«--Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai

une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez.

«--Les filles kiuses se consultèrent.

«--Il leur répugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup,

non point parce qu'elles étaient soeurs, car c'est la coutume chez les

Indiens de la Colombie d'épouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles

se jalousaient mutuellement.

«Elles demandèrent au Loup un peu de réflexion, espérant que pendant ce

temps elles trouveraient des vivres.

«Elles n'en trouvèrent point, et la faim les pressait.

«Alors les filles kiuses consentirent à suivre le Loup dans son wigwam.

«Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant

qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu'à la fin de la

saison.

«Mais un jour qu'il était parti à la chasse, un Manitou s'introduisit

dans leur loge et leur lit des présents de ouampums.

«Le Loup, en rentrant, vit ces présents et se mit en fureur.

«Après avoir grondé et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre

sur le bord de la rivière Voila-Voila.

«En y arrivant, il reprocha à l'aînée de l'avoir trompé, et la changea

en grotte,--celle dans laquelle nous déjeunons, observa Merellum.

«Puis il métamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'élèvent

là-bas.

«Ensuite, lui-même prit la forme du rocher qu'on aperçoit de l'autre

côté du fleuve, afin d'être toujours à même de surveiller la conduite de

ses squaws.

«On dit que, quand il est irrité, il attire sur elles la foudre et leur

fracasse la tête [15].»

[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur.

On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre

version de la légende ci-dessus. Le loup désirant avoir une femme, la

voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de

leurs vierges. Sa demande fut agréée. En récompense, le Loup promit que

le saumon serait abondant, et, dans ce but il créa une chute, afin qu'on

le pût prendre avec plus de facilité. Plus tard, il adressa une requête

semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alène; mais ceux-ci la repoussèrent.

Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a

depuis empêché le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alène.]

--Et vous avez pourtant cru à tout cela, ma cousine! dit Xavier en

souriant.

--Ah! mon cousin, vous êtes méchant! répliqua-t-elle joyeusement en lui

donnant une petite tape sur la joue.

--Eh bien! reprit-il, je bois à la santé des filles kiuses!

--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! répondit à ce toast un voix

familière.

--Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-même! dit le jeune homme en

regardant autour d'eux après avoir mouillé ses lèvres au flacon de rhum

qu'il avait tiré de sa carnassière.

[Note 16: Locution très-usitée parmi les Canadiens-Français.]

--Li! massa! li! riposta la grosse voix du nègre, apparaissant à cheval

devant une saillie du rocher.

--Je savais bien que tu réussirais à échapper aux Peaux-Rouges!

--Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton

crâne.

--Ils ont abandonné la partie, n'est-ce pas?

--Eux, pris au piége, d'abord, massa.

--Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum.

--Perdu oui, perdu non.

--Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier.

--Massa, Indiens venir derrière moi; mais pas près, une, deux, trois,

quatre, dix lieues!

--Ils sont à dix lieues de nous!

--Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientôt en avoir.

Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant

découvert la trace de Merellum, s'était immédiatement lancé à sa

poursuite avec six Nez-Percés, après avoir envoyé le Serpent-Jaune au

village pour y prendre et ramener des mustangs.

--Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens

revenir, revenir vite.

--Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier.

Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers

sur le rivage du fleuve.

Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim.

Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit

jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien

lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante

milles de longueur sur un à six de large.

Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon

visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et

fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées,

brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine,

d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou

quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la

mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable.

De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales,

formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres.

La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait

entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris.

Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de

puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force,

avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement

la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à

sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon

maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des

mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds.

C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence

qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête

n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans

leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit,

se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne

comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui

accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement

igné.

En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au

milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements

dont elle est bastionnée, deux montagnes.

Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses

flots dans ce vaste bassin.

Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable;

celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé.

Elle ressemble à un cône tronqué.

Après de longues journées de marche, après avoir souffert de la soif et

de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce

cône.

Merellum était exténuée; la disette de vivres, l'insalubrité de l'eau et

des aliments, la fatigue, avaient altéré sa frêle constitution, à

peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se

plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le

moral de ses compagnons de misère.

Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait

doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforçait de faire bonne

contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait «le

romantique de leur situation.»

Quant à Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon

franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines

d'Indiens qui obligeaient «bonne petite demoiselle et massa Xavier à

promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.»

Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir

des pommes de cactus là ou on aurait supposé qu'un oiseau seul pouvait

atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas été d'une mince

importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait à leurs

chevaux une provende substantielle.

Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen

d'escalader des crêtes sourcilleuses de la Grande-Coulée, et de tuer au

delà quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde.

Néanmoins, malgré toute son ingéniosité, aidée de la connaissance

qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher à

jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver

de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures.

Ils étaient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le

cône dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient

ni bu ni mangé, et leurs poneys trébuchaient d'épuisement à chaque pas.

--Il m'a semblé distinguer quelque chose comme un lac là-haut, dit

Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-être trouverai-je des baies

sauvages. Cela nous rafraîchira toujours mieux que ces cailloux que

nous suçons du matin au soir, comme si c'étaient des morceaux de sucre.

Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort

Colville. Ça ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux,

j'ai de drôles de façons de faire la cour à ma prétendue...

--Votre prétendue! vous êtes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum

essayant de sourire.

--Massa reposer vous, nègre monter sur ce morne, dit Baptiste.

Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant à l'oreille:

--Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle!

Cet argument était irrésistible; le Canadien demeura près de Merellum,

et Baptiste partit à la découverte.

Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tête une énorme botte de

fourrages verts tout mouillés. A la main il tenait trois gros poissons,

et sa gourde était remplie d'eau fraîche. Cependant il n'était

pas joyeux comme à son habitude, quand il avait fait quelque bonne

trouvaille.

--Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson

en haut; pris poisson avec ligne et épine pour hameçon. Mais manger vite

poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter.

Les chevaux se jetèrent avec avidité sur les herbes succulentes que le

bon nègre avait étalées devant eux. Leurs maîtres ne se firent pas

prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expédié, Baptiste

profita d'un moment où Merellum ne les observait pas pour dire à

Cherrier:

--Massa, partir tout de suite. Indiens arriver près: moi voir eux, quand

moi sur le morne.

CHAPITRE XVI

LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIÈRE

--Les Indiens, dis-tu?

--Oui massa, oui, Indiens; moi sûr, moi voir eux.

--Mais à quelle tribu appartiennent-ils?

--Eux, Nez-Percés, massa, Nez-Percés!

--Enfin, ils ne sont pas si près de nous...

--Oh! si si, très-près: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq!

--Alors, il faut aller camper ailleurs.

Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'était endormie. Quoiqu'il

lui en coûtât beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer à cet

acte de cruauté, car la pauvre jeune fille était accablée de lassitude.

Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prête à se

remettre en route. Les poneys furent enfourchés, et nos voyageurs

coururent toute la nuit sans poser pied à terre.

Le lendemain matin ils firent halte près d'une source d'eau fraîche, sur

une petite prairie ombragée par des acacias en fleurs, véritable oasis

dans ce désert.

Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupède qu'ils eussent rencontré

depuis leur entrée dans la Grande-Coulée.

Ils se reposèrent deux heures et reprirent leur marche.

Au bout de quatre jours, ils pénétrèrent dans une contrée nouvelle,

montueuse et boisée, et sortirent enfin du canon maudit.

Désormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se

sentaient près du fort Colville. L'espérance, les réchauffant de ses

rayons bienfaisants, ranima leurs forces.

Cependant, la première nuit qu'ils couchèrent sur les hauteurs, Cherrier

s'éveilla tout à coup en proie à un violent émoi. Il était balancé

à droite et à gauche, comme si la montagne eût été secouée par un

tremblement de terre.

Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi était

simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous

lesquels ils étaient étendus.

Ces pins, de la plus grande espèce, appelés par les naturalistes

_lambertinæ_, plantent leurs racines entre les fissures des rochers,

à fleur de terre. Les débris de leur feuillage forment peu à peu, en

dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus

légères brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base,

et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement.

