fentes naturelles, à travers lesquelles filtraient des courants d'air
glacial.
Merellum était à demi rassurée, car elle comprit que le nègre avait
choisi pour retraite une des nombreuses cavernes qu'on rencontre,
presque à chaque pas, sur les deux rives du rio Columbia.
Les eaux pluviales, en tombant par la cavité du cèdre, avaient peu à
peu découvert l'entrée du souterrain, entre les racines de l'arbre,
et quelques coups de hache ou de pioche avaient ensuite suffi pour en
rendre l'accès facile, sinon commode.
Tout à coup la jeune fille fut arrêtée par le contact d'un corps dur.
Il n'y avait plus de marches sous ses pieds.
Elle se retourna; le roc nu l'entourait de toute part.
--Un moment, un moment! Nègre ouvrir porte! lui dit Baptiste.
Il appuya fortement son genou contre la roche, qui céda sous
la pression, et Merellum se trouva dans une grande salle voûtée
qu'éclairait une étroite fenêtre, devant laquelle on avait fixé un
parchemin en guise de carreau.
Cette salle avait un certain cachet de luxe, peu commun dans ces régions
sauvages.
La muraille et le sol étaient garnis de pelleteries.
Au centre, il y avait une table et des bancs; dans un coin un lit
de fourrures, dans un autre une cheminée; ça et là des armes, des
instruments de chasse et de pêche; des ustensiles de ménage.
--Petite demoiselle coucher, dit le nègre à Merellum.
Après ces mots, il lui présenta une robe de peau de cygne et sortit en
disant:
--Baptiste regarder si Indiens approchent.
Merellum s'empressa de changer de vêtement; puis, comme elle n'était pas
bien convaincue de la pureté des intentions de son noir libérateur, elle
décrocha un couteau et le cacha sous les couvertures du lit dans lequel
elle s'étendit.
Le sommeil ne tarda point à la surprendre, quoiqu'elle s'efforçât de
rester éveillée.
Baptiste rentra, alluma du feu, et, s'asseyant sur un escabeau au chevet
de la Petite-Hirondelle, il la contempla longuement avec une expression
de ravissement indicible.
Sa chute dans l'eau avait, en partie, lavé la couleur brune qui couvrait
son visage. Mais, au lieu d'être blanc comme à l'ordinaire, son teint
était coloré. Des nuances écarlates enflammaient ses tempes et ses
pommettes. Elle avait la respiration chaude, précipitée; un tremblement
convulsif l'agitait à chaque instant, et des gouttes de sueur perlaient
à son front.
Baptiste lui prit le poignet et étudia son pouls.
Une fièvre intense la dévorait.
Le lendemain, elle eut le délire: une congestion cérébrale s'était
déclarée.
Pendant près de deux mois, le brave nègre soigna Merellum avec le
dévouement d'un frère et la délicate sollicitude d'une mère. Enfin, il
eut le bonheur de la voir renaître à la vie, reprendre la santé.
Tant de prévenances n'avaient pas été perdues pour lui. Le coeur de
Merellum était bon et reconnaissant. Elle aimait vivement Baptiste,
quoiqu'elle ignorât entièrement la cause de l'intérêt qu'il lui
manifestait.
A ses questions il ne répondait que par ces mots:
--Massa heureux, bon heureux, quand li connaître.
Tant qu'elle fut dangereusement malade, il coucha sur une peau au pied
de son lit, mais, lorsqu'elle entra en convalescence, il sortit chaque
soir de la caverne et ne revint que le matin.
Bien qu'élevée parmi les Indiens, la Petite-Hirondelle se souvenait
toujours de son origine. Elle savait gré au nègre de ses chastes
attentions et faisait tous ses efforts pour lui prouver sa gratitude.
Un matin, tandis qu'il était à la chasse, elle quitta la salle, gravit
l'échelle de l'arbre, descendit sur le plateau, puis sur la grève et se
promena le long du rivage de la Colombie.
Le temps était beau; le soleil rayonnait de tout son éclat. Pas un
nuage au ciel, pas la plus légère brise égarée dans l'air. Les oiseaux
disaient leur romance d'amour sous la fouillée; les mauves, les
pervenches, la violette, l'hélianthème, le lupin azuré diapraient de
leurs nuances chatoyantes les opulents tapis de verdure et exhalaient
des parfums délicieux. C'était l'aube d'une de ces splendides journées
de printemps qui dilatent le coeur et égayent l'esprit par de riantes
images de félicité.
