_1er septembre_.--Après une affreuse migraine, je rêvais, cette nuit, que

je me trouvais dans un endroit vague et indéfini, comme un paysage du

sommeil. Là, se mettait à courir un danseur comique, dont chacune des

poses devenait derrière lui, un arbre gardant le dessin ridicule et

contorsionné du danseur.

* * * * *

_Vendredi 10 septembre_.--Aujourd'hui, dans l'exposition japonaise de

Cernuschi, je rencontre Burty, revenu de la campagne pour quelques heures

à Paris.

Nous sortons du Palais de l'Industrie, lui, moi, et un monsieur qu'il me

présente, et dont je n'entends pas le nom. Nous marchons en causant, tous

les trois, dans les Champs-Elysées, moi cherchant à deviner quel pouvait

être ce monsieur, parlant intelligemment, mais dont je ne pouvais saisir

le regard. L'homme parti je demande à Burty. «Qui est donc ce monsieur?»

--«Mon cher, vous me faites une charge?» me répond Burty.

C'était Gambetta, le tribun, le dictateur, l'inventeur des nouvelles

couches sociales.

Eh bien, sur l'honneur, il a la face grasse et dorée d'un courtier de la

petite bourse, qu'éclaire, le soir, le gaz du boulevard de l'Opéra.

* * * * *

Ce soir, de retour de la chasse, en attendant le chemin de fer, nous

étions entrés dans l'usine de fil de fer de Plaines. J'admirais l'adresse,

la grâce, avec laquelle ces hommes jonglaient, dans le noir de la nuit

tombante, avec les méandres du fer, avec les rubans de feu, passant du

rouge à l'orangé, de l'orangé au cerise. Là, je me suis surpris à avoir

presque peur de l'attirement que produit le tournoiement de grandes

machines, l'action enveloppante de l'engrainage:--cela a quelque chose de

la fascination du vide.

* * * * *

_29 octobre_.--Hier soir, chez Brébant, je m'entretenais avec Robin de la

persistance singulière de la vie, chez Feydeau. Il me disait qu'il n'y

comprenait rien, qu'il n'aurait jamais pu croire qu'il pût vivre quinze

mois, qu'il avait un caillot de sang dans la cervelle de la grosseur de

son verre à bordeaux.

Aujourd'hui j'ai un saisissement, en tombant sur la nouvelle de la mort de

ce pauvre garçon.

* * * * *

_Mercredi 29 octobre_.--La France est perdue. Henri V pas plus que le

comte de Paris, le comte de Paris pas plus que Thiers, Gambetta pas plus

que Thiers, n'ont d'autorité pour faire du gouvernement. Et les aventures

de la gloire nous sont si bien défendues par M. de Bismarck, que dans le

plus lointain avenir, notre pays ne peut espérer la poigne brutale et

reconstituante d'un gendarme héroïque.

* * * * *

_Dimanche 2 novembre_.--Cette lumière implacablement blanche de la lune,

dans ces premières nuits de novembre, dans cette nuit du jour des Morts,

est vraiment spectrale. Il me semble y voir des reflets de linceul.

* * * * *

_Lundi 3 novembre_.--Dans les lettres on a un certain nombre d'amis, qui

cessent tout à coup d'être de vos connaissances, dès qu'ils ne vous

croient plus susceptibles de faire du bruit.

Rien n'est comparable à l'état, à la fois stupide et heureux, que vous

donne une journée de jardinage, à l'air vif et froid de ce premier mois de

l'hiver. Rentré à la maison, à la chaleur de votre feu, une espèce

d'ensommeillement s'empare de vous, une plaisante immobilité monte dans

vos jambes et vos bras fatigués. On dit bonsoir aux projets de la soirée,

et l'on s'isole paresseusement dans un tête-à-tête vague avec soi-même,

dans un néant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami,

vous sortirait le plus désagréablement du monde.

* * * * *

_15 novembre_.--Les partis politiques ressemblent, dans ce moment, à ces

gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emporté.

* * * * *

_5 décembre_.--Devant le feu de la chambre d'en haut, qui sert de fumoir

chez la princesse, après dîner, nous nous demandions, avec Berthelot, si

la science pure, bellement abstraite, et contemptrice de l'industrialisme,

n'est pas, comme l'art, le fait des sociétés aristocratiques.