Les Canadiens-Français désignent ces conifères par le nom de _pins

tremblants_, et les endroits où ils poussent par celui de _berceuses_.

Xavier se rendormit en riant de sa peur.

Le lendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à la chute des

Chaudières, cataracte de près de soixante pieds, considérée comme la

plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dénomination aux trous ronds

que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqués au bas. «Les

cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les

inégalités des rochers, sous la cascade, tournent en spirale énorme et

creusent ainsi des cavités aussi rondes et aussi polies que les parois

intérieures d'une chaudière de fer.» Les fleuves de l'Amérique du Nord

contiennent grand nombre de ces chaudières naturelles. Il y en a de fort

remarquables au Canada, près de Québec et d'Ottawa.

Les Peaux-Rouges, dont le langage imaginé est tout fleuri d'onomatopées,

les nomment tum-tum.

Ayant longé un village indien, bâti au-dessus de la cascade des

Chaudières, Xavier, Merellum et le fidèle nègre ne tardèrent pas à

découvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps

déjà.

C'était le fort Colville, élevé au centre d'une charmante prairie toute

chargée des trésors de la nature et entouré d'une ceinture de collines

qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette région est trop

souvent le théâtre.

Ils y touchèrent après avoir traversé la rivière Thompson.

Cet établissement, formé à deux cent cinquante lieues environ de

l'embouchure de la Colombie, est une propriété de la Compagnie de

la baie d'Hudson. Si à l'époque de notre récit il n'avait pas toute

l'importance qu'il a maintenant, c'était cependant déjà une factorerie

assez considérable, mais dont les chefs faisaient plutôt la traite de la

chair de buffle et du saumon boucané que celle des pelleteries.

Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissadée, haute de

vingt pieds, bastionnée aux angles et munie de vieilles coulevrines.

A l'intérieur s'étendaient les magasins de la compagnie, les chantiers,

les logements des chefs facteurs, des commis, des engagés et un hangar

spécial réservé aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui,

chaque soir, venaient demander l'hospitalité.

Et on l'accordait, sans difficulté, cette hospitalité. Ennemis ou amis

étaient reçus. Comme dans l'antiquité, comme dans les tribus indiennes,

une fois le seuil passé, l'hôte, quel qu'il fût, était sacré. Aussi

trouvait-on dans les caravansérails du désert américain les assemblages

les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les hétérogénéités

les plus sanglantes.

C'était un bruit, une confusion, un tohu-bohu à épouvanter tout autre

que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le

Nord-Ouest américain.

Pour les idiomes, vous étiez transporté aux temps et autour de Babel.

Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis

le très-naturel costume de notre respectable aïeul Adam, jusqu'à celui

du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus

faisaient habituellement leur montre, chaque année, dans la grande salle

du fort Colville.

Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrés, rien n'y

faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, même après

boire; bien plutôt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique

inimaginable, tirée d'instruments outrés de se rencontrer ensemble; ce

qui n'empêchait pas la gaieté d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer

ses pétillants éclats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, ça

changeait quelquefois.

Rien n'est immuable en ce monde, pas même dans le Sahara de l'autre

hémisphère.

La porte de l'enceinte du fort franchie, trêve de Dieu et trêve de

Manitous expiraient.

Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de

la veille, mais au plus faible ou à l'inhabile le triste lot de payer,

comme on dit chez nous, les pots cassés; car, indépendamment des

antipathies de race, des vieilles inimitiés, les querelles surgissaient

souvent à l'intérieur dans ces réunions de gens cosmopolites; les

rixes, jamais! Elles étaient strictement défendues. Et deux individus en

venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait

sans pitié et sans s'inquiéter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau

temps, que celui-là, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on

les appelait!

Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalité est encore pratiquée

dans le désert, mais c'est une hospitalité parcimonieuse, que la

Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et

en échange d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point

partie de son personnel.

Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut

parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, célèbre depuis

long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut

l'objet d'une attention toute spéciale.

Le commandant du poste était, du reste, un homme aussi aimable que

brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanité rare dans ces

pays incivilisés.

Il fit donner à chacun des jeunes gens une chambre particulière et tout

ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils

avaient endurées en traversant la Grande-Coulée.

