Le quatrième, les Nez-Percés font rougir des pierres, les déposent avec

de l'eau dans les trous qu'ils ont creusés le premier jour et où ils se

placent eux-mêmes dès que l'eau est bien chauffée. En sortant de cette

cuve, ils se précipitent dans la rivière, se démènent et se frappent

comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute

la journée, de passer de l'un à l'autre. Le soir, il leur est permis de

manger du potage, mais sans boire.

Répétition de cet étrange manège les jours suivants jusqu'à deux heures,

le tantôt; après quoi, les festins succèdent au jeûne. On dit

que quelques Nez-Percés renouvellent plusieurs fois de suite ces

expériences, et que ceux qui en supportent convenablement l'épreuve

se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables à la course,

invincibles à la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui négligent

d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres à la guerre

ou à la chasse, parce que Ouaouich est encore leur maître. A dix-huit

ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une

famille nombreuse. Il y a même des sauvages qui continuent au delà du

terme fixé. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les

affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immédiatement après, font à

pied plus de trente lieues par jour!

Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidité et le

mugissement d'un éclat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes

de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute éternité, dans le

désert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivières Kullerspehn

et Umatala.

La place et le village des Nez-Percés en furent littéralement inondés.

L'atmosphère était saturée de grains de sable. Ils couvraient le sol

jusqu'à la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles,

les yeux. L'épouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut

général.

Merellum, abandonnée à elle-même, ne savait où se cacher, où fuir. Une

main s'empara de son bras et une voix lui dit:

--Si la face pâle veut s'échapper, qu'elle se laisse conduire par

Cuir-de-Boeuf.

Mais, au même moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie

retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se

détendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria:

--Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni.

CHAPITRE X

LE CHIEN-FLAMBOYANT

L'hiver de 1833-34 particulièrement rigoureux dans toute l'Amérique

septentrionale, et surtout à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose

extraordinaire le rio Columbia gela, à diverses places, sur des étendues

de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver,

c'est-à-dire à trente lieues environ de son embouchure.

Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de

cette terrible saison, qui coûta la vie à des milliers d'Indiens et à

une grande quantité de trappeurs blancs. Les factoreries établies

immédiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivière

Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent décimées. Dans toute cette

région, l'esprit de vin se figea et des rochers énormes éclatèrent,

comme s'ils eussent été minés avec de la poudre.

Pour être moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la

Colombie, la température n'y sévit pas moins avec une violence inouïe.

Tous les cours d'eau furent glacés; et, comme je viens de le dire, le

fleuve principal prit lui-même avec assez de force pour obliger les

Indiens à recourir aux traîneaux. Heureusement que, vers la fin de

janvier, il tomba une bonne quantité de neige. Le ciel s'adoucit, et les

communications qui avaient été interrompues furent renouées.

La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à

perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres

se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le

rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et

qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.

Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne.

Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du

ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou

femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de

raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces

lieux n'étaient pas complètement déserts.

En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le

sommet desquels la fumée s'échappait en spirale.

L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande

pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi.

Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y

descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des

entailles pour poser le pied.

Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout

d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux

yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur.

Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde,

écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et

chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu

d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre,

à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté

s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut

et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments

également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire

autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois,

qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments

de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et

des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les

blessures.

C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception

pourtant des _albinos_ ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges

aux chefs de la chambrée, et des _tikkinagons_, planches peinturées,

ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws

emmaillotent leurs pouparts.

Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la

Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui

cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles

souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants

de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes,

vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à

préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce,

et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.

[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la _Tête-Plate_.]

Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le

Castor-Industrieux.

Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et

visite ses alliés les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang

et les Serpents; car on a appris tout dernièrement que les Chinouks

ont traversé la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que,

renforcés des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus.

Merellum prête une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son

coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et

qu'une amulette magique lui a sauvé la vie. Elle connaît la valeur du

Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espère qu'il

la délivrera d'une captivité qui devient chaque jour plus insupportable.

Molodun l'a ménagée, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de

sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi réservé, et si, comme il

est probable, les Clallomes ont immolé Lioura, les Nez-Percés ne se

vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne

tenait guère à l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle

a rencontré le trappeur blanc, ses idées ont subi une métamorphose.

Elle se plaît à tresser des couronnes pour les brillantes images qui

reviennent caresser ses rêves et ses insomnies. Elle songe à l'avenir;

elle aime à respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le

moyen de s'échapper de sa prison.

Rien n'est moins aisé cependant, car elle est gardée à vue avec toute la

scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge

sans être accompagnés par la femme de Renolunc, la Panthère-Cruelle, ou

celle de l'Aigle-Gris, la Flèche-Rapide. Néanmoins, aujourd'hui Merellum

a foi dans sa destinée. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la

surveillance des Nez-Percés. Elle écoute avidement leur conversation.