Berthelot avoue que les États-Unis ne s'occupent, ne s'emparent de nos

découvertes, rien que pour l'application. Cette Italie qu'il croyait,

après sa rénovation, reprendre un élan, et redevenir quelque peu l'Italie

du XVIe siècle, il constate tristement qu'elle imite maintenant les

États-Unis, et est obligé de déclarer que les vrais et désintéressés

savants qu'elle possède encore, sont des savants de la vieille génération:

«On sait très bien, dit-il, comment se fait une vocation, c'est par

l'action sur l'imagination des enfants, des jeunes gens, du rôle que joue

dans les conversations autour d'eux, un individu de leur famille ou de

leur connaissance. Eh bien! dans les sociétés, où, ce rôle est pris par

l'argent, il n'y a plus de recrutement pour les carrières de gloire. Dans

ce pays, qu'est-ce qu'il arrive, lorsque les instincts du jeune homme sont

par trop scientifiques, il se met dans une carrière satisfaisant à moitié

ses goûts, à moitié son désir d'enrichissement, il devient ingénieur de

chemin de fer, directeur d'usine, directeur de produits chimiques... Déjà

cela commence à arriver en France, où l'École polytechnique ne fait plus

de savants.»

Et la conversation continuant, Berthelot ajoutait: «Que la science moderne,

cette science qui n'a guère que cent ans de date, et qu'on dote d'un

avenir de siècles, lui semblait presque limitée par les trente années du

siècle dans lequel nous vivons. Un homme qui sait les trois langues dans

lesquelles se fait actuellement la science, peut se tenir aujourd'hui au

courant. Mais voilà les Russes qui se mettent de la partie. Qui sait le

russe parmi nous? Bientôt tout l'Orient y viendra. Alors... Puis le nombre

et l'inconnu des sociétés scientifiques. Aujourd'hui, j'ai reçu un diplôme

de Bethléem, qui me nomme membre de la Société, je sais par le timbre qui

porte New-York, que c'est en Amérique, et voilà tout... N'y a-t-il pas des

Sociétés en Australie, ayant déjà publié sur l'histoire naturelle, des

travaux de la plus grande importance... Un jour il sera impossible de

connaître seulement les localités scientifiques... Et la mémoire

pourra-t-elle suffire... Pensez-vous qu'à l'heure présente, pour ma partie,

il y a, par an, huit cents mémoires dans les trois langues, anglaise,

allemande, française!»

Et il termine, en disant qu'il pense que ça finira, comme en Chine, où il

croit à une science primordiale complètement perdue, et réduite et tombée

à des recettes industrielles.

* * * * *

_Mercredi 10 décembre_.--Ce soir, chez la princesse, le dîner a été froid,

contraint, coupé de longs silences. La pensée de chacun était au jugement

de Bazaine.

Après le dîner, la princesse s'est absorbée dans le travail de la

tapisserie: un moyen pour elle, au milieu des grands événements, de

s'absenter de son salon, de s'appartenir. Elle répond à peine aux gens,

qui lui font la politesse de venir s'asseoir, sur la petite chaise placée

à ses pieds, relevant le nez à chaque entrant à qui elle jette: «Eh bien,

sait-on quelque chose?» Enfin, la soirée s'avançant, et personne

n'apportant des nouvelles, elle s'écrie tout à coup: «C'est prodigieux,

ces hommes! ça ne sait rien! moi, si j'avais des culottes, il me semble

que je serais de suite partout, que je saurais tout. Voyons jeune Gautier,

si vous alliez au Cercle impérial, peut-être saurions-nous quelque chose?»

Le fils Gautier est très longtemps absent. En sortant, je le croise sous

la porte cochère, et il me jette: «_Condamné à mort à l'unanimité_!»

* * * * *

_Vendredi 12 décembre_.--De Behaine, en attendant le dîner, et Stoffel qui

est en retard, me parle de l'espèce de susceptibilité maladive de Bismarck,

de ses fureurs à la moindre attaque d'un journal français, de sa

gallophobie, de la chance, qu'a la France de trouver dans le comte

d'Arnim--tout prussien qu'il est--un sentiment aristocratique, qui le rend

hostile au radicalisme français et non à la France.

Avec un autre ambassadeur, il a la certitude qu'un prétexte aurait été

déjà trouvé pour envahir à nouveau notre pays.

* * * * *

_Mardi 16 décembre_.--Décidément, je n'ai plus d'intérêt à créer un

livre.--Créer un massif de fleurs, une chambre, une reliure: voilà, ce qui

dans ce moment, amuse ma cervelle.