Merellum ne pouvait se lasser du spectacle qui enivrait ses sens. Elle
marchait sans but, tout entière au bonheur de vivre, de respirer les
fortifiantes exhalaisons de la terre en travail de fructification.
Enfin, elle s'assit au pied d'un acacia pour mieux savourer son
bien-être.
Un doux sommeil, bercé par des songes agréables, s'empara d'elle.
Quand elle s'éveilla, un homme, un étranger, accoudé contre l'acacia, la
considérait attentivement.
CHAPITRE XIII
ENTRE JEUNES GENS
Naturellement d'une beauté poétique et mystérieuse comme les créations
aériennes d'Ossian, la Petite-Hirondelle avait, ce jour-là, des
charmes presque indéfinissables, tant la touche en était légère, tant
l'expression en était séduisante. Comme sur le pollen impalpable qui
velouté les ailes du papillon, on eût craint d'y porter la main, dans la
crainte que le moindre contact en flétrît l'éclat.
Blanche, avec un éclair rose oublié sur les joues, frêle, exquisément
gracieuse dans ses formes, elle portait une charmante tunique de cuir
de daim, bordée avec une passementerie rouge et bleue, qui rehaussait la
diaphanéité lactée de son teint.
Une ceinture de coquillage lui dessinait la taille; des mocassins
coquets, en peau de castor, emprisonnaient son pied mignon.
Près d'elle, était négligemment jeté un chapeau de paille de riz
sauvage, à demi couvert par les ondes de son opulente chevelure. Tout
cela, vêtement et ornements, avait été, sauf le chapeau, confectionné
par Baptiste; durant la maladie de sa protégée, et je vous assure qu'il
y avait dépensé un art infini. Une modiste-née se fût pas montrée plus
habile dans la coupe des matériaux et dans le choix des nuances, sans
parler des points d'aiguille! Ils laissaient loin derrière eux l'adresse
de nos plus expertes couturières.
En voyant cet homme qui la contemplait en silence, Merellum s'imagina
d'abord qu'elle poursuivait son rêve, un bien doux rêve, car il lui
avait montré, à ses genoux, le trappeur blanc rencontré l'automne
précédent à la rivière des Sables-Mouvants.
Et cet homme, cet étranger, c'était le trappeur blanc lui-même! Agitée
d'un frémissement voluptueux, Merellum referma les paupières. Ses
sens, assoupis par le sommeil, reprirent leur lucidité. Elle rouvrit
imperceptiblement les yeux, et, à travers le voile transparent de ses
longs cils, à son tour elle examina le curieux.
Il était grand, svelte, un peu mince peut-être, mais droit et de belle
prestance.
Son visage formait un ovale allongé. Il avait le front découvert,
couronné par des cheveux blonds bouclés; le nez bien coupé, les yeux
d'un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par
le hâle et les intempéries.
Ses traits respiraient l'intelligence, l'affabilité et l'enthousiasme.
Une large blessure, à peine cicatrisée, lui partageait la joue gauche.
Il n'avait pas de barbe, sauf une petite moustache, jaune comme l'or,
qui ombrageait sa lèvre supérieure.
Son costume ressemblait à celui que portent habituellement les commis
riches de la Compagnie de la haie d'Hudson. Il consistait en une
blouse de chasse ornée de piquants de porc-épic, à la manière indienne,
mocassins, mitas ou guêtres en cuir et toque de feutre brun.
Un carnier, une poudrière pendaient en sautoir sur son dos; des
pistolets doubles, un couteau, une hachette à sa ceinture.
La paume de sa main gauche reposait sur le canon d'un fusil à deux
coups, monté avec un luxe dangereux dans ces contrées où le vol et
l'assassinat sont pour ainsi dire à l'ordre du jour.
Il remarqua bien le premier mouvement de la jeune fille; mais, soit
qu'il eût peur de l'effaroucher par une apostrophe trop brusque, soit
qu'il voulût prolonger une situation agréable pour lui, soit même qu'il
fût d'un naturel timide, il feignit de ne point s'apercevoir qu'elle
était éveillée.
Merellum put donc le lorgner tout à son aise.
Peu à peu, sans y penser, elle s'enhardit: ses paupières se
dessillèrent, elle les releva à demi, puis entièrement, et il arriva que
tout à coup ils se regardèrent l'un l'autre sans crainte, mais avec un
mélange de surprise et de plaisir.