L'Aigle-Gris a pris la parole.

Il dit avec l'emphase particulière aux Indiens:

«--Oui, braves Nez-Percés, Molodun remportera la victoire sur les

Chinouks, car il a épousé Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo,

qui fut toujours protégé par le Grand-Esprit.

«Je dirai à mes frères comment:

«Il y a bien des lunes, alors les Visages-Pâles n'étaient pas, et les

Peaux-Rouges étaient sept: quatre guerriers et trois squaws.

«Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les

trois squaws.

«Elle eut quatre fils de Manitou.

«Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine.

«Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur

territoire.

«Le troisième, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord dès qu'il vit la

lumière, et fut changé en lapin blanc.

«Il est, là-bas, le Grand-Esprit.

«Le quatrième, Chokamipok, l'Esprit de la pierre à feu.

«La femme de Manitou mourut aussitôt après leur avoir donné le jour, et

h guerre éclata parmi ses enfants.

«Manabozzo accusa son frère Chokamipok d'avoir tué leur mère. Il s'arma

contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le

vainquit, après une lutte longue et terrible.

«L'ayant renversé et percé avec son couteau, il lui arracha les

entrailles qui se changèrent on vigne.

«Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des

pierres à feu.

«Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frère Chibiabos et

s'occupa à rendre les hommes heureux.

«Il leur enseigna à fabriquer des cabanes, des arcs, des flèches et des

harpons.

«Et les hommes reconnaissants adorèrent Manabozzo.

«Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et

conspirèrent contre lui.

«Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre à cause de sa sagesse et de son

habileté, ils tachèrent de surprendre Chibiabos.

«Chibiabos était, comme je vous l'ai dit, le frère aîné de Manabozzo.

«Celui-ci conseilla à Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher

toujours à son côté.

«L'autre fut imprudent.

«Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui était gelé comme à

présent.

«Les Manitous ne l'eurent pas plutôt vu qu'ils brisèrent glace sous ses

pieds, et Chibiabos se noya.

«Manabozzo, chagrin et furieux, leur déclara la guerre. Il les chassa

avec les armes qu'il avait inventées, les atteignit et en précipita un

grand nombre dans les abîmes.

«Sa douleur n'était pas apaisée; ses lamentations firent gémir les échos

des montagnes.

«Il se couvrit, la face de noir et pleura son frère pendant six hivers.

«Touchés de sa peine, les Manitous se consultèrent pour tacher de le

calmer.

«A cet effet, ils construisirent une loge sacrée près de celle de

Manabozzo et préparèrent un festin de viande d'animal et de chair de

poisson.

«Ils invitèrent Manabozzo à y prendre part.

«A leur prière il vint, triste et désolé.

«Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du

tabac délicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui

dissipe la mélancolie.

«Manabozzo mangea, accepta les présents, but la liqueur.

«Après cela, ils dansèrent la grande danse médicinale, et il fut guéri.

«Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler.

«Par leur puissance, Chibiabos fut rappelé à la vie; mais il lui fut

défendu d'entrer dans la loge sacrée.

«Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre

de régner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu

éternel.

«Manabozzo monta après cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers

le Grand-Esprit.

«Il en reçut le don de guérir les maladies et de vaincre tous ses

ennemis.

«Ce don, il le transmit à ses fils qui le confièrent à leurs

descendants.

«C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que

j'ai pu le communiquer à Molodun, le mari de ma fille Lioura.»

Après ces mots, prononcés avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard

se leva et se mit à danser autour du feu en battant la mesure sur un

tambourin qu'il avait décroché d'une poutrelle.

--Oui, les Nez-Percés triompheront des Chinouks, clamèrent les

assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris.

Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint

bientôt le théâtre d'une scène de turbulente confusion, impossible à

décrire.

Elle fut tout à coup troublée ou plutôt redoublée par un aboiement si

lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombèrent

pêle-mêle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur.

On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher à grands pas.

Quoique élevée par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum

ne comprenait rien à cette soudaine révolution.

Elle cherchait à s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait à

moitié la sortie de la loge fut subitement reculée, et une tête horrible

parut à la place.

Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient.

--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!

s'écrièrent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percés, grands et

petits.

Un deuxième aboiement, plus sinistre encore que le premier, répondit à

leurs accents d'effroi.

Et un long corps, entièrement couvert de ces flammes rouges et bleues

qui entouraient la tête, tomba tout d'une pièce au milieu des sauvages,

fous d'épouvante.

Semblables à des autruches, pressées par un chasseur, ils couraient

ça et là en désordre et cherchaient à se cacher la tête sous leurs

pelleteries.

