observer que certains voyageurs ont avancé trop légèrement que les
sauvages de l'Amérique septentrionale n'apportaient ni ordre ni
stratégie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que
les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont
fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec
une rare sagacité leurs systèmes d'attaque ou de défense.
Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'idée de ce plan, qui fut
aussitôt mis à exécution.
Les traîneaux des Arcs-Plats commencèrent à défiler.
Chacun était monté par six ou huit hommes, et mené par une quinzaine de
chiens, de chaque côté desquels se tenait un Indien en raquettes, qui
devait les suivre à la course, stimuler on refréner leur ardeur, avec un
fouet muni d'un aiguillon.
Les hommes avaient leurs arcs bandés, leurs flèches ajustées.
Ils étaient prêts à tirer.
Mais aucun coup ne devait être porté, aucun cri proféré avant que
Molodun, le chef de l'expédition, n'eût donné le signal en sonnant d'une
trompe qu'il avait jadis enlevée à un chasseur blanc.
Le départ s'opéra donc au milieu d'un silence relatif.
Arrivés devant le rio Columbia, Molodun et l'élite de ses guerriers
étant descendus des traîneaux mirent leurs raquettes. Une partie des
véhicules fut rangée comme un rempart devant le village et confiée à
la garde des chiens, l'autre s'élança à fond de train sur la glace pour
gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef déployait
sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe chargée
d'entourer les Chinouks.
Ceux-ci se montraient déjà derrière les _bourdigneaux_, amoncellement de
glaçons dont la Colombie était hérissée.
A cet endroit, elle est fort resserrée et n'a pas plus d'un demi-mille
de largeur.
Des côtes assez escarpées la bordent au nord; mais au sud elle se trouve
presque de niveau avec la plaine.
Les Chinouks, qui avaient espéré tomber à l'improviste sur les
Nez-Percés, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils lâchèrent le houp de
guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanément
suivi de vociférations sans nom, riposta à cette provocation.
L'air fut obscurci par une grêle de flèches.
L'engagement commença, à travers un tourbillon de neige et des clameurs
à épouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse
emprunter à la nature un point de comparaison dans tous ces cris,
chassés, croisés, froissés, heurtés, confondus, qui, pour appartenir à
la race bestiale entière, n'appartenaient à aucun animal en particulier.
Il y eut bientôt un inénarrable mélange d'hommes, de chiens, de chevaux,
de choses.
On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec
tout. Les massues résonnaient sur les crânes comme sur des enclumes. Le
sang coulait à flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La
mêlée augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et
formaient des monceaux, des barrières que les combattants s'opposaient
comme des boucliers.
La neige, soulevée par les pattes des chiens, par la pointe des
raquettes, par les ricochets des flèches, volait en nuages au-dessus des
deux armées; et plus haut, les hérauts de la mort, les vautours, passant
et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes.
Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs,
ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux
rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement
continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au
hourvari général, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement
prolongé dominait toutes ces voix échauffées par de brûlants appétits.
C'était Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, réclamant le droit de faire
sa partie dans l'horrible concert.
Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrière lui
des fragments de glace concassée sous ses sabots, et exhalant par ses
naseaux en feu une épaisse fumée.
A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispée au manche
d'un tomahawk; la main gauche à la poignée d'un coutelas, Oli-Tahara
pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout où il
allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes
puissantes, le taureau enfonçait les rangs les plus serrés, baissant
la tête jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois
hommes éventrés qu'il envoyait ensuite rouler à dix pas sur leurs
compagnons glacés d'épouvante. Chaque mouvement du redoutable animal
était marqué par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-là, à
droite, à gauche, en avant, en arrière, frappait le métis. Ses armes
étaient émoussées, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui
étaient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage
autour d'eux.
Quel spectacle que celui-là!
Les voici qui atteignent un parti commandé par l'Aigle-Gris.
Le vieillard aperçoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrayés; mais lui,
il ajuste une flèche à son arc, vise; la flèche part, elle siffle. Le
chef des Chinouks est blessé, car il pousse un cri.
--Tu périras de ma main, bâtard! dit l'Aigle-Gris en se précipitant sur
lui.
