Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'écriant

d'un ton qui révélait tout l'intérêt qu'elle avait pour Cherrier:

--Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas à cette fenêtre.

Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu.

--Pas à craindre ça, dit Baptiste. Fenêtre haute et masquée par

buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous.

Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un

chaud rayon de soleil couchant tomba aussitôt comme une pluie d'or sur

les pelleteries qui garnissaient la salle.

Éblouie par cette soudaine clarté, Merellum détourna la tête.

Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le siège qu'avait quitté

Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille.

Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les

dangers de leur situation.

Tous deux ensuite plongèrent leur vue au dehors.

Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fenêtre, et

permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia,

qui roulait ses eaux à cent mètres au-dessous, sans que ceux qui le

traversaient à cet endroit pussent vous distinguer.

Quand les jeunes gens opérèrent leur reconnaissance, une douzaine de

canots remplis de Nez-Percés naviguaient vers la falaise.

--Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colère.

Xavier la sentit frémir.

--Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il.

--Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge!

s'écria la Petite-Hirondelle.

Et avant que Cherrier eût pu prévoir son intention, elle avait bandé un

arc et décoché une flèche hors de la caverne.

--Touché! je l'ai touché! exclama-t-elle avec un geste de triomphe.

--Qui avez-vous touché? fit Xavier.

--Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percés, mon persécuteur, si

vous aimez mieux.

--Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous!

--Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont

qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous

pourrons bien leur résister. Du diable! s'ils déterrent jamais l'entrée

de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu.

--Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum.

Et s'adressant à Baptiste:

--Ne lui donnez pas ce qu'il demande.

--Mais pourquoi, Louise?

--Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun,

et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles légèretés. Tenez,

voyez, les Nez-Percés ont pris l'éveil; ils examinent la côte pour

savoir d'où vient cette flèche que j'ai lancée. Molodun n'a pas été

atteint grièvement, puisque le voilà debout dans son canot et inspectant

la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront

vraiment protégés par ce Dieu des chrétiens dont j'aime tant à vous

entendre parler, s'ils ne découvrent pas cette ouverture.

--Et quand ils la découvriraient?

--S'ils la découvraient, c'en serait fait de nous.

--Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici.

--Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient.

--Ah! pour ça, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier

en riant.

--Je vous assure...

--Mais le rocher est à pic jusqu'au niveau du fleuve, à plus de cent

verges au-dessous de nous.

--Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de l'escalader.

--De grâce! expliquez-vous, ma chère Louise.

--Baissez la tête! baissez la tête! s'écria-t-elle tout à coup.

Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au même moment une

flèche passa en sifflant au-dessus de son oreille.

--Voilà, reprit Merellum en se retirant de la fenêtre, une partie de

l'explication que vous désiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop

présumable à présent, les Nez-Percés ont remarqué cette ouverture, ils

chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils

lanceront, au moyen d'une flèche, un lasso par-dessus le tronc de buis

qui nous abrite et grimperont jusqu'à nous.

--Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier.

--Pas pouvoir, pas pouvoir! répliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi

essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir.

Cinq ou six flèches pénétrèrent en même temps par la fenêtre dans la

salle.

--Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de

distinguer ce qu'il y a derrière.

--Que résoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier.

--La première chose à faire, répondit la Petite-Hirondelle, c'est de

boucher immédiatement cette fenêtre avec un morceau de roche, après

avoir placé adroitement les flèches qu'ils nous ont tirées sur le buis.

Quand ils l'auront dépouillé de ses feuilles et de ses rameaux, leurs

armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, là où ils

doivent à présent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-être

s'être trompés et iront ailleurs.

--Ah! voilà une idée excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre

à exécution.--Prépare-moi des fragments de roche, moricaud.

Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que

le jeune Canadien, ayant ramassé les flèches des Indiens, remontait

sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'après le conseil de

Merellum.

--Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez

pas la subtilité des Peaux-Rouges.

--Que voulez-vous dire?

--Mais ces flèches se sont enfoncées dans les pelleteries qui garnissent

les murailles de cette salle, par conséquent la pointe en est intacte.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Cela fait, mon cher cousin, répliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne

seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flèches

tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien à quoi les

Indiens tiennent plus qu'à leurs flèches.

--Mais je...

--Attendez, et gare à vous! En voici d'autres qui arrivent!

Xavier se jeta de côté pour livrer passage à une nouvelle volée de

projectiles.

--Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hâteront de repêcher

leurs armes; les trouvant parfaitement affilées, ils comprendront vite

qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors...

--Alors, il faut les émousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en

épointant chacune des flèches avant de la glisser dans les branches de

buis.

