Dans la tourbe, au milieu de laquelle il vit, dans le contact imbécile et

fanatique qu'il est obligé de subir, dans les mesquineries idiotes de la

pensée et de la parole qui le circonviennent, l'illustre amoureux du grand,

du beau, enrage au fond de lui. Cette rage, ce mépris, cette haute

contemption, se traduisent par une contradiction avec ses coreligionnaires,

à propos de tout. Hier, à sa table, il prenait la défense du préfet

Janvier. L'autre jour, à propos d'une discussion sur Thiers, il jetait à

Meurice: «Scribe est un bien autre coupable!» Et comme Meurice reprenait:

«Mais Thiers a supprimé le RAPPEL», il lui criait: «Mais qu'est-ce que ça

me fait, votre RAPPEL!»

Parfois, devant l'envahissement de son salon par les _hommes à feutre mou_,

il se laisse retomber; avec une lassitude indéfinissable, sur son divan,

en jetant dans une oreille amie: «Ah! voilà les hommes politiques!»

Pauvre malheureux grand homme, qui, devant la menace d'une visite de X...,

dit tristement à ses intimes: «Si X... vient, nous ne lirons pas de

vers!»--des vers qu'il s'était fait, quelques instants avant, une fête

de lire.

Il disait à Judith, ces jours-ci, dans une visite où il se sauve de son

chez lui: «Si nous conspirions un peu, pour faire revenir les Napoléon,

alors, n'est-ce pas, nous retournerions là-bas... nous irions à Jersey...

nous travaillerions ensemble.»

* * * * *

_Mardi 26 mars_.--Hugo disait, ces jours-ci, à Burty: «Parler, c'est un

effort pour moi, un discours, ça me fatigue comme de faire l'amour trois

fois!» Et après un moment de réflexion: «Quatre même!»

* * * * *

_Jeudi 28 mars_.--Je retrouve toujours Hugo, dans des campements, dans des

logis de halte.

Il y a, dans le petit salon où je suis introduit, deux commodes étagées

l'une sur l'autre et un grand cadre sculpté, posé à terre, couvre tout un

panneau de la pièce. Il est neuf heures et l'on dîne. J'entends la voix de

Hugo se mêler aux rires des femmes, au bruit des assiettes.

Il quitte poliment le dîner, et vient me trouver. En homme d'intelligence

polie, il me parle dès d'abord de la mort, qu'il considère comme n'étant

pas un état d'invisibilité pour nos organes. Il croit que les morts aimés

nous entourent, sont présents, écoutent la parole qui s'occupe d'eux,

jouissent du souvenir de leur mémoire. Il finit en disant: «Le souvenir

des morts, loin d'être douloureux, est pour moi une joie.»

Je le ramène à lui, à RUY-BLAS. Il se plaint de la demande, qui lui est

faite d'une nouvelle pièce de son répertoire. La répétition d'une pièce,

ça l'empêche d'en faire une autre, et comme, dit-il, il n'a plus que

quatre ou cinq années à produire, il veut faire les dernières choses qu'il

a en tête. Il ajoute: «Il y a bien un moyen terme, j'ai des amis

excellents et très dévoués, qui veulent bien s'occuper de tout le détail,

mais tous les mécontents, tous les non satisfaits de Meurice et de

Vacquerie, en réfèrent à moi, me dérangent. Au fond il faudrait

s'éloigner.»

Puis il parle de sa famille, de sa généalogie lorraine, d'un Hugo, grand

brigand féodal, dont il a dessiné le château, près de Saverne, d'un autre

Hugo, enterré à Trèves, qui a laissé un missel mystérieux, enfoui sous une

roche appelée «la Table» près de Saarbourg, et qu'a fait enlever le roi de

Prusse.

Il raconte longuement cette histoire, la semant de détails bizarres de

cette archéologie moyenâgeuse, qu'il aime, et dont il fait si souvent

emploi dans sa prose et dans sa poésie.

A ce moment, a lieu dans le salon une irruption de femmes, un peu

dépeignées, un peu allumées par le vin d'un cru périgourdin, qu'on vient

de baptiser: le _cru de Victor Hugo_, une véritable invasion de bacchantes

bourgeoises. Je me sauve.

