«Oui, oui, il faudra bien qu'un jour la vérité se fasse, que

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JOURNAL DES GONCOURT

_Mémoires de la Vie Littéraire_

DEUXIÈME SÉRIE--DEUXIÈME VOLUME--TOME CINQUIÈME

1872-1877

PARIS, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE.

1891

PRÉFACE

(_Réponse à Monsieur Renan_)

Monsieur Renan me faisait l'honneur de me dire, il y a des années, qu'une

lettre fausse avait été publiée par LE FIGARO, comme émanant de lui, et

que son dédain de l'imprimé était tel, qu'il n'avait pas réclamé.

Le monsieur Renan de l'année dernière, est vraiment bien changé.

A propos de vieilles conversations de 1870, rapportées dans mon Journal:

voici la lettre, que le _Petit Lannionnais_ publiait de l'auteur de la VIE

DE JÉSUS-CHRIST.

Paris, 26 novembre, 1890.

Ah! mon cher cousin, que je vous sais gré de vous indigner pour moi,

en ce temps de mensonge, de faux commérages et de faux racontars.

Tous ces récits de M. de Goncourt sur des dîners, dont il n'avait

aucun droit de se faire l'historiographe, sont de complètes

transformations de la vérité. Il n'a pas compris, et nous attribue

ce que son esprit fermé à toute idée générale, lui a fait croire

ou entendre. En ce qui me concerne, je proteste de toutes mes forces

contre ce triste reportage...

... J'ai pour principe que le radotage des sots ne tire pas à

conséquence...

Et les foudres de cette lettre n'ont pas suffi à l'homme bénin. Ça été,

tous les jours, un interview nouveau, où, en son indignation grandissante

d'heure en heure, il déclarait:

Le 6 décembre, dans le PARIS, que le sens des choses abstraites me

manquait absolument.

Le 10 décembre, dans le XIXe SIÈCLE, que j'avais perdu le sens moral.

Le 11 décembre, dans la PRESSE, que j'étais inintelligent, complètement

inintelligent.

Et peut-être M. Renan a-t-il dit bien d'autres choses dans les interview,

que je n'ai pas lus.

Tout cela, mon doux Jésus! pour la divulgation d'idées générales du

penseur, d'idées générales que tout le monde a entendu développer par lui

à Magny et ailleurs, d'idées générales, toutes transparentes dans ses

livres, quand elles n'y sont pas nettement formulées, d'idées générales

dont il aurait, j'ai tout lieu de le croire, remercié le divulgateur, si

le parti clérical ne s'en était pas emparé, pour lui faire la guerre.

* * * * *

Remontons à ces dernières années, aux années précédant la polémique qui

s'est élevée entre M. Renan et moi. Voici ce que j'écrivais dans le

dernier volume de la première série de mon Journal.

_L'homme_ (Renan) _toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à

mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type dans la

disgrâce physique de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du Doute, la

haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science_.

Voyons, est-ce le langage d'un ennemi, d'un écrivain prêt à dénaturer

méchamment les paroles de l'homme, dont il redonne les conversations?

N'est-ce pas plutôt le langage d'un ami de l'homme, mais parfois, je

l'avoue, d'un _ennemi de sa pensée_, ainsi que je l'écrivais dans la

dédicace du volume, qui lui était adressé.

En effet tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des

grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de conventions humaines, que

des esprits plus humbles, des gens comme moi, manquant «d'idées générales»

vénèrent encore, et nul n'ignore qu'il y a une tendance chez ces grands

penseurs, à voir, en cette heure, dans la religion de la Patrie, une chose

presque aussi démodée que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie,

une tendance à mettre l'Humanité au-dessus de la France: des idées qui ne

sont pas encore les miennes, mais qui sont incontestablement dans l'ordre

philosophique et humanitaire, des idées supérieures à mes idées

bourgeoises.

Et c'est tout ce que mettent au jour mes conversations. Car je n'ai jamais

dit que M. Renan se fût réjoui des victoires allemandes ou qu'il les

trouvât légitimes, mais j'ai dit qu'il considérait la race allemande,

comme une race supérieure à la race française, peut-être par le même

sentiment que Nefftzer,--parce qu'elle est protestante. Eh mon dieu, ce

n'est un secret pour personne que l'engouement, pendant les deux ou trois

années qui ont précédé la guerre, que l'engouement de nos grands penseurs

français pour l'Allemagne, et les dîneurs de Magny ont eu, pendant ces

années, les oreilles rebattues de la supériorité de la science allemande,

de la supériorité de la femme de chambre allemande, de la supériorité de

la choucroute allemande, etc., etc., enfin de la supériorité de la

princesse de Prusse sur toutes les princesses de la terre.

Et quelqu'inintelligent, M. Renan, que vous vouliez me faire passer auprès

du public, il me restait, en 1870, encore assez de mémoire pour ne pas

confondre l'Allemagne de Goethe et de Schiller avec l'Allemagne de

Bismarck et de Moltke, et je n'ai jamais eu assez d'imagination, pour

inventer, dans mes conversations, des interruptions comme celle de

Saint-Victor.

Puis, M. Renan, on n'accuse pas les gens de radotage, de brutalité, de

perte de sens moral, sur les lectures de cousins et d'amis. A quelque

hauteur où vous ait placé l'opinion, on veut bien descendre à lire

soi-même, les gens qu'on maltraite ainsi. Vous m'écrasez, il est vrai, et

vous me le dites trop, de la hauteur des milliers de pieds cubes de

l'atmosphère intellectuelle, dans laquelle vous planez, vous gravitez,

vous «tourneboulez» au-dessus de moi,--ainsi que s'exprimait René François,

prédicateur du Roy, en son ESSAY DES MERVEILLES DE NATURE... Un conseil,

M. Renan, on a tellement grisé votre orgueil de gros encens, que vous avez

perdu le sens de la proportion des situations et des êtres. Certes c'est

beaucoup, en ce XIXe siècle, d'avoir inauguré, sur toute matière, sur tout

sentiment, détachée de toute conviction, de tout enthousiasme, de toute

indignation, la rhétorique sceptique _du pour et du contre_; d'avoir

apporté le ricanement joliment satanique d'un doute universel; et par

là-dessus encore, à la suite de Bossuet, d'avoir été l'adaptateur à notre

Histoire sacrée, de la prose fluide des romans de Mme Sand. Certes c'est

beaucoup; je vous l'accorde, mais point assez vraiment, pour _bondieuser_,

comme vous _bondieusez_, en ce moment, sur notre planète,--et je crois que

l'avenir le signifiera durement à votre mémoire.

