_22 janvier 1873_.--Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir

dîner chez lui, pour avoir ses impressions sur l'Allemagne. Or Thiers ne

lui a pas permis d'ouvrir la bouche, et tout le temps, c'est le président

de la République qui a raconté au chargé d'affaires, ses négociations avec

Bismarck.

D'après l'étude profonde qu'en a fait l'historien de la Révolution,

Bismarck serait un _ambitieux_, mais qui ne _serait point animé de mauvais

sentiments contre la France_. Au fond, malgré toute sa malice--il l'a

presque avoué,--ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c'est que

pendant les négociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant

l'habitude, qu'avait Thiers de faire une sieste dans la journée, lui

faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu'il n'eût pas froid.

On doit se féliciter que cette attention n'ait pas coûté Belfort à la

France.

Mon ami est sorti, effrayé du radotage sénile et prudhommesque de notre

grand homme d'État.

* * * * *

_28 janvier_.--Je n'ai eu dans ma vie qu'une fois de la prévoyance, de la

clairvoyance. En 1867, j'ai préféré un débiteur hypothécaire, au

gouvernement de Napoléon III, faisant du libéralisme. Cela me coûte cher.

Mon notaire m'a trouvé un débiteur, qu'il faut assigner tous les six mois,

et tous les six mois, je suis à me demander si je ne serais pas forcé de

quitter cette maison qui, seule, m'aide un peu à vivre.

* * * * *

_Mardi 11 février_.--Aujourd'hui, au dîner de Brébant, Nigra a jeté dans

la conversation--comme s'il tentait une expérience sur nous--la

proposition de nous donner, comme roi de France, son roi à lui. Oui, il a

eu le toupet de nous offrir, dans sa pitié profonde, Victor-Amédée, le

seul et vrai roi des races latines. Je ne sais, mais la proposition de

cette maison de Savoie pour le trône de France me semble la plus grande

insolence que ma patrie ait eu encore à subir.

* * * * *

_26 février_.--Flaubert disait aujourd'hui assez pittoresquement: «Non,

c'est l'indignation seule qui me soutient... L'indignation pour moi, c'est

la broche qu'ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir

debout. Quand je ne serai plus indigné, je tomberai à plat!» Et il dessine

du geste la silhouette d'un polichinelle échoué sur un parquet.

Partout où l'on va, dans ce moment, on se cogne à une _latrie_ bête pour

la personne de Littré. Ce Bescherelle, plus complet, est devenu une

espèce de bon dieu, au milieu des réclames et des dévotions de la gent

libre-penseuse.

* * * * *

_5 mars_.--Je dîne, ce soir, avec Sardou. Je l'ai entrevu une ou deux fois,

mais je n'ai point encore causé avec lui.

Chez Sardou, rien de Dumas, rien de sa hauteur méprisante pour les gens

qu'il ne connaît pas. Sardou, lui, est bon prince. Il accepte tout le

monde sur le pied de l'égalité. Il est en outre bavard, très bavard, et a

le bavardage d'un homme d'affaires. Il ne parle qu'argent, chiffres,

recettes. Rien ne dénote chez lui l'homme de lettres. Vient-il à s'égayer,

à être spirituel, c'est de l'esprit de cabotin qui monte sur sa mince

lèvre.

Un peu prolixe de son moi, il nous raconte longuement l'interdiction de sa

pièce américaine. Et à ce propos, un joli détail sur Thiers. Aux

sollicitations du Vaudeville, implorant près de Thiers la représentation

de la pièce de Sardou, Thiers a fait répondre que la chose était

impossible: le peuple américain étant, dans le moment, le seul peuple

faisant gagner de l'argent à Paris: on ne devait pas le blesser.

Thiers a vraiment raison de se vanter d'être un petit bourgeois.

* * * * *

_Dimanche 16 mars_.--Alphonse Daudet, qu'on m'avait montré applaudissant

HENRIETTE MARÉCHAL, je le retrouve chez Flaubert.

Il cause de Morny, dont il a été une façon de secrétaire. Tout en

l'épargnant, tout en estompant, avec des paroles de reconnaissance, le peu

de valeur du personnage, il nous le peint, comme ayant un certain tact de

l'humanité, et le sens divinatoire, à première vue, d'un incapable avec un

intelligent.