Mais le Bois-Brûlé, qui a chancelé une seconde, se redresse. Il brandit
son casse-tête; la lourde massue s'abat sur le crâne du Nez-Percé, qui
tombe pour ne plus se relever.
Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte à quelque
distance.
A la vue du corps inanimé de son beau-père, Molodun s'exclame:
--Tu viens d'aller vers cette terre où sont, allés nos ancêtres; tu
as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te
suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras.
Puis il s'élance au fort de la mêlée, pousse droit au métis.
Renolunc marche à côté de lui.
Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent à eux.
Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en
reconnaissant Molodun. Trois flèches lui sont décochées. Par bonheur,
aucune ne l'atteint.
Il va foncer sur les sagamos nez-percés, quand un Chinouk l'avertit
que les Clallomes plient, se débandent sur le flanc-gauche et que leurs
ennemis tentent une évolution pour les envelopper.
Aussitôt le métis fait volte-face.
Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'éclair.
Les Nez-Percés s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la
victoire et les Chinouks reculent.
Molodun l'apostrophe:
--Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir
t'atteindra dans quelque tanière que tu ailles cacher ta honte.
Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas.
Il poursuit sa course à travers les amas de cadavres et de glaçons. Les
Clallomes sont rattrapés, sont ralliés; ils chargent les Nez-Percés qui
fléchissent à leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baigné de
sueur, le cerveau en feu, retourne à la rencontre de Molodun.
Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reçue l'embrase
davantage.
Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renversé.
Jamais Tonnerre n'a mieux mérité son nom. La fièvre de son maître s'est
inoculée dans ses veines. Il dévore l'espace. La poudre n'est pas plus
inflammable, la foudre n'est pas plus prompte.
Les Chinouks, qui avaient commencé à battre en retraite, reviennent à la
suite de leur chef.
Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur
le théâtre du premier engagement.
La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement.
De chaque côté, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des
prodiges de valeur en cherchant à se rapprocher. Mais le dernier est
percé d'une flèche, et des grappes de Nez-Percés s'accrochant aux jambes
du buffle, l'empêchent d'avancer.
Cependant, ils ne parviennent, pas à le tuer, car, avant le combat, le
métis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau à l'épreuve
du couteau.
Molodun et Oli-Tahara se déchirent des yeux en attendant qu'ils puissent
s'étreindre corps à corps.
Et les insultes qu'ils se crachent à la face sont sanglantes comme le
supplice réservé par le vainqueur au vaincu.
--Je te scalperai, fils de chienne! je lacérerai ta chair avec mes
ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crâne une coupe à
boire.
--Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'écorcherai
vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukaïns.
--Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine
des Clallomes; je la ferai cuire à petit feu, et je servirai son corps
aux coyotes!
--Tu seras scalpé avant que la lune se lève! répliqua Oli-Tahara.
Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lança tout à coup à la
tête de Molodun.
Serré au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes,
le Renard-Noir se démenait alors pour se frayer un chemin jusqu'à son
adversaire dont il n'était plus éloigné que de quelques pieds.
Le projectile l'atteignit au front. Il éleva convulsivement les bras en
l'air et s'affaissa sur lui-même.
Ce coup hardi, mais qui, s'il eût manqué le but, privait son auteur de
son meilleur moyen de défense, jeta la terreur parmi les Nez-Percés.
Les Chinouks, au contraire, se répandirent en acclamations triomphales.
Néanmoins, la victoire n'était pas décidée. Les pertes de part et
d'autre étaient à peu près égales, et les tirailleurs dispersés sur
la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient,
longtemps encore, tenir les Chinouks en échec.
Mais, à ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les
assaillis elles assaillants.
Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve
éructèrent avec impétuosité de leur prison hivernale. Des centaines
d'individus, morts, blessés et vivants forent précipités dans l'abîme.
Une clameur immense s'éleva vers le ciel et fut redite avec des
répercussions déchirantes par les échos de la côte.
Les Nez-Percés eurent plus à souffrir de cet accident que leurs
antagonistes, car ils étaient accumulés à l'endroit où la glace se
divisa, et ceux qui avaient été dirigés sur le bord septentrional furent
séparés du reste de la tribu.
Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna
Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait
vigoureusement le courant, il le traîna avec lui jusqu'au rivage.
