chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de
son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant
plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le
peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou
se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils
capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent
dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en
foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le
poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui
en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids
du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une
bourse, et on s'empare aisément du captif.
Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie
méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute
l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre
le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les
fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe
ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à
former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels
sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de
la voracité des chiens.
«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation,
les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de
saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer,
s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien
pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte _qu'ils se
contentent de pourvoir strictement à leurs besoins_.»
[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]
Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais
elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et
d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un
sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la
race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la
partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure
lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute
de la Chaudière pour ne plus redescendre!
Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur
a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure
eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent
de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe
Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au
saut du Prêtre.
Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence
pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies
fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y
procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en
écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de
plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes.
[Note 20: Chose étrange,--et qui ne m'a pas moins surpris que la
découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx
égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages
cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,--les masques dont se servent
les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à
ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]
Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient
ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords
de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au
bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir.
Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement
sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre
ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une
poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte
l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre.
Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de
tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau,
deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A
leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché
la grande nasse du chef de la pêche.
L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux
rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux
coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les
poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de
l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine
d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour.
Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu
lieu à midi.
Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de
femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons _taboués_ [21].
[Note 21: _Taboués_ est un terme usité par les pêcheurs indiens dans
la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie _interdit_. Les premiers
poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre.
Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures.
Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon
pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand
soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la
vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de
leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon
abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]
[a] Voir la _Tête-Plate_, chap. II.
Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de
gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à
dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des
canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou
qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute,
redescendaient emportés par le courant.
--Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un
harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche.
--Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux
que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs
prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.
Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve
avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant
dirigés sur la Petite-Hirondelle.
L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit,
trapu et solidement charpenté.
A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre
compte de celle émotion.
--Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait
soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous
avons la permission de sa rouge majesté.
Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils
montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les
deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec
le chef des eaux.
Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le
coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de
saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon
amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme
accidentellement, celui-ci donna contre un écueil.
La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des
Quiurlapi.
Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se
sentirent brusquement frappés à la tête.
Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.
Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait
tombèrent à l'eau.
Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui
disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune
fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses
efforts pour se dégager de cette étreinte.
CHAPITRE XVII
LES JEUX
Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait
causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer
le poisson.
Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie,
Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs
pagayeurs.
La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein
de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se
livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières.
Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement,
Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en
la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son
compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition
avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle.
En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop
connue, hélas! dit à la jeune fille:
--Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais
le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de
l'agilité.
--Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est
pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.
--Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder?
--Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la
gardera.
Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.
Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais
une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme:
--Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je
ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par
conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste
pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui.
--Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo.
--Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en
échange deux de mes captives.
--Deux de tes captives! Non; pas même trois.
--Que veut le Serpent-Jaune?
--En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu
refuseras de lui donner.
--Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes.
--Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.
Le sagamo sourit ironiquement.
--Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite.
--J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.
--Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit
Molodun.
--Non! il me faut ta promesse maintenant.
--Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les
Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les
canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le
Renard-Noir l'en assure.
Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée,
Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur
arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la
possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif
appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le
rang de ce dernier.
Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée
dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le
cours du rio Columbia.
Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum
eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des
Nez-Percés.
Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses
ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe,
jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié
tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr.
L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les
démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre.
Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au
saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces
du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une
promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci
était irrité.
Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la
plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet
de ses ardentes convoitises,--un Indien employé au fort Colville l'ayant
secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la
pêche.
Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans
le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances
feraient le reste.
On sait comment il réussit.
Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le
Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa
tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier,
il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière
personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu
entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le
temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était
parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum.
Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les
femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une
Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien,
il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus
caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un
penchant prononcé à la superstition.
Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne
doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne
jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on
se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la
matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et
sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la
mort dont il était menacé.
Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait
fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu
des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de
subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison,
pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait
Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il
indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages
durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés.
Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se
montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises
d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement;
il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il
savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face
blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait
pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui
échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour
et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua
point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère
auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue
route qu'ils eurent a faire.
A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les
habitants se portèrent en foule au-devant d'eux.
Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la
multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et
les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de
son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors,
Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre
Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule,
être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille
souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont
elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle
s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche:
Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et
recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en
poussant des caverneux.
Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça
entre elles.
--Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas
qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser.
A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et
courroucé.
Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole
en s'écriant:
--Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je
lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts
dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi,
Maxmaxpeopeo, ou...
--La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton
froid.
--Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour
te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la
laisses pas approcher de cette fille de chatte!
Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à
l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour
des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour
saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais
alors Molodun s'interposa.
Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse:
--La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce
qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute.
--Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir.
Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya
rouler à dix pas de là.
C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse.
Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.
La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra
paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en
sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.
Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien.
Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en
cherchait l'opportunité.
Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses
propositions.
--Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique
qu'il reçut.
--Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère.
--A quel jeu mon frère me la joue-t-il?
--Au jeu de l'arc.
--Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en
dent de narval.
Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause.
Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une
plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre.
A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis
chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées
par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en
position.
Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient,
jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de
continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et
celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur.
Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en
succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles
avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles
s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la
partie.
Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une
vive émotion cet acte d'où dépendait son sort.
La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait
lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point
principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que
quatorze.
La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations;
car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le
rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur
les Nez-Percés.
Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de
Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle.
Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours,
Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre
quand elles désirent obtenir quelque chose:
--Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle
lui enseignera le moyen de la ravoir.
--Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa
femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de
la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun.
Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur,
un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui
inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un
accent soumis:
--Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur.
--Qu'elle parle!
--Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un
grande _liemola_. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme
enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des
coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente.
--La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher
la joie que lui causait cet avis.
Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le
vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la
tribu.
C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de
la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les
juges.
Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient
entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance
tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même,
qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un
parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.
Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant
vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps
qu'elle durerait ensuite.
La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse
dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins.
Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part.
Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait
l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches,
deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds,
supportant une pièce de bois transversale.
C'étaient les buts, ou _lonosi_, pour me servir du terme local.
Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche,
ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent
étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les _lonosi_,
mais un peu sur le côté.
Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi
lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue.
Elle avait confiance dans l'avenir.
Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de
leurs plus beaux ornements.
La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession
aux flambeaux.
Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures,
celles-ci rouges, celles-là blanches,--étaient tous admirablement,
faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des
types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans
ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec.
Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son
chef immédiat.
Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent
l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de
provocation.
Entre les deux buts, s'élevait un monceau de _nirens_.