--C'est cela, répliqua la jeune fille, qui se mit à l'aider dans sa

besogne.

Le nègre rentra avec trois cailloux de la même couleur que la roche de

la falaise.

Ils furent aussitôt ajustés dans la baie de la fenêtre, et l'obscurité

envahit la salle.

--Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins à l'abri de

ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer

d'affaire, dit Xavier.

Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds,

la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit

le feu et la ficha dans un trou creusé à cet effet près de la cheminée.

A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil.

--Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier, à qui

cette situation romanesque ne déplaisait pas trop, malgré l'imminence de

ses périls.

Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout à fait pris racine

dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte

d'audace égoïste, amoureuse des témérités et ennemie jurée du doute.

--Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une

détermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rêvait.

--A mon avis, le plus sage serait d'attendre, répondit-elle. Les

Nez-Percés se lasseront d'user leurs flèches contre le rocher; ils

débarqueront, fouilleront la falaise, et ne découvrant pas notre refuge,

ils finiront par s'éloigner.

--Si pourtant ils le découvraient? observa Xavier.

Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'était étendu sur le sol, la tête

dans ses mains.

--Bonne petite demoiselle veut opinion à nègre? dit-il.

--Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont

les ressources de cette caverne.

--Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit.

--Que feras-tu alors?

--Nègre faire Chien-Flamboyant, répondit Baptiste en bondissant deux ou

trois fois.

--Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier.

--Massa voir, massa voir.

Le jeune homme haussa les épaules.

--Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait

plus de confiance dans l'adresse du nègre que Cherrier.

--Vous écouter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon

corps avec matière qui flambe dans la noirceur; monter après ça dans

gros arbre, et être tout en feu, tout en feu; Indiens effrayés; vous

profiter d'épouvante à eux. Et après que moi avoir aboyé trois fois,

sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille,

deux mille, trois mille pas; là, trouver enclos à moi, prendre chevaux

et filer comme vent.

--C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux près d'ici. Mais que

deviendrez-vous?

Le nègre partit d'un bruyant éclat de rire qui fit reluire dans la

demi-obscurité, une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.

--Oh! ma cousine, soyez sans inquiétude à son endroit, dit Xavier:

Baptiste est trop ingénieux pour se laisser scalper par cette bande

d'assassins. N'a-t-il pas déjà su leur faire accroire qu'il avait la

puissance d'un Manitou?

--Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une

gravité comique.

--Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier.

--Massa aller à fort Colville?

--Sans doute! pourquoi celle question?

--Difficile, difficile, Grande-Coulée, vilaine route; désert, sable, pas

manger, pas à boire, marmotta Baptiste.

--Ta! ta! ta! j'ai déjà suivi ce chemin. Mais le crépuscule est venu.

Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est

couché sous un réseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu

commençais la représentation?

--Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions

d'abord, dit Baptiste.

--Il a raison, et, sa prévoyance nous sera assurément d'un grand

secours, répliqua Merellum.

Xavier Cherrier était convenablement équipé; il ne prit qu'une gourde

de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un

carquois sur ses épaules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaça

à sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau.

Il désirait qu'elle y ajoutât une paire de pistolets, mais la

Petite-Hirondelle refusa obstinément. Elle avait les armes à feu en

horreur.

[Note 14: On appelle ainsi les énormes saucissons de viandes boucanées,

confectionnés par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la _Huronne_ et les

_Pieds-Noirs_.)]

Tandis qu'ils s'apprêtaient, Baptiste se frictionnait des pieds à la

tête avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dépense

de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine était-elle

éclairée comme par une illumination _à giorno_.

Xavier enchanté battait des mains:

--Ah! comme il est drôle! mon Dieu, comme il est drôle! La bonne farce

que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir à conter

cela un jour à mes amis de Montréal et de la Nouvelle-Orléans!

--Nouvelle-Orléans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon

de flammes avec une anxiété évidente. Oh! moi, pas aller là; plus

esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais!

--Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le

jeune homme éclatant de rire.

--Ben sûr, au moins, massa?

--Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire.

--Nègre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en

pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte à la

salle.

Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit

d'un ton ému:

--Je vous parais peut-être bien léger, Louise, car je plaisante à cette

heure critique.

--Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme ça. N'oubliez pas

que je suis une enfant du désert, accoutumée à braver, je dirai plus,

à rechercher les périls, et, si je vous voyais timide et tremblant en

cette circonstance, ma foi...

Elle s'arrêta court.

--Eh bien? fit Cherrier, charmé de la taquiner un peu.

Elle lui demanda grâce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas

comprendre.

--Eh bien! mon cousin, répliqua-t-elle résolument, si vous n'étiez pas

brave, vous ne me plairiez pas.

--Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise?

--Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier.

--Oh! s'écria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu...

--Je dis ce que je pense. Vous êtes, après le capitaine Poignet-d'Acier,

le premier homme vers lequel je me sois sentie attirée par une

inclination secrète, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles

semblent vous causer.

--Louise! Louise! vous me rendez fou de joie!

Il porta sa main à ses lèvres.

--Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude,

Xavier? dit Merellum d'un air surpris.

Il rougit, pâlit et baissa les yeux.

La naïveté de la jeune fille l'effrayait presque.

--Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc?

Il tomba à ses genoux.

--Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous

le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne

serait plus possible; que désormais toutes mes pensées, toutes mes

aspirations sont pour vous... Enfin, je vous aime!...

--Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente

franchise d'une âme vierge.

--Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez...

L'émotion l'empêcha de poursuivre.

--Mais je consentirai à tout ce que vous voudrez, Xavier.

--Même à m'épouser?...

Et il l'enveloppa d'un regard suppliant.

Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front.

--Oui, n'est-ce pas que vous consentirez à m'épouser, dites-le,

promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air câlin et

pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion.

--Vous épouser! répondit-elle lentement, stupéfaite de cette prière.

Xavier ouvrit la bouche pour insister.

Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencés, l'arrêtèrent.

--Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'écria Merellum.

La première, elle s'élança sur l'échelle, et, en atteignant le faîte,

elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les

cèdres voisins.

On eût dit un feu follet dansant au milieu des arbres.

Du bas de la falaise s'élevaient des hurlements effroyables.

--Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientôt, bientôt. Vous partir

vite. Chevaux au sud! cria Baptiste.

Merellum et Xavier furent promptement de l'autre côté du cap.

Au lieu indiqué, ils trouvèrent des mustangs, en bridèrent deux avec

des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigèrent en toute

célérité vers le sud.

Par malheur, dans sa précipitation, la Petite-Hirondelle avait laissé

tomber son chapeau d'écorce près de l'enclos aux chevaux.

CHAPITRE XV

LA GRANDE-COULÉE

Merellum ne s'était pas trompée; elle avait atteint Molodun à l'épaule

droite, mais si légèrement, que la flèche avait seulement éraflé

l'épiderme.

Depuis une lune, ce chef était remis du terrible coup de tomahawk que

lui avait asséné Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percés contre

les Chinouks. Sa vie, il la devait à son épouse Lioura. Elle l'avait

transporté sur la rive septentrionale du Columbia, et ramené à l'ienhus

aussitôt, après le départ des ennemis. Sa reconnaissance pour la

Blanche-Nuée s'exprima en termes très-vifs lorsqu'il reprit ses sens,

et la jeune femme put se croire aimée; mais il n'en était rien. Quand la

possession n'aurait pas éteint les premières ardeurs qu'il lui témoigna

à la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la

froide résistance de celle-ci avaient allumé dans le sein du sagamo une

passion désordonnée et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cessé de

brûler.

D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les

traces indélébiles des persécutions endurées chez les Clallomes: elle

était devenue laide.

Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait

augmenté. Son père, l'Aigle-Gris, et son frère, le Castor-Industrieux,

étaient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour

la protéger.

Une fois guéri, Molodun se mit activement à la recherche de la face

blanche. Il savait qu'elle avait échappé aux perquisitions d'Oli-Tahara

et qu'elle était partie avec le Chien-Flamboyant.

Jongleur par sa position et, conséquemment, au fait des petites

pratiques de la sorcellerie, Molodun était moins superstitieux que la

plupart des Indiens.

Il avait vu le nègre en plein jour, dépouillé de tout son appareil

flammifère, et le soupçonnait fort d'être un habile charlatan; mais

comme, après tout, il ne faisait de mal à personne, le Renard-Noir

l'avait, par politique, protégé jusque-là, comme une créature dont il

pourrait peut-être un jour tirer parti.

L'enlèvement de Merellum changea sa manière de voir à l'égard du nègre.

Une centaine de guerriers nez-percés avaient survécu à la défaite.

Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays

environnant.

Plus d'une fois il aperçut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais

chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en défaut. Un jour enfin,

Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien

sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette

découverte pour s'exciter à poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle

sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au désir de s'emparer

de la Petite-Hirondelle se joignit le désir, non moins brûlant, de tuer

le jeune homme avec qui elle causait si familièrement.

Seul alors dans son canot, sa bande étant campée à quelque distance, il

rangeait la côte au pied du cap.

Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur

le plateau.

Les jeunes gens n'y étaient plus. Molodun ne trouva que la hutte

grossière où le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule

la salle souterraine.

Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'était qu'un

abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite.

Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien.

Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les

ramena dans un îlot, vis-à-vis du cap, où il les établit.

Lui-même se plaça de manière à observer ce qui se passerait au sommet du

rocher.

Par bonheur pour nos héros, le cèdre qui servait comme d'escalier au

souterrain, était en partie masqué par deux gros arbres du côté du

fleuve.

Malgré sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentrée du nègre dans

la grotte, quoique celui-ci eût parfaitement distingué les canots des

Nez-Percés.

Enfin, fatigué d'attendre, le Renard-Noir résolut d'explorer la falaise

avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est à

ce moment que Merellum le reconnut par la fenêtre et tira sur lui.

Surpris et irrité par cette attaque imprévue, Molodun craignit une

embûche, et au lieu d'attérir, il commanda à ses guerriers de se tenir

à flot, en tâchant de découvrir d'où venait le coup. Des flèches furent

décochées sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait

rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il était prudent de regagner son île

et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches.

Alors, dans les branches des arbres, tantôt, comme une gigantesque

statue de feu, tantôt comme une boule incandescente, parut Baptiste.

Les Nez-Percés furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent,

quelques-uns se précipitèrent dans les flots où ils se noyèrent.

Molodun lui-même se hâta de se réfugier dans son île.

Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'épouvante

parmi les Peaux-Rouges.

--L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de

rames.

Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagème. Il avait reconnu

le nègre.

--Que mon frère Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il à un

chef qui l'accompagnait.

Peopeomaxmax ou le _Serpent-Jaune_ essaya inutilement d'exécuter cet

ordre.

Les Indiens étaient dispersés en tous sens. Le lendemain seulement,

Molodun parvint à en réunir une dizaine.

Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour

du plateau, mais sans deviner la cachette du cèdre. Une double piste

détourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied.

Il supposa que les auteurs des empreintes s'étaient, la veille, tenus

cachés dans les rameaux.

Il examina les pas; c'étaient bien ceux d'un homme et d'une femme, et

l'un et l'autre appartenaient à la race blanche, car la pointe du pied

était tournée en dehors, au lieu d'être tournée en dedans, comme celle

des Peaux-Rouges.

Ces impressions furent suivies jusqu'à l'enclos, où elles

disparaissaient à travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de

ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte.

Molodun ne savait trop à quelle détermination s'arrêter lorsque

le chapeau que Merellum avait laissé tomber frappa sa vue. Il le

connaissait bien, car elle l'avait fabriqué dans sa loge. Aussitôt son

parti fut pris.

--Mon frère, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux

à l'ienhus, qui n'est qu'à un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras.

Je suivrai cette piste qui monte vers l'est.

Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie

des autres accompagner le Renard-Noir.

Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galopé toute

la nuit, déjeunaient gaiement à l'entrée d'une grotte, non loin de

l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie.

Le paysage était nu et stérile. Une lande sablonneuse, sans bornes,

l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il était fermé par le fleuve

qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirâtres.

Sur la rive méridionale se dressaient deux colonnes colossales,

mesurant sept à huit cents pieds d'élévation, nommées par les voyageurs

canadiens-français les Cheminées, et sur le bord septentrional,

vis-à-vis, un roc énorme dont la face répond assez à celle des

cheminées. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une

révolution terrestre a tranché d'un seul coup les rochers en deux et

ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia.

--Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les

Cheminées.

--Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nommés les

filles Kiuses, répondit Merellum.

--Ah! et sans doute il y a une histoire attachée à cette dénomination.

Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine.

--Avec plaisir.

--Je vous écoute.

Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi:

«Vous savez, mon cousin, que le Loup est vénéré par la plupart des

Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces

animaux qui gouvernait la contrée. Ayant appris qu'une sauterelle,

grande magicienne, y causait des ravages épouvantables, il se mit à sa

recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dévora et reprit

le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses.

Elles étaient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois.

«Au moment où il les aperçut, elles construisaient une chute, afin de

prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention

de tendre. Le Loup les observa jusqu'à la nuit. Alors, quand elles

se furent retirées, il détruisit leur ouvrage. Le lendemain, même

manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrième jour, les

jeunes filles désolées s'étaient assises sur le rivage et poussaient

des cris déchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi

elles pleuraient.

«--Parce que, répondit l'aînée, nous avons faim et que nous ne pouvons

bâtir une chute pour prendre des poissons.

«--Vraiment! dit le Loup, et si je vous en bâtissais une, que me

donneriez-vous en échange?

«--Tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle.

Les Nez-Percés · 第 10 / 14 段