excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels
de la Grèce, qu'il termine, en comparant le miel de l'Hymète «à du sablon
jaune entrelardé de bougie.»
Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de
mécanique; elles finissent, elles s'arrêtent, tout à coup, comme une
phrase, qu'aurait mise Vaucanson dans le creux d'un automate. Puis le
parleur tombe aussitôt dans un mutisme effrayant, dans une absence de
lui-même qui épouvante, dans un anéantissement qui vous fait lui parler,
pour être bien assuré que la vie intelligente est encore en lui. Et, à ce
moment, les choses que vous lui dites, pour arriver à lui, semblent
parcourir des distances immenses. Une phrase sur la reconnaissance par
tout le monde de son talent de paysagiste, le fait reparler.
«Oui, oui,--a-t-il dit, avec une certaine amertume mélancolique, et ce
geste qui lui fait soulever devant lui l'indicateur de sa main pâle,--oui,
il est entendu que dans les voyages, on n'y met pas d'idées. Il ne peut,
n'est-ce pas, y être question de progrès, du mérite des femmes, des
principes de 89, de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens
sérieux. Les voyages, c'est la mise en style des choses mortes, des
murailles, des morceaux de nature... Il est bien avéré, encore une fois,
que l'homme qui écrit cela, n'a pas d'idées... Oui, oui, c'est une
tactique, je la connais, avec cet éloge, ils font de moi, un _larbin
descriptif_.»
Et comme nous lui disons, qu'il serait bon pour lui de se reposer, de se
défatiguer dans la fabrication de la poésie qu'il aime... dans la
composition de sonnets:
«Oh! pour cela, dit-il, mes idées sont complètement changées. Je trouve
que la poésie doit être fabriquée, à l'époque où l'on est heureux. C'est
pendant la période de la Jeunesse, de la Force, de l'Amour, qu'il faut
faire des vers.»
* * * * *
_Mercredi 17 juillet_.--_La force prime le droit_, cette formule
prussienne du droit moderne, proclamée, en pleine civilisation, par le
peuple qui se prétend le civilisé par excellence, cette formule me revient
souvent à l'esprit.
Je me demande, comment toutes les plumes, tous les talents, toutes les
indignations ne sont pas soulevées contre cet axiome blasphématoire,
comment toutes les idées de justice, semées dans le monde par les
philosophies anciennes, le christianisme, la vieillesse du monde, n'ont
pas protesté contre cette souveraine proclamation de l'injustice, comment
il n'y a pas eu insurrection contre cette intrusion du darwinisme en la
réglementation contemporaine, et peut-être future de l'humanité, comment
enfin, toutes les langues de l'Europe ne se sont pas associées, dans un
manifeste de la conscience humaine, contre ce nouveau code barbare des
nations.
* * * * *
_Mardi 23 juillet_.--Un ministre de Thiers qualifie ainsi la politique de
son chef: «C'est un usufruitier qui ne fait pas les grosses réparations.»
La conversation tombe sur Jules Simon,--c'est Ernest Picard qui parle, et
on sent dans les sous-entendus, dans les réticences diplomatiques de
l'ambassadeur, toute sa méprisante antipathie pour le ministre de
l'Instruction publique. Picard nous le montre, pendant toute la _Défense
nationale_, assis sur une chaise, en arrière de la table du conseil, en un
coin, dissimulé, et retraité dans l'ombre, ne se décidant sur rien, ne se
prononçant sur quoi que ce soit, ne se compromettant par aucune opinion
tranchée, ménageant tous les partis, et se conservant pour toutes les
aventures du hasard.
«Jules Simon, dit-il en terminant, c'est une nature de prêtre, il ne lui
manque que la tonsure!»
* * * * *
_Mercredi 24 juillet_.--En revenant ce soir, en chemin de fer, de
Saint-Gratien, le président Desmaze me raconte sa première affaire.
Il trouve en arrivant à Beauvais, où il avait été nommé substitut, une
femme étranglée et noyée. Son amant, qu'on soupçonna de suite, comme
auteur du crime, après quelques dénégations, s'écria tout-à-coup: «Je vais
tout vous dire, mon juge, mais à la condition de la voir _entamer!_»
Il demandait d'assister à l'autopsie, dans un sentiment qu'on ne put
expliquer.
