuses études de peinture, deux hommes qui, indépendamment de
cette compétence, se trouvent être à la fois des érudits et des stylistes.
Il se pourrait bien même, que cela fût arrivé pour la première fois.
Eh bien, pour le livre, sorti de cette collaboration, pour l'ART DU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE, les articles, sauf un article de Banville,
d'ordinaire très lyrique à l'endroit de ses amis, tous les articles sont
des appréciations fadement bienveillantes, et telles que le journalisme en
consacre au livre d'un agent de change, qui dresse le catalogue de sa
galerie de tableaux.
* * * * *
_Mardi 14 avril_.--Dîner chez Riche, avec Flaubert, Tourguéneff, Zola,
Alphonse Daudet. Un dîner de gens de talent qui s'estiment, et que nous
voudrions faire mensuel, les hivers suivants.
On débute par une grande dissertation sur les aptitudes spéciales des
constipés et des diarrhéiques, en littérature, et de là, on passe au
mécanisme de la langue française.
A ce propos, Tourguéneff dit à peu près cela: «Votre langue, messieurs,
m'a tout l'air d'un instrument, dans lequel les inventeurs auraient
bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la
définition, et il arrive que l'instrument se trouve manié aujourd'hui par
les gens les plus nerveux, les plus impressionnables, les moins
susceptibles de se satisfaire de l'à peu près.»
* * * * *
_Jeudi 16 avril_.--Cette jolie petite tête d'Armand, je l'ai vue, il n'y a
pas dix jours, si espièglement heureuse dans sa convalescence, si remueuse,
si éveillée, sur son oreiller, de la vie qui revenait.
Aujourd'hui, à quatre heures, sur cet oreiller, à la lueur du grand cierge
pascal peint et doré que le pape donna à son père, je revois la tête du
pauvre enfant, avec de grands bleuissements sous ses yeux fermés, avec
l'affreuse rétractation de ses lèvres violettes, sur le blanc des dents.
Je la revois, à neuf heures, cette tête aimée, blanche de la pâleur d'un
lys flétri, qui serait éclairé par un clair de lune.
L'enfant est mort d'une méningite, de cette inhumaine maladie, qui
s'attaque aux mieux portants. Son délire, ce délire particulier aux
maladies du cerveau, et qui fait, aux vieux comme aux jeunes, repasser,
dans les dernières heures de l'agonie, les sensations de leur vie--son
délire était à la fois doux et déchirant. Il ne parlait que de roses que
ses petites mains cherchaient à rassembler en bouquet, pour sa bonne amie,
la sœur qui le soignait, il ne parlait que de bouvreuils que ses petites
mains s'efforçaient à attraper dans le vide, pour les mettre dans le giron
de sa mère, et sa voix expirante répétait toutes les gaies chansons
italiennes, que sa première enfance avait entendues, dans la baie de
Naples.
Je ne crois pas aux maladies du cerveau ressemblant à des coups de foudre.
Cet enfant n'était pas plus intelligent, pas plus spirituel qu'un autre,
mais cet enfant avait une faculté que je n'ai jamais rencontrée, poussée à
ce développement chez aucun autre: la faculté de la sensation. Je n'ai
jamais vu un enfant jouir, comme lui, du parfum d'une fleur, de la vue
d'une jolie femme bien habillée, du confort d'un bon fauteuil du toucher
d'une chose agréable. Et son toucher à lui était particulier, on peut dire
que c'était une caresse. Non je n'ai jamais rencontré des sens procurant à
un être, par le contact des choses, un épanouissement sensuel semblable,
une félicité pareille. C'était la faculté supérieure de ce petit cerveau,
une faculté anormale, et les facultés anormales d'un cerveau, quelles
qu'elles soient, sont toujours menacées d'une méningite.
Le spectacle de cette mort est horrible. La mère, cette frêle femme, s'est
donné pour tâche d'être forte pour elle et son mari, et, sans une larme,
elle veille à tout, elle fait tout, elle touche à tout, avec un corps tout
d'une pièce, et des gestes automatiques qui font peur. J'étais tout à
l'heure dans sa chambre, devant son armoire à glace. Je n'oublierai jamais
la douce voix artificielle, qu'elle a prise pour me dire de me déranger,
et le haut-de-corps désespéré, avec lequel, l'armoire ouverte, elle a jeté
sur ses bras, deux draps--les draps pour ensevelir son cher enfant.