Hugo me rattrape dans l'antichambre, et me fait très gentiment, devant la

banquette, un petit cours d'esthétique, qui, tout en s'adressant à moi, me

semble l'historique des évolutions de son esprit. «Vous êtes, me dit-il,

historien, romancier,--je passe les choses délicatement flatteuses, dont

il me gratifie,--vous êtes un artiste. Vous savez combien je le suis! Je

passerai des journées devant un bas-relief... Mais cela est d'un âge...

Plus tard, il faut la vision philosophique des choses, c'est la seconde

phase... Plus tard encore, et en dernier, il faut entrer dans la vie

mystérieuse des choses, ce que les anciens appelaient _arcana_: les

mystères des avenirs des êtres et des individus.» Et il me serre la main

en me disant: «Réfléchissez à ce que je vous dis?»

En descendant l'escalier, tout en étant touché de la grâce et de la

politesse de ce grand esprit, il y avait, au fond de moi, une ironie pour

cet argot mystique, creux et sonore, avec lequel pontifient des hommes

comme Michelet, comme Hugo, cherchant à s'imposer à leur entourage, ainsi

que des vaticinateurs ayant commerce avec les dieux.

* * * * *

_Dimanche de Pâques 1er avril_.--Au lit, où je passe ma journée, je pense

combien cette semaine sainte m'est mauvaise, depuis des années, combien

elle emporte de ma vitalité, à chaque renouveau des printemps. Je ne peux

traverser les tiédeurs et les frigidités de l'air, je ne peux vivre dans

l'aigreur de l'atmosphère du printemps, sans être malade, et malade d'un

certain malaise qui me met en communication avec la mort.

Cette semaine est pour moi, tant qu'elle dure, comme une entrée en

chapelle. Avec cette idée persistante de la mort, qui me rapproche d'une

autre mort, avec le vague de l'esprit, et cette _en allée de soi-même_ que

donne le lit, toute la journée, je l'ai passée avec mon frère, ainsi que

dans la fréquentation d'un vivant avec une ombre, comme si, ce jour-là, le

Christ, pour l'anniversaire de sa résurrection, donnait congé aux âmes des

morts, et leur permettait de vivre autour des vivants, invisibles, mais

amoureusement présents.

* * * * *

_Mardi 3 avril_.--C'est bien l'homme le plus mal élevé, et le plus

furibondement comique qui soit, que ce Charles Blanc. Aujourd'hui, à

propos d'une assertion quelconque de Renan, il s'est mis à vociférer, que

toutes les histoires de la Révolution étaient des mensonges, que tous les

historiens étaient des imposteurs,--et qu'il n'y avait d'histoire que

celle de son frère, et d'historien que monsieur son frère. Et cela avec

étranglement de la voix, tremblement des mains, crachement dans la soupe

des voisins: tous les caractères d'une épilepsie dangereuse et injurieuse

pour tout le monde. Vraiment, pour aller dans la société, le gouvernement

devrait bien acheter une muselière à son ministre des Beaux-Arts.

* * * * *

_Jeudi 11 avril_.--Aujourd'hui, j'entre chez le libraire Tross, et lui

demande de continuer à m'envoyer ses catalogues: «C'est vrai, on ne vous

les envoie plus, on m'avait dit qu'un de vous était mort, je n'ai plus

pensé qu'il y en avait un autre.»

* * * * *

_Lundi 15 avril_.--Toujours la crainte de la cécité, la menace de

l'ensevelissement tout vivant dans la nuit.

* * * * *

_Mardi 16 avril_.--Moi, si besogneux d'affection, moi, pendant de longues

années, si gâté de ce côté, je ne peux me satisfaire de la froide amitié

et de la banale amitié des autres. Et quand j'ai passé une soirée avec ce

marbre, qu'est Saint-Victor, je rentre chez moi, avec l'envie de pleurer.

X..., du SIÈCLE, a reculé les limites de la canaillerie. Un de ses

coreligionnaires me racontait, qu'il avait inventé d'emprunter à ses amis,

de l'argent à 5 p. 100, qu'il plaçait à fonds perdu. A sa mort ses amis

ont tout perdu.