Ils ne bougeaient pas; elle, étendue à la racine de l'arbre; lui,
incliné, le visage à quatre pieds au-dessus du sien. On eût dit qu'ils
craignaient que le moindre mouvement ne détruisit le charme qui les
subjuguait.
Mais déjà leurs yeux disaient un langage bien éloquent; pour leurs
coeurs, ils s'entendaient sans le savoir, sans se connaître.
Cependant, comme il n'est position si délectable qui ne finisse par
devenir incommode quand elle dure trop, le jeune homme se décida à
rompre le silence.
--Mademoiselle comprend le français? dit-il d'une voix musicale.
La Petite-Hirondelle répondit par un signe de tête affirmatif.
--Mademoiselle a pour ami un vaillant trappeur, continua-t-il.
--Et comme elle paraissait étonnée, il se hâta d'ajouter:
--Je veux parler de Poignet-d'Acier.
--Mon frère se trompe, dit Merellum se relevant et se mettant sur son
séant: Poignet-d'Acier n'est pas un trappeur; c'est un grand chef
qui commande la plupart des blancs de la Colombie, et qui est aimé ou
redouté de tous les Peaux-Rouges du Nord-Ouest.
--Je vous demande pardon..., commença le jeune homme.
Mais elle l'interrompit avec la pétulance qui formait une des
particularités de son caractère:
--Mon frère connaît-il Poignet-d'Acier?
--Oui, mademoiselle.
--Et, fit-elle en arrêtant sur lui un regard scrutateur, mon frère
est-il son ami?
--Je n'ai pas eu l'avantage de le voir beaucoup, mais il a bien voulu
m'honorer de sa sympathie.
--Où mon frère a-t-il vu Poignet-d'Acier?
--Je l'ai vu l'automne dernier au fort Colville. Il m'a beaucoup
entretenu de vous, sa Petite-Hirondelle.
--Poignet-d'Acier est bon; Merellum l'aime. Où allait-il?
--Aux établissements.
--Mon frère sait-il quand il reviendra?
--A la saison prochaine.
--A la saison prochaine! répéta la jeune fille en soupirant.
Et, après une courte pause, elle demanda:
--Qu'a-t-il dit à mon frère de la Petite-Hirondelle?
--Il craignait qu'elle n'eût péri sur le brick qui appareillait au cap
de la Roche-Rouge, ou qu'elle ne fût tombée au pouvoir de ses ennemis
les Nez-Percés.
--Il n'a rien dit de plus?
--Poignet-d'Acier aurait voulu pouvoir s'assurer du sort de la
Petite-Hirondelle avant de partir; mais ses affaires le
rappelaient immédiatement au Canada. Cependant, il avait chargé le
Dompteur-de-Buffles d'aller au secouru de sa protégée, car je lui appris
qu'elle avait échappé à l'explosion... Puis...
Le chasseur hésita:
--Mon frère n'a-t-il pas été prisonnier chez les Arcs-Plats? s'écria
Merellum.
--Oui, mademoiselle, j'ai été leur prisonnier. Et, si j'ai bonne
mémoire, c'est vous que j'ai rencontrée captive des Nez-Percés, sur le
bord de la rivière des Sables-Mouvants.
Merellum rougit et répliqua faiblement:
--C'est moi que mon frère a rencontrée.
--Vous aussi vous avez donc pu briser vos fers? fit-il avec animation.
--Mais la jeune fille ne comprit pas. Il s'aperçut de la gaucherie de sa
métaphore, et reprit plus simplement:
--Vous avez réussi à échapper à vos ennemis?
--Oui, dit-elle, un nègre m'a sauvée.
--Un nègre?...
--Un nègre qui s'appelle Baptiste.
--Baptiste, mais c'est... mon camarade! Ah! le brave homme! l'excellent
homme! Il vous a sauvée, dites-vous, mademoiselle? Mais où est-il? que
je le remercie, que je l'embrasse, que...
--Mon frère connaît donc aussi ce Peau-Noire?
--Si je le connais! mais c'est, mon serviteur... un serviteur que j'ai
retrouvé dans le désert.
--Et qu'est ce que mon frère est venu faire dans le désert? interrogea
Merellum.
Cette question décontenança un instant le jeune homme. Il changea de
couleur, tourmenta sa toque qu'il tenait à la main comme s'il eût parlé
à une grande dame du monde civilisé, et demeura coi.