* * * * *
_Fin d'avril_.--A l'heure qu'il est, en littérature, le tout n'est pas de
créer des personnages, que le public ne salue pas comme de vieilles
connaissances, le tout n'est pas de découvrir une forme originale de style,
le tout est d'inventer une lorgnette avec laquelle vous faites voir les
êtres et les choses à travers des verres qui n'ont point encore servi,
vous montrez des tableaux sous un angle de jour inconnu jusqu'alors, vous
créez une optique nouvelle.
Cette lorgnette, nous l'avions inventée, mon frère et moi, aujourd'hui je
vois tous les jeunes s'en servir, avec la candeur désarmante de gens, qui
en auraient dans leurs poches, le brevet d'invention.
* * * * *
_10 mai_.--Des journées de malaise, de détente morale, des journées
passées au lit, dans une vague vie. Là dedans, de temps en temps, la
lecture d'un livre que je vais chercher, en chemise, sur la première
rangée, à portée de la main: une lecture qui, dans le silence et le
recueillement tiède du lit, approche les choses et les faits, comme dans
une vision lumineuse. Puis revenant par là-dessus, la somnolence et
l'enfoncement dans le vide. Des journées qui ont quelque chose du temps
qu'il fait dehors et de ses coups de soleil rapides, dans la monotonie
grise du ciel.
Ces jours-là, j'aime à lire de l'histoire, surtout de la vieille histoire:
il me semble que je ne la lis pas, mais bien plutôt que je la rêve.
* * * * *
_Mardi 12 mai_.--Mes jeunes amis se marient l'un après l'autre.
Aujourd'hui c'est le tour de Pierre Gavarni. Et à l'église, ma pensée va
au souvenir du petit enfant qu'il était, quand son père l'a envoyé, la
première fois, chez moi.
Après la cérémonie, Pierre m'a entraîné à l'hôtel Talabot, un hôtel au
plafond dont j'ai reconnu les peintures. Voillemot, pendant qu'il les
peignait pour Billaut, était venu nous chercher, mon frère et moi, pour
les admirer. On a déjeuné autour de petites tables improvisées, toutes
bruissantes du froufrou de robes heureuses. Le marié, charmant garçon,
mais toujours un peu tombant de la lune, _hannetonnait_ là dedans,
poussant l'un ou l'autre, dans quelque coin, avec des mains de caresse,
vous disant des choses qu'il oubliait de finir, et qu'il terminait par un
sourire heureux.
C'était le plus délicieux spectacle de l'ahurissement, produit par l'amour,
chez un jeune homme distrait.
* * * * *
_Dimanche 17 mai_.--Ma vie se passe à descendre au jardin voir fleurir des
roses, puis à remonter écrire des notes sur Watteau.
* * * * *
_Mardi 26 mai_.--Aujourd'hui j'ai 52 ans.
En l'honneur de cet anniversaire, la princesse m'a demandé à dîner. Comme
toutes les princesses, elle trouve amusant de faire une fois, par hasard,
un dîner très mal servi, où elle apporte la joie bruyante d'un enfant, au
restaurant.
Après le dîner, on a fait, sur un tas de feuilles de papier, les plans
d'un hôtel idéal, que la princesse ne construira jamais, mais qu'elle aime
à bâtir en imagination, avec les imaginations de ses amis.
* * * * *
_Dimanche 31 mai_.--C'est maintenant comme un reproche, lorsqu'il m'arrive,
par la poste, un volume d'un confrère.
J'ai jeté, aujourd'hui, dans un coin, la CONQUÊTE DE PLASSANS de Zola,
souffrant de voir sur ma table, ce joli volume jaune, à la couverture
toute neuve, à l'impression toute fraîche, qui semblait me dire: «Toi, tu
es donc complètement fini?»
* * * * *
_Vendredi 5 juin_.--Hier, Alphonse Daudet est venu déjeuner avec sa femme
chez moi. Un ménage qui ressemble à celui que je faisais avec mon frère.
La femme écrit, et j'ai lieu de la soupçonner d'être un artiste en style.
Daudet est ce joli garçon chevelu, aux rejets superbes, à tout moment, de
cette chevelure en arrière, aux coups de monocle à la Scholl. Il parle
spirituellement de son impudeur à fourrer dans ses livres, tout ce qui lui
fournit des observations littéraires, et se dit déjà presque brouillé avec
une partie de sa famille.
