Malgré ces cordiales instances, Xavier ne voulut rien accepter. Il

avait le coeur gros, des larmes dans les yeux; il se hâta de regagner

sa chambre, où il se prit à pleurer. C'est qu'il aimait sérieusement

Merellum; il l'aimait comme on aime à vingt ans; surtout quand, orphelin

et n'ayant, plus un être qui vous soit attaché par les liens du sang

et de l'habitude, on rencontre, par hasard, une femme jeune, belle,

poétique, qui accepte les trésors d'affection qu'on voudrait pouvoir

épancher sur la création entière. Il l'aimait avec passion, avec délire.

La première, elle avait fait battre son sein; la première, elle avait

soulevé en lui ces fiévreuses émotions, joie et vie de la jeunesse.

Aussi son amour pour elle unissait-il, à l'ardeur d'une nature

enthousiaste, le charme d'une âme habituellement réservée et taciturne.

Il l'aimait encore comme le maître aime son élève; car il en avait fait

une chose à lui. Il se mirait en elle, l'élevait sur un piédestal

pour avoir le plaisir de l'adorer, et la couronnait de l'auréole

d'intelligence qui rayonnait à son propre front.

Jugez donc de sa douleur, de sa désespérance! La perdre au moment où il

croyait l'avoir sauvée, se l'être acquise pour une éternité de félicité!

Car la jeunesse, elle ne compte pas, elle, avec les années. Elle est

si riche! elle a tant des ressources, tant de sève dans le cerveau, que

l'existence, pour elle, c'est l'infini, quand le bonheur est là qui lui

sourit. Mais vienne l'infortune, oh! alors, elle n'a plus de force, plus

de souffle, cette brillante jeunesse; ou plutôt, non: elle aspire au

changement; elle demande une transformation rapide, foudroyante, le

suicide, quitte à reprendre bientôt, plus légère, plus étincelante,

plus croyante, sa course ici-bas, si on réussit à lui faire traverser

l'orage.

Xavier Cherrier en était là. Il songeait déjà à se détruire et se

promenait, à grands pas, dans sa chambre, en ruminant un sinistre

projet. Mais son nègre le surveillait des yeux; et par cette secrète

intuition que possèdent les gens aimants à l'égard des êtres aimés, il

lisait sur le visage du jeune homme les pensées qui l'agitaient.

--Massa souffrir, ben, ben souffrir! dit-il tout à coup en remarquant

que son maître examinait l'amorce d'un pistolet.

Cherrier, qui avait oublié que Baptiste couchait dans la même pièce que

lui, tressaillit et se retourna brusquement vers le noir.

--Tu ne dors pas! lui dit-il d'un ton rude.

--Non, nègre pas dormir, pas sommeil quand massa malade.

--Qui t'a dit que j'étais malade?

--Moi voir, sentir.

--Eh bien! oui, je suis malade; va me chercher de l'eau: j'ai soif.

Baptiste s'était levé. Il hocha la tête.

--Non, moi pas aller chercher de l'eau; massa pardonner moi, mais massa

vouloir se débarrasser de nègre pour...

Il appuya son doigt sur son front, afin de montrer qu'il devinait

l'intention du jeune homme de se faire sauter la cervelle pendant son

absence.

Cherrier rougit d'avoir été si bien compris.

--Bon Dieu pas aimer ça! mauvais, mauvais! dit naïvement Baptiste.

--C'est vrai! s'écria Xavier; tu as raison. Je serais un lâche si

je commettais cette action. Merci de m'avoir rappelé au bon sens et

donne-moi ta main.

--Oh! massa, moi pas oser!

--Allons donc! tes sentiments sont plus élevés que les miens!

--Esclave jamais donner main à massa.

--Il n'y a pas d'esclave devant Dieu, répliqua religieusement Cherrier;

et, ajouta-t-il d'un ton noble, il ne devrait point y en avoir devant

les hommes.

Cela dit, il pressa affectueusement dans la sienne la main du nègre tout

confus d'un pareil honneur.