Là, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre
de l'épargner s'il n'avait pas succombé. Profitant ensuite de la
consternation où cette catastrophe avait plongé ses ennemis, il pénétra
dans le village et se mit à la recherche de Merellum.
Après avoir visité plusieurs loges, il arriva à celle de Molodun. La
frayeur y était plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait
précédemment fouillées.
Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles
demanda où elle était, on lui répondit que Chibiabos, l'Esprit du feu,
l'avait enlevée.
Peu satisfait de cette réponse, Oli-Tahara se livra à des perquisitions
minutieuses.
Elles n'eurent aucun résultat.
CHAPITRE XII
BAPTISTE LE NÈGRE
L'enlèvement de la jeune fille n'avait pas été bien difficile.
Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant était entré dans la loge de
Molodun.
A son habitude, il ruisselait de flammes.
L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient à l'intérieur,
Merellum exceptée.
Après avoir rempli de feu la hutte, il s'avança vers la
Petite-Hirondelle et lui dit:
--Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; nègre Baptiste, pas méchant, li
pas vouloir faire mal à vous, mais vous faire comme li.
Et il lui frotta la tête, les mains et les vêtements avec une sorte, de
pâte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-même.
Puis il lui dit:
--Venez!
Il la prit par la main, l'entraîna hors de la hutte, et Merellum
fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la
demi-obscurité de la loge, s'éteignaient complètement au grand air.
Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants étaient
trop atterrés pour songer à s'opposer à l'évasion de la prisonnière.
Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute.
Le Chien-Flamboyant sauta dans un traîneau attelé de deux vigoureux
poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprès de lui et aiguillonna
les chevaux, qui détalèrent à fond de train, en remontant la rive sud
du rio Columbia.
Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait
d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de
butin et de débauches, se répandaient dans les loges souterraines, où
ils se livraient à toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait
préposés à la garde de Molodun ne purent résister à la tentation
d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'être totalement éclipsé,
et le corps du sagamo nez-percé était tellement froid que la vie
semblait l'avoir abandonné. Après quelques hésitations, ils se
décidèrent donc à le quitter un instant et à profiter, comme les autres,
des bénéfices de la victoire.
Cependant, afin que le prétendu cadavre ne fut pas scalpé pendant leur
absence, ils l'ensevelirent dans la neige.
Ensuite ils allèrent prendre part aux excès que commettait à l'envi
le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mêlaient aux
lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements
des enfants.
Mais à peine se furent-ils éloignes, qu'un petit Indien, vêtu comme
un Clallome et la figure cachée dans sa couverte de peau d'orignal,
s'approcha du lieu où ils avaient inhumé Molodun.
Le crépuscule commençait alors à étendre ses voiles grisâtres sur la
terre.
Le petit Indien eut bien vite enlevé la couche de neige qui recouvrait
le Nez-Percé. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille à l'endroit
du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut à la première
hutte, s'empara d'un canot d'écorce posé au dehors, le tira jusqu'au
rivage, y traîna Molodun, le plaça dans le canot et se mit à ramer de
toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio
Columbia.
Cet Indien, c'était Lioura, la Blanche-Nuée, qui, ayant réussi à tromper
la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandées
par Oli-Tahara, et était ainsi, après s'être déguisée en homme, arrivée
sans accident à son village, pour assister à la défaite des Nez-Percés
et de leurs alliés.
La colère du métis, en constatant la disparition de son captif, fut
terrible.
Il fit venir les malheureux Chinouks à qui il l'avait confié, et les
condamna à être attachés nus à des poteaux et à passer la nuit dans
cette position. De plus, il fit placer sur la tête de chacun d'eux un
quartier de venaison, afin que les vautours, attirés par l'odeur de la
viande, s'abattissent sur eux et leur déchirassent, le visage.
Cette cruelle sentence, qui équivalait à un arrêt de mort, fut
rigoureusement exécutée.
Cependant, malgré le succès signalé qu'il avait remporté sur ses
ennemis, Oli-Tahara n'était point content. Le double but de son
expédition lui échappait; car il voulait surtout sauver Merellum et
s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares
sa tentative d'assassinat.