Puis l'on cause des uns et des autres... Daudet s'avoue beaucoup plus
frappé du bruit, du son des êtres et des choses, que de leur vue, et tenté
parfois de jeter dans sa littérature des _pif_, des _paf_, des _boum_. Et,
en effet, il est d'une myopie qui touche à l'infirmité, et semble lui
faire traverser les milieux de la vie, ainsi qu'un aveugle--pas mal
clairvoyant tout de même.
* * * * *
_Lundi 22 juin_.--Jules Janin a eu ce qu'il a ambitionné toute sa vie: un
bel enterrement.
Derrière sa dépouille ont emboîté le pas, du militaire, du civil, de
l'académique, avec la populace des lettres. Sa gloire, quoiqu'il ait eu, à
un moment, un certain talent, sa gloire sera celle d'un agréable et
loquace causeur. Elle ne durera guère plus que le JJ. en fleurs,
calligraphié au milieu du gazon de son jardin.
Le malheureux! on va l'enterrer à Évreux. C'est, cruel pour des os aussi
parisiens que les siens, d'attendre, en province, le Jugement dernier.
* * * * *
_Mardi 30 juin_.--Quand on vit quelque temps en communion avec les femmes
de Prudhon, ces portraits ne vous restent pas dans la mémoire, comme des
portraits. Elles flottent et sourient en votre pensée rêveuse, ces
effigies vagues et noyées dans la demi-teinte, ainsi que des types
poétiques, des incarnations idéales de la femme du Directoire, de l'Empire,
de la Restauration.
* * * * *
_Mercredi 1er juillet_.--D'où venez-vous, comme ça, disais-je, aujourd'hui,
à Mlle *** rentrant du dehors, au moment, où je poussais la petite porte
battante du parc: «Je viens de faire des acquisitions.» Puis, en riant:
«Je viens d'acheter de la potasse chez l'épicier.»
Il y a dans le moment chez toutes les Parisiennes brunes, une passion de
devenir blondes, et toutes travaillent, non sans succès, à obtenir cette
coloration, en se lavant les cheveux avec de la potasse, dissoute dans de
l'eau.
Donc, nous nous sommes mis à causer toilette, et, elle me conte l'origine
de cette mode, elle m'apprend que le docteur Tardieu, ayant été visiter
une fabrique de potasse, avait été frappé du ton de la chevelure des
ouvriers et des ouvrières. C'était le _blond flamboyant vénitien_. Et le
maître de l'établissement disait à Tardieu, que les cheveux de tout son
monde devenaient comme cela, au bout de dix-huit mois. La chose racontée à
Paris, devant un cercle de femmes, avait fait faire d'abord secrètement,
puis ouvertement, des essais, et la potasse était entrée, d'une manière
officielle, dans la toilette de la Parisienne, de ces années.
* * * * *
_Mercredi 8 juillet_.--Je vais passer ma journée chez Alphonse Daudet, à
Champrosay, le pays affectionné par Eugène Delacroix.
Il habite une grande maison bourgeoise batit dans un petit parc minuscule
à la dix-huitième siècle. La maison est égayée par un enfant intelligent
et beau, sur la figure duquel, se trouve, joliment mêlée, la ressemblance
du père et de la mère. Il y a encore là, le charme de la mère, une femme
lettrée, toute effacée dans une ombre de discrétion et de dévouement. On
dirait que tout s'est réuni, pour enfermer entre ces quatre murs, cette
bienheureuse sérénité bourgeoise des bourgeois, et cependant transperce,
par moments, sous la gaîté et la gentille griserie des paroles, un peu de
la mélancolie qui habite tout atelier de la pensée.
La journée est accablante de chaleur. Les persiennes fermées, on esthétise
dans la pénombre, on cause, procédés, cuisine de style. Là-dessus, Daudet
se laisse aller à me parler de la prose, des vers de sa femme. Mme Daudet
veut bien me lire une pièce de vers, où des fils dispersés d'un col,
qu'elle vient de broder en plein air, la poétesse imagine un nid, fait par
les oiseaux du jardin. Cela est tout à fait charmant. Une femme seule
pouvait le faire, et je l'engage à écrire un volume, où sa préoccupation
soit de faire avant tout, une œuvre de femme.