* * * * *
_Jeudi 1er août_.--Théophile Gautier, dont on vient de panser les jambes,
cause avec moi, avant dîner. Il me parle, s'il lui était donné de vivre,
et non de _végéter_, du désir de faire quelque chose se passant à Venise,
avant la révolution. Pour cela, il irait s'établir, toute une année, dans
la ville poétique, et Venise lui fournit le thème de paroles toujours
peintes, de paroles toujours originales, mais un peu lentes à se formuler.
En m'en allant, la belle-fille de Théo, qui fait route avec moi, m'apprend
que son beau-père a eu, la veille, une paralysie de la langue, qui a duré
trois quarts d'heure.
* * * * *
_Samedi 3 août_.--Je pars de Paris pour la Bavière, où je vais passer un
mois, avec mon parent et ami, le comte de Behaine, dans le Tyrol bavarois.
* * * * *
_Dimanche 4 août_.--La frontière allemande commençant à Avricourt, avec
des douaniers qui prennent des airs vainqueurs, pour ouvrir vos malles:
c'est cruel!
* * * * *
_Lundi 5 août_.--Je vaguais dans les rues de Munich, avec de Behaine. Il
aperçoit son médecin, donnant le bras à un monsieur, qu'il ne reconnaît
pas de loin. C'est Von der Thann, le brûleur de Bazeilles. Il faut se
saluer, se dire quelques paroles. Il est impossible de rendre la
grognonnerie, en même temps que la gêne du général bavarois.
On dirait vraiment à les voir, ces allemands, que c'est nous qui les avons
battus, tant les vainqueurs semblent avoir gardé, comme la rancune d'une
défaite.
* * * * *
_Mardi 6 août_.--J'entre à l'Église de Schliersee, pendant la messe.
C'est le décor riant du rococo jésuite, dans une profusion d'encens, dans
une musique d'orgue, mêlée de sonneries et de trompettes, et de roulements
de tambour. Au milieu des tambours, des parfums, de l'_allegro_ des voix
et des instruments, de pieuses nuques de femmes aux cheveux jaunes,
torsadés sous la calotte de drap qui les coiffe, des profils d'hommes roux,
aux traits barbares et mystiques, aux poils frisés des saint
Jean-Baptiste de la vieille peinture, me donnent chez ces populations
vivant de miel et de lait, à la façon des anciens apôtres, le spectacle du
vieux catholicisme, célébré par une jeune humanité.
* * * * *
_Mercredi 7 août_.--La femme, ici, semble de la femme fabriquée à la
pacotille, une créature au visage embryonnaire, à peine équarrie dans une
chair bise, une ébauche de nature, à laquelle le créateur n'a pas donné le
coup de pouce de la _gentillezza_ féminine. On ne sait si l'on a affaire à
des femmes, à des hommes, en présence de ces androgynes, qui, par économie,
portent des vêtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la
largeur d'un fessier anormal dans une culotte.
A rencontrer, dans les chemins verts, ces _mineuses_, ces débardeurs
marmiteux, à la figure charbonnée, au chapeau paré de plumes de coq, on a
l'impression d'être tombé, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux,
dans une descente de la Courtille, barbouillée de boue et de suie.
Puis encore une chose bien laide en ce pays. La jeune maternité n'existe
pas, les mères ont l'aspect d'aïeules: la femme ne se mariant ici qu'à
trente-cinq ou quarante ans, à l'âge où elle a réalisé sa provision de
toile pour l'avenir de sa vie: tant de chemises, tant de draps, tant de
rouleaux de toile.
* * * * *
_Samedi 10 août_.--Joli royaume pour un conteur fantastique, que ce
royaume, qui a pour roi, ce toqué solitaire et taciturne, vivant dans un
monde imaginaire, créé autour de lui à grand renfort de millions. C'est
lui, qui s'est fait machiner, pour sa chambre à coucher, un clair de lune
d'opéra, supérieur à tous les clairs de lune, de main d'homme,--un clair
de lune qui a coûté 750 000 francs. C'est lui qui s'est fait construire,
sur le toit de la Vieille Résidence, un lac, où il vogue dans une barque,
en forme de cygne, le long d'une chaîne de l'Himalaya, coloriée par un
peintre allemand.