Daudet est très amusant et touche au plus haut comique, quand il

portraiture le littérateur, le fabricateur d'opérettes. Il nous fait le

tableau d'une matinée, où Morny lui avait commandé une chanson, une

cocasserie madécasse, dans le genre de «_bonne négresse aimer bon nègre,

bonne négresse aimer bon gigot_.» La chose fabriquée et apportée par

Daudet, dans l'enthousiasme de la première audition, on oublie dans

l'antichambre Persigny et Boitelle.

Et voilà Daudet, Lépine, le musicien, et Morny lui-même, avec sa calotte,

et sous la grande robe de chambre, dans laquelle il singeait le

cardinal-ministre: les voilà tous les trois tressautant sur des tabourets,

en faisant de grands _zim boum, zim balaboum_, pendant que l'Intérieur et

la Police se morfondaient.

* * * * *

_17 mars_.--Cette nuit encore, je l'ai revu, mais il ne m'est donné de le

revoir que malade, et dans tout l'horrible de la maladie, et en tout

l'extrême que je n'ai pas eu à subir. Et dire, qu'au milieu du vague de

tout rêve, il est tellement réel, il est tellement présent, que dans le

cauchemar, je resouffre de ce que j'ai souffert.

Le rêve fini, l'insomnie m'a pris, et ma pensée incapable de se rendormir,

poussée violemment au dernier roman que nous devions faire: LA FILLE ÉLISA,

a travaillé, le reste de la nuit, dans l'horrible.

* * * * *

_Mardi 22 avril_.--A propos de l'ignorance qu'on prête au souverain de la

Chine pour tout ce qui se passe en dehors des murailles de son palais, le

général Schmitz dit ce soir: «Moi, ce que je puis vous affirmer, c'est que

j'ai trouvé,--moi, vous m'entendez,--j'ai trouvé, sur un meuble de sa

chambre les traités avec la Russie. Je les ai même donnés à un pauvre

diable qui en a eu 25 louis de l'Ambassade russe.»

_Jeudi 24 avril_.--Ce soir, chez Burty, Guys nous conte l'arrivée de

Gavarni, à Londres. Il débarquait en casquette, sans un chapeau, sans un

habit--dans l'impossibilité de faire une visite, de dîner dans une maison.

Guys nous le peint hostile à toute relation, et recevant très froidement

d'Orsay qu'il avait décidé à lui rendre visite. «Mais il n'y a rien à

faire, avec ce sauvage», lui dit d'Orsay.

Cependant il lui fait obtenir une audience du secrétaire du prince Albert,

auquel Gavarni présenta une soixantaine d'aquarelles qui ne furent pas

achetées par le prince, mais furent vendues à vil prix, à un usurier.

Un grand nombre de dessins de Gavarni, sur les événements de 1848, sont

faits d'après des croquis de Guys. A l'arrivée au LONDON NEWS de ces

croquis, ou plutôt de ces croquetons, Gavarni les feuilletant, saisi par

le caractère, le pittoresque de tel ou tel crayonnage de premier coup,

disait: «Je prends celui-là!», et du croqueton faisait un dessin terminé

pour la gravure.

* * * * *

_Mardi 29 avril_.--Barodet est élu. C'est bien, c'est le commencement en

politique de la toute-puissance du néant, du zéro.

On prêtait à Jules Simon ce spirituel mot, par lui adressé à quelqu'un lui

disant qu'il menait Thiers comme il voulait: «Je le mènerais comme cela,

si je pouvais lui persuader que je suis malhonnête!»

* * * * *

_Samedi 8 mai_.--Chez Véfour, dans le salon de la Renaissance, où

autrefois j'ai abouché Sainte-Beuve avec Lagier, je dîne ce soir avec Mme

Sand, Tourguéneff, Flaubert.

Mme Sand est momifiée de plus en plus, mais toute pleine de bonne enfance,

et de la gaieté d'une vieille femme du siècle dernier. Tourguéneff, est à

son ordinaire, parleur et expansif, et on laisse parler le géant, à la

douce voix, aux récits attendris de petites touches émues et délicates.

Flaubert a commencé à conter un drame sur Louis XI, qu'il dit avoir fait

au collège, drame, où il avait ainsi fait parler la misère des

populations: «Monseigneur, nous sommes obligés d'assaisonner nos légumes

avec le sel de nos larmes.»