Elle est vraiment très extraordinaire, Mme Daudet. Je n'ai jamais
rencontré un être, homme ou femme, qui ait si bien lu qu'elle, un lecteur
qui connaisse aussi à fond les moyens d'optique et de coloration, la
syntaxe, les tours, les ficelles de tous les militants de l'heure présente.
Le soleil tombé, l'on monte en canot, et le long de la rive, une ligne à
la main, l'on disserte et l'on esthétise encore, dans les menaces d'un
orage et les roulements du tonnerre.
* * * * *
_Samedi 11 juillet_.--L'envie, et l'envie du haut en bas de la société,
c'est la grande maladie nationale. J'ai eu un parent très riche et très
avare, qui aurait donné de son argent, et pas mal, pour voir tomber du
ministère Lamartine, qu'il ne connaissait pas du tout.
Ce parent, était le représentant de la grande bourgeoisie française, qui
souffre des poèmes créés par le poète, des victoires gagnées par le
général, des découvertes mises au jour par le savant. Car, en effet, toute
la notoriété, tout le retentissement, tout le bruit glorieux qui se fait
en France autour d'un nom français, semble se faire au détriment de tous
les Français.
A toute affirmation d'une supériorité, chacun en France jaunit un peu, et
chacun sent l'ictère rongeur, mordre à son foie jaloux.
* * * * *
_Mercredi 15 juillet_.--Je pars pour le lac de Constance, pour Lindau, où
de Behaine m'a offert l'hospitalité, dans la villa Kallenberg.
Je suis dans un compartiment britannique, et je vois, au même moment, sept
anglais remonter leurs montres. C'est fait d'une manière si mécanique, si
automatique, que cela me fait presque peur, et que je me sauve dans un
autre compartiment.
* * * * *
_Samedi 18 juillet_.--Villa Kallenberg. Ce pays est vraiment charmant.
C'est au milieu de montagnes bleues, une petite mer ayant le clapotement
des vagues et la brise du soir d'un océan,--d'un océan en miniature, que
les Allemands appellent la mer de Souabe. L'eau est claire d'une clarté
légèrement savonneuse, et la terre est l'amie des essences rares, des
arbustes à fleurs, des arbres au feuillage pourpre, au feuillage panaché,
et cette verdure et cette floraison poussent dans l'eau.
Puis ici, le paysage a une luminosité particulière. Des reflets de cette
étendue immense d'eau, comme des reflets d'un miroir frappé de soleil, la
rive, les arbres, la villa, sont tout brillantés des éclairs d'une lumière
courante.
* * * * *
_Dimanche 19 juillet_.--Hier, le comte de Banneville prenait sa place, à
l'Hôtel de Bavière de Lindau, pour le souper. Deux Allemandes surviennent.
Le garçon d'hôtel leur indique leurs places, à côté du jeune secrétaire
d'ambassade: «Près d'un Français, nous ne voulons pas être empoisonnées!»
s'écrie tout haut, l'une d'elles en français. Et ces femmes étaient des
femmes de la société.
Cette brutalité, peut mieux que toute chose, indiquer l'exaspération
haineuse de l'Allemagne pour la France.
* * * * *
_Mardi 11 août_.--Le jeune comte de Balloy est venu passer deux ou trois
jours ici, avant de se rendre en Perse, où il est nommé second secrétaire.
Il a passé trois ans en Chine, et en cause très intelligemment.
Il est quelque peu bibeloteur, et très amusant à entendre raconter la
fabrication toute primitive des émaux cloisonnés. La carcasse de la pièce
faite, les cloisons soudées, l'ouvrier, sur le pas de sa porte, a devant
lui un _plat de feu_, une espèce de four de campagne, dans lequel il cuit
et recuit l'émail, une trentaine de fois, soufflant son feu, à grands
coups d'éventail. La fabrication se fait presque avec les doigts, aidés de
deux ou trois petits méchants instruments, et sans plus d'appareil et de
dépense d'établissement que cela.
Il dit que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que tout
l'intérieur des cellules, avant que l'émail y soit versé, est argenté: les
arêtes extérieures étant dorées après la finition de la pièce.
Il me donne ce détail curieux, que les collectionneurs chinois n'exposent
jamais leurs objets d'art.