* * * * *

_Dimanche 21 avril_.--Si je fais jamais quelque chose sur la vie élégante

du second Empire, il est de toute nécessité, de donner une place au thé de

quatre heures,--au thé, à l'instar des thés de l'Impératrice, à

Fontainebleau, à Compiègne.

Dans ces thés de quatre heures, avaient lieu les conciliabules des grandes

coquettes, les assises des reines de la mode. C'était dans ces thés, que

l'amant en titre prenait langue avec sa maîtresse, qu'on concertait les

rendez-vous, qu'on passait en revue les scandales, qu'on minutait la

correspondance, qu'on dressait le plan de la soirée.

* * * * *

_Mardi 23 avril_.--Arsène Houssaye racontait, ce soir, qu'en 1848 Hetzel

s'étant transporté avec Lamartine, au ministère des affaires étrangères,

mit la main sur le portefeuille, dans la pensée qu'il contenait le secret

des secrets de la politique européenne. Il y trouva des adresses de filles

et des lettres de lorettes.

* * * * *

_Mercredi 24 avril_.--Le joli et curieux intérieur pour un romancier, que

la chambre de Mme de Girardin. Cette chambre, elle l'a fait non tendre,

mais ainsi qu'elle le dit «habiller» de satin brodé par Worth, moyennant

60 000 francs. La maîtresse, sans doute par suite de la confection d'un

petit Girardin, est toujours couchée. Près de son lit, est dressé un

guéridon, où le philosophe Caro mange à côté d'elle, et lui fait des

conférences sur la CITÉ DE DIEU.

* * * * *

_Mercredi 8 mai_.--Il y a chez Théophile Gautier, non point encore une

diminution de l'intelligence, mais comme un ensommeillement du cerveau.

Quand il parle, il a toujours l'épithète peinte, le tour original de la

pensée, mais pour parler, pour formuler ses paradoxes, on sent dans sa

parole plus lente, dans le cramponnement de son attention après le fil et

la logique de son idée, on sent une application, une tension, une dépense

de volonté qui n'existaient pas dans le jaillissement spontané, et comme

irréfléchi et irraisonné de son verbe d'autrefois. Vous avez vu des

vieillards à la vue fatiguée, qui, pour regarder, soulèvent avec effort

leurs lourdes paupières, eh bien, Théo, pour parler, a besoin d'un effort

physique semblable de tout le bas du visage, et tout ce qui sort

maintenant de lui, semble être arraché, par de la volonté douloureuse, à

l'engourdissement d'un état comateux.

Enfin presque invisiblement descend sur lui, l'enveloppe, et touche à ses

attitudes, à ses gestes, à son dire, sans qu'on puisse bien la définir par

des mots, la triste humilité particulière à l'enfance des vieillards.

Théo me montre, avec une satisfaction de débutant, la nouvelle édition

d'ÉMAUX ET CAMÉES, toute fraîche sortie des presses, et où Jacquemart a

fait son portrait, en une espèce de poète de l'antiquité. Et comme je lui

dis:

--«Mais, Théo, vous ressemblez à Homère, là-dedans?

--Oh, tout au plus à un Anacréon triste!» reprend-il.

* * * * *

_Mercredi 15 mai_.--Aujourd'hui a lieu le mariage d'Estelle, la fille de

Théophile Gautier, à l'église de Neuilly, encore toute trouée des éclats

d'obus de la Commune.

Au _Dominus vobiscum_, Théo s'est levé, et a répondu au curé par un beau

salut, avec le geste bénisseur d'un grand prêtre de Jupiter.... Un peu de

tristesse montait toutefois sur la gaîté artificielle et de commande, à

voir au déjeuner la fatigue maladive de Théo. Du reste pour les gens

superstitieux, les mauvais présages n'ont pas manqué. On s'est cogné à

l'église contre le convoi d'un amiral espagnol, dont la tenture portait un

grand G, et la mariée cassait son verre.

* * * * *

_Lundi 20 mai_.--J'avais déjà remarqué plusieurs fois, combien sous le

soleil, l'ombre portée des choses servait aux Japonais pour leurs dessins.