Pauvre prince, mélancolique personne royale, dont la douce folie fuit son
temps et son pays, pour se réfugier dans du passé, dans du moyen âge, dans
de l'exotique.
Pauvre prince, amoureux aussi des grands siècles français de Louis XIV et
de Louis XV, forcé de travailler à la ruine de la France, sous le
commandement de M. de Bismarck, qu'il déteste. Pauvre souverain, réduit à
dire au chargé d'affaires de la France: «Je fais des vœux pour la
restauration de la grandeur de la France, et je suis heureux de vous dire
cela, sans que cela tombe dans des oreilles prussiennes.»
* * * * *
_Lundi 12 août_.--Le second fils de Behaine est un enfant, tout de
caresse. Sa main, quand il prend la vôtre, monte amoureusement le long de
votre poignet. Son corps se soude au vôtre, quand il marche à côté de
vous. Il y a dans ses attouchements et ses frottements à votre personne,
quelque chose de l'enlacement d'une plante grimpante. Sa petite chair rose,
quand on la flatte de la main, on la sent heureuse. Ce soir, au moment où,
après le coucher des enfants, je causais avec la mère dans le salon, il a
tout à coup jailli, au milieu de nous deux, dans sa chemise de nuit,
disant à sa mère, avec une intonation d'un câlin inexprimable: «Viens un
peu nous caresser dans notre lit, pour que nous nous endormions!»
* * * * *
_Mardi 13 août_.--Je déjeune, à Munich avec de Ring, premier secrétaire
d'ambassade à Vienne.
C'est lui, qui a été le cornac diplomatique de Jules Favre, à Ferrières.
Il nous entretient de la naïveté de l'avocat, de la conviction qu'il avait
de subjuguer Bismarck, avec le discours qu'il préparait sur le chemin. Il
se vantait, l'innocent du Palais, de faire du Prussien, un adepte de la
fraternité des peuples, en lui faisant luire, en récompense de sa
modération, la popularité qu'il s'acquerrait près des générations futures,
réunies dans un embrassement universel.
L'ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine illusion.
* * * * *
_Jeudi 15 août_.--Dans une petite église d'ici, il y a un squelette,
enfermé dans une gaze constellée de paillettes, fleurie de feuillages d'or
à la façon d'un maillot de clown, un squelette qui a, dans le creux de ses
orbites et le vide de ses yeux, deux topazes, un squelette, qui montre un
râtelier de pierres précieuses: c'est le corps de «saint Alexandre»,
présenté à l'adoration des fidèles. Cette bijouterie de la relique ne vous
semble-t-elle pas la plus abominable profanation de la mort.
--------Aujourd'hui, Édouard (de Behaine) m'entretient de ses
conversations avec Bismarck, et me peint le causeur: un causeur à la
parole lente, au débrouillage difficultueux, cherchant longuement le mot
propre, n'acceptant pas celui qu'on jette à son germanisme dans l'embarras,
mais finissant toujours par arriver à trouver l'expression juste,
l'expression piquante, l'expression excellemment ironique, l'expression
caractéristique de la situation.
* * * * *
_Samedi 17 août_.--Les enfants s'étaient éparpillés dans les ravines des
torrents, à la recherche d'insectes et de fleurettes.
Je suis resté seul, sur le haut sommet, jouissant de ma solitude, dans ce
lieu foudroyé, qui semble l'endroit affectionné de l'orage, toutes les
fois que l'orage éclate dans ces montagnes. Le sol sur lequel je marchais,
était de la pourriture d'écorce et de branches, où se dressaient, comme
des mâts démâtés, tous les arbres brisés. Quelques-uns, arrachés de terre,
montraient, retournées en l'air, leurs racines et leur chevelu emmêlé de
glaise sèche. Sur ces décombres de nature, fuyant à tire d'ailes, de temps
en temps, un oiseau jetait un petit cri effrayé: c'était tout le bruit et
toute la vie de cet endroit.
J'y ai vécu une heure, enlevé aux choses et aux idées de la terre, dans
une griserie de grandiose, d'altitude, de sublime, d'oxygène.
* * * * *
_Dimanche 19 août_.--Ma parole, toutes les cervelles sont détraquées, et
personne n'est plus logique en France.