--Massa, dit ce dernier avec la conviction d'un pressentiment, moi

retrouver petite demoiselle.

Ces paroles ravivèrent la plaie du chasseur. Il tressauta comme s'il eût

été frappé au coeur.

--Oui, massa, moi retrouver petite demoiselle, insista le nègre.

--Toi, Baptiste! Ah! si tu faisais cela! s'écria Xavier en élevant les

bras au ciel. Mais comment, comment? C'est impossible! Qui me la rendra?

Elle si bonne, si belle, si affectueuse! Non, non! je ne puis me bercer

dans cette illusion. Elle est morte...

--Moi pas penser ça, massa!

--Cherrier fondait en larmes.

--Ah! fit-il à travers ses sanglots, puisses-tu dire vrai, Baptiste, mon

ami, mon frère!

--Bon massa, dit le nègre en essuyant ses yeux humides, jour paraître

maintenant. Vous venir avec moi; nous chercher.

Xavier jeta les yeux vers la fenêtre de la chambre. Une teinte grise se

montrait à l'est. C'était l'aube.

Le jeune Canadien répara le désordre de sa toilette, saisit ses armes et

descendit, accompagné de Baptiste, à la grande salle, où les trappeurs

et les employés de la factorerie se rassemblaient déjà pour prendre le

_coup du matin_.

Le sous-chef facteur et Poignet-d'Acier ne tardèrent pas à arriver.

Ils serrèrent amicalement la main du jeune homme, qui attendait

impatiemment que la porte du fort fût ouverte pour sortir avec Baptiste.

--Nous allons, dit M. Boyer, nous porter une trentaine au bas de la

chute. Les autres feront bonne garde ici; car les Quiurlapi pourraient

bien revenir à l'assaut.

Il choisit, parmi ses hommes, les plus déterminés, en composa une petite

troupe, et, laissant le fort sous le commandement d'un principal commis,

se dirigea avec sa bande vers la cataracte.

Inutile de dire que Cherrier. Baptiste, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles

en faisaient partie.

En passant près du village indien, on remarqua que tous ses habitants,

hommes, femmes et enfants, l'avaient abandonné.

--Ah! les vermines! s'écria Nick Whiffles, ils n'ont pas même eu la

politesse de nous attendre pour leur souhaiter le bonjour. Est-il permis

d'être aussi malhonnêtes! Nous qui aurions eu tant de plaisir à leur

rendre, par une aubade, la gentille sérénade qu'ils nous ont donnée

hier!

--Vous les avez, ce me semble, assez mal reçus, ami Nick, dit

Poignet-d'Acier en souriant.

--Pour ça non, capitaine; je proteste, ô Dieu, oui! Qu'est-ce, je m'en

rapporte à vous, qu'une centaine de dragées de plomb que nous leur avons

envoyées! Quand mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...

--Je sais, je sais, se hâta de dire Poignet-d'Acier voulant esquiver le

merveilleux récit qui allait indubitablement lui échoir, et que Nick ne

lui aurait certes pas épargné, sans l'intervention du sous-chef facteur,

ordonnant aux hommes de mettre à l'eau les canots qu'ils avaient

apportés sur leurs épaules.

La troupe se divisa en deux fractions: l'une monta dans les

embarcations, l'autre eut pour mission d'explorer la rive méridionale du

fleuve.

Le même canot portait M. Boyer, Cherrier, Poignet-d'Acier, Baptiste et

Nick Whiffles. Au bout d'une demi-heure, il arriva au môle de sable

sur lequel le courant du fleuve avait poussé Xavier. Le nègre et

lui n'eurent pas de peine à reconnaître cet îlot. Mais toutes leurs

recherches pour découvrir les naufragés furent infructueuses.

La journée entière se passa ainsi.

Sur le soir, M. Boyer rassembla ses gens et décida de retourner au fort.

Cherrier était atterré.