Hier j'ai été confirmé dans ma remarque d'une manière saisissante. La lune

éclairait le perron, et dessinait sur le mur nouvellement peint, une

branche de laurier. Cette branche de laurier, on la voyait en la tache

estompée et un peu bleuâtre, dans le modèle flou, dans le camaieu tendre,

d'un branchage sur une potiche.

Le mariage de Sardou et de Mlle Soulié est original. Un graveur qui

travaillait d'après un tableau de la galerie de Versailles, va demander

quelque chose à Soulié, et tombe dans le déjeuner de la famille. Soulié

l'invite à partager le déjeuner. Le graveur s'excuse, en lui disant que

Sardou l'attend en bas. Soulié l'invite à aller chercher l'auteur de

MADAME BENOITON. Sardou voit la jeune fille... Et il devient amoureux,

ainsi que pourrait le devenir un personnage de ses pièces.

* * * * *

_Mardi 21 mai_.--Au dîner des Spartiates, le général Schmilz parle de la

capitulation de Sedan, comme d'une chose honteuse, et que n'absout pas la

nouvelle portée des canons, et laisse entrevoir, hélas, que la

conservation des bagages, assurés aux officiers, a amené quelques-uns à

donner leurs signatures à cette honte. Un beau mot du général de Bellemare

qui refusait de signer, et auquel un signataire disait:

«Mais c'est du roman que vous faites là!

--Qui sait, si ce ne sera pas de l'histoire, dans quelque temps!» riposta

le général.

* * * * *

_Vendredi 24 mai_.--Nombre de choses à Paris coûtent cher à l'inconnu, à

l'anonyme, coûtent bon marché au monsieur notoire, à l'homme connu. Un

membre du Jockey-club peut offrir un louis à une lorette en renom, et le

duc de Larochefoucault, trois cents francs, par an, à un domestique. Le

curieux c'est que la fille et le domestique, s'il acceptent, font une

bonne affaire.

* * * * *

_Samedi 25 mai_.--Toutes les aristocraties sont destinées à disparaître.

L'aristocratie du talent est en train d'être tuée par le petit journal,

qui dispose de la gloire, et n'en débite que pour les siens. Il organise

dans la République des lettres, une espèce de démocratie, où les premiers

rôles seront exclusivement tenus par des reporters ou des cuisiniers de

journaux: les seuls littérateurs que connaîtra la France, dans cinquante

ans.

Un seul grand artiste à l'Exposition, un seul: Carpeaux. La meilleure

définition que l'on pourrait donner de son talent, c'est qu'il est le

premier qui ait mis dans le bronze et dans le marbre, la vie nerveuse de

la chair.

* * * * *

_Dimanche, 26 mai_.--Le manifeste de l'école réaliste, on ne va guère le

chercher où il est. Il est dans Werther, quand Goethe dit par la bouche de

son héros: «Cela me confirme dans ma résolution de _m'en tenir uniquement

à la nature_.» Et il ajoute: «Toute règle, quoi qu'on dise, étouffera le

sentiment de sa nature et sa véritable expression.»

* * * * *

_Mardi 28 mai_.--On cherchait aujourd'hui les raisons de la puissance de

résistance des hommes, nés autour de l'année 1800. On la mettait sur le

compte de l'équilibre du système nerveux, de l'abstention du tabac. Cette

puissance ne la doivent-ils pas plutôt à la virginité de leur jeunesse.

C'est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d'autres. Guizot et

Hugo, ont pu devenir des érotiques, leur prime jeunesse a été chaste. Et

Saint-Victor rappelait que Marc-Aurèle remercia Frontin, de l'avoir

éloigné de la volupté et de la femme; jusqu'à l'âge d'homme.

* * * * *

_Dimanche 1er juin_.--Avec les années, le vide que m'a laissé la mort de

mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui

m'attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J'ai un

éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté

par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris,

d'acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux

arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche

jardinier.

* * * * *

_Lundi 3 juin_.--Aujourd'hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à

deux mains, son verre à Bordeaux, et l'entends dire: «Voyez le tremblement

que j'ai dans les doigts!» Et il me parle d'une maladie de cœur en germe,

d'un commencement de maladie de vessie, d'une menace de rhumatisme

articulaire.

Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu'en notre temps,

et jamais cependant le travail n'a été plus actif, plus incessant.

Malingre et névrosifié, comme il l'est, Zola travaille tous les jours de

neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C'est ce

qu'il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner

sa vie: «Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j'aie de la volonté,

je suis de ma nature l'être le plus faible et le moins capable

d'entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l'idée fixe, qui me

rendrait malade, si je n'obéissais pas à son obsession.»

Tout en taillant une pièce, dans THÉRÈSE RAQUIN, il est, dans le moment,

en train de chercher un roman sur les Halles, tenté de peindre le

plantureux de ce monde.

Et une partie de la journée, je cause avec cet aimable malade, dont la

conversation se promène, d'une manière presque enfantine, de l'espérance à

la désespérance. «Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service.

Il lui a fait facile le travail, qu'il avait autrefois très difficile.

C'était une espèce d'afflux d'idées et de formules, s'engorgeant à tel

point, qu'il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher

la plume. Aujourd'hui c'est un flux réglé, un courant moins abondant, mais

coulant sans encombre.»

* * * * *

_Mardi 4 juin_.--Ce soir, au dîner des Spartiates, Robert Mitchell, fait

prisonnier à Sedan, et enfermé dans une citadelle, pour avoir refusé le

salut à un officier prussien, racontait que sa grande distraction, était

de voir faire l'exercice, d'être témoin des soufflets, que les officiers

donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair

ainsi frappée, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.

Il raconte encore que, chargé par des officiers de la garde impériale

d'offrir à l'Empereur leurs personnes et leurs hommes, s'il voulait tenter

une sortie, s'il voulait se frayer un passage, au moment où il abordait

l'Empereur sur la route de Mézières, un obus éclata entre lui et le cheval

de l'Empereur, tuant du monde à droite et à gauche, et lui enlevant à lui,

Mitchell, un morceau de son soulier: «L'Empereur, dit-il, resta impassible,

il était beaucoup moins ému que moi!»

Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de

bouches qui _prudhommisent_ où _hystérisent_ des lieux communs, ainsi que

celle d'Aubryet, c'est une bonne fortune de rencontrer un causeur à la

parole judicieuse, relevée d'une pointe d'ironie parisienne.

* * * * *

_Lundi 10 juin_.--Je suis, ce soir, au chemin de fer, à côté d'un ouvrier

complètement saoul, qui répète à tout instant: «Non, je ne la foutrais pas,

quand on me donnerait tout Paris... oui tout Paris, non je ne la foutrais

pas!» Et ce rabâchage, un peu bredouillant, est coupé de petits rires

intérieurs, et d'imitations de vagissements d'enfants à la mamelle. L'on

pardonne à cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va à son enfant,

à sa petite fille.

* * * * *

_Mardi 11 juin_.--Un adorable mot d'une vieille femme galante, devenue

dévote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait à une amie: «Tu ne

sais pas, comme maintenant il est charmant... comme il est doux, même

quand il est malade... et puis, comme il est bon pour le bon dieu!»

* * * * *

_Mardi 11 juin_.--Ce soir, l'ancien dîner de Magny, réduit par le dîner,

que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centième représentation de

RUY-BLAS, se relève et ressemble presque à un de nos bons dîners, du temps

de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On

parle des Troglodytes; de fragments générateurs de métaux, rapportés du

Groënland, et qu'expérimente dans le moment Berthelot; de statues

égyptiennes du troisième siècle, découvertes dans une pyramide, et

démontrant, comme moderne, l'introduction du hiératisme dans l'art

égyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littérature, et

n'ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue

sans laisser de trace matérielle. On parle de l'_insénescence_ du sens

intime et des trois _moi_ de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux

de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.

On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de

millions d'années. C'est l'occasion pour Berthelot, de peindre

pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du

blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le _feu

grisou_ comme bon dieu.

«Mais peut-être,--interrompt tout-à-coup Renan, qui a écouté avec le plus

grand sérieux,--ces hommes là-dedans, auront-ils une très grande puissance

métaphysique!»