J'entendais dire à l'abbé, précepteur des enfants, de Behaine, qui est un
très honnête catholique, et accomplissant rigoureusement ses devoirs
religieux, je lui entendais dire, que tout serait sauvé avec un pape
révolutionnaire.
* * * * *
_Samedi 14 août_.--Hier soir, de Behaine nous a surpris, en disant: Tiens,
il est minuit! Jamais le petit salon du chalet n'avait vu pareille veille.
La conversation était tombée sur le roman. Mme de Behaine soutenait que
les aventures extra-dramatiques des femmes du monde, peintes par Octave
Feuillet, ne l'intéressaient pas, qu'elle lirait, avec bien plus d'intérêt,
des études peignant d'après nature, les femmes des ménages européens,
qu'elle avait côtoyés dans sa carrière diplomatique. Oui, lui dis-je, je
comprends votre goût, et les romans que mon frère et moi avons faits, et
ceux surtout, que nous voulions dorénavant écrire, étaient les romans que
vous rêvez. Mais pour faire ces romans tout unis, ces romans de science
humaine, sans plus de gros drame, qu'il n'y en a dans la vie, il ne faut
pas en pondre un, tous les ans... Savez-vous qu'il faut des années, des
années de vie commune avec les gens qu'on veut peindre, pour que rien ne
soit imaginé, qui ne corresponde à leur originalité propre... Oui, des
romans comme cela, un romancier ne peut en fabriquer qu'une douzaine, dans
sa longue vie, tandis qu'un de ces romans, qu'on fait avec le récit d'une
aventure, amplifiée augmentée, chargée, dramatisée, on peut l'écrire en
trois mois, ainsi que le fait Feuillet et beaucoup d'autres.
* * * * *
_Mardi 27 août_.--Un squelette de grandeur naturelle qui chevauche un lion,
et frappe les heures sur sa tête, avec l'os d'un fémur: c'est une vieille
horloge qui arrête et retient votre regard, au milieu de l'immense
bric-à-brac du MUSÉE NATIONAL de Munich.
L'élégante retraite en arrière de ce torse verdâtre,--et comme enduit de
décomposition,--en la naissance presque visible, dans son immobilité, du
mouvement qui va sonner l'heure; la tension rigide de cette jambe droite
précédant de son pied aux petits osselets décharnés, la marche trop lente
du coursier; l'inclinaison de la tête, semblant un salut ironique de cette
tête de mort; le naturel, la science de cette équitation macabre; enfin le
précieux, le fini, le réalisme même de ce _cavalier-cadavre_, contrastant
avec la grossièreté barbare, l'érupement naïf, le fantastique de ce lion,
sculpté d'après un bouquin héraldique, offrent un des échantillons les
plus frappants, les plus caractéristiques, les plus réussis de cet art
amoureux du néant, de cet art galantin de la mort, qui fut l'art du moyen
âge.
* * * * *
_Samedi 31 août_.--Aujourd'hui Billing vient déjeuner avec nous, à
Schliersée. Il assure que Von der Thann a déclaré devant Vigoni,
secrétaire de l'ambassade italienne, que jamais l'Allemagne ne rendrait
Belfort à la France.
A propos des tendances actuelles de l'Allemagne, il cite un curieux
symptôme: la représentation, coup sur coup, de trois pièces de théâtre,
montrant la progression du mouvement philosophique, qui dans la première
pièce, seulement anti-catholique, devient dans la troisième, complètement
anti-religieux,--et met en scène et ridiculise un prêtre catholique, un
ministre protestant, un rabbin.
L'année dernière, le professeur Deulinger lui disait, à peu près en ces
termes: «Les religions, ça peut être utile à vous autres latins, pour nous,
c'est inutile, car ça n'apporte rien à la raison des Allemands.»
* * * * *
_Lundi 2 septembre_.--Dîner à Munich, chez le comte Pfeffel.
Un dîner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien.
Le comte Pfeffel, un petit vieillard, ratatiné, séché, nerveux, bilieux,
ironique, ayant quelque chose du physique d'un diable malingre; le nonce
du pape, Tagliani, un homme trapu, pileux, noir, charbonné, ayant quelque
chose du physique d'un diable trop bien portant; de Vaublanc, ancien
chambellan et ancien ami du roi Louis; un vieil émigré français, qui ne
s'est jamais abaissé à parler allemand, très aimable, très sourd, très
dix-huitième siècle; un jeune officier dans l'armée bavaroise, fils du
comte Poggi.