En rentrant dans la factorerie, Poignet-d'Acier lui prit le bras en

disant:

--Venez avec moi, mon ami; nous ferons un tour sur le bord de la

Colombie; je désire vous parler.

Le jeune homme se laissa machinalement conduire. Quand ils furent

seuls, à quelque distance du fort et sur une élévation qui permettait de

distinguer fort loin autour de soi, le capitaine dit à Xavier:

--Mon ami, j'ai une proposition à vous faire.

Cherrier ne répondit pas. Il regardait d'un air sombre le rio Columbia

qui roulait avec fracas au-dessous d'eux ses ondes écumeuses.

--Écoutez-moi, continua Poignet-d'Acier; ce que vous souffrez, je l'ai

souffert; j'ai même souffert davantage, et je puis dire que peu d'hommes

ont été éprouvés par la fatalité aussi cruellement que moi. Comme vous,

j'ai contemplé le suicide avec amour. Mais il faut vivre. La nature

nous l'enjoint expressément, et cette vie, qui vous paraît si amère

maintenant, elle aura encore des saveurs agréables, du miel pour vous.

--Jamais, monsieur! oh! jamais! s'écria Xavier avec angoisses.

--Voulez-vous vous confier à moi, monsieur Cherrier? demanda le

capitaine d'un accent sérieux.

Son interlocuteur le regarda avec étonnement.

--Ma question vous surprend, je le conçois, reprit Villefranche. Mais

supposez qu'au lieu d'une blessure morale vous soyez afflige d'une

blessure physique, trouveriez-vous étrange qu'un médecin vous fît cette

question? Non, assurément. Eh bien! vous n'ignorez pas qu'il y a des

médecins pour l'âme comme il y en a pour le corps. J'ai plus du double

de votre âge, une assez grande connaissance des hommes et des choses, et

la certitude de vous guérir si vous consentez à suivre mes conseils.

--Oh! mais je ne veux pas, je ne peux pas guérir de mon amour! fit

Xavier. Vous ne savez pas combien je l'aimais, monsieur!

--Au contraire, répondit doucement Villefranche, je suis assuré que vous

l'aimiez beaucoup et que vous étiez digne de sa tendresse.

--N'est-ce pas, monsieur? dit-il en pleurant.

--Oui, j'en suis convaincu.

--Ah! comme elle m'aimait, elle aussi!

--Je n'en doute pas. Elle avait de grandes qualités. Je le sais, moi qui

l'ai presque élevée! Aussi, croyez que sa perte m'affecte jusqu'au fond

des entrailles.

Poignet-d'Acier prononça ces mots d'une voix émue dont le timbre toucha

vivement Xavier.

--Si, reprit le capitaine, vous voulez venir avec moi, nous causerons

d'elle et ce sera une grande consolation pour moi.

--Ah! oui, causer d'elle, ce sera encore du bonheur! murmura le jeune

homme en remerciant Villefranche par un regard reconnaissant.

--Alors, dit celui-ci, je puis compter sur vous.

--Mais pour où aller?

--Nous nous rendrons, dit Poignet-d'Acier en baissant le diapason, nous

nous rendrons à l'embouchure de la Colombie. Là, nous nous embarquerons

pour le Canada.

--Quitter ce pays si tôt! balbutia Xavier.

--Monsieur Cherrier, repartit le capitaine, vous n'êtes plus un

enfant, mais un homme robuste, éclairé et généreux. Vous avez été aux

États-Unis. Que pensez-vous des Anglais?

--Les Anglais? répéta-t-il distraitement, car il était à cent lieues de

ce sujet.

--Oui, les Anglais, les oppresseurs de votre pays, ceux qui ont si

lâchement assassiné Ducalvet [25], votre aïeul, si je ne me trompe.

[Note 25: Voir l'_Histoire du Canada_, par M. F. X. Garneau, et le

_Canada reconquis par la France_, par M. Barthe.]

--C'était le frère de mon grand-père, monsieur.

--Eh bien! quelle est votre opinion sur ses meurtriers?