Mais revenons à ma juste et légitime défense, et donnons ici un extrait

de mon interview dans l'ÉCHO DE PARIS, avec M. Jules Huret qui a très

fidèlement rapporté mes paroles.

--«J'affirme que les conversations données par moi, dans les quatre

volumes parus, sont pour ainsi des sténographies, reproduisant non

seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions,

et j'ai la foi que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, reconnaîtra

que mon désir, mon ambition a été de faire vrais, les hommes que je

portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prêter

des paroles qu'ils n'auraient pas dites.

--Vos souvenirs étaient sans doute très frais, quand vous les écriviez.

--Oh le soir même, en rentrant, ou au plus tard, le lendemain matin.

Il n'y a aucun danger de confusion sous ce rapport.

--Je fis remarquer à M. de Goncourt que l'humeur de M. Renan ne provenait

pas seulement de la prétendue infidélité du phonographe, mais aussi de ce

qu'il se soit permis de dévider ses confidences.

--Oui, je sais, me dit M. de Goncourt, M. Renan me traite de «monsieur

indiscret». J'accepte le reproche, et n'en ai nulle honte, mes

indiscrétions n'étant pas des _divulgations de la vie privée_, mais tout

bonnement des divulgations de la pensée, des idées de mes contemporains:

des documents pour l'histoire intellectuelle du siècle.

«Oui, je le répète, insista M. de Goncourt, avec un geste et un accent de

conviction et de sincérité frappante, je n'en ai nulle honte, car depuis

que le monde existe, les Mémoires un peu intéressants n'ont été faits que

par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant, au bout

des vingt ans où ils ont été écrits, et où ils devaient être publiés--ce

dont, humainement parlant, je ne puis avoir le remords.

--Avant de partir, j'avais demandé à M. de Goncourt, s'il savait ce qui

avait pu exciter M. Renan, en dehors des raisons apparentes à sortir,

aussi complètement et si brusquement, de son ordinaire scepticisme. M. de

Goncourt sourit sans répondre.

--J'insinuai alors que M. Renan avait des ambitions politiques, que le

siège de Sainte-Beuve devait hanter ses rêves, et que ses paradoxes

d'autrefois pouvaient le gêner dans sa nouvelle carrière.»

Oui, mon sourire avait dit ce que M. Jules Huret insinuait.

Et ma foi, la main sur la conscience, j'ai la conviction, que si le

penseur philosophe n'était pas travaillé par des ambitions terrestres, il

ne désavouerait pas devant le public «ses idées générales» de cabinet

particulier.

Un dernier mot. Je me suis refusé à répondre de suite à M. Renan. J'ai

voulu qu'au revers de ma réponse, il y eut ce volume imprimé, qui, je le

répète une seconde fois, doit apporter à l'esprit de tout lecteur

indépendant et non prévenu contre moi, la certitude que selon l'expression

de M. Magnard, dans le FIGARO, mes conversations de celui-ci ou de

celui-là, «_suent l'authenticité_.»

EDMOND DE GONCOURT.

* * * * *

JOURNAL DES GONGOURT

ANNÉE 1872

_Mardi 2 janvier 1872_.--Dîner des Spartiates.

On cause de la situation financière, du discrédit du papier français, de

la circulaire secrète du ministre des finances, accordant une remise de 10

p. 100 aux percepteurs qui font des avances, et l'on entrevoit

l'impossibilité de payer les milliards réclamés par les Allemands, et l'on

pronostique la banqueroute.

Il y a à côté de moi le général Schmitz, un militaire mêlé à la

littérature, à la diplomatie, à l'économie politique, un homme

d'intelligence, la parole pleine de faits.

La causerie est maintenant sur l'Alsace et la Lorraine, il l'interrompt en

nous jetant: «Messieurs, je me trouvais en Italie, en 1866, un Autrichien,

le comte Donski me dit: «Vous êtes des maladroits, nous aussi parbleu...

mais vous êtes des maladroits, parce que vous vous préparez une guerre

avec l'Allemagne, une guerre qui vous enlèvera l'Alsace et la Lorraine.»

Et comme je me récriais à propos de l'audace de l'assertion: «Et l'Alsace,

et la Lorraine seront à jamais perdues pour vous, reprit le comte, parce

que les petits États s'en vont, et que la faveur est pour les grands,

parce que vous ne vous doutez pas de ce que l'Allemagne, après sa

consolidation et votre amoindrissement, deviendra comme puissance maritime,

et quelle préférence auront, en ce temps d'intérêt matériel, vos anciens

nationaux pour un grand pays riche, qui demandera beaucoup moins d'impôts

que leur ancienne patrie.»

«Un autre fait, messieurs, que je vous demande la permission de citer.

J'ai un domestique stupide et bègue, que je garde absolument pour son

amour du cuivre qui brille. Le poli des choses: c'est du fanatisme chez

lui. Or donc, un jour à déjeuner, après la signature de la paix, j'étais

questionné par mon ordonnance sur la nationalité d'un de ses camarades, né

dans un canton avoisinant Belfort, et comme je lui disais: «Ma foi, il se

peut bien qu'il devienne Prussien, mais je n'en suis pas sûr, je te dirai

cela demain.» Alors mon bègue s'écriait: «Oh! oh! il serait di-diantrement

heu-eu-reux, il ne payerait pas comme dans la Tou-ouraine!»

Voici deux faits qui sont le jugement du haut et du bas, ça me semble

décider la question.

Interrogé sur les hommes du 4 Septembre, le général les peint ainsi:

«Pelletan, c'est l'homme des généralités. Jules Favre peut être un mauvais

diplomate, mais il est moins coupable qu'on ne le croit. Je lui sais gré

de l'avoir entendu dire à Arago, avec une résolution que je n'attendais

pas de lui: «Je veux, je veux absolument être averti, quand il n'y aura

plus que dix jours de vivres, parce que, entendez-le bien, monsieur, je ne

me reconnais pas le droit de faire mourir de faim deux millions de

personnes.» Ferry, une nature énergique, un homme de résolution. Je l'ai

vu au fort d'Issy, un jour, où ça pleuvait rudement, et où sa nature

sanguine se grisait du spectacle, sans pouvoir s'en arracher.»

Le général se sent écouté, et il parle, il parle beaucoup, et de beaucoup

de choses et de personnes.