Comme on parle de l'action révolutionnaire, exercée dans les élections en

province, Calemard de Lafayette dit: «L'agent révolutionnaire le plus

redoutable, et qu'on retrouve presque dans tous les cantons,--j'ai pu en

faire l'observation moi-même--c'est un huissier véreux, devenu banquier.»

* * * * *

_Mercredi 17 décembre_.--La toquade de Flaubert d'avoir toujours fait et

enduré des choses plus énormes que les autres, a pris, ce soir, les

proportions de la dernière bouffonnerie. Il a bataillé violemment, et

s'est presque chamaillé avec le sculpteur Jacquemart, pour prouver qu'il

avait eu plus de poux en Égypte que lui, qu'il lui avait été supérieur en

vermine.

Puis affalé sur moi, et avec des coups de doigt sur ma poitrine, me

faisant l'effet de coups de bouton de fleuret, il a cherché à me prouver,

que personne, personne au monde n'avait été amoureux, comme il l'avait été

une fois. Ça été pour lui l'occasion de me _reraconter_ une histoire qu'il

m'a déjà contée plusieurs fois, l'histoire dans laquelle il risquait sa

vie, au milieu des précipices d'une falaise, pour embrasser un chien de

Terre-Neuve, appelé Thabor, à une certaine place, où sa maîtresse avait

l'habitude de déposer un baiser.

Une passion qui l'avait empoigné en quatrième, et qu'il garda, au fond de

lui, en dépit des amours banales, jusqu'à trente-deux ans.

* * * * *

_Jour de Noël 25 décembre_.--Je me sens plus seul, les jours de fête, que

les autres jours.

Je me promène aujourd'hui dans cette maison qui s'arrange, fait sa

toilette, devient un nid d'art, et mon plaisir est tout triste, qu'il ne

soit pas là, pour en jouir, pour lui aussi promener, dans ces pierres

reluisant neuf, sa jolie gaîté d'autrefois.

Quand j'entends ces blagueurs, ces enflés de la parole, parler de leurs

travaux sur l'antiquité, je pense à notre travail sur la révolution, à

cette lecture de livres et de brochures, qui feraient une lieue de pays, à

ce plongement dans cet immense papier du journalisme, où nul n'avait mis

le nez, à ces journées, à ces nuits de chasse dans l'inconnu sans limites,

je nous revois pendant deux ans, retirés du monde, de notre famille, ayant

donné nos habits noirs, pour ne pouvoir aller nulle part, nous payant

seulement, après notre dîner, la distraction d'une promenade d'une heure,

dans le noir des boulevards extérieurs... et en mon dédain silencieux, je

les laisse blaguer.

* * * * *

_Dimanche 28 décembre_.--Au convoi de François Hugo, nous sommes accostés,

Flaubert et moi, à la sortie du Père-Lachaise, par Judith.

Dans une fourrure de plumes, la fille de Théophile Gautier est belle,

d'une beauté étrange. Son teint d'une blancheur à peine rosée, sa bouche

découpée, comme une bouche de primitif, sur l'ivoire de larges dents, ses

traits purs, et comme sommeillants, ses grands yeux, où des cils d'animal,

des cils durs et semblables à de petites épingles noires, n'adoucissent

pas d'une pénombre le regard, donnent à la léthargique créature

l'indéfinissable et le mystérieux d'une femme-sphinx, d'une chair, d'une

matière, dans laquelle il n'y aurait pas de nerfs modernes. Et la jeune

femme a pour repoussoir à son éblouissante jeunesse, d'un côté le chinois

Tsing à la face plate, au nez retroussé, de l'autre sa mère, la vieille

Grisi, dans son ratatinement souffreteux.

Puis, afin que tout soit bizarre, excentrique, fantastique, dans la

rencontre, Judith s'excuse auprès de Flaubert, de l'avoir manqué la

veille. Elle était sortie pour prendre sa leçon de magie, oui, sa leçon de

magie!

* * * * *

_Mardi 30 décembre_.--Quelqu'un dit, au dîner des Spartiates: l'Empire a

branlé dans le manche, depuis le jour de l'attentat d'Orsini. Oui, reprend

le général Schmitz, et permettez-moi une anecdote. Quelqu'un disait, huit

jours après cet attentat, au duc d'Aumale:--«L'Empereur a été très

bien!»--«Comme mon père, chaque fois qu'on a tenté de l'assassiner,

répondit le duc d'Aumale, mais attendez... il ne se passait pas une

semaine après, que mon père ne commît une grosse faute.»