--Les Anglais! je les exècre; je donnerais tout ce que je possède pour

que mon pays fût délivré de leur odieuse tyrannie! s'écria Xavier avec

la mobilité et l'emportement de la jeunesse.

--J'étais sûr de vous. Touchez là, mon ami, touchez là, dit Villefranche

en lui présentant la main.

Puis il ajouta à son oreille:

--Accompagnez-moi au Canada, et, avant peu, vos souhaits seront

réalisés. Mais il faut de l'énergie, de la prudence et une discrétion à

toute épreuve. Je n'ai pas besoin de vous demander le secret à propos de

notre conversation.

--Ah! monsieur, je vous jure.....

--Non, non, mon ami, votre parole me suffit. Ainsi, je compte sur vous.

--Comptez-y, monsieur.

--Nous partirons demain avec l'aurore.

--Je serai prêt, répliqua Cherrier, complètement subjugué par cette

influence magnétique que le célèbre capitaine exerçait sur tous ceux qui

l'approchaient.

Il rentra au fort brisé par les émotions, et, s'étant jeté sur son lit,

il dormit, quoique d'un sommeil agité, jusqu'au jour. En se levant, il

se sentit plus calme, et une faible idée que Merellum avait échappé au

naufrage, qu'il la retrouverait peut-être en descendant la Colombie,

lui fit envisager avec quelque satisfaction le voyage qu'il allait

entreprendre.

Il en informa Baptiste.

--Moi chercher encore petite demoiselle, répondit le nègre; oui,

chercher et ramener elle à massa.

--Mais où me rejoindras-tu?

--Pointe Astoria, répliqua Baptiste.

--Et quand?

--Un, deux mois.

Xavier n'était pas fâché de le voir rester quelque temps encore dans ces

parages.

Il l'embrassa avant de se séparer de lui, fit ses adieux au sous-chef

facteur et se mit en route avec Poignet-d'Acier, qu'escortaient Nick

Whiffles, Louis-le-Bon et une demi-douzaine de trappeurs.

Le second jour de marche, la petite troupe fut grossie de cinq ou

six hommes, qui semblaient entièrement dévoués au capitaine, et elle

augmenta ainsi, presque quotidiennement, jusqu'à leur arrivée au cap de

la Roche-Rouge.

Alors elle se composait d'environ quatre-vingts individus, tous fort

bien équipés et disciplinés comme une armée régulière.

Au milieu de ces gens, francs et gais compagnons, et à travers les sites

pittoresques qu'ils rencontraient à chaque pas, et les vicissitudes

d'une existence incessamment variée, le chagrin morne de Cherrier se

changea peu à peu à une mélancolie douce, qui lui permettait d'admirer

la beauté des paysages et d'étudier le mystérieux protecteur que le

hasard lui avait donné.

Il savait déjà que Poignet-d'Acier, chef d'une nombreuse bande de

francs-trappeurs, avait exploité une mine d'or sur le bord de la rivière

Caoulis, enfoui son trésor dans un souterrain près de la Colombie,

et qu'avec ses hommes et cet or, il se proposait de soulever les

Canadiens-Français contre la domination anglaise.

Loin de l'effrayer, ce complot lui plaisait. Et, dans ses aspirations

chevaleresques, le bouillant jeune homme souhaitait que la mort vînt le

frapper quand il aurait remplacé, sur les murs de Québec, le pavillon

britannique par le drapeau tricolore ou la bannière étoilée.

A la Roche-Rouge, on trouva le _Phoque_, trois-mâts qui avait été

secrètement dépêché du Montréal pour prendre les aventuriers. Un peu

plus loin, au cap Désappointement, un brick américain faisait la traite

des pelleteries. Les gens de Poignet-d'Acier se hâtèrent d'embarquer

sur le _Phoque_ les sacs que recelait la caverne, puis le capitaine

traversa, avec Nick Whiffles, le rio Columbia. Ils se rendirent à

l'ancien fort Astoria. Là, sous les décombres d'une maison incendiée,

ils creusèrent le sol, découvrirent une cache. Le capitaine descendit à

l'intérieur et en retira diverses caisses et objets qui furent ensuite

transportés à bord du trois-mâts.