«Je n'ai connu, dit-il, un moment après, que deux passionnés, mais deux

vraiment passionnés de la gloire, et c'étaient les seuls dans l'armée:

Espinasse et de Lourmel.

«J'étais aux Tuileries avec Espinasse, au moment où la guerre d'Italie

était déclarée. Les ministres voulaient que l'Empereur ne quittât pas la

France, et tâchaient de se faire appuyer par l'Impératrice. Pendant ce,

Espinasse maugréait dans ses moustaches. L'Impératrice l'interpelle:

--Espinasse, dites-moi donc ce que vous avez à vous démener, comme un lion

en cage, dans votre coin?

--Je dis, Majesté, que si l'Empereur qui veut cette guerre ne vient pas

avec nous en Italie, il se conduit comme le dernier des rois fainéants!

--Ce diable d'Espinasse a peut-être bien raison,» dit en souriant

l'Empereur, qui rentrait.

«Lourmel, un garçon charmant, avec une élégance, un _chic_ à lui seul. Le

matin d'Inkermann, je le trouve au petit jour, en bottes vernies, en

culotte blanche, en gants frais, tout cela battant neuf, et alors que je

lui disais: «--Comme tu es joli, aujourd'hui, pourquoi ça?--Tu veux, mon

cher, qu'on mette en terre de Lourmel, à la façon d'un pauvre diable.»

«Je l'ai rencontré, ce cher ami, quand on l'a rapporté blessé

mortellement. En passant il m'a dit: «Je suis bien hypothéqué!» Et comme

je cherchais à le rassurer sur la force de sa constitution, faisant

allusion à la mort de mon frère, tué quelques jours avant, il me jeta:

«_Hodie tibi, cras mihi_.»

* * * * *

_Vendredi 5 janvier_.--Jamais un auteur ne s'avoue que, plus sa célébrité

grossit, plus son talent compte d'admirateurs incapables de l'apprécier.

* * * * *

_Samedi 6 janvier_.--Je suis à la première d'AÏSSÉ; j'ai devant moi le

décor ridicule du salon de Ferriol--et ce salon, du moins le vrai,

l'authentique, je le connais bien, car je l'ai découvert et fait acheter à

mon cousin Alphonse de Courmont, ses boiseries 3 000 francs,--qu'il eût

payées 30 000 chez Vidalenc--eh bien, parole d'honneur, les personnages de

Bouilhet sont plus faux que ce décor. Toutefois la pièce va cahin caha,

dans la déférence du public pour les hexamètres d'un mort, mais quand

l'honnête chevalier d'Aydie entrevoit le rôle du pétrole dans les châteaux

royaux, ce sont des applaudissements, des hourrahs, un enthousiasme qui

assure le succès, que dis-je, le triomphe de cette singulière restitution

historique, mettant dans la bouche des gentilshommes de 1730 des pensées

d'avant-hier.

* * * * *

_Dimanche 8 janvier_.--Aujourd'hui, mon jardinier, se promenant avec moi

dans mon jardin, a tiré une serpette, a entaillé le déodora, et m'a dit:

«Il est gelé, il est mort!» et ainsi des lauriers, des alaternes, des

fusains, et à peu près de tout, avec le refrain: «C'est gelé! c'est

mort!... Voyez, le bois doit être blanc». Et il me faisait voir une petite

teinte brune, la teinte d'un bois qui devient du bois à fagot.

Vraiment, quoique ça paraisse imbécile de dire, c'est fait pour moi, pour

moi seul, elle est vraiment singulière la malechance que je rencontre en

tout et partout. Moi, resté si longtemps indifférent à la nature, si peu

soucieux de ses beautés, il arrive qu'une année, je me toque d'arbustes,

que je plante, que je fais tout mon bonheur et ma passion d'un petit coin

de verdure idéal, eh bien, cette année il faut qu'il gèle, comme il n'a

pas gelé depuis cent ans, et tout ce que j'ai planté, tout ce que j'aimais

des arbres plantés par mon prédécesseur, tout cela «est gelé, est mort»,

comme le disait maître Theulier.

* * * * *

_Mardi 9 janvier_.--Dîner de Brébant. Ernest Picard, avec lequel je dîne

pour la première fois, a le ventripotent aspect de ces petits manieurs

d'argent de village, à la fois percepteur et régisseur d'un grand

propriétaire habitant Paris, et cela avec un œil goguenard, et une parole

d'avocat, spirituellement malicieuse. A propos des récentes élections

académiques il déclare qu'il ne connaît pas de corruption électorale

semblable à celle de l'Institut.

On le met sur les derniers événements. Il dit qu'il a eu dès d'abord la

plus grande défiance de Trochu, pour avoir vu sa signature, une signature

au paraphe tremblé, qui lui a fait penser de suite à un ramollissement du

cerveau, et il explique le défenseur de Paris, par ce ramollissement, tout

en le reconnaissant très complexe, et ne pouvant donner la clef de ce

mélange de roublarderie et de mysticisme.

Puis, il affirme que tous nos malheurs viennent du mois d'octobre 1869,

sont dûs à une douzaine d'hommes qui se sont laissé emporter par leurs

passions. Sans la scission produite par ces inventeurs du mandat impératif

dans l'opposition, Ernest Picard a la conviction que l'opposition attirait

à elle la masse flottante existant dans l'assemblée, et qu'elle devenait

une majorité empêchant la guerre et tous nos désastres.

* * * * *

_10 janvier_.--Aujourd'hui, chez le français, le journal a remplacé le

catéchisme. Un premier Paris de Machin ou de Chose devient un article de

foi, que l'abonné accepte avec la même absence de libre examen que chez le

catholique d'autrefois trouvait le mystère de la Trinité.

* * * * *

_11 janvier_.--Un interne soutenait que dans les hôpitaux, pour les

malades misérables, le bain, la chemise blanche, les draps propres, le

passage de la saleté à la propreté, amenait une amélioration médicalement

constatée.

* * * * *

_11 janvier_.--Ces jours-ci, trouvant dans la rue de la Paix un

encombrement de voitures de maîtres, tout semblable à celui d'une première

au Théâtre Français, je me demandais quel était le grand personnage qui

avait sa porte assiégée par tant de grand monde, quand, levant les yeux

au-dessus d'une porte cochère, je lus: «Worth». Paris est toujours le

Paris de l'Empire.

* * * * *

_16 janvier_.--Rien ne m'agace comme les gens qui viennent vous supplier

de leur faire voir des choses d'art, qu'ils touchent avec des mains

irrespectueuses, qu'ils regardent avec des yeux ennuyés.