Son désappointement l'empêcha de participer au banquet et à la danse
des scalpes qui eurent lieu, le soir même, dans la loge du conseil des
Nez-Percés.
Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la
Petite-Hirondelle, les menaçant et les flattant tour à tour, dans
l'espoir d'en obtenir une révélation qui le mettrait sur la piste de la
jeune fille.
Mais leur réplique était invariable.
--Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la
face blanche.
Comme tous les Bois-Brûlés, Oli-Tahara était aussi superstitieux qu'un
Indien pur sang, sinon plus. Après avoir pensé que cette réponse était
un artifice pour le dérouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien
être vraie; il allait même cesser ses investigations, quand un jeune
guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une
femme, s'enfuir ensemble dans un traîneau, en amont du Grand Fleuve.
Quoiqu'il fût déjà tard et que cette indication fût assez vague, le
Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre.
On lui obéit aussitôt, et deux traîneaux furent lancés sur les traces de
Merellum.
L'instinct plutôt que la réflexion avait fait céder celle-ci aux
suggestions du nègre. Mais une fois dans le véhicule, seule avec cet
homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystérieux
pouvoir d'épancher des flammes autour de lui, elle eut quelque
appréhension.
Leur traîneau rasait le sol avec la célérité du vent. L'air était si vif
qu'il gênait la respiration.
Pelotonnée sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer
la conversation. Elle attendit qu'il plût à son étrange libérateur
de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il
pressait ses chevaux et regardait à chaque instant derrière lui pour
voir si on ne leur donnait pas la chasse.
La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamantée par les
constellations célestes.
Le Chien-Flamboyant, qui côtoyait le fleuve sur la glace, afin d'éviter
les bancs de neige accumulés sur le rivage, s'arrêta tout à coup au pied
d'un roc escarpé et dit à Merellum:
--Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter là-haut. De
là découvrir très-loin, très-loin, et savoir si méchants Indiens venir
après.
--Que mon frère fasse comme il lui plaira, répondit-elle.
Le nègre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et
redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre.
--Indiens sur piste à nous! Indiens sur piste à nous! proféra-t-il.
--Les Nez-Percés? demanda Merellum.
--Indiens!... Indiens!... Peaux-Rouges... Deux traîneaux! Moi pousser les
chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'écria-t-il
en se rasseyant près de la jeune fille.
Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculèrent, se cabrèrent
et refusèrent d'avancer.
--Coyotes! coyotes! marmotta le nègre en promenant les veux autour de
lui.
On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements
continus indiquaient, que les loups des prairies n'étaient pas loin.
Baptiste frappa son attelage qui, après une vive résistance, partit
soudain avec une éblouissante vélocité.
Bientôt le conducteur n'en fut plus maître. Il fut contraint de
s'abandonner au caprice des animaux.
--Il faut quitter le traîneau, sans quoi nous nous jetterons dans une
mare, mon frère, dit Merellum.
--Non, pas quitter traîneau; coyotes derrière nous, coyotes manger nous,
si nous quitter traîneau.
--Mais ne comprends-tu pas?...
--Nous près de loge à Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement.
--Tiens!... s'écria la jeune fille en montrant devant eux un large
espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de
la glace.
Elle ne put achever sa pensée, car ils furent à l'instant inondés d'eau.
Le traîneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, empêtrés
par leurs traits, se déballaient en hennissant, mais sans pouvoir
résister à la violence du courant qui les poussait sous la glace.
Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi.
Après avoir fait un plongeon, ils remontèrent à la surface du fleuve et
cherchèrent du regard le bord le plus rapproché.
--Là, à droite! cabane tout près! cria le nègre à la Petite-Hirondelle
en lui indiquant une falaise, éloignée d'une vingtaine de brasses
environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres
gigantesques.
Et comme il remarqua qu'elle avait peine à vaincre l'impétuosité des
flots, il lui tendit la main.
Grâce à son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vêtements
trempés d'eau l'empêchaient de prendre pied. Le nègre, s'adossant à un
rocher, lui fit une échelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la
grève.
Cependant elle était épuisée, incapable de mouvoir ses jambes.
--Grimpez sur dos à moi, dit Baptiste en s'agenouillant.
--Mon frère est bon, répondit-elle après s'être suspendue à son cou.