L'étrange créature exhala un troisième aboiement aussi formidable que

les précédents, et se mit à rire en gambadant dans la cabane comme un

démon.

Elle n'était que feu de la plante des pieds à la pointe des cheveux. On

eût pu la prendre pour un météore vivant.

Un instant Merellum partagea l'appréhension générale. Mais les quelques

connaissances scientifiques que lui avait inculquées Poignet-d'Acier

la mettaient jusqu'à un certain point au-dessus des superstitions

indiennes, dont elle ne se servait que quand elles étaient favorables à

ses intérêts.

Aussi revint-elle promptement de l'émoi que lui avait causé l'apparition

du Chien-Flamboyant.

Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pût se rendre compte

des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut

que c'était un homme, un nègre.

Il était grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui

emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait à quatre pattes

en bondissant et se dressant tour à tour à la manière des singes.

Sans s'inquiéter de la perturbation qu'il avait soulevée dans la hutte,

il saisit une tranche de saumon fumé, s'établit, sans façon, sur son

séant et se mit à manger à belles dents eu faisant, entendre de temps à

autre un grognement de satisfaction.

Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit

d'un violent éclat de rire. Se moquait-il de la panique dont il était la

cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il éprouvait d'avoir assouvi

sa faim?

Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement,

et les flammes qui s'en échappaient doublèrent de force. Durant une

minute il nagea dans un tourbillon de feu.

La frayeur des Nez-Percés augmenta encore et se traduisit par des cris

inarticulés.

Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de côté et

d'autre, faisant tomber des éclairs partout, où il passait, et bientôt

la loge souterraine parut envahie par un incendie.

En allant ainsi, tantôt à droite, tantôt à gauche, il s'arrêta plusieurs

fois devant Merellum et murmura chaque fois en français:

--Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout.

La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, étonnée et redoutant

ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin,

après vingt évolutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit

directement:

--Massa commander à squaw d'être prête. Nègre revenir bientôt!

Là-dessus, le Chien-Flamboyant lança une série d'aboiements qui mit en

rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts

aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de

projection des membres inférieurs hors de la loge..

Derrière lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que

nos diables du moyen âge, une suffocante odeur de soufre.

Et si ce n'était pas le diable pour les Nez-Percés, ce n'était pas

moins, car c'était le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu.

CHAPITRE XI

LA BATAILLE

Les habitants de la loge pas encore revenus de la stupeur où les

avait plongés l'apparition du Chien-Flamboyant, quand un grand tumulte

d'hommes, de chiens et de chevaux se fit entendre au dehors.

--C'est Molodun qui arrive! s'écria l'Aigle-Gris. Que chacun des

guerriers se prépare à marcher contre l'ennemi!

Renolunc secoua la tête d'un air sombre en disant:

--Les présages sont mauvais. Scoucoumé est irrité contre nous. Déjà

la confection du bouclier sacré a été suivie d'une tempête de sinistre

augure. La venue de l'Esprit du feu n'annonce rien de bon non plus.

--J'ai rendu à Molodun son arc de dent de narval; nous sommes sûrs de la

victoire, répondit l'Aigle-Gris.

--Mon père est libre de le penser, mais moi je crois le contraire,

repartit le Castor-Industrieux à voix basse et de façon à n'être entendu

que par le vieillard; les Manitous ne sont pas apaisés. La dernière

expédition de la Roche-Rouge nous a coûté plus de deux fois cent

guerriers. A peine nous en reste-t-il deux fois cent à conduire contre

les Chinouks...

--Et nos alliés!...

--Nos alliés périront comme nous. Il faudrait faire un sacrifice à

Scoucoumé.

--Mais nous n'avons plus d'esclaves!

--Et cette face blanche! fit Renolunc en désignant du regard Merellum,

qui réfléchissait aux mystérieuses paroles du nègre.

--Cette face blanche! Jamais, mon fils, jamais, tant que ta soeur

Lioura, ma fille, vivra! Si par malheur nous sommes vaincus, ce sera le

moyen d'arrêter les Chinouks par leurs auxiliaires les Clallomes. Leur

dévouement à cette squaw m'est connu. Ils consentiront à tout pour la

ravoir.

Avant que Renolunc eût répliqué, Molodun parut dans la hutte.

Il était vêtu d'une longue robe de buffle, le poil tourné en dehors et

serrée à la taille par une corde de crin. Des mitas et des mocassins

élégamment brodés couvraient ses pieds et ses jambes. Sur son épaule se

balançaient son laineux arc en dent de narval et un carquois de peau de

loup marin, renfermant une douzaine de flèches, toutes empoisonnées. Un

couteau à scalper était passé à sa ceinture, et un tomahawk pendait par

un cordeau à son poignet. Une profusion de plumes multicolores ornait

sa chevelure. Son visage, sa poitrine et ses bras étaient bigarrés de

peintures.