La Petite-Hirondelle était aussi indiscrète qu'un enfant, mais aussi
hardie qu'une sauvagesse, surtout quand elle avait affaire à une nature
pliante ou peu osée. Du reste, investie, depuis le bas âge, d'un pouvoir
absolu sur une tribu nombreuse d'Indiens, elle était impérieuse comme
tous ceux qui ont été élevés dans l'exercice du commandement.
Prenant le silence du chasseur pour un manque d'égards, elle réitéra sa
demande d'un ton sec.
--J'y suis venu, balbutia-t-il et en baissant les yeux, pour chercher
une cousine.
A ces mots, Merellum tressaillit.
--Mon frère est venu chercher une cousine? dit-elle d'une voix altérée.
--Oui, une fille qu'a laissée le frère de ma mère en mourant dans la
Colombie.
--La cousine de mon frère est une face blanche, sans doute?
--Oh! assurément, dit-il en souriant.
--Alors, elle n'est pas dans la Colombie; car, à dix journées de marche
de chaque côté du Grand-Fleuve, il n'y a d'autre femme blanche que
moi! s'écria la Petite-Hirondelle avec un rayonnement d'orgueil
indéfinissable.
Et elle se releva fièrement en rejetant de la main sur ses épaules les
flots épars de son épaisse chevelure.
Cédant à un accès d'enthousiasme, le jeune homme s'exclama avec une
admiration sincère:
--Oh! qu'elle est belle! mon Dieu, qu'elle est belle!
La franche vivacité de cette déclaration imprévue causa un frisson de
joie à Merellum, cependant elle dit avec une finesse toute féminine.
--De qui parle donc mon frère?
--De ma cousine, de vous! s'écria impétueusement le chasseur.
--Moi! la cousine de mon frère?
--Oui, vous êtes ma cousine, celle que je cherche!
Elle essaya un geste de dénégation. Mais il s'écria vivement:
--Oh! oui, vous êtes ma cousine; j'en suis sûr, car votre père était
Canadien-Français. Il s'appelait Joseph Decoigne, natif de Lachine,
petit village près de Montréal, et ma mère était sa soeur.
Merellum secoua dubitativement la tête.
--Oh! reprit-il avec conviction, je suis certain de ce que j'avance.
M. Villefranche ou, si vous aimez mieux, le capitaine Poignet-d'Acier
connaît bien votre naissance. C'est lui qui m'a dit qui vous étiez et où
je pourrais vous trouver.
--Mon frère me cherchait donc?
--Si je vous cherchais! Mais, depuis plus d'un an, je parcours cet
infernal pays en vous réclamant à tout le monde; et je furèterais encore
si le hasard ne vous avait envoyée sur ma roule, un soir que, fait
captif par les Arcs-Plats, j'étais conduit je ne sais ou pour être
échangé contre quelque Peau-Rouge. Mais la Providence veillait sur nous.
A première vue, elle vous révéla à moi, ma chère cousine. Ensuite, elle
me fournit un moyen de tourner les talons à mes bourreaux. J'allai me
réfugier au fort Colville, où Poignet-d'Acier venait de s'arrêter. Je
lui contai mon histoire, et c'est lui qui me donna la certitude que
mes pressentiments ne m'avaient pas abusé en vous voyant. Si j'avais eu
quelques doutes, mon coeur les dissiperait en ce moment, et, tenez, pour
vous le prouver, laissez-moi vous embrasser comme une vraie Canadienne
que vous êtes, ma belle cousine.
Sans plus de cérémonie, il jeta les bras autour du cou de la jeune fille
et imprima sur ses joues deux bruyants baisers.
Elle eût bien essayé de s'en défendre, mais le moyen? son chaleureux
parent avait les larmes aux yeux.
--Voyons, voulez-vous vous asseoir un instant, afin que nous causions?
dit-il après un instant de silence.
Sans répondre, Merellum se plaça sur le gazon.
Il se mit à côté d'elle, et lui prenant une main qu'elle abandonna
volontiers, il dit:
--D'abord, vous saurez, ma cousine, que je m'appelle Xavier Cherrier,
et que votre mère, ma tante, se nommait Louise. Ainsi donc, avec votre
permission, ce nom sera celui que je vous donnerai désormais, car
Merellum, ce n'est pas français, et la Petite-Hirondelle, c'est long...
long!... quoique vous soyez bien le plus gracieux oiseau qui ait jamais
gazouillé dans ces abominables régions.