ANNÉE 1874

_1er janvier 1874_.--Je jette dans le feu l'almanach de l'année passée,

et les pieds sur les chenets, je vois noircir, puis mourir dans le

voltigement de petites langues de feu, toute cette longue série de jours

gris, dépossédés de bonheur, de rêves d'ambition,--de jours amusés de

petites choses bêtes.

* * * * *

_Samedi 17 janvier_.--L'on ne se doute guère de l'héroïsme secret déployé

par les suprêmes élégantes de Paris. Le besoin qu'elles ont d'être

toujours en vue, sous peine d'oubli du public, leur fait traiter la

maladie, la mort avec des dédains et des mépris sublimes de légèreté et de

hauteur.

Mme X... était, il y a huit jours, à la représentation de FORT-EN-GUEULE,

et la salle, à la voir toute charmante et toute souriante, ne pensait

guère, que lorsque les yeux de cette femme regardaient dans sa jumelle,

ils ne voyaient pas ce qui se jouait sur la scène, mais qu'ils voyaient

les affreux instruments d'acier, les bistouris impitoyables qui allaient

la déchirer, le lendemain matin, et lui faire, pour la septième fois,

l'opération des glandes cancéreuses. Remontée dans sa voiture, elle jetait

à un ami: «Demain, n'est-ce pas, à quatre heures?» voulant que le

lendemain ressemblât à ses autres jours de femme à la mode.

Hier, l'opérée avait un érisypèle sur les deux bras, et l'on était dans la

plus grande inquiétude.

* * * * *

_Mardi 20 janvier_.--Triste journée que cette première journée, où

commence le vasselage de la France. Aujourd'hui l'UNIVERS est suspendu par

l'ordre de M. de Bismarck. Demain le chancelier de l'Empire demandera

peut-être que la France se fasse protestante.

* * * * *

_Mercredi 28 janvier_.--Le dîner de la princesse était, ce soir, bondé de

médecins, Tardieu, Demarquay, etc., etc.

Les médecins ne fument pas, et quelqu'un, en leur absence, soutenait au

fumoir, qu'ils étaient les plus nuls des hommes! Moi là-dessus, comme je

me récrie et que j'affirme, que la classe la plus intelligente que j'avais

rencontrée dans ma vie, était celle des internes, Blanchard me donne

raison sur ce point, mais il ajoute, qu'aussitôt leurs études finies, le

besoin de gagner de l'argent--l'argent que gagne un médecin, un chirurgien

étant la cote de sa valeur--le besoin de gagner de l'argent, le retire de

tout travail, de toute étude, émousse son observation par l'abêtissement

de visites rapides et successives, par la fatigue même des étages montés.

L'intelligence, s'il y a une intelligence chez l'homme, au lieu de

progresser, diminue.

Là-dessus Flaubert s'écrie: «Il n'y a pas de caste, que je méprise comme

celle des médecins, moi qui suis d'une famille de médecins, de père en

fils, y compris les cousins, car je suis le seul Flaubert qui ne soit pas

médecin... mais quand je parle de mon mépris pour la caste, j'excepte mon

papa... Je l'ai vu, lui, dire dans le dos de mon frère, en lui montrant le

poing, quand il a été reçu docteur: «Si j'avais été à sa place, à son âge,

avec l'argent qu'il a, quel homme j'aurais été!» Vous comprenez par cela

son dédain pour la pratique rapace de la médecine.»

Et Flaubert continue, et nous peint son père à soixante ans, les beaux

dimanches de l'été, disant qu'il allait se promener dans la campagne, et

s'échappant par une porte de derrière, pour courir à l'_Ensevelissoir_, et

disséquer comme un carabin.

Il nous le montre encore, dépensant deux cents francs de frais de poste,

pour aller faire dans quelque coin du département, une opération à une

poissonnière, qui le payait avec une douzaine de harengs.

* * * * *

_Jeudi 29 janvier_.--Il est vraiment heureux, cet Alexandre Dumas, et

prodigieuse est la sympathie de tout le monde pour lui. J'ai entendu hier

dans un coin du salon, Tardieu et Demarquay se lamenter, une partie de la

soirée, sur la possibilité d'un échec de l'écrivain à l'Académie, comme

s'il s'agissait d'une maladie de leurs enfants, et Demarquay s'est levé,

en disant: «Je devais faire une opération en province demain, mais je n'y

vais pas, je veux savoir un des premiers... Alexandre m'a promis de

m'envoyer un télégramme, aussitôt la nomination connue!»