Son premier coup d'oeil, en entrant, fut adressé à Merellum.

Un jeune homme lui présenta alors l'albino qui lui était propre et dont

personne autre que lui n'avait le droit de se servir.

Il s'assit, reçut des mains de l'Aigle-Gris un calumet qu'il fuma

lentement en silence pendant plusieurs minutes, et dit:

--J'ai l'oreille ouverte au discours de mes frères.

--Sois donc le bienvenu dans la loge, mon fils, répliqua le vieillard.

--Amènes-tu les alliés? demanda Renolunc.

--Oui, Molodun amène deux fois cinquante guerriers, choisis parmi les

meilleurs des Voila-Voilas; deux fois quarante Arcs-Plats; deux fois

vingt Indiens-de-Sang et deux fois soixante Serpents.

--Ah! dit l'Aigle-Gris, avec tous ces braves nous n'aurons pas de peine

à écraser nos ennemis et à leur reprendre ma pauvre Lioura.

Le Renard-Noir essaya de dissimuler une grimace, mais son mouvement

n'échappa point au Castor-Industrieux.

--Je suis certain, dit-il, que mon frère est de mon avis. Il pense que

Lioura a été tuée par les Chinouks.

Molodun devina une intention maligne dans cette question indiscrète.

Il répliqua par une interrogation:

--Mes frères ont-ils des nouvelles de l'ennemi?

--Oui, dit l'Aigle-Gris; il doit être à présent près de la Grande-Combe.

--Alors, dit Molodun avec joie, nous avons le temps de danser la danse

de la guerre avant de partir. Qu'on dresse un festin dans la loge du

conseil!

--Il sera fait suivant tes ordres, mon fils, dit le vieillard.

Mais comme il prononçait ces mots, un Indien tout essoufflé se montra à

l'entrée de la loge.

--Les Chinouks! les Chinouks! cria-t-il.

--Où sont-ils? fit le chef.

--A cinq mille pas d'ici, sur la Grande-Rivière. Les jappements de leurs

chiens retentissent jusqu'à nous. Que mes frères écoutent! C'est le

mugissement du taureau d'Oli-Tahara!

Le meuglement lointain d'un buffle venait effectivement d'éclater.

Les Nez-Percés s'entre-regardèrent avec émoi. Ils ne s'attendaient pas à

une attaque aussi soudaine.

Cette impression dura peu toutefois.

--Que mes frères me suivent! cria Molodun.

Et, s'adressant aux femmes:

--Vous garderez la prisonnière, sans la quitter pour aucun motif, et ne

laisserez pénétrer personne ici jusqu'à mon retour.

Il s'élança hors de la loge et tous les hommes valides l'accompagnèrent.

Le temps était sombre, le ciel d'un gris inflexible; quelques flocons de

neige jouaient dans l'air.

Sur l'emplacement de l'ienhus, cinq à six cents guerriers, armés d'arcs,

de flèches, de traits, de couteaux et de massues se tenaient prêts

à partir: les uns montés dans des traîneaux d'écorce, tirés par des

chiens-loups ou des chevaux, les autres à pied, mais chaussés de

raquettes, et tous, hommes et bêtes, en proie à une excitation fébrile,

qui s'exprimait par des clameurs effrayantes.

Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers

distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats étaient

reconnaissables à leur arme de prédilection; les Voila-Voilas, aux peaux

de boeufs encornées dont ils se couvraient la tête; les Serpents, aux

reptiles empaillés dont ils s'étaient fait des colliers et des anneaux;

les Indiens-de-Sang, qui se prétendent les plus anciens et les plus

nobles du désert américain, aux plumes de condor plantées droites dans

leurs chevelures; les Nez-Percés, aux ornements de leurs narines; et

dans cette foule étrange, démoniaque, où l'horrible s'accouplait au

grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nommés

par les Canadiens-Français, à cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils

se logent entre la lèvre inférieure et les gencives pour allonger la

première.

Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la

chamarraient, quant à la physionomie de son ensemble, je renonce à les

décrire.

Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de

nuances.

Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautèrent, dans un traîneau en forme

de canot, décoré à son avant d'un hibou, et s'avancèrent vers la place

du village, où les principaux chefs des tribus tenaient conseil.

La délibération fut courte. Les moments pressaient; car, à chaque

minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus

distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les

Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une

ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percés, avec le reste des

alliés, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant à jeter une

partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tâcher de

cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tête et sur les

flancs.

Les Nez-Percés · 第 7 / 14 段