* * * * *

_17 janvier_.--Flaubert est, dans le moment, si grincheux, si cassant, si

irascible, si érupé à propos de tout et de rien, que je crains que mon

pauvre ami ne soit atteint de l'irritabilité maladive des affections

nerveuses à leur germe.

* * * * *

_28 janvier_.--Aujourd'hui, après deux années sans un achat, j'ai, pour la

première fois, la tentation d'un dessin.

* * * * *

_Lundi 29 janvier_.--La première personne que j'aperçois à l'église, c'est

elle! Je la vois à travers le jour des ogives du chœur. Elle a la tête

penchée sur l'épaule, avec un mouvement de fatigue qui semble coucher sur

un oreiller la découpure aiguë de son profil. Les lueurs des vitraux, le

feu pâle des cierges, le reflet du ruban jaune qui attache son chapeau de

velours, lui donnent l'aspect d'une morte. Un moment, elle regarde de mon

côté, sans me voir, et je retrouve la vie ardente de son œil, mêlée à

cette ironie diabolique, indéfinissable chez cette femme honnête. Puis sa

figure se repenche sur son livre de messe. A la sacristie, la mariée qui

me voit avancer de loin, me désigne à sa parente. Aussitôt son regard

m'arrive comme un jet de lumière électrique. Quand je suis près d'elle,

elle me prend fiévreusement la main, deux ou trois fois, me disant:

«J'irai vous... vous... j'irai vous voir!»

* * * * *

_Mardi 30 janvier_.--Ce soir, le général Schmitz nous disait que,

lorsqu'on revient de l'Extrême-Orient, et de ses cités pullulantes de

population, nos capitales de l'Occident donnent le sentiment de villes

dépeuplées par la peste.

* * * * *

_Dimanche 4 février_.--Je la trouve dans un salon, où il fait presque nuit,

et où la chaleur est écœurante. Elle est vêtue d'une espèce de deuil

violet, dans lequel l'élégance de sa personne a une grâce sévère, une

grâce triste. Près d'elle, une vieille femme sourde cherche à deviner, sur

ses lèvres, les mots qu'elle me dit. Elle me parle de sa mort prochaine...

qui ne fera pas de vide. Son mari est excellent, mais il se consolera avec

la peinture. Elle ne désire qu'une chose: c'est marier sa fille aînée qui

se chargera de sa petite chérie. Alors elle sera toute prête à mourir..,

sans regretter grand'chose.

A la fin, elle me demande la place de la tombe de mon frère, pour y aller

en cachette, un jour qu'elle aura beaucoup de visites à faire.

* * * * *

_Mardi 6 février_.--Charles Robin se penche vers moi, et me dit:

«On devrait apprendre à chacun les qualités merveilleuses de la matière,

de la matière portée au _summum_ de son utilisation.

--Voici un livre que vous devriez faire!

--Oui, c'est vrai... mais je ne peux pas... Je n'ai pas la combinaison

écrite. Dans la conversation, il m'arrive quelquefois de donner la notion

de choses... Mais le lendemain, à froid, une plume à la main, ce n'est

plus ça.»

* * * * *

_Mercredi 7 février_.--Théophile Gautier, ce soir, chez la princesse

défendait Hugo, un peu contre tout le monde. Il le défendait ainsi: «Oh,

quoi que vous disiez, c'est toujours le grand Hugo, le poète des vapeurs,

des nuées, de la mer,--le poète des _fluides!_»

Puis il me prend à part, et me parle longtemps et amoureusement du DRAGON

IMPÉRIAL, et de l'auteur. On sent qu'il est fier d'avoir créé cette

cervelle. Le sens de l'Extrême-Orient qu'a la jeune femme, l'intuition

qu'elle possède des grandes époques historiques, sa _devination_ de la

Chine, du Japon, de l'Inde sous Alexandre, de Rome sous Adrien, le

remplissent d'un ravissement qu'il me verse dans l'oreille.

Et il ajoute que Judith s'est créé, qu'elle s'est faite toute seule,

qu'elle a été élevée comme un petit chien qu'on laisse courir sur la table,

que personne, pour ainsi dire, ne lui a appris à écrire.

* * * * *

_Vendredi 9 février_.--Beaucoup de collectionneurs aiment les dessins dans

d'affreuses montures économiques. Beaucoup de bibliophiles aiment les

livres, dans de médiocres reliures. Moi j'aime les dessins très bien

montés et encadrés dans du vieux chêne sculpté! J'aime les livres dont la

reliure coûte très cher. Les belles choses ne sont belles pour moi, qu'à

la condition d'être bien habillées.

* * * * *

_Mardi 14 février_.--Je dîne à côté de Ziem. Je lui rappelle le petit

cadre, plaqué sur une porte cochère du quai Voltaire, le petit cadre en

bois blanc, dans lequel, une de ses premières aquarelles nous donnait

l'envie, à mon frère et à moi, de prendre des leçons de l'aquarelliste. Je

lui raconte que, séduits par une grande vue de Venise, exposée vers 1850,

rue Laffitte, nous avions péniblement ramassé les trois cents francs que

Cornu en demandait, et que, dans le moment même où nous entrions dans la

boutique apporter notre argent, nous voyions mettre par un monsieur, sur

un cabriolet, la toile désirée,--une des toiles capitales du peintre, et

qui vaut au moins une dizaine de mille francs, à l'heure qu'il est.

Ziem me parle de sa santé, des chaleurs qui lui montent à la tête, du

manque d'équilibre de sa circulation, de l'impossibilité qu'il éprouve

maintenant à travailler dans des lieux fermés. Il me conte l'habitude

qu'il a prise, de dessiner, de peindre en plein air, debout, et cela,

pendant huit ou dix heures, disant qu'assis, il retient sa respiration,

penché qu'il est sur son travail, tandis que tout droit dans la campagne,

il respire à pleins poumons.

... C'est la voix du général Schmitz qui jette à la table.

«Oui, oui, il faudra bien qu'un jour la vérité se fasse, que la vérité

soit connue! Eh bien, le 18 août, le retour sur Paris était résolu.

L'Empereur y était décidé. Mac-Mahon, de son côté, avait résisté aux

obsessions de Rouher et de Saint-Paul, qui voulaient le pousser en avant.

