manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et
enserrant un petit filet en nerf d'animal.
Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque
analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui
que nos gamins appellent, je crois, la _truotte_.
Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes
revinrent près de leurs lonosi.
Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles
concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre.
Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse
pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au
lendemain matin.
Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes
priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et
les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils
appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo,
pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit
tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi.
[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul
usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs
canadiens-français.]
Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse
comme un oeuf, et la lança entre les poteaux.
Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se
précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à
la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur
propre camp.
Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes,
les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à
penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles
ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient
largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été
hué par ses compagnons.
Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des
joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous
prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait
littéralement son époux.
Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans
s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un
pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni
trêve ni repos.
Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les
chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons,
allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette
balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course
par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore,
formaient un spectacle inénarrable.
Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties,
c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des
lonosi.
Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la
renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette
bande, puis relançaient le projectile.
La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur.
Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.
La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de
Maxmaxpeopeo quarante.
A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal
ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement,
malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum
sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements
lugubres domina le vacarme des Nez-Percés.
Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes.
--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!
CHAPITRE XVIII
ATTAQUE DU FORT COLVILLE
Le coup destiné à assommer Cherrier ne lui avait causé qu'un
étourdissement momentané, et le courant l'avait poussé sur la grève d'un
îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure.
Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et
il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque
rocher, la douleur aiguë qu'il éprouvait à la tête.
Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit à tâtons le
tour de l'îlot, sorte de môle de sable échoué au milieu de la Colombie,
mais ne trouva personne. Il appela; point de réponse. Une pensée plus
cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si
Louise avait péri! Cependant il se rassura.--Merellum, se dit-il, nage
très-bien. Elle aura gagné une île ou le rivage, et le bruit de la
cataracte empêche ma voix de porter.
Comme il faisait cette consolante réflexion, il lui sembla qu'une
lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle était si faible, si
fugitive, et l'obscurité était si profonde, que d'abord il la prit pour
une étoile filante.
--Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra
coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre;
maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais
cette incertitude au sujet de Louise...
Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations
de côté et d'autre et le cercle rougeâtre, frangé de fumée, qui
s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de
résine.
Bientôt Xavier entendit crier. Il prêta l'oreille; on appelait:
--Massa! massa! massa Cherrier!
--Baptiste! Ah! mon brave et fidèle nègre! murmura le chasseur avec un
éclair de joie.
Et il répondit de toute la force de ses poumons:
--Ici! ici, Baptiste!
Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu.
Cinq minutes après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de
son maître.
Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il
avait chargé un canot sur son épaule et l'avait descendu au pied de la
chute, où il s'était embarqué pour le chercher.
--Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier.
--Petite demoiselle! non, massa, non!
--Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti?
Le nègre secoua négativement la tête.
Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune
homme.
--Il faut la retrouver! il le faut! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
--Tard, dit le nègre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite
demoiselle revenir demain, cette nuit, bientôt.
--Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et
mettons-nous en quête.
--Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une;
elle presque éteinte. Vous voir.
En effet, sa torche expirante ne répandait plus autour d'eux que des
clartés indécises.
Les ténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne
volonté, se résigner à renoncer à son projet; car essayer d'explorer
sans lumière la Colombie à pareille heure, c'eût été s'exposer à la
mort.
Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de
Baptiste.
Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux
à faire était de se diriger sur la factorerie.
Ils s'embarquèrent, allèrent aborder au bas des Chaudières et prirent la
route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils
furent surpris de remarquer que les habitants étaient encore debout et
paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de côté et
d'autre.
Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. Il s'imagina que
les Indiens poursuivaient leur fête de la pêche du saumon. Mais Baptiste
connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et dès qu'il eut observé
le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur:
--Baissez-vous! baissez-vous, massa!
--Pourquoi ça?
--Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un
ton bas.
L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont
souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout
il faut obéir sans mot dire et sur-le-champ à plus expérimenté que soi.
Il écouta donc le conseil donné par le nègre.
Tous deux longèrent le village en rampant, et parvinrent heureusement à
l'autre extrémité sans avoir attiré l'attention des sauvages.
Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant:
--Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre.
--Dis-moi au moins...
--Indiens s'armer! Indiens s'armer! répliqua le noir d'une voix
haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidité que Cherrier
avait bien de la peine à le suivre.
Ils arrivèrent promptement au fort.
Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les
assistants, blancs, rouges, cuivrés et noirs entouraient un trappeur de
haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une
bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger, aux éclats de rire de
l'assemblée à chaque parole du narrateur.
Mais, sans s'arrêter pour écouler cet intéressant personnage, Cherrier
demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non.
--Et le chef facteur? reprit-il.
La réponse fut la même.
Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son étonnement en
entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci!
--Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car
vous êtes un intrépide garçon! s'écria d'un ton affable le capitaine en
s'avançant au-devant de lui.
--Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier.
--On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez
arraché ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percés. C'est beau,
cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang
dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-père a laissé ici
des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le
Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais
où donc est la fillette? j'ai hâte de l'embrasser. Vous ne serez pas
jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment.
--Louise, monsieur, commença Xavier...
--Louise! qu'est-ce que cela?
--Je veux dire ma cousine, Merellum.
--Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez
donné le nom de sa mère.
--Oui, monsieur.
--Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en êtes
amoureux?
Xavier rougit.
--Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre âge, l'amour. Et
Merellum est une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les
femmes de cette espèce sont rares. Peut-être n'en trouve-t-on qu'au
désert... et encore!
Il prononça ces dernières paroles avec une expression d'indicible
amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite
[23].
[Note 23: Voir la _Huronne_ et la _Tête-Plate_.]
Alors le sous-chef s'adressa à Cherrier.
--Avez-vous fait bonne pêche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui
dit-il.
--La pêche n'était pas mauvaise, mais notre canot a chaviré, répliqua
Xavier.
--Votre canot a chaviré?
--Oui, monsieur.
--J'espère qu'il ne vous est pas arrivé d'autre malheur?
--A moi personnellement, non, répondit le jeune homme d'une voix
altérée; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine.
--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentrée avec
vous?
--Ni elle, ni le chef facteur.
--Mais de quelle manière ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le
capitaine.
Cherrier raconta ce qui s'était passé, sans toutefois parler du coup qui
lui avait été asséné sur la tête, parce qu'il croyait l'avoir reçu en
tombant.
--C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef
quand il eut fini.
--Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu ou
nageaient vos compagnons après l'accident?
--Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux
yeux, j'ai été étourdi et j'ai même perdu connaissance. Sans doute je me
serai heurté la tête contre un récif.
--Vous étiez cinq dans le canot?
--Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.
--Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef.
--Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient
avec le sachem avant notre embarquement.
Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? répéta l'autre en
fronçant le sourcil.
--Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.
--Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnaîtriez-vous ces
Indiens?
--Ce serait difficile. Ils étaient masqués.
--Masqués?
--Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant
les fêtes de la pêche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se
déguiser. Cependant, l'entretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo
me donne beaucoup à penser. Je vais l'envoyer quérir [24].
[Note 24: Une fois pour toutes, je déclare que mon intention est de
toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages
le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les
Canadiens comme les Français du dix-neuvième siècle, les gens du désert
américain comme les gens des salons parisiens.]
--Ah! s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en
revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans
le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se
préparaient à une expédition.
Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de
Poignet-d'Acier.
--Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.
--Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains
aussi que notre chef n'ait payé de sa vie un acte de justice qu'il a
fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un
de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu; vous comprenez?
--Oh! s'il en est ainsi!... fit Poignet-d'Acier.
Il fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur
inexprimable:
--Et vous penseriez, monsieur, que c'était un guet-apens; que Louise, ma
cousine...
Les sanglots lui coupèrent la voix.
--Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef.
--J'y songeais, répliqua-t-il.
Puis à Xavier:
--Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'êtes
pas une femmelette. Vous l'avez prouvé. Rien n'est désespéré, du reste.
Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous
amener votre engagé.
Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce.
--Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant
de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort.
--Qu'on ferme la porte d'enceinte! répondit le commandant.
--Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan
de votre compagnie, j'espère qu'en cette occasion vous ne refuserez pas
l'aide de mon bras.
--Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, répliqua le
sous-chef; car j'apprécie à leur valeur vos éminentes qualités, et si la
Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un allié, au
lieu d'en faire un...
--Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant.
Et à Cherrier:
--Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous
retrouverons Merellum. Soyez persuadé qu'elle me tient au coeur autant
qu'à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver que
les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagérés.
--Vous espérez donc, monsieur...
--Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit
sentencieusement Villefranche.
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale
derrière eux.
--Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir.
Qu'y a-t-il donc? On prétend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le
fort.
--Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine.
--Merci, Nick, merci! Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous
prendrez soin comme de vous-même; j'ai à causer avec le sous-chef.
Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt.
--Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au
commandant du fort dès qu'ils furent seuls.
--Moi, répondit-il froidement, je vais les attendre après avoir éteint
toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se
doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai
mitrailler par mes coulevrines.
--Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit
Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tâcher de s'emparer de
leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce
qu'il a fait de votre chef.
--Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui
se passe en bas.
Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et
d'Indiens apprêtaient leurs armes en attendant des ordres.
Il commença par faire faire silence et barricader la porte, et se
transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui
regardait le village quiurlapi.
D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les
mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu à peu, leurs yeux
s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une longue file d'ombres
noires qui glissaient le long de la côte. Ils en comptèrent plus de
trois cents. Elles avançaient une à une, munies de longues échelles,
pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifiée.