Xavier et Merellum résolurent de passer un mois au fort, pour attendre

qu'ils fussent tout à fait rétablis.

Peu de temps après leur arrivée, ils assistèrent à l'ouverture d'une des

vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve

des centaines de buffles coupés par morceaux, pour être convertis

en pemmican et expédiés sur les différents postes de ses immenses

territoires.

Ces caves sont bâties avec de la glaise, à dix ou douze mètres

au-dessous du niveau du sol, et, après un _carnage_[17] de bisons,

avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaçons, jusqu'à ce

qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouchées pour n'être rouvertes

qu'en été, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent

bêtes dépecées. Et ce moyen de préservation est si parfait, qu'au bout

de deux ans de séjour les chairs déposées dans les glacières sont encore

fraîches et excellentes au goût.

[Note 17: Voir la _Huronne_.]

La cave ayant été mise à jour, on en retira une grande quantité de

quartiers de buffles, qui furent taillés en tranches très-minces; avec

la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de

diamètre.

Dans des chaudières suspendues sur des bûchers en plein air bouillait la

graisse des animaux.

Quand elle fut jugée à un degré d'ébullition convenable, on la versa,

au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en

proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse à peu près.

Ceci terminé, les sacs furent liés, pressés et fortement ficelés.

Ainsi façonnés comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de

livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les

taureaux furent ensuite portés dans les séchoirs, sorte d'appentis à

claire-voie, où étaient pendus à des perches des milliers de saumons,

fendus en deux, et qui provenaient de la pêcherie établie au pied de la

chute des Chaudières.

Le spectacle de cette préparation, faite au milieu des chants et des

rires de toute la population du fort, intéressa fort Xavier Cherrier.

Merellum elle-même y prit plaisir, car c'était la première fois que,

depuis son bas âge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse

compagnie de gens de sa race.

Pendant qu'on étendait les taureaux de pemmican pour les faire

dessécher, ou qu'on les chargeait sur ces étranges chariots tout en bois

(sans qu'un seul morceau de métal entre dans leur construction),

les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les

transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa

aux deux jeunes gens de les conduire à la pêche au saumon, qui avait

lieu au bas des chutes de la Chaudière.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie.

La Petite-Hirondelle aimait trop à le voir heureux pour ne pas être

contente de ce qui le mettait en gaieté. Elle connaissait la pêche au

saumon, l'avait souvent pratiquée, et n'était pas fâchée de déployer son

adresse aux yeux des Canadiens.

Il n'y a guère que deux milles et demi du fort aux chutes, dominées par

le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrogé

le monopole de la pêche en cet endroit de la Colombie.

Ces Peaux-Rouges obéissent à deux chefs, l'un préside à la chasse,

l'autre à la pêche. Nul n'a le droit de se livrer à ces exercices sans

leur autorisation. L'un et l'autre se réservent les meilleurs morceaux,

les plus belles proies.

Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ouï dire qu'ils cherchaient à

l'étendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais,

quoi qu'il en soit, les employés des forts Colville et Okanagan ne se

permettaient pas alors de pécher le saumon sans le consentement du chef

des eaux.

Un mois ou six semaines avant que d'accorder à qui que ce fût ce

consentement, lui-même dressait au pied de la cascade sa vaste trappe à

pêcher.

C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une

nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de

circonférence.

On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe

d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle

on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.

Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18],

c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis

l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à

travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.

[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze

mois, dont voici les noms:

Sustiki (glace). Janvier.

Squasus (froid). Février.

Skiniramen (sorte d'herbes). Mars.

Skaputsi (départ, de la neige). Avril.

Staqumanos (racine amère). Mai.

Jtzwa (racine de kamassas). Juin.

Saantylka (chaud). Juillet.

Selamp (orageux). Août.

Skalnes (fin du saumon). Septembre.

Skàài (lune sèche). Octobre.

Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre.

Kumakwala (lune de neige). Décembre.]

La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire

une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet

de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à

l'escalader.

«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux

mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande

d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes;

le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef

me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons,

chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque

journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.»

Les Nez-Percés · 第 11 / 14 段