Et remarquez, messieurs, que je ne vous dis que ce que m'a affirmé

Mac-Mahon. Il se disposait à faire rétrograder ses troupes, quand il

reçoit une lettre de Bazaine, lui annonçant qu'il sortirait, le 26, de

Metz. Cela l'ébranle et ne le décide pas. Il en réfère à Palikao, qui lui

intime l'ordre de marcher en avant. Il se décide un peu malgré lui, mais

sa responsabilité était couverte.

«La faute, oui la voilà, c'est cette dépêche de Palikao, cette dépêche qui

a tout ruiné. Sans cette dépêche, toute l'armée se retirait derrière la

rive gauche de la Seine, on y encadrait toutes les forces vives du pays,

et nous livrions la bataille de Châtillon, cette fois avec de vrais

soldats. Car, qu'est-ce que vous aviez en fait de vrais soldats à Paris,

le 35e et le 42e--rien de plus... Trochu et moi, il faut qu'on le sache,

nous n'avons accepté la responsabilité du siège qu'avec une armée de

secours sous les murs de Paris. Sans cette armée, il était impossible que

cela ne finît pas comme cela a fini... Je reviens à l'Empereur. Il était

donc décidé à rentrer aux Tuileries. Me voici dans la nuit du 18 août chez

l'Impératrice. Je lui annonce le retour de l'Empereur. Elle s'écrie:

«Qu'il faut qu'il ne revienne pas, qu'il se fasse tuer à la tête de son

armée!» J'ai beau lui objecter qu'il y a un sentiment général qui s'oppose

à ce qu'il garde le commandement, j'ai beau lui dire que s'il ne commande

plus, il est nécessaire qu'il abandonne son rôle de _chevalier errant_,

qu'il est nécessaire qu'il soit sur son trône, qu'il rentre aux Tuileries.

L'Impératrice tient absolument à son idée. Elle ne m'écoute pas, quand je

lui dis qu'un homme à moi viendrait chercher l'Empereur dans un coupé sans

armes, au chemin de fer... Oui, c'est l'Impératrice, de concert avec

Palikao, qui a empêché le retour de l'Empereur.

«Un détail. Trochu, qui était avec moi, demande à lui lire la proclamation

qui le nomme gouverneur de Paris. Il commence: «L'Empereur m'a nommé

gouverneur de Paris...» L'impératrice interrompt: «Non, non, ne mettez pas

là, la personnalité de l'Empereur.» Le curieux, c'est que la proclamation

avait été rédigée au crayon, à la lueur d'un bout de bougie, et qu'avec la

maladresse qu'a Trochu à écrire, il avait débuté par: «Je suis nommé

gouverneur de Paris» et que c'était moi qui avais substitué la phrase

qu'il lisait à l'Impératrice. L'Impératrice semblait blessée que nous

fassions revivre le nom de l'Empereur sur un papier gouvernemental:

Palikao, depuis un mois au moins, n'osant plus faire mention de sa

personne.»

* * * * *

_15 février_.--Depuis quelque temps, dans le non travail et l'ennui, la

fabrication de mille choses inférieures prenant ma pensée et mes jambes,

me font vivre, à la fois, en une espèce d'ahurissement et d'hallucination

courante et emportée.

Flaubert me disait que sa mère, après la mort de son mari et de sa fille,

était tout-à-coup devenue athée.

* * * * *

_Lundi 19 février_.--A cette première de la reprise de RUY-BLAS, j'étais

frappé de l'infériorité de la machine dramatique, et comme elle fait faire

de l'enfantin aux plus grands talents. Et pendant tout le spectacle, je me

récitais à moi-même la _Fête chez Thérèse_.

* * * * *

_Mercredi 21 février_.--Théophile Gautier me racontait une conversation

qu'il avait eue avec Anastasi.

Le peintre aveugle lui disait, qu'éveillé, il n'avait plus la mémoire des

couleurs; mais qu'il la retrouvait dans les rêves de son sommeil. Les

choses, dans la nuit éternelle, où Anastasi est plongé, se rappellent à

lui, le jour, seulement par un contour et un modelage, mais il ne les voit

plus colorées.

* * * * *

_29 février_.--Dire qu'en dépit de la destruction ignorante des incendies,

de l'humidité, du ver, il subsiste en France tant de vieux livres. A ce

propos quelqu'un racontait que des millions de volumes avaient été

détruits sous le premier Empire: les navires de la contrebande faisant des

chargements de bouquins, qu'aussitôt qu'ils étaient un peu éloignés de la

côte, ils envoyaient au fond de la mer, revenant à la nuit, prendre un

chargement de marchandises.

Cela me rappelle l'anecdote que me racontait, il y a quelques jours, Burty

avec lequel je causais tapisseries. Il avait une heure à perdre à Nemours.

Ne sachant que faire, il entre dans la boutique d'un mauvais petit

revendeur, chez lequel il trouve un joli morceau de tapisserie. Il lui

demande s'il n'en a pas d'autre. «C'est bien dommage que vous ne soyez pas

venu la semaine dernière, lui dit le revendeur, le grenier en était plein,

mais un tanneur a tout pris pour recouvrir ses cuves.»

Or, ce qui couvre les cuves d'une tannerie est perdu, brûlé.

* * * * *

_Vendredi 1er mars_.--Ziem tombe chez moi. Il trouve entr'ouvert sur ma

table un album japonais. Le voici, aussitôt, qui se met à parler de la

parenté de ces images avec Giotto, avec les primitifs, à parler d'une

perspective commune à ces deux arts--obtenus chez les Italiens, par des

moyens plus timides, moins choquants--d'une perspective qui met en vue le

centre de la composition, et permet de la peupler avec un monde, au lieu

d'y placer deux ou trois têtes mangeant tout.

Trouvant une paire d'oreilles qui l'écoutent, et une cervelle qui a l'air

de le comprendre, mon homme jette au loin le makintosh qui l'enveloppe, et,

sans exorde, et sans préparation, tout en arpentant la bibliothèque, me

raconte sa vie.

Cette vie, la voilà, telle qu'il me la conte, la coupant, à tout moment,

de petits rires silencieux, un peu extravagants.

Tout jeune, il s'est senti le vouloir d'être peintre, mais les idées

provinciales de son père ne lui ont permis que de prendre une carrière,

avoisinant cet art: l'architecture. En 1839, il remportait, à Dijon, les

trois prix: succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier

à Paris.

Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l'art. Une cabale se

formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène

s'ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l'artiste à la porte de son

cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l'audace,

la jactance. Il disait alors qu'il ne voulait pas être marchandé ainsi, et

qu'il lui fallait étudier à Rome. Son père s'y refusait, un père dur sans

tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l'adorait, et dont

il me montre, à son doigt, une bague qui ne l'a jamais quitté.

Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou, et laissant

derrière lui une ébauche d'amour avec une jeune Espagnole. Une première

journée se passe sans manger, et la nuit, il couche dans une vigne. La

seconde journée commence et menace de finir comme la première, avec, au

fond de l'artiste, un commencement de lâcheté et un vague désir de revenir

chez son père.

Il était près de Chaigny, croit-il, quand une noce passe, une noce déjà un

peu égayée par le vin de Bourgogne. On lui demande, en voyant le grand

étui qu'il porte, s'il vend des lunettes. Le vin rend bon. La noce a pitié

de sa mine piteuse, et l'emmène avec elle. Le ménétrier ne se trouve pas

tout de suite. Ziem le remplace, avec un violon d'occasion, sur le

classique tonneau. Tout à coup la noce le voit dérouler des papiers

enveloppant un flageolet, et il joue la valse de Weber, qui fait tomber en

pâmoison la mariée. Il est fêté, nourri, abreuvé, grisé, pendant quelques

jours, au bout desquels, le marié, le maire du village, lui donne une

lettre de recommandation pour un ami de Valence.

Il est au moment de partir, quand il a l'heureuse inspiration de vouloir

montrer à ses hôtes qu'il n'est pas seulement un musicien, et il tire de

son sac un portrait, dans la manière des crayonnages de Prudhon. Le marié

et la mariée se font _pourctraire_, et Ziem est à la tête de quarante

francs, une somme qu'il croit si bien une fortune, qu'en arrivant à Lyon,

il se fait conduire en voiture au théâtre où l'on joue MOÏSE.

Il passe à Valence quelques jours, avec l'ami du maire de village de la

Bourgogne, fait des portraits gagne quelque argent, qu'il verse dans le

tablier d'une femme qu'on emmène en prison, et arrive, sans un sou, à

Marseille.

Ne doutant de rien, il descend à l'HÔTEL DES EMPEREURS, et expose un

portrait chez un papetier. Aucune commande ne vient. Un peu étonné et fort

désappointé, il se rend chez une connaissance de son père, un ingénieur

civil, qui le fait attacher aux travaux de Roquefavour, à raison de

cinquante sous par jour. Il entremêle ses travaux de bureau, d'aquarelles

qu'il exécute d'après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est

terminé. On attend le duc d'Orléans, qui doit venir le visiter.

L'ingénieur lui demande s'il peut en faire une grande vue pittoresque. Il

exécute cette vue. Le duc d'Orléans la remarque, et lui fait la commande

par Cuvillier-Fleury, de quatre vues de Marseille pour son album. La

commande de l'Altesse est connue. Les Marseillais s'arrachent les

aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et

se met à vivre de ce qu'il gagne.

Cependant Rome est toujours à l'horizon de ses rêves. Il se dit qu'il faut

gagner la somme pour y aller; il la gagne. Il est possesseur de dix-huit

cents francs. Il ferme boutique, et part avec un ami... Il s'est arrêté à

Nice, il doit partir le lendemain. Il est en train de faire un croquis

dans une rue. Un monsieur s'approche, le complimente sur ce qu'il dessine

joliment, et malgré les rebuffades de l'artiste, lui demande s'il ne

voudrait pas faire quelques vues pour lui. Il allait refuser, quand le

monsieur, en le priant de passer à son hôtel, le lendemain, lui remet sa

carte, portant le nom de duc de Devonshire.

Le duc le prend en affection, le patronne près de la société, le donne

comme maître de dessin à la grande-duchesse de Bade, se trouvant, en ce

moment, à Nice. Il gagne de l'argent gros comme lui, qu'il jette sans

compter dans un placard. Il achète quatre chevaux, il entretient la plus

belle des Grecques, que possédait alors Nice.

Au milieu de tous ces bonheurs, il a la chance rare, me dit-il, de

rencontrer une sérieuse amitié de femme, l'amitié d'une comtesse viennoise

qui va prendre la direction de toute sa vie. Cette femme lui rappelle Rome,

l'ambition de ses rêves d'artiste, et elle le décide à abandonner sa

Grecque et ses quatre chevaux.

Il part pour Rome. Il s'arrête à Florence, où les musées ne lui font

aucune impression. Il trouve que tous ces chefs-d'œuvre manquent de vie.

Enfin il est à Rome. Il voit Benouville peindre un paysage comme il les

peignait; se sent froid devant Raphaël; est affecté par _l'incoloration_

du pays, où tout est gris-violet. Il n'est frappé, n'est touché, n'est

remué que par une chose: la sculpture. Grand trouble et grand désespoir.

Il ne peut pas cependant se faire sculpteur.

Le voici à Naples. Là, il essaye de refaire de l'aquarelle. Les lignes ne

lui semblent pas avoir d'assiette.

Il remonte alors toute l'Italie à pied, et arrive à Venise. Venise, du

premier coup, il la sent: ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve

tout ce qu'il aime, la coloration, la mer, le _meublant_ pittoresque de la

marine.

Mais avant d'en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir Paris,

l'école de peinture de Paris. Il veut apprendre les premiers éléments de

la peinture à l'huile, qu'il n'avait point encore attaquée.

Il va trouver Isabey, qui le place chez Ciceri. Dans l'atelier de Ciceri,

il se trouve avec Hoguet, Hildebrand. Cet homme, qui a bu tant de lumière,

a horreur de Paris, au mois de septembre. Il a horreur du ton de grisaille

en faveur dans l'atelier, de ce ton avec lequel il voit peindre le ciel,

si bien qu'il lui arrive un jour de mettre une boule de mastic sur la

palette de Hoguet. Il reste quinze jours chez Ciceri. Il sait maintenant

la trituration de la chose.

Il repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en

Russie, il habite jusqu'en 1848.

Pendant ces longues années, il étudie, selon son expression, l'_anatomie

des monuments_, donnant à chaque détail d'architecture, à chaque colonne,

son caractère--et s'astreignant à faire cela, sévèrement, à la mine de

plomb.

Enfin, après avoir résisté à de magnifiques offres de la Russie, il se

retrouvait en 1848, au quai Voltaire, assez misérable, assez besogneux,

obligé de donner des leçons, quand l'ARTISTE, en qualité de voisin, lui

consacrait un long article. Bientôt après, il remportait, au Salon, une

première médaille. Son affaire était faite.