Le sous-chef-facteur, après s'être concerté à voix basse avec
Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une
galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna
aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des pièces
d'artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts.
Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à
travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour
attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent
sur le fort.
Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par
d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches situèrent
au-dessus du rempart.
--Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans
l'aide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier.
--Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine.
--Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé.
Et d'un ton perçant il cria:
--Feu!
Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous l'enceinte une
masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix détonations
terrifiantes suivirent instantanément.
Et tout retomba dans les ténèbres.
Mais les cris redoublèrent plus furibonds, plus stridents, et
bientôt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs
des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du
sommeil, étaient loin de s'attendre à pareille réception.
Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ
de bataille.
--Les voilà pour longtemps guéris de l'envie de nous faire peur! dit
en riant M. Boyer à Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire
transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que
signifie cette attaque.
Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles postées sur la
galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des
torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les
Quiurlapi.
Derrière eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt
blessés plus ou moins grièvement.
Parmi les premiers, qui furent jetés dans la Colombie, se trouvait le
corps du sachem des eaux.
--C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. Si notre
chef facteur a péri dans le naufrage du canot, et qui paraît plus que
probable après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant bien de la
peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime.
CHAPITRE XIX
RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE
--Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontré au fort William, sur le
Lac-Supérieur, la brigade qui arrivait de Montréal; j'allais quitter le
capitaine, bien à regret, je vous assure, car c'est un homme comme il
n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier, ô Dieu, non! Mais,
que voulez-vous? Nick Whiffles a des idées à lui. On ne l'en fera pas
changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les établissements,
moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les
usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher
sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir à une heure
plutôt qu'à une autre? Ma foi, non! Aussi je disais à Poignet-d'Acier:
A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montréal nous
apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui
annonçaient, à ce qu'il paraît, qu'ils lui avaient envoyé un navire, et
nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier.
--Oh! répliqua Nick, ça ne se dit pas à tout un chacun, mais vous n'êtes
pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en
être fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amitié, le
capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expédie
pour charger des trésors qu'il a dans la Colombie. L'année dernière, il
voulait déjà les emmener. Mais les vermines de Nez-Percés ont pris son
vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de
raison. Oui les nègres rouges ont dansé ce jour-là une fameuse danse,
allez! Surtout n'allez pas jaser...
--Soyez tranquille. Je suis discret.
--Ah! s'écria Nick, voici le capitaine avec le bourgeois! Je voudrais
bien savoir ce qu'ils ont tiré des vermines!
Poignet-d'Acier et M. Boyer entraient effectivement dans la grande salle
du fort, où Nick Whiffles causait à part avec Xavier Cherrier, tandis
que les employés, les trappeurs de passage et quelques Indiens fidèles
à la Compagnie de la baie d'Hudson, buvaient, à pleines écuelles, le
whisky qu'on leur avait libéralement fait servir après l'attaque des
Quiurlapi.
Le jeune homme s'approcha timidement du sous-chef facteur. Ses regards
inquiets sollicitaient une réponse à une question qu'il n'osait
adresser.
Poignet-d'Acier le devina tout de suite.
--Nous n'avons rien pu découvrir, lui dit-il en secouant la tête.
--Non, ajouta M. Boyer. J'ai interrogé les blessés. Ils ne savent rien
ou ne veulent rien révéler, et vous n'ignorez pas que quand un Indien
s'est mis en tête de ne pas desserrer les dents, il n'est prière ou
menace qui pourrait triompher de sa détermination. Tout ce que j'ai pu
obtenir d'eux, c'est la déclaration qu'avant de nous assaillir, le chef
des eaux leur avait dit que notre commandant était mort.
--Ah! mon Dieu! et Louise aussi! exclama Xavier en frappant avec
désespoir ses mains l'une contre l'autre.
--Allons, allons! pas de découragement, mon ami, dit Poignet-d'Acier
d'un ton sympathique. Ce rapport ne prouve rien. Il est peut-être faux.
En tous cas, il a besoin de confirmation. Demain matin, nous saurons à
quoi nous en tenir à cet égard.
--Le ciel vous entende, monsieur! dit mélancoliquement Cherrier. Mais ne
pourrait-on pas faire des recherches immédiatement?
--A présent, c'est impossible, repartit le sous-chef. Il pleut à
torrents et nous exposerions inutilement la vie de plusieurs hommes.
Dès que le soleil sera levé, je vous promets que nous nous mettrons à
l'oeuvre. Voyons, soyez calme, et venez boire un verre de punch avec
nous; cela réconfortera vos esprits.
--C'est ça, mon jeune monsieur, prenez un verre de punch; il n'y a rien
de meilleur pour la santé! s'écria Nick Whiffles. Moi, qui vous parle,
j'ai eu des chagrins dans ma vie, ô Dieu, oui! Eh bien! je les ai tous
flambés dans le punch!