--Mon frère parlera comme il lui plaira! dit-elle mélancoliquement.
--Oh! mais ne me dites plus mon frère, c'est un titre... qui... qui...
Je préférerais mon cousin, si ça vous était égal, et même Xavier tout
court.
--Mais que vouliez-vous à votre cousine? s'enquit-elle subitement.
--Ce que je lui voulais... ce que je lui voulais?... Oh! c'est simple:
notre grand-père est mort en laissant de la fortune; mon père et ma mère
ne sont plus depuis bien des années. J'étais donc seul et sans parents,
là-bas, dans les établissements...
En prononçant ces paroles, il avait des pleurs dans la voix;
involontairement Merellum lui pressa la main.
--Oh! s'écria-t-il, vous êtes bonne autant que belle, je le
sens. Quelque chose me l'avait dit. J'ai bien fait de quitter les
établissements pour venir vous voir, n'est-ce pas? Dites que j'ai bien
fait.
Il la suppliait éloquemment de son regard humide. Palpitante d'émotion,
elle pencha la tête, pendant qu'il portait sa blanche main à ses lèvres.
Ce fut un moment de muette extase, troublé seulement par le battement
précipité de leurs coeurs.
Deux aboiements, tels que n'en poussèrent jamais les membres de la race
canine, interrompirent, cruellement ce délicieux tête-à-tête.
Et le nègre Baptiste, courant comme un blaireau sur ses pieds et sur
ses mains, vint se rouler aux genoux du chasseur, en criant avec des
transports de joie:
--Massa Xavier! massa Xavier! Ben heureux li, ben heureux! Et noir à
Massa Xavier itou! et petite demoiselle blanche itou, et tout le monde
itou, itou, itou!
Il couronna son verbiage par des cabrioles extravagantes et une kyrielle
d'aboiements qui durent mettre en émoi tout le gibier de la forêt.
--Veux-tu bien te taire, vilain moricaud! s'écria
Xavier, qui ne savait trop s'il devait, rire ou se fâcher de cette
burlesque apparition.
Mais Baptiste, fou de joie, n'entendait pas. Il multipliait ses sauts,
ses bonds, ses gestes, ses cris, avec la fougue d'un jeune chien qui a
retrouvé son maître.
A la fin, le chasseur impatienté se leva pour le frapper.
Merellum le retint par ces mots:
--C'est lui qui m'a sauvé la vie.
--Massa, fit Baptiste d'un ton humble, avoir dit à nègre de quêter après
demoiselle blanche. Nègre avoir enlevé elle à Indiens et joué bon tour à
eux.
--Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ouah! ahh! ahhh!
--Le brigand! exclama Xavier en colère. Il va tout à l'heure, par ses
hurlements, attirer sur nous une bande de Peaux-Rouges.
--Peaux-Rouges loin, loin! repartit Baptiste. Eux peur de nègre!
grand'peur de Chien-Flamboyant!
--Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, riant de bon coeur; j'oubliais que
tu as un artifice merveilleux pour écarter ces bandits. Figurez-vous, ma
cousine, que le drôle, qui a servi comme aide-pharmacien chez mon père,
a trouvé le moyen de fabriquer du phosphore avec des os calcinés, je
crois, et qu'il s'en frotte le corps pour effrayer les Indiens, qui
l'ont pris pour une divinité malfaisante.
Merellum ignorait ce que c'est que le phosphore; mais elle avait vu
Baptiste à l'oeuvre et connaissait le secret de ces flammes dont il
s'entourait afin d'intimider les sauvages.
--Comment vous êtes-vous connus? dit-elle à Cherrier.
--Il était esclave chez mon père, qui avait quitté le Canada pour
s'établir pharmacien à la Nouvelle-Orléans.
--Mauvais massa! ben, ben mauvais! marmotta le nègre en hochant la tête.
--Certaine nuit, il s'enfuit, continua Xavier; on n'en entendit plus
parler. Aussi ne fus-je pas médiocrement surpris de me heurter à mon
fugitif un jour que je rôdais dans ces parages. Je lui expliquai le but
de mon excursion. Il promit de m'aider. Lui ayant dépeint votre figure,
je continuai mon chemin; mais, attaqué par les Janktons [13], je fus
blessé à la joue. On me transporta au fort Colville où je dus passer
l'hiver...