* * * * *

_Samedi 2 mars_.--Il y a aujourd'hui à dîner, chez Flaubert, Théophile

Gautier, Tourguéneff, et moi.

Tourguéneff, le doux géant, l'aimable barbare, avec ses blancs cheveux lui

tombant dans les yeux, le pli profond qui creuse son front d'une tempe à

l'autre, pareille à un sillon de charrue, avec son parler enfantin, dès la

soupe, nous charme, nous _enguirlande_, selon l'expression russe, par ce

mélange de naïveté et de finesse: la séduction de la race slave,--séduction

relevée chez lui par l'originalité d'un esprit personnel et par un savoir

immense et cosmopolite.

Il nous parle du mois de prison, qu'il a fait après la publication des

MÉMOIRES D'UN CHASSEUR, de ce mois où il eut pour cellule les archives de

la police d'un quartier, dont il compulsait les dossiers secrets. Il nous

peint, avec des traits de peintre et de romancier, le chef de la police

qui, un jour, grisé par lui de champagne, lui dit, en lui touchant le

coude, et élevant son verre en l'air: «A Robespierre.»

Puis il s'arrête un moment, perdu dans ses réflexions, et reprend: «Si

j'avais l'orgueil de ces choses, je demanderais qu'on gravât seulement sur

mon tombeau ce que mon livre a fait pour l'émancipation des serfs. Oui, je

ne demanderais que cela...» L'Empereur Alexandre m'a fait dire que la

lecture de mon livre a été un des grands motifs de sa détermination.

Théo, qui est monté l'escalier, une main sur son cœur douloureux, les

yeux vagues, la face blanche comme un masque de pierrot, absorbé, muet,

sourd, mange et boit automatiquement, ainsi qu'un blême somnambule dînant

à un clair de lune.

Il y a déjà chez lui un mourant qui ne se réveille un peu et ne s'échappe

de son triste et concentré lui-même, que quand il entend parler vers et

poésie.

... Des vers de Molière, la conversation, remonte à Aristophane, et

Tourguéneff, laissant éclater tout son enthousiasme pour ce père du rire,

et pour cette faculté qu'il place si haut, et qu'il n'accorde qu'à deux ou

trois hommes dans l'humanité, s'écrie avec des lèvres humides de désir:

«Pensez-vous, si l'on retrouvait la pièce perdue de Cratinus, la pièce

jugée supérieure à celle d'Aristophane, la pièce considérée par les Grecs

comme le chef-d'œuvre du comique, enfin la pièce de la BOUTEILLE, faite

par ce vieil ivrogne d'Athènes... pour moi, je ne sais pas ce que je

donnerais... non je ne sais pas, je crois bien que je donnerais tout.»

Au sortir de table, Théo s'affale sur un divan, en disant:

«Au fond, rien ne m'intéresse plus... il me semble que je ne suis plus un

contemporain... je suis tout disposé à parler de moi, à la troisième

personne, avec les aoristes des _prétérits trépassés_... j'ai comme le

sentiment d'être déjà mort...

--Moi, reprend Tourguéneff, c'est un autre sentiment... Vous savez,

quelquefois, il y a, dans un appartement une imperceptible odeur de musc,

qu'on ne peut chasser, faire disparaître... Eh bien, il y a, autour de moi,

comme une odeur de mort, de néant, de dissolution.»

Il ajoute, après un silence: «L'explication de cela, je crois la trouver

dans un fait, dans l'impuissance maintenant absolue d'aimer, je n'en suis

plus capable, alors vous comprenez... c'est la mort.»

Et comme, Flaubert et moi, contestons pour des lettrés, l'importance de

l'amour, le romancier russe s'écrie, dans un geste qui laisse tomber ses

bras à terre: «Moi, ma vie est saturée de féminilité. Il n'y a ni livre,

ni quoi que ce soit au monde, qui ait pu me tenir lieu et place de la

femme... Comment exprimer cela? Je trouve qu'il n'y a que l'amour qui

produise un certain épanouissement de l'être, que rien ne donne, hein?...

Tenez, j'ai eu, tout jeune homme, une maîtresse, une meunière des environs

de Saint-Pétersbourg, que je voyais dans mes chasses. Elle était charmante,

toute blanche, avec un trait dans l'œil, ce qui est assez commun chez

nous. Elle ne voulait rien accepter de moi. Cependant, un jour, elle me

dit: «Il faut que vous me fassiez un cadeau.

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Rapportez-moi de Saint-Pétersbourg un savon parfumé.»

Je lui apporte le savon. Elle le prend, disparaît, revient les joues roses

d'émotion, et murmure, en me tendant ses mains, gentiment odorantes:

«Embrassez-moi les mains, comme vous embrassez, dans les salons, les mains

des dames de Saint-Pétersbourg.»

Je me jetai à ses genoux... et vous savez, il n'y a pas un instant dans ma

vie qui vaille celui-là.

* * * * *

_Jeudi 14 mars_.--Théophile Gautier n'est pas venu hier dîner chez la

princesse. Il est plus malade, et doit voir aujourd'hui Ricord. Je n'aime

pas savoir Ricord au chevet d'un malade. C'est aujourd'hui l'enterreur

officiel. Sa présence semble précipiter les décès. Je me rappelle Murger,

Sainte-Beuve, etc.

Théo me dit, ce soir, avec le ton doucement splénétique qui est un charme

tout particulier chez lui: «Ricord croit que c'est la valvule mitrale du

cœur qui ne va pas: ou elle se relâche ou elle se resserre. Il m'a

ordonné du bromure de potassium, dans du sirop d'asperge, mais ce n'est

qu'un traitement provisoire. Il doit revenir samedi.»

Et nous causons, Théo, l'oreille près de moi, dans une de ces poses

tortillées et agenouillées sur un fauteuil, pose qu'il prend quand il

cause de choses qui le passionnent, il me demande si je trouve de

l'intérêt à son HISTOIRE DU ROMANTISME. Il est un peu inquiet. Il se sent

si souffrant, si fatigué, qu'il ne croit pas que ça vaille ce qu'il aurait

pu faire. Il regrette que la forme du journal ne lui permette pas de

développer l'esthétique de la chose... Il se réserve de faire cela,

quelque jour, dans une revue.