Une conversation galante, intelligente, spirituelle, avec du suranné, du
vieillot dans les idées, et des tours de phrases, vous faisant penser
parfois, que vous dînez dans un rêve, avec des morts d'avant 89.
En fumant, l'officier bavarois, qui a fait la campagne de France, me parle
de notre printemps, comme d'une merveille extraordinaire, d'un temps de
délices, qu'il avait cru une invention de nos poètes. Il me dit que chez
eux, comme en Russie, on passe de l'hiver à l'été, sans transition; il
ajoute que cette privation de printemps a une grande influence sur le
moral allemand, et que l'absence de cette jouissance indicible dans la vie
allemande, doit beaucoup contribuer à la mélancolie locale.
Je retrouve, au salon, de vieilles anglaises du corps diplomatique, de
mûres et fades créatures, à exclamations, à monosyllabes inintelligents, à
travers le lappement d'une tasse de thé et la déglutition d'une sandwich.
Je plains le représentant de la France d'être réduit à ce rien, qui est
maintenant le parti de la France.
* * * * *
_Mardi 3 septembre_.--En entrant au MUSÉE NATIONAL, on voit de l'escalier,
par la porte ouverte d'une petite salle à gauche, une tête de diable, au
milieu d'objets inconnus et inexplicables.
Je suis entré là dedans, et, regardant bien, je me suis senti froid dans
le dos, devant toutes ces inventions de souffrance, devant tous ces
instruments de torture, avec lesquels l'homme, pendant des siècles,
férocisa la mort. Et mes yeux cherchaient, malgré moi, dans cette
féronnerie cruelle, la rouille qui fut autrefois du sang.
Cette salle, cette chambre, est le musée le plus complet de glaives, de
chevalets, de fauteuils capitonnés de pointes, de brodequins à vis, de
poires d'angoisse, de toutes les imaginations d'une mécanique meurtrière,
pour faire, savamment et diversement, souffrir la chair humaine.
Tout ce fer et tout cet acier du bourreau, est entremêlé de moins cruelles
curiosités de la vieille justice. Il y a des chapeaux et des queues de
grosse paille, qu'on faisait porter aux ribaudes; des manteaux de punition,
des sortes de tonneaux, sur le bois desquels était peint, d'une manière
galante, par des Watteau de village, le crime qui y faisait enfermer le
séducteur; des cages pour immerger, pendant un temps fixé
réglementairement, les boulangers, qui vendaient à faux poids; des bonnets
d'âne aux oreilles de fer, etc.--enfin, tout un magasin d'accessoires
diaboliques, pour terrifier le prévenu, lorsque sa chair avait résisté à la
torture.
* * * * *
_Samedi 7 septembre_.--La domesticité est si voleuse ici, que tout est
enfermé, scellé, et que la maîtresse de maison délivre, de sa propre main,
la pincée de sel.
* * * * *
_Lundi 9 septembre_.--Départ ce soir de Munich pour la France.
* * * * *
_29 septembre_.--Un cousin, chez lequel je suis en villégiature, m'emmène
à Ferrières.
Ce n'est pas un château, c'est un magasin de curiosités, dont les maîtres
semblent les conservateurs. Au milieu de cette bibelotterie écrasante, une
très charmante petite femme, aux paupières lourdes, les paupières d'une
houri turque, aux interrogations enfantines, à l'air boudeur d'une
pensionnaire en pénitence, une jeune Rothschild s'ennuyant, s'ennuyant,
comme seuls les millionnaires savent s'ennuyer.
Les maîtres ont l'orgueil du passé historique, qu'a acquis leur château,
depuis l'entrevue de Ferrières, et la vieille Mme Rothschild nous retient
longtemps dans le salon de famille, où Bismarck s'est rencontré avec Jules
Favre.
L'entrevue a eu lieu en pleine tapisserie de Boucher. C'est la première
fois, qu'un mobilier français du XVIIIe siècle assistait à une pareille
honte.