Là, l'objet d'art est toujours enfermé dans une boîte, dans un étui, dans
un fourreau d'étoffe, et presque caché dans quelque coin du logis. Le
collectionneur chinois le possède, pour en jouir, et s'en délecter, lui
tout seul, la porte fermée, dans une heure de repos, de tranquillité, de
recueillement amoureux. S'il le fait voir, cela se passe à peu près ainsi:
il invite un ami, un collectionneur comme lui, à prendre une tasse de thé.
Et tout en humant l'eau odorante, il s'échappe à dire: «Au fait, je me
suis procuré un beau morceau de jade!» Et le voilà, tirant lentement de sa
boîte, son bibelot, le faisant tourner et retourner sous les yeux de son
ami, lui en détaillant les beautés.
Et après que tous deux l'ont admiré longuement et secrètement, notre
collectionneur fait rentrer le bibelot dans sa boîte, et la boîte dans sa
cachette.
* * * * *
L'abbé de Lansac parlait hier d'un prêtre, d'un chanoine de Notre-Dame,--je
crois que c'est l'auteur de l'HOMME D'APRÈS LA RÉVÉLATION--qui,
ennuyé du temps qu'il fallait donner au manger, et un peu dégoûté de la
matérialité de la chose, s'était fait fabriquer des sucs de viandes, des
essences de légumes, du sublimé d'aliments, dont il se nourrissait, sous
la forme immatérielle de quelques gouttes prises dans un flacon.
Malheureusement, au bout de quelques années de ce régime, l'estomac et les
entrailles de ce mangeur spiritualiste, se resserrèrent de telle sorte,
qu'il manqua mourir.
* * * * *
_Lundi 17 août_.--Le caractère des heures de découragement,
c'est de vivre rencogné dans l'heure présente, la pensée comme ramenée
sur elle-même, et retirée du champ de l'avenir, où elle est toujours
à prendre le galop.
--------Il est des maris de ce temps, qui traitent leurs femmes comme des
filles. Ils combattent leur répulsion par des cadeaux, et triomphent à la
longue de l'antipathie de ces pauvres et faibles créatures, en développant
et encourageant chez elles, des désirs de cocottes qu'ils satisfont, à
l'instar des riches entreteneurs.
* * * * *
_Mardi 18 août_.--Lucerne. Rien de douloureux, dans ces pays limitrophes
de la France, comme un dîner de table d'hôte, ce dîner jusqu'à ce jour, où
régnait le Français par le droit de la grâce, de l'esprit, de la gaîté!
Aujourd'hui, à peine notre langue se susurre-t-elle tout bas, et au haut
bout, l'on voit, comme ce soir, un Prussien en uniforme, tout militaire et
tout raide, à cette place d'honneur. Le Français en est à regretter ces
files de muets gentlemen et de caricaturales ladies, qui ont cédé la place
à l'invasion des touristes allemands, et à leur grossière émancipation par
le monde.
* * * * *
_Mercredi 19 août_.--Dans le voyage en bateau à vapeur, le long des berges
du lac des Quatre-Cantons, à chaque crique, à chaque débarcadère, toutes
ces estacades, tous ces balcons, toutes ces avances, toutes ces
balustrades, que peuplent au milieu de plantes grimpantes, des voyageuses
accoudées dans des mouvements de grâce,--toutes ces légères architectures
de bois, le pied dans l'eau, portant des fleurs et des femmes, me
semblaient dérouler devant moi, les images d'un album japonais, les
représentations de la vie au bord de l'eau de l'Extrême-Orient.
... Par ces altitudes sans arbres et sans herbes, par la nuit qui
commençait à tomber, par ces ténèbres éclairées de la blancheur de l'écume
des gouffres, ce sentier d'abîmes, avec ses ponts du Diable, avec ses
tours et ses détours sans fin dans les anfractuosités du rocher plein
d'horreur, me donnait la sensation d'une terre finissante, à l'entrée d'un
monde inconnu.
* * * * *
_Jeudi 20 août_.--La Furca, le Grimsel. Sur ces hauts sommets, le voyageur
jouit de la pureté de l'air, comme un gourmet d'eau, jouit à Rome, de la
bonté de l'_aqua felice_.
* * * * *
_Vendredi 21 août_.--Le Handeck, Meyringen, sept heures de marche.