Et la phrase de ce drame rejette Tourguéneff dans les souvenirs de son

enfance, dans la mémoire de la dure éducation en laquelle il a grandi, et

des révoltes que l'injustice soulevait dans sa jeune âme. Il se voit, je

ne sais à propos de quel petit méfait, à la suite duquel il avait été

sermonné par son précepteur, puis fouetté, puis privé de dîner, il se voit

se promenant dans le jardin, et buvant, avec une espèce de plaisir amer,

l'eau salée qui de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les

coins de la bouche.

Il parle ensuite des _savoureuses_ heures de sa jeunesse, des heures, où

couché sur l'herbe, il écoutait les bruits de la terre, et des heures

passées à l'affût dans une observation rêveuse de la nature qu'on ne peut

rendre.

Il nous entretient d'un chien bien-aimé, semblant prendre part à l'état de

son âme, le surprenant par un gros soupir, dans ses moments de

mélancolie,--un chien qui, un soir, au bord d'un étang, où Tourguéneff fut

pris d'une terreur mystérieuse, se jeta dans ses jambes, comme s'il

partageait son effroi.

Puis, je ne sais, à propos de quel crochet dans la conversation et les

idées, Tourguéneff nous raconte qu'étant un jour en visite chez une dame,

au moment où il se levait pour sortir, cette dame lui cria presque:

«Restez, je vous en prie, mon mari sera ici dans un quart d'heure, ne me

laissez pas seule!»

Comme le ton était singulier, il la pressa tant, qu'elle lui dit: «Je ne

puis pas rester seule... Aussitôt qu'il n'y a plus personne auprès de moi,

je me sens enlevée et transportée au milieu de l'_immense_... et je suis

là, comme une petite poupée, devant un juge dont je ne vois pas la

figure!»

* * * * *

_Samedi 24 mai_.--Le jour où nos destinées se jouent dans Versailles, j'y

suis, mais j'y suis pour acheter des azalées et des rhododendrons.

* * * * *

_Mardi 27 mai_.--J'ai eu un succès au dîner de Brébant, avec ce mot: «La

France finira par des _pronunciamento_ d'académiciens.»

* * * * *

_2 juin_.--Je ne puis surmonter mon dégoût, quand je lis à la quatrième

page d'un journal, dans les réclames payées: Il vient de paraître la

seconde édition: _De la situation des ouvriers en Angleterre_... «travail

où M. le comte de Paris a fait œuvre de penseur et de citoyen...» Les

prétendants qui se font écrivains socialistes... Pouah!

* * * * *

_7 juin_.--Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu'une société

périt. Je ne crois donc pas à la fin du monde après la destruction de ce

qui est aujourd'hui, cependant je suis intrigué de savoir quelle pourra

être la physionomie d'un monde, aux bibliothèques, aux musées pétrolés, et

dont l'effort sera de choisir pour se gouverner, les incapacités les plus

officiellement notoires.

* * * * *

_Dimanche 8 juin_.--Ce matin, Rops est venu déjeuner chez moi. Il

m'explique ce que je ne comprenais pas chez un Belge: ces coups d'œil,

par moments, tout noirs, et ces cheveux en escalade. Il est d'origine

hongroise. Son grand-père est de ceux qui n'ont pas voulu mourir pour

Marie-Thérèse.

Dans la journée, il m'entraîne chez François Hugo, qui habite dans la

villa, depuis quinze jours, et veut m'avoir à dîner. Je tombe, sans le

savoir, sur un homme livide, qui me dit être venu ici pour se faire

soigner par Béni-Barde. Il l'a vu ce matin, et doit commencer son

traitement le lendemain. Je n'écoute plus le fils d'Hugo, je suis tout à

coup rejeté dans ces cruels six mois, où deux fois par jour, j'ai traîné

mon pauvre frère à ce cruel supplice, sans pouvoir le sauver.

Il me prend une envie insurmontable de fuir cette maison en gaieté et en

joie, autour de ce mourant. Au moment de passer à table, je prétexte une

migraine, et rentre chez moi, doucement penser à lui.

* * * * *

_Lundi 9 juin_.--Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la

condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de

l'opinion publique.

* * * * *

_Jeudi 12 juin_.--Il me semble, en ces jours, que je fais les choses

absolument comme si j'étais mon exécuteur testamentaire, c'est-à-dire très

indifférent à leur réussite ou à leur non-réussite. Je les fais par devoir,

et beaucoup pour lui. C'est ainsi qu'aujourd'hui, j'ai été demander à

Marcelin un article sur notre GAVARNI.