Plus de deux mois s'étaient écoules depuis qu'on avait quitté le fort

Colville.

Xavier Cherrier avait, protégé par quelques trappeurs, établi son camp ù

la pointe Astoria.

Il attendait Baptiste; mais, hélas! Baptiste ne reparaissait pas; et,

à mesure que s'éteignaient ses dernières lueurs d'espérance, le jeune

homme sentait le vide et la désolation reprendre possession de son

coeur.

Chaque jour, il suppliait Poignet-d'Acier de différer encore son départ.

Le capitaine accéda pendant quelque temps à ses pressantes

sollicitations. Mais enfin, le vent étant favorable, il résolut de

lever l'ancrée, et vint lui-même chercher Xavier pour l'installer sur le

_Phoque_.

CHAPITRE XX

LE NAUFRAGE

--Bonne chance et au revoir, capitaine! dit Nick Whiffles à

Poignet-d'Acier en lui serrant la main.

--C'est donc bien décidé, mon brave ami, vous ne voulez pas venir avec

nous? répondit celui-ci d'un ton d'affectueux reproche.

--Moi, aller aux établissements, ô Dieu non, capitaine! Là-dessus

Nick Whiffles a ses idées. Vous ne le feriez pas changer pour tous les

trésors de la terre, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Alors, dit Villefranche, laissez-moi vous offrir un souvenir de

moi..., ce fusil à deux coups, que vous estimez tant.

Le trappeur secoua la tête.

--Non, non! dit-il; ces inventions-là ne me vont pas, à moi. Ma carabine

me suffit. Elle n'est pas belle, pour ça j'en conviens. Mais, entre mes

mains, elle vaut le meilleur fusil du monde.

--Je voudrais pourtant...

--Me faire plaisir? Eh bien! capitaine, laissez-moi vous embrasser. Il y

a longtemps que j'ai cette fantaisie. Ma foi! vous me rendrez heureux en

me permettant de la satisfaire.

--De grand coeur, mon ami, répondit Poignet-d'Acier, ouvrant ses bas à

Nick qui l'accola bruyamment.

Villefranche ensuite s'élança dans un canot et se fit conduire au

_Phoque_, en train d'appareiller à cent brasses de la côte.

Vers six heures de l'après-midi, on leva l'ancre.

Le temps était beau; une forte brise nord-est pouvait faire espérer

qu'on sortirait aisément de la Colombie. Cependant, au ciel se

montraient quelques traînées de ces nuages blanchâtres que, dans leur

langage métaphorique, les marins appellent queues de vache.

Le capitaine, commandant le vaisseau, après avoir fait carguer les trois

focs de beaupré et ses voiles de misaine, donna l'ordre de mettre le

vent sur les huniers, pour traverser la barre du fleuve et gagner la

pleine mer.

On sait que la barre de sables mouvants qui roule incessamment à

l'embouchure du rio Columbia est un des plus dangereux passages de tout

le littoral du Pacifique[26].

[Note 26: Voir la _Tête-Plate_.]

Le navire filait amures bâbord, en se rapprochant de la rive méridionale

du fleuve pour doubler la pointe Adams.

Debout sur le couronnement, Xavier Cherrier, une longue-vue à la main,

examinait le cap Astoria (ou Georges), espérant, à chaque instant, y

voir paraître Baptiste. Toute son attention, toutes ses facultés étaient

concentrées sur ce rocher grisâtre, où l'on découvrait les tristes

débris des bâtiments qui l'avaient jadis couronné.

Si absorbante était la préoccupation du jeune homme, qu'il ne remarqua

point que le ciel se chargeait rapidement de nuages noirs aux franges

violacées, et que les eaux haussaient en grondant sourdement autour du

_Phoque_, quoique la brise eût fléchi.