* * * * *

_Mercredi 4 février 1874_.--Un trait de Balzac, que ne connaîtront

peut-être pas ses biographes futurs.

Le vieux Giraud racontait, ce soir, qu'il était voisin du directeur de

l'hospice Beaujon, et que celui-ci voisinait avec lui, tous les jours.

Une fois, le directeur lui dit: «J'ai une mourante très distinguée, qui

se dit la sœur de Balzac. Comme cela me répugne de la mettre entre quatre

planches, j'ai été voir Balzac, et lui ai demandé 16 francs pour un

cercueil.

Balzac m'a dit: «Cette femme ment, je n'ai pas de sœur à l'hôpital.» Ma

foi, cette femme m'intéressait, j'ai de ma poche acheté le cercueil.»

Les années se passent, le peintre et le directeur d'hôpital voisinent,

comme par le passé. Un matin, le directeur arrive chez Giraud, tout

bouleversé: «Vous vous rappelez mon histoire de la sœur de Balzac,

hein?... Vous ne savez pas ce qui vient de m'arriver?... Balzac m'a fait

demander aujourd'hui... Je l'ai trouvé mourant, ainsi que les journaux

l'annonçaient: «Monsieur, s'est-il écrié, en me voyant, je vous ai dit que

cette femme pour laquelle vous êtes venu me demander un cercueil, n'était

pas ma sœur, c'est moi qui ai menti. J'ai voulu vous avouer cela, avant

de mourir.[1]»

[Note 1: Le récit a un caractère de vérité, mais quelle est cette sœur,

dont les biographes ne parlent pas. Est-ce une sœur naturelle? Ne

serait-ce pas plutôt une belle-sœur.--La véracité de mon récit a été

confirmée par un article d'Arsène Houssaye, dans le FIGARO et l'ÉCHO DE

PARIS.]

* * * * *

_Dimanche 8 février_.--Ce soir, en dînant chez Flaubert, Alphonse Daudet

nous racontait son enfance, une enfance hâtive et trouble. Elle s'est

passée au milieu d'une maison sans argent, sous un père changeant tous les

jours d'industrie et de commerce, dans le brouillard éternel de cette

ville de Lyon, déjà abominée par cette jeune nature amoureuse de soleil.

Alors des lectures immenses--il n'avait pas douze ans--des lectures de

poètes, de livres d'imagination qui lui exaltaient la cervelle, des

lectures fouettées de l'ivresse produite par des liqueurs chipées à la

maison, des lectures promenées, des journées entières, sur des bateaux

qu'il décrochait du quai.

Et dans la réverbération brûlante des deux fleuves, ivre de lecture et

d'alcool sucré,--et myope comme il l'était--l'enfant arrivait à vivre,

ainsi que dans un rêve, une hallucination, où, pour ainsi dire, rien de

la réalité des choses ne lui arrivait.

* * * * *

_Jeudi 12 février_.--J'ai dîné hier avec des vaudevillistes, parmi

lesquels il y avait Labiche, l'auteur du CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE.

C'est un homme grand, gros, gras, glabre, au nez sensuel et turgescent,

dans une physionomie placide et charnue. Avec le sérieux implacable, le

sérieux presque cruel de tous les comiques du dix-neuvième siècle, le dit

Labiche lâche des mots drôles, des mots faisant rire les gens qui ont le

rire facile. Du reste, il faut avouer qu'il a eu le plus grand succès, en

racontant qu'il a été nommé maire--il est maire, à ce qu'il paraît, d'une

localité en Sologne--nommé maire, après avoir mandé à son préfet, qu'il

était le seul homme de sa localité, qui se mouchât dans un mouchoir.

* * * * *

_Vendredi 13 février_.--Hier, j'ai passé mon après-midi dans l'atelier

d'un peintre, nommé Degas.

Après beaucoup de tentatives, d'essais, de pointes poussées dans tous les

sens, il s'est énamouré du moderne, et dans le moderne, il a jeté son

dévolu sur les blanchisseuses et les danseuses. Je ne puis trouver son

choix mauvais, moi qui dans MANETTE SALOMON, ai chanté ces deux

professions, comme fournissant les plus picturaux modèles de femmes de ce

temps, pour un artiste moderne. En effet, c'est le rose de la chair, dans

le blanc du linge, dans le brouillard laiteux de la gaze: le plus charmant

prétexte aux colorations blondes et tendres.