Et la sublime naïveté, avec laquelle il dit cela, fait éclater de rire,

toute la table.

* * * * *

_Jeudi 20 juin_.--Lundi--c'était presque le jour de sa mort--a commencé à

paraître dans le BIEN PUBLIC, notre Gavarni.

Tous ces jours, en parcourant le journal, ma pensée était à l'enragement

de travail, avec lequel mon frère hâtait la fin de ce livre. Je le

revoyais, pendant nos tristes séjours d'hiver, à Trouville, à

Saint-Gratien, rivé sur une chaise, dont je ne pouvais l'arracher, une

main labourant son front, comme s'il lui fallait douloureusement extraire

les tours de phrase, les épithètes, les mots spirituels, autrefois coulant

si facilement dans le courant de son écriture.

* * * * *

_Vendredi 21 juin_.--Je dîne ce soir, chez Riche, avec Flaubert, qui passe

à Paris pour se rendre à l'inauguration de la statue de Ronsard, à Vendôme.

Nous dînons, bien entendu, dans un cabinet, parce que Flaubert ne veut pas

de bruit, ne tolère pas des individus à côté de lui, et qu'il lui plaît,

pour manger, d'ôter son habit et ses bottines.

Nous causons de Ronsard, puis tout de suite, lui se met à hurler, moi à

gémir, sur la politique, la littérature, les embêtements de la vie.

En sortant, nous tombons sur Aubryet, qui nous apprend que Saint-Victor

est de l'inauguration. «Eh bien, je n'irai pas à Vendôme, me dit Flaubert,

non vraiment, la sensibilité est arrivée chez moi à un état maladif tel...

je suis entamé au point que l'idée d'avoir la figure d'un monsieur

désagréable, en chemin de fer, devant moi... ça m'est odieux,

insupportable. Autrefois ça m'aurait été égal, je me serais dit: je

m'arrangerai pour être dans un autre compartiment, puis à la rigueur si je

n'avais pu éviter mon monsieur désagréable, je me serais soulagé en

l'engueulant, maintenant ce n'est plus cela, rien que l'appréhension de la

chose, ça me donne un battement de cœur... Tenez, entrons dans un café,

je vais écrire à mon domestique, que je reviens demain.»

Et là, devant la paille d'un Soyer: «Non, je ne suis plus susceptible de

supporter un embêtement quelconque... Les notaires de Rouen me regardent

comme un toqué... vous concevez, pour les affaires de partage, je leur

disais: Qu'ils prennent tout ce qu'ils veulent; mais qu'on ne me parle de

rien, j'aime mieux être volé qu'être agacé, et c'est comme cela pour tout,

pour les éditeurs... L'action, maintenant, j'ai pour l'action une paresse

qui n'a pas de nom, il n'y a absolument que l'action du travail qui me

reste.»

La lettre écrite et cachetée, il s'écrie: «Je suis heureux comme un homme

qui a fait une couillonnade! Pourquoi? Dites, le savez-vous?»

Puis il me ramène au chemin de fer, et accoudé sur la traverse, où l'on

fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de

son découragement de tout, de son aspiration à être mort, et mort sans

métempsychose, sans survie, sans résurrection, à être à tout jamais

dépouillé de son moi.

En l'entendant, il me semblait écouter mes pensées de tous les jours. Ah!

la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les

plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous

malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement.

* * * * *

_Vendredi 5 juillet_.--Jollivet rappelait que l'affaire Baudin n'a fait

que faire traverser la Seine à la popularité de Gambetta, mais que cette

popularité existait déjà dans le quartier latin. Depuis des années,

Gambetta était en renom, au café Procope, où les étudiants venaient le

voir, et l'entendre donner la représentation des séances du corps

législatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.

Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait

qu'il était destiné à devenir son représentant.

* * * * *

_Samedi 6 juillet_.--Théophile Gautier vient déjeuner aujourd'hui. C'est

sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait

la visite d'un somnambule. Et cependant dans l'ensommeillement de ses pas,

de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie,

le vieux Théo réapparaît, et ce qu'il dit, de sa voix assoupie, avec des

ébauches de gestes, semble le langage de son ombre--qui se souviendrait.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 2 / 18 段