Des troupes de goélands volaient en tous sens, en poussant des cris

aigus au-dessus du navire.

Le capitaine se promenait, anxieux, sur le pont; il ordonna de serrer

toutes les toiles, à l'exception des focs de beaupré, et de dépasser les

perroquets.

Mais comme il achevait ce commandement, un éclair éblouissant déchira

les nues; cet éclair fut instantanément suivi d'un éclat de tonnerre

épouvantable; une mèche de feu sillonna l'espace; on entendit un

craquement horrible, le navire roula sur lui-même et le grand mât brisé

s'abattit avec fracas à tribord.

Au même moment, le vent sauta au nord-ouest, et chassa contre le

bâtiment des vagues hautes comme des montagnes, qui, déferlant

par-dessus le gaillard d'avant, emportèrent les roufs avec une partie de

l'étrave.

Ce désastre avait eu lieu en moins de temps que je n'en ai mis pour le

raconter, et la bourrasque était, comme il n'arrive que trop dans ces

parages, tombée sur le navire avec une foudroyante rapidité.

Surpris par la soudaineté de l'ouragan, Xavier fut précipité contre le

bastingage.

Mais il se redressa bientôt, et, sans s'occuper de ce qui se passait

autour de lui, sans prendre souci des rugissements de la tempête, des

lames qui battaient les murailles du vaisseau et l'inondaient, à chaque

minute, de la tête aux pieds, il se cramponna à la lisse et se remit à

contempler la côte.

Tout à coup il lâcha une exclamation perçante.

Puis il leva les bras en l'air et les yeux au ciel.

--Un canot! cria-t-il, je veux un canot!

Mais il n'y avait personne pour lui obéir, personne pour l'entendre.

Alors seulement Xavier remarqua l'affreuse situation dans laquelle se

trouvait, le bâtiment. Loin de l'effrayer, cette situation parut lui

faire plaisir. Il eut comme un tressaillement de joie et braqua de

nouveau son télescope sur la pointe Astoria.

Mais bientôt il pâlit, laissa échapper la lunette et s'affaissa sur

lui-même en disant d'une voix strangulée:

--Ah! mon Dieu!

C'est que là-bas, sur ce rocher, se jouait un drame bien autrement

intéressant pour Cherrier que celui dont le _Phoque_ était alors le

théâtre.

Arrachée aux Nez-Percés par la panique que leur causa l'apparition du

Chien-Flamboyant, Merellum s'était immédiatement dirigée avec lui vers

la pointe Astoria. Mais bientôt ils avaient été poursuivis et obligés de

se cacher pour se soustraire aux recherches de leurs ennemis. Une grotte

leur servit d'asile. Et quand, après une retraite de plus d'un mois,

Baptiste supposa que les Nez-Percés étaient rentrés à leur village, ils

se remirent en route. Par malheur, le bon nègre avait compté sans la

passion de Molodun pour la Petite-Hirondelle. Ce chef, qui n'avait cessé

de rôder autour du lieu de leur refuge sans pouvoir le découvrir, ne

tarda guère à retrouver la piste des fugitifs: il la suivit activement,

ne se doutant pas que lui-même était surveillé de près par Lioura, dont

la jalousie avait atteint son paroxysme.

Baptiste et Merellum arrivèrent à la pointe Astoria au moment où

l'orage fondait sur le _Phoque_. La nuit approchait déjà. Le temps était

assombri par les nuages qui drapaient, comme d'un linceul, la voûte

céleste.

A la lueur des éclairs, la jeune fille distingua néanmoins le vaisseau

rangeant la côte à un demi-mille de distance au plus; avec les yeux

d'une amante, avec ces yeux qui, de même que ceux d'une mère, se

trompent rarement, elle reconnut Xavier, et, comme lui, en même temps

que lui, elle proféra ces mots d'une voix frémissante:

--Un canot! je veux un canot!

Baptiste comprend son intention. Lui aussi a vu le navire! Sans

crainte du danger, il se précipite au pied du cap pour y chercher une

embarcation, lorsque deux cris l'arrêtent brusquement.