* * * * *
_Octobre_.--Dans le plantage d'arbustes, amenés par charretées, dans la
fatigue des courses chez les pépiniéristes de la grande banlieue
parisienne, dans cette vie en plein air et sur les jambes, depuis le lever
jusqu'au coucher du jour, dans le bouleversement de ce qui est, dans le
rêve de ce qui sera, dans la création de mon jardin, je vis en un
bienheureux ahurissement, auquel la folle dépense, sans compter, apporte
quelque chose de la fièvre du jeu. Et je suis avec cela heureusement
absent de moi-même.
* * * * *
_24 octobre_--Hier, en dînant, le nez dans un journal--c'est pour moi le
seul moyen de manger, quand je dîne seul--je suis tombé, sans que rien ne
pût me le faire présager, je suis tombé sur la nouvelle de la mort de
Théophile Gautier.
Ce matin, j'étais à Neuilly, rue de Longchamps.
Bergerat m'a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tête, d'une pâleur
orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la
poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d'une rose en train
de se faner, ressemblaient à l'égrènement d'une branchette de symphorine.
Et le poète avait ainsi la sérénité farouche d'un barbare, ensommeillé
dans le néant. Rien là, ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs
des figures de pierre de la cathédrale de Chartres, mêlés à des
réminiscences des récits des temps mérovingiens, me revenaient, je ne sais
pourquoi.
La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours
d'un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie, sauvage, me
donnaient tout à coup la pensée d'être introduit dans un _cubiculum_ de
l'ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intérieur roman.
Et la douleur fuyante d'une sœur dépeignée, aux cheveux couleur de cendre,
une douleur retournée vers le mur, avec le désespoir passionné et forcené
d'une Guanamara, ajoutait encore à l'illusion.
* * * * *
_25 octobre_.--Je suis, pour l'enterrement du père, dans l'église de
Neuilly, où il y a à peine, quelques mois, j'assistais au mariage de la
fille.
L'enterrement est pompeux. Les clairons de l'armée rendent les honneurs à
l'officier de la Légion d'honneur. Les plus touchantes voix de l'Opéra
chantent le _Requiem_ de l'auteur de GISÈLE. On suit à pied le corbillard
jusqu'au cimetière Montmartre. J'aperçois dans un coupé, Alexandre Dumas
lisant l'éloge funèbre, qui doit être prononcé, au gros Marchal,
effondrant le petit strapontin, sur lequel il est assis en face de son
illustre ami.
Le cimetière est plein de bas admirateurs, de confrères anonymes,
d'écrivassiers dans des feuilles de choux, convoyant le journaliste,--et
non le poète, et non l'auteur de MADEMOISELLE DE MAUPIN. Pour moi, il me
semble, que mon cadavre aurait horreur d'avoir derrière son cercueil,
toute cette tourbe des lettres, et je demande seulement, pour mon compte,
les trois hommes de talent, et les six bottiers convaincus, qui étaient à
l'enterrement de Henri Heine.
* * * * *
_Novembre_.--Bar-sur-Seine. Anna, la vieille bonne d'ici, a une langue qui
enfonce tous les faiseurs de pittoresque. Revenant de voir une voisine
malade elle disait aujourd'hui: «Elle épouvante!» Elle disait encore d'un
ménage qui fait bonne chère: «Ils mangeraient un royaume!»
* * * * *
_10 décembre_.--Je ne me sens décidément plus assez de santé, plus assez
de vitalité pour supporter les ennuis de la vie. Il me prend sérieusement
envie de _faire absolument le mort:_ toute action, tout travail, étant
punis par des choses désagréables à l'épigastre.
Aujourd'hui, Burty m'emmène dans un atelier de la rue des Champs.
Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un délicat
sculpteur, qui a retrouvé les procédés anciens de l'art. Il s'appelle
Cros. C'est un garçon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une
inquiétante fixité dans ses yeux caves. Et cette lampe allumée, et ces
petits morceaux de cire, qui semblent, en leur boîte à cigare, de petits
morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu à peu, sur la
plaque de verre noir, une réalité mystérieuse, sous le jour crépusculaire,
me jettent, à la longue, dans une espèce de peur de cette vie magique, que
cuisine dans cette cave, ce pâle garçon.
* * * * *
_29 décembre_.--Depuis quelques jours, je me suis remis à travailler. Je
rédige les notes d'une seconde édition de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
J'espère que ce travail méprisable sera l'engrenage, qui me rejettera dans
le travail du style et de l'imagination.
ANNÉE 1873