Puis bientôt revenant à ce dégoût de son métier, dégoût que j'ai rencontré,

dans les derniers temps, chez Gavarni, il s'écrie: «Ah si j'avais une

petite rente, là toute petite, mais immuable, comme je m'en irais d'ici,

tout de suite... comme j'irais vers un bout de pays, aux rivières, où il y

de la poussière dedans et qu'on balaye... Ce sont les rivières que

j'aime... Pas d'humidité... dans le dos par exemple, un bois de palmiers,

comme à Bordiguères... et une Méditerranée bleue à l'horizon.»

Il s'arrête quelque temps dans la contemplation de son paysage, et

reprend: «Par un coup de soleil, nous esthétiserions, au bord de la mer,

les pieds dans la vague, comme Socrate ou Platon.»

Pendant qu'il parle, tour à tour, l'une de ses sœurs, de ces vieilles à

tignasse grise, au torse maigre flottant dans la flanelle d'une vareuse,

entre, sans qu'on l'entende, s'assied une seconde, donne une caresse au

petit chien blanc ou à la noire Cléopâtre, et ressort, en enveloppant son

frère d'un regard de tendresse.

* * * * *

_Vendredi 15 mars_.--Burty cause avec moi de la bêtise de Courbet, une

bêtise qui arrive à être drolatique, à force d'être bête: «Mon cher, me

disait-il un jour, pendant le siège, avec l'accent que vous lui connaissez,

mon cher figurez-vous que dans ce moment-ci, je fais des crottes comme un

lièvre!» Impossible de vous rendre le comique de la parole et de

l'intonation, je me tordais les côtes de rire, pendant que le pauvre

diable me racontait son ulcère.

Dans ce moment reprend Burty: «Il est assommé, il se tient coi, il est

presque modeste, il ressemble à un chien qui vient de recevoir une

affreuse raclée.»

* * * * *

_Samedi 16 mars_.--Une sœur de Théo parlait de l'effet hallucinatoire

produit chez elle par les senteurs d'un champ de fèves, et des rêves

troubles que ce champ lui faisait monter au cerveau, toute éveillée

qu'elle était. Théo, sortant de sa somnolence, dit: La fève est la plante

qui touche le plus à l'humanité. Vous savez qu'elle se retourne dans la

terre. Pythagore la considérait si bien comme quelque chose en dehors de

la végétation ordinaire, qu'il la proscrivait comme de la viande.

* * * * *

_Lundi 18 mars_.--Aujourd'hui, à l'exposition de Regnault, au milieu de

l'admiration enthousiaste de tout le monde, mon admiration qui a précédé

celle des autres, baisse d'un cran. Il est pour moi définitivement un

décorateur plutôt qu'un peintre.

De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l'atelier,

une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de

Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une

apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide,

parce que, nous dit le peintre, tel et tel n'ont pas voulu être

représentés à côté de confrères, qu'ils traitent de m..., de voleurs.

Au fond une peinture qui a de remarquables qualités, mais manquant un peu

de consistance, une peinture comme légèrement voilée par les fumées, qui

hantent la tête au rayonnement roux de l'artiste.

* * * * *

_Vendredi 22 mars_.--Tourguéneff dîne avec Flaubert chez moi.

Il nous dessine la silhouette bizarre de son éditeur de Moscou, un

débitant de littérature qui sait à peine lire, et qui, en fait d'écriture,

est tout au plus capable de signer son nom. Il nous le peint entouré de

douze petits vieillards fantastiques, ses liseurs et ses conseillers, à

700 kopecks par an.

De là, il passe à la description de types littéraires, qui nous font

prendre en pitié nos bohèmes de France. Il nous esquisse le portrait d'un

ivrogne qui, pour boire son verre d'eau-de-vie du matin, s'était marié à

une fille de maison, pour vingt kopecks, un ivrogne dont il a fait éditer

une comédie remarquable.

Bientôt il arrive à lui. Il s'analyse. Il nous dit que quand il est triste,

mal disposé, vingt vers du poète Pouchkine le retirent de l'affaissement,

le remontent, le surexcitent: cela lui donne l'attendrissement admiratif

qu'il n'éprouve pour aucune des grandes et généreuses actions. Il n'y a

que la littérature seule capable de lui procurer ce rassérénement, qu'il

reconnaît de suite à une chose physique, à une sensation agréable dans les

joues! Il ajoute que dans la colère, il lui semble avoir un grand vide

dans la poitrine, dans l'estomac.

Au milieu des atomes crochus, qu'il sent autour de lui, il devient, de

minute en minute, plus expansif, et nous raconte, à la fin, l'heure de sa

vie la plus remplie de sensations.

Dans sa jeunesse, il avait fait la cour à une jeune fille qui s'était

mariée à un autre. Après un séjour de huit ans en Allemagne, il revient en

Russie. C'était au mois de juillet.

Il se trouve chez la mère, pendant trois jours de fête donnés par cette

russe pour la naissance de sa fille, qui les passait seule chez elle,

ayant laissé à la maison un mari malade, hypocondriaque. La mère était une

femme folle de plaisirs, et la maison toute pleine de joie et de danses.

Un soir il invite la jeune femme à une mazurka. En la conduisant, il lui

dit:

«Tenez-vous à danser, si nous causions?

--Comme vous voudrez.»

On quitte la salle de danse. A côté de la salle, c'est une série de

chambres, où l'on joue au wisth. Il y en a encore de plus reculées, qui ne

sont éclairées que par la lune, mais où pénètrent, à tout moment, des

danseurs. Ils se sont assis dans une de ces dernières pièces, sur un divan

appelé _paté_, en face d'une grande fenêtre ouverte. Ils causent, la femme

un peu détournée de lui, et regardant le jardin.

De temps en temps, un groupe de mazurkeurs pénètre dans la chambre, y

tournoie, disparaît.

Tout à coup, la femme tourne vers lui ses grands yeux, des yeux immenses,

relevés à la chinoise... Alors il ne sait comment ça s'est fait, mais,

dans le moment la femme a été sur lui et à lui... Il a conservé le

souvenir d'un choc de dents, du contact de ses lèvres froides comme la

glace, de la chaleur de fournaise de tout le bas de son corps.

La femme, sortie de la chambre, il a couru dans la cour, chercher de l'air,

et mettre sur sa figure le souffle frais du vent.

Le lendemain on lui a dit que la femme était partie. Il l'a revue, à des

années de là, plusieurs fois, et n'a jamais osé faire allusion à cette

soirée. Parfois, il se demande si c'est bien vrai.

* * * * *

_Dimanche 24 mars_.--Hugo est resté avant tout homme de lettres.

Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 1 / 18 段