[Note 13: Indiens maraudeurs. Voir la _Huronne_.]
--Alors il est votre esclave? dit Merellum en réfléchissant.
--C'est-à-dire qu'il l'a été.
--Mais il l'est encore, puisqu'il est en votre pouvoir.
--Non, non, répliqua Xavier en souriant, il est libre maintenant,
puisqu'au Canada et sur ces territoires les blancs ne reconnaissent
point d'esclaves... Mais l'air du matin m'a singulièrement aiguisé
l'appétit. Si nous allions à la grotte de Baptiste, car je suppose que
c'est là que vous restez, ma cousine?
--Oui, bonne petite demoiselle rester là, s'écria le nègre. Elle avoir
été malade, oh! ben malade; mais noir soigner elle, et elle guérir tout
à fait. Moi préparer bon déjeuner. Aimer ben fils à massa, mais pas
massa. Oh! non, pas li en tout.
Ils rentrèrent dans la caverne. Baptiste servit un succulent repas
de biftecks de tortue, frai d'esturgeon, oeufs de canards sauvages et
légumes divers.
Pendant ce repas, les deux jeunes gens achevèrent de faire connaissance.
Xavier proposa à Merellum de la ramener au Canada et de lui rendre la
moitié de la fortune laissée par leur grand-père. La seconde partie
de cette proposition intéressait peu la Petite-Hirondelle. Mais depuis
longtemps elle désirait voir le pays de ses aïeux. C'était même dans ce
but qu'elle avait renoncé à commander les Clallomes pour s'embarquer à
bord du brick de Poignet-d'Acier. Une réflexion l'arrêtait cependant: le
capitaine ne serait-il pas de retour dans la Colombie avant qu'elle fût
arrivée au Canada? Xavier lui assura qu'en se pressant un peu, on le
trouverait encore soit à Montréal, soit à Québec.
Toutes les objections étant levées, Merellum consentit à accompagner le
chasseur.
Il fut décidé qu'ils attendraient que la convalescente fût entièrement
remise, et qu'ensuite ils se rendraient au Canada par la route de terre,
c'est-à-dire en traversant les Montagnes-Rocheuses et en longeant,
soit en canot, soit à pied, les bords de l'Assiniboine, puis de la
Saskatchaouane jusqu'aux Grands Lacs.
Ces arrangements pris à la satisfaction générale, même de Baptiste, qui
devait suivre «la petite demoiselle» aux établissements, Cherrier sortit
avec le nègre pour se construire une cabane sur le plateau.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que les deux jeunes gens s'aimaient
d'un amour pur et passionné.
Pouvait-il en être autrement à la face des grandes choses de la nature
qui les entourait!
Xavier apprenait à Louise les nobles doctrines du christianisme et
initiait cette âme jeune et candide aux mystères de la nouvelle société
dans laquelle il se proposait de la produire. Elle saisissait ses
explications et se les appropriait avec cette pénétration qui est
particulière aux femmes. L'élève et le maître étaient enchantés l'un
de l'autre, et le moment du départ approchait, lorsqu'une après-midi,
tandis que Xavier lui enseignait la lecture au moyen de lettres tracées
sur du sable, Baptiste entra brusquement dans la salle souterraine en
criant:--Indiens! Indiens!
CHAPITRE XIV
UNE RUSE DE BAPTISTE
--Indiens! Indiens! répétait-il avec des accents de terreur.
--Où sont-ils? demanda Xavier inquiet.
--Là! eux là! sur grande rivière, répliqua le nègre.
--Savez-vous, Baptiste, à quelle tribu ils appartiennent? dit froidement
Merellum.
--Eux, Nez-Percés! Nez-Percés!
--Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils
sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur résister s'ils...
--Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de nègre, plus
peur en tout!
--Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier.
--Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientôt.
--Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque
pas un Esprit, fit Xavier en souriant.
--Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, répliqua
Baptiste d'un air désolé.
--Cette retraite est sûre; ils ne la découvriront pas.
Le nègre secoua la tête.
--Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire
à vous, crainte d'effrayer vous.
--Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche;
mais, encore une fois, où sont-ils?
--Là! regardez par fenêtre, repartit Baptiste en montrant la feuille
de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le
jour.
Cette ouverture se trouvait à cinq ou six pieds du sol. Le chasseur
s'élança vers un escabeau pour regarder au dehors.