--Oh! massa heureux! bon, bon heureux! répliqua-t-il en se relevant
aussi légèrement que s'il n'eût pas été chargé.
--On mon frère me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait
un sentier tortueux creusé le long de la falaise.
--Dans la case à nègre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude
et sûre. Indiens pas trouver petite demoiselle là; non, non, jamais
trouver.
Une à une, les étoiles s'éclipsaient au firmament, le jour commençait à
paraître, et, avec ses premières clartés, le froid augmentait..
La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient,
ses pieds étaient placés, sa tête brûlante, malgré les congélations qui,
comme un réseau de filigranes, s'enchevêtraient dans sa chevelure.
Elle avait la fièvre.
--Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientôt arrivés, lui disait
à chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relâchement de ses bras
autour de son cou, qu'elle faiblissait.
Ils atteignirent le haut de la falaise.
--Mais, mon frère, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en
n'apercevant devant elle qu'un étroit plateau planté d'une douzaine de
cèdres de la plus forte espèce.
Le nègre se mit à rire d'un rire fin et bienveillant.
--Case à Baptiste là, dit-il en frappant avec la paume de la main contre
un arbre.
Cet arbre avait bien vingt mètres de circonférence à son pied; ses
rameaux inférieurs se projetaient à une hauteur d'au moins trente.
Ils s'élançaient d'un centre commun dont le diamètre énorme dépassait
peut-être celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste
superficie de terrain. Une forêt de brandies de toutes dimensions
s'entrelaçaient ensuite en s'élevant à la cime du cèdre.
Avec l'agilité d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers
rameaux. Il se baissa et ramena à lui une sorte d'échelle en lanières de
cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol.
Puis il sauta à terre.
--Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il à Merellum en
pointant du doigt l'échelle.
Assez inquiétée par ce manège, la Petite-Hirondelle s'imagina que le
Chien-Flamboyant avait la cervelle dérangée. Elle ne se souciait pas
trop de se rendre à son invitation.
Mais il la souleva dans ses bras, et, avant qu'elle fût revenue de son
étonnement, il l'eut transportée au faîte de l'échelle, qu'il retira
aussitôt.
Une fois au-dessus, entre les membres vigoureux qui formaient, pour
ainsi dire, le premier étage du cèdre, Merellum vit que le tronc était
creux, et qu'une ouverture, assez spacieuse pour laisser passer aisément
deux personnes, occupait la majeure partie de ce palier d'un nouveau
genre.
Un grand morceau d'écorce, ayant deux ou trois pouces d'épaisseur,
relevé au bord de l'ouverture, servait sans doute à la fermer et à
dérober le secret de la cavité.
--Voilà case à nègre! dit Baptiste en se frottant joyeusement les mains.
Puis il poussa une couple d'aboiements si stridents que la jeune fille
en tressaillit.
--Mon frère n'a donc pas peur des Nez-Percés? dit-elle.
--Peur! non, nègre pas peur! jamais peur, jamais! Indiens avoir peur de
nègre, li pas!
Et comme preuve de son assertion, il recommença ses aboiements, en
retournant l'échelle dans le trou.
--Maintenant, dit-il, petite demoiselle, vous aller en bas.
Merellum secoua négativement la tête.
--Descendre tout de suite, tout de suite! Bon nègre prier, reprit-il
avec instance.
--Non, répliqua Merellum d'un ton décidé, car un soupçon s'était glissé
dans son coeur.
Le Chien-Flamboyant la contemplait d'un air désolé. Il ne savait que
dire, que faire pour la convaincre de sa bonne foi, lorsqu'un des
traîneaux dépêchés à leur poursuite se montra sur le fleuve au-dessous
d'eux.
--Voyez, demoiselle, voyez! s'écria-t-il.
Cet incident changea la résolution de Merellum. Supposant que c'étaient
les Nez-Percés qui la cherchaient, elle consentit à précéder Baptiste
dans le creux de l'arbre.
Il la suivit immédiatement et referma l'orifice..
Au bas de l'échelle, Merellum posa son pied sur un escalier, puis
un second, puis un troisième et elle ainsi une dizaine de marches en
s'enfonçant dans les entrailles de la terre.