Et Degas nous met sous les yeux des blanchisseuses, des blanchisseuses,

tout en parlant leur langue, et nous expliquant techniquement le coup de

fer _appuyé_, le coup de fer _circulaire_, etc., etc.

Défilent ensuite les danseuses. C'est le foyer de la danse, où sur le jour

d'une fenêtre, se silhouettent fantastiquement des jambes de danseuses,

descendant un petit escalier, avec l'éclatante tache de rouge d'un tartan

au milieu de tous ces blancs nuages ballonnants, avec le repoussoir

canaille d'un maître de ballets ridicule. Et l'on a devant soi, surpris

sur la nature, le gracieux tortillage des mouvements et des gestes de ces

petites filles-singes.

Le peintre vous exhibe ses tableaux, commentant, de temps en temps, son

explication par la mimique d'un développement chorégraphique, par

l'imitation, en langage de danseuse, d'une de leurs _arabesques_,--et

c'est vraiment très amusant de le voir, les bras arrondis,--mêler à

l'esthétique du maître de danse, l'esthétique du peintre, parlant du

_boueux tendre_ de Velasquez et du _silhouetteux_ de Mantegna.

Un original garçon que ce Degas, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à

un point, qu'il craint de perdre la vue, mais par cela même un être

éminemment sensitif, et recevant le contre-coup du caractère des choses.

C'est jusqu'à présent l'homme que j'ai vu le mieux attraper, dans la copie

de la vie moderne, l'âme de cette vie.

Maintenant réalisera-t-il jamais quelque chose de tout à fait complet?

Je ne sais. Il me paraît un esprit bien inquiet.

De cet atelier, je suis tombé à la nuit tombante dans l'atelier de Galland,

le peintre-décorateur, dans cet atelier qui, en sa grandeur de cathédrale

et avec son peuple mythologique de petites maquettes, au milieu de ses

grisailles mourantes, semblait s'ouvrir à l'éveil crépusculaire d'un

Olympe de Lilliput, ressuscitant la nuit.

* * * * *

_Dimanche 22 février_.--Je vais dire un bonjour à de Chennevières, que je

n'ai pas vu depuis sa nomination à la direction des Beaux-Arts, craignant

un peu qu'à sa porte, on ne m'apprenne qu'il habite maintenant des lambris

dorés, en quelque coin ministériel. Non, le portier me laisse monter, et

la petite bonne m'ouvre.

Me voici dans la salle à manger, aux vulgaires carafons d'eau-de-vie, aux

corbeilles de pommes ridées, au milieu de la desserte presque ouvrière du

dîner du dimanche.

Autour de la table, dans le brouillard des cigarettes, on aperçoit la

grosse face de Prarond; la mine superbe du député-caricaturiste Buisson,

le profil du peintre Toulmouche, une barbe chinchilla que je ne connais

pas, et que je vois toujours là, et trônant au centre, le bon et affaissé

Chennevières, un bonnet de coton enfoncé jusqu'aux sourcils, et le menton

touchant la table. L'intérieur, est resté provincial, normand,

_chardinesque_, et les grandeurs n'ont rien changé au train de la

maison.

Et quand on passe dans la chambre à lit, qui sert de petit salon, on

trouve telle qu'elle était autrefois, la simple madame de Chennevières, et

_Bébé_, emplissant plus que jamais de son bruit, de son mouvement, du

caprice tyrannique, de son remue-ménage, le milieu bourgeois et familieux.

Quelques billets de théâtre, traînant sur la table; et des papiers à

_en-tête ministériel_, mêlés à des croquis de Buisson, représentant Bébé

avec un corps de petite chatte, de petite chienne, de poulette: c'est tout

ce qu'il y a de changé, c'est tout ce qu'il y a de nouveau dans la maison.

* * * * *

_Mardi 24 février_.--Si j'étais encore peintre, je ferais un trait gravé à

l'eau-forte de ce fond de Paris, que l'on voit du haut du pont Royal. De

ce trait gravé, je ferai tirer une centaine d'épreuves sur papier collé,

et je m'amuserais à les aquareller de toutes les colorations qui se lèvent

des brumes aqueuses de la Seine, de toutes les magiques couleurs, dont

notre automne, notre hiver, peignent cet horizon de plâtre gris et de

pierre rouillée.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 5 / 18 段