J'ai franchi un escalier, tout fauve du bitume de Giorgions, cuits au

four. Puis j'ai été admis dans le sanctuaire où le beau Marcelin, dans un

vestinquin clair, s'enlevait sur l'ambre d'un Crayer douteux. Ce bureau de

la VIE PARISIENNE a le clair-obscur de l'appartement d'une vieille femme

galante retirée du commerce des tableaux, un appartement où rutilent les

chaleurs de faux chefs-d'œuvre.

J'étais entré avec un gros court, que, tout d'abord, je n'avais pas

reconnu. C'était Monselet. Marcelin se jette sur lui, l'entraîne dans une

autre pièce, et je l'entends lui donner, en phrases à la Napoléon,

l'esprit d'un article sur le shah de Perse.

Puis il revient à moi, et me crie que le grand Gavarni, l'immense Gavarni,

le Gavarni qui touche à Michel-Ange est dans ses premières œuvres, mais

qu'au sortir du CHARIVARI, ce n'est plus qu'un procédé, qu'une manière...

Il continue, dans une espèce de bagout à la Chenavard, à dire des choses

qu'on ne dirait pas à un porteur de bandes.

Des directeurs de journaux, qui sont obligés d'avoir l'air de dire quelque

chose, sur n'importe quoi, à n'importe qui, arrivent à ne plus faire la

distinction des gens auxquels ils parlent.

* * * * *

_24 juin_.--Je suis à Versailles,--toujours comme jardinier.

Cependant l'intérêt du drame, qui se joue dans ce palais m'attire et me

fait vaguer dans les rues avoisinantes. Dans ces rues, je suis effrayé de

la quantité des pharmacies nouvelles qu'a fait éclore l'Assemblée, et

devant l'exposition de tant de pains de gluten, je me demande si les

diabétiques qui sont renfermés dans ces murs, auront le courage moral.

* * * * *

_26 juin_.--Chez Frontin, l'absinthe a quelque chose d'austère, de morose,

de chagrin. Il semble que les buveurs remuent, au fond de leurs verres,

les destinées de l'État.

* * * * *

_2 juillet_.--Fatigue immense, indéfinissable. Je me rappelais, ces

temps-ci, le mot de ma pauvre vieille cousine de Bar-sur-Seine: «Vous

verrez, je ne vivrai pas longtemps, je suis si fatiguée, si fatiguée!»

Aujourd'hui, j'ai eu une petite joie. Pierre Gavarni, qui dînait chez moi,

a laissé éclater naïvement sa stupéfaction de la connaissance intime, que

mon frère et moi avions du moral de son père.

* * * * *

_26 juillet_.--En rentrant ce soir, je trouve une lettre qui porte le

cachet du ministère de l'Instruction Publique et des Cultes. Cela m'étonne,

je n'ai pas de commerce avec les ministères. Je l'ouvre et je lis que,

sur la proposition de mon cher confrère Charles Blanc, le ministre de

l'Instruction Publique vient d'acquérir, au compte de la direction des

beaux-arts, 125 exemplaires, au prix de 8 francs l'un, de GAVARNI,

l'_Homme et l'Œuvre_.

Je souris d'abord à l'ironie de cette étude, si psychologiquement

amoureuse, entrant dans les bibliothèques gouvernementales, à l'ironie de

ce livre renfermant la plus positive profession d'athéisme encouragée par

ce gouvernement clérical.

Puis j'entre en fureur de cette compromission de nos deux noms, par cet

achat, qu'on peut supposer sollicité. Quelle famille, que ces Blanc! en

train de désarmer secrètement les haines, en train de museler les

antipathies, avec un peu d'argent pris à l'État.

Et quoi faire cependant? En ma qualité d'homme bien élevé, il n'y a qu'à

remercier. Quel malheur de n'être pas né saltimbanque! Demain je

refuserais d'une manière retentissante, dans tous les journaux, et je

passerais pour un _pur_, et je vendrais mon édition.

* * * * *

_Mardi 5 août_.--Mme Charles Hugo m'a invité ce soir à dîner, de la part

de son beau-père. Dans l'humide jardin de la petite maison, François Hugo

est couché dans un fauteuil, le teint cireux, les yeux à la fois vagues et

fixes, les bras contractés dans un pelotonnement frileux. Il est triste de

la tristesse de l'anémie. Debout, dans la rigidité d'un vieil huguenot de

drame, se tient le père. Arrive Bocher, un ami de la maison, arrive

Meurice, aux pas qui ne font pas de bruit.