Il se retourne et aperçoit Merellum qui se débat entre les bras d'un

sauvage d'une taille gigantesque.

--Le Renard-Noir! fait-il en armant un pistolet et s'élançant au secours

de la jeune fille.

Mais alors, derrière le groupe, se lève un autre personnage.

D'une flèche, ce dernier frappa Molodun en hurlant:

--La Nuée-Blanche a enduré assez d'outrages; elle se venge!

Le sagamo tombe sans articuler une parole, et Lioura, qui a aussitôt

saisi Merellum par sa longue chevelure, va la percer à son tour du dard

empoisonné qu'elle tient à la main, mais la détonation d'une arme à feu

retentit, et la femme de Molodun roule inanimée près du cadavre de son

mari.

Le lendemain matin, le rio Columbia, uni comme une glace, chantait

harmonieusement sur ses grèves que baignaient les rayons dorés du

soleil.

A la pointe Astoria, une foule d'hommes, trappeurs et matelots,

construisaient des cabanes en causant joyeusement.

C'étaient les passagers et l'équipage du _Phoque_. Le magnifique navire,

battu par les éléments déchaînés, avait _calé_ [27], la veille, dans les

sables de la Colombie. Les hommes avaient échappé au naufrage. Mais le

vaisseau et sa précieuse cargaison étaient à jamais perdus.

[Note 27: Ce terme, encore usité, dans quelques ports de là Normandie,

comme synonyme S'enfoncer dans le sable, la glace ou la boue, est le

seul employé dans ce sens par les Canadiens-Français.]

--Oh! les femmes! les femmes! elles m'ont toujours porté malheur! Je les

fuis; je n'en voudrais jamais voir une seule, et la Destinée impitoyable

les mêle ironiquement à tous les actes importants de ma vie! murmurait

Poignet-d'Acier en regardant Merellum et Xavier qui devisaient,

tendrement penchés l'un vers l'autre, sur le bord du fleuve. Oui,

poursuivit-il avec un sourire amer, les femmes ont été ma ruine! Sans

celle-ci encore,--bien innocente pourtant,--je partais l'année dernière

deux jours plus tôt pour le Canada; par conséquent j'évitais l'attaque

des Nez-Percés; sans elle aussi, j'aurais mis à la voile il y a une

semaine, et la mer n'aurait pas engouffré mon or. Fatalité!

L'aventurier s'arrêta, pensif, les yeux baissés vers le sol.

Un sourire sardonique glissa sur ses lèvres; puis il releva au ciel des

regards superbes, et, étendant sa main à l'est, il s'écria:

--N'importe! la lutte me plaît, fût-ce la lutte avec Satan!

J'embarquerai demain ces deux jeunes gens sur le brick américain mouillé

au cap Désappointement. Qu'ils se marient, puisqu'ils croient trouver le

bonheur dans le mariage. Pour moi, je m'acheminerai par terre, avec mes

gens, vers le Canada, et, avant deux ans, j'aurai arraché mon pays au

joug des Anglais!

FIN

TABLE

CHAPITRE Ier. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.

II. Poignet d'Acier.--Nick Whiffles.--Oli-Tahara.

III. Va mariage chez les Nez-Percés.

IV. Merellum.

V. Lioura.

VI. Iribinou.

VII. Les captifs.

VIII. Le captif blanc.

IX. Le bouclier sacré.

X. Le Chien-Flamboyant.

XI. La bataille.

XII. Baptiste le nègre.

XIII. Entre jeunes gens.

XIV. Une ruse de Baptiste.

XV. La Grande-Coulée.

XVI. Le fort Colville et les chutes de la Chaudière.

XVII. Les jeux.

XVIII. Attaque du fort Colville.

XIX. Retour au cap de la Roche-Rouge.

XX. Le naufrage.

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WASSY.--IMP. ET STÉR. MOUGIN-DALLEMAGNE.

Les Nez-Percés · 第 14 / 14 段