On se met à table. Et aussitôt se renversant dans les assiettes de tout

le monde, deux têtes d'enfant: la tête mélancolique du petit garçon, la

tête futée de la petite Jeanne, et avec Jeanne, les rires joyeux, les

familiarités attouchantes, les gestes tapageurs, les adorables

coquetteries de quatre ans.

La soupe est mangée, et Hugo, qui a annoncé avoir la cholérine, mange

du melon, boit de l'eau glacée, disant que tout cela pour lui, n'a pas

d'importance.

Il se met à parler. Il parle de l'Institut, de cette admirable conception

de la Convention, de ce _Sénat dans le bleu_, comme il l'appelle. Il le

voudrait voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les

questions repoussées par la Chambre... ainsi la peine de mort. Là, Hugo a

un morceau de la plus haute éloquence, qu'il termine par ces mots: «Oui,

je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant

partie... Il y a dans l'homme une tendance à choisir son inférieur... Pour

que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur

une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée

par le suffrage universel.»

Sur cette thèse, qui semble un de ses habituels _morceaux de bravoure_,

il est, je le répète, très éloquent, plein d'aperçus, de hautes paroles,

d'éclairs.

Au milieu de son speach, une allusion à l'église de Montmartre lui fait

dire: «Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un _liseur_

par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui

lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir,

des livres.»

Il s'interrompt: «Donnez-moi à boire, non pas du vin supérieur que

boivent ces messieurs--il fait allusion à une bouteille de

Saint-Estèphe--mais du vin ordinaire, quand il est sincère, c'est celui

que je préfère, non pas du Bourgogne, par exemple: ça donne la goutte à

ceux qui ne l'ont pas, ça la triple à ceux qui l'ont... Les vins des

environs de Paris, on est injuste pour eux, ils étaient estimés autrefois,

on les a laissé dégénérer... ce vin de Suresnes sans eau, ce n'est

vraiment pas mauvais... Tenez, monsieur de Goncourt, il y a longtemps de

cela, mon frère Abel, en sa qualité de lorrain et de Hugo, était très

hospitalier. Son bonheur était de tenir table ouverte. Sa table, c'était

alors dans un petit cabaret, au-dessus de la barrière du Maine.

Figurez-vous deux arbres coupés et non écorcés, sur lesquels on avait

fiché, avec de gros clous, une planche. Là, il recevait toute la journée.

Il n'y avait, il faut l'avouer, que des omelettes gigantesques et des

poulets à la crapaudine, et encore pour les retardataires, des poulets à

la crapaudine et des omelettes gigantesques. Et ce n'étaient pas des

imbéciles qui mangeaient ces omelettes. C'étaient Delacroix, Musset, nous

autres... Eh bien là, nous avons beaucoup bu de ce petit vin, qui a une si

jolie couleur de groseille: ça n'a jamais fait de mal à personne.»

Depuis quelque temps, la petite Jeanne porte sa cuisse de poulet à ses

yeux, à son nez, quand tout à coup elle laisse tomber sa tête dans la

paume de sa main, tenant toujours la cuisse à moitié mangée, et s'endort,

sa petite bouche entr'ouverte, et toute grasse de sauce. On l'enlève, et

son corps tout mou, se laisse emporter, comme un corps où il n'y aurait

pas d'os.

Hugo fait un cours d'hydrothérapie, il nous entretient de l'ablution qu'il

prend chaque matin: ablution qu'il a enrichie de quelques carafes d'eau

glacée, qu'il se verse lentement sur la nuque, dans le cours de la

journée,--vantant fort ce réconfort pour les travaux de l'intelligence et

autres.

Il coupe son cours d'hydrothérapie par cette invitation: «Vous devriez

venir me voir à Guernesey, pendant le mois de janvier. Vous verriez la mer,

comme vous ne l'avez jamais vue. J'ai fait construire, au haut de ma

maison, une cage en cristal, une espèce de serre, qui m'a bien coûté 6 000

francs. C'est la meilleure stalle pour voir les grands spectacles de

l'Océan, pour étudier le sens d'une tempête... Oui, on s'est beaucoup

moqué de moi, à propos de cela, mais une tempête, ça parle!.. ça vous

interroge!... ça a des intermittences!.. des exclamations!»

La nuit se fait fraîche. La pâleur de François Hugo devient verte. Le

grand homme, tête nue, en petite jaquette d'alpaga, n'a pas froid, est

plein de vie débordante. Et la montre inconsciente de sa puissante et

robuste santé près de son fils mourant, fait mal.

* * * * *

_16 août_.--Je suis tombé hier sur Hugo, en conférence avec La Rochelle,

pour la représentation de MARIE TUDOR.

C'était une scène de comédie du plus haut comique. Le thème de Hugo avec

le directeur de théâtre était simple. Il lui disait: «Moi, il n'y a plus

qu'une chose qui m'intéresse, c'est de jouer avec mes petits-enfants, tout

le reste ne m'est plus de rien. Ainsi, faites absolument comme vous

l'entendrez, vous êtes, n'est-ce pas, bien plus intéressé que moi au

succès de la pièce.» Puis, au bout de tous ces apparents abandonnements,

apparaissait sournoisement le nom de Meurice, de l'excellent Meurice, à

qui La Rochelle devait référer, en dernier ressort, pour tout. Et toujours

à la suite de cela, le refrain: «Moi, jouer avec mes petits-enfants, c'est

tout ce que je demande.»

En se levant, La Rochelle, mis à l'aise par la débonnarité du grand homme,

lui demandait si Dumaine ne pourrait pas jouer, deux ou trois fois, dans

je ne sais quelle pièce: «Voyez-vous, répondait Hugo, à ce que vous

demandez, je vais vous dire qu'il y a deux Hugo: le Hugo de maintenant, un

vieil imbécile, prêt à tout laisser faire, et puis il y a le Hugo

d'autrefois, un jeune homme plein d'autorité--et il appuya lentement sur

cette phrase.--Cet Hugo là vous aurait refusé net, il aurait voulu la

virginité de Dumaine pour sa pièce.» Et le ton sec et autoritaire, dont le

second Hugo dit cela, doit faire comprendre à La Rochelle qu'il n'y a au

fond qu'un seul Hugo, celui du passé et du présent.

Hugo, ce soir, est surexcité dans son révolutionnarisme, par des choses

qu'il ne dit pas. Une dureté implacable monte à sa figure, allume le noir

de ses yeux, quand il parle de l'Assemblée, de l'armée de Mac-Mahon. Ce

n'est plus l'hostilité haute ou ironique d'un homme de pensée, sa parole a

quelque chose de l'impitoyabilité féroce de la parole d'un ouvrier manuel.

* * * * *

_Dimanche 17 août_.--Il y a, ce soir, dans l'antichambre de la princesse,

un énorme rouleau de papiers. Ce sont les interrogatoires de Bazaine,

laissés là, par Lachaud qui dîne avec nous.

L'avocat affirme, que le duc d'Aumale a pétitionné la présidence, qu'il

l'a arrachée, contre toute justice, au général Schramm, que c'est enfin,

pour le prince, un moyen de se produire. Si ce que dit l'avocat est la

vérité, et ce dont je doute, c'est assez tragiquement funambulesque cette

conception d'un prétendant, d'arriver au trône par une présidence de Cour

d'assises.

* * * * *

_Mardi 19 août_.--Le docteur Robin nous racontait, ce soir, que le hasard

l'ayant mis à même de rendre service à des Japonais, rencontrés en Italie,

il les retrouva à Vienne. Ils se firent alors un plaisir de lui montrer,

dans les plus grands détails, leur exposition. On causa, on parla de la

_philosophie de la forme des objets_, et on parla de Dieu, auquel ils ne

croient pas, ne croyant guère qu'aux esprits, à des manifestations des

âmes des trépassés.

Puis au bout de cela, le médecin demanda aux Japonais s'ils trouvaient nos

Françaises jolies. «Oui, oui, lui fut-il répondu, mais elles sont trop

grandes!» Ces orientaux donnaient, dans cette phrase, l'idéal de ce qu'ils

cherchent chez la femme: un joli petit animal, qu'on enveloppe avec la

caresse tombante d'une main.

En effet, n'avons-nous pas vu les Japonaises de la grande Exposition,

expliquer la phrase de leurs compatriotes, avec leurs rampements, leurs

agenouillements, leurs gracieuses attaches au sol, leurs mouvements de

gentils quadrupèdes, leurs habitudes enfin, de se faire toutes ramassées,

toutes peletonnées, toutes exiguës.

Quelqu'un ajoute, que les officiers de marine sont unanimes à reconnaître

que dans tout l'Orient, c'est seulement au Japon qu'on trouve chez la

femme, la gaieté, l'entrain, un amour du plaisir, presque

occidental.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 18 段