Il n'était plus temps de les éviter. Tout en grommelant contre

l'indiscrétion de son subordonné, Molodun se détermina à faire contre

fortune bon coeur.

Puissants par eux-mêmes, les Arcs-Plats comptaient de nombreux

auxiliaires, les Coeurs-d'Alène, les Pends-d'Oreille, les Serpents, les

Indiens-de-Sang et ces terribles Pieds-Noirs, dont la sinistre

renommée remplissait tout le pays, à l'ouest comme à l'est des

Montagnes-Rocheuses.

Il importait donc à Molodun de ménager les Arcs-Plats, surtout à un

moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour repousser

l'invasion des Chinouks et de leurs alliés les Clallomes.

Ordonnant à Cuir-de-Boeuf de ranimer le feu, il confectionna une torche

avec des eulekons.

Puis il alluma un calumet pour faire accueil aux hôtes que le hasard

leur envoyait et s'assit, avec une certaine majesté, les jambes croisées

sous lui devant le foyer.

Deux Indiens de petite taille, mais musculeux et trapus comme les gens

accoutumés à la vie des montagnes, ne tardèrent pas à se montrer au

détour d'un sentier bastionné par des rochers inaccessibles.

Ils poussaient devant eux un blanc en costume de trappeur, mais dont les

vêtements en désordre indiquaient ou une longue course dans des chemins

difficiles, ou une lutte acharnée avec des ennemis, ou l'une et l'autre.

--Molodun, grand sagamo des Nez-Percés, salue ses frères les Arcs-Plats,

dit le Renard-Noir aux Peaux-Rouges, en présentant sa pipe au plus âgé.

Ils étaient couverts de bonnets et de tuniques en peau de

grosses-cornes. Sur l'épaule, ils portaient un carquois plein de flèches

d'une longueur peu commune et un arc.

Cet arc, en bois de daim et fort développé, avait cela de particulier

qu'il était aplati sur le sens de la corde au lieu de l'être sur celui

de la convexité, d'où le nom d'Arcs-Plats, sous lequel les sauvages qui

font usage de cette arme sont connus dans le désert américain.

--Le Sauteur-d'Abîmes remercie son frère Molodun, dont il a entendu

vanter la sagesse et l'habileté, répondit l'Indien, en acceptant le

calumet que lui tendait le chef nez-percé.

Il aspira une seule bouffée, la chassa du côté du couchant, et rendit la

pipe à Molodun.

Celui-ci, ayant de nouveau aspiré une bouffée, offrit la pipe à l'autre

Arc-Plat, qui dit en la recevant:

--Le Cerf-des-Montagnes est heureux de faire la connaissance de Molodun,

car il a appris à estimer sa valeur et son intrépidité.

Ensuite il aspira et souffla un nuage de fumée.

La présentation était faite.

Les Arcs-Plats s'accroupirent près de Molodun, après avoir attaché le

trappeur blanc à une roche.

Ils racontèrent qu'ils avaient pris ce trappeur dans une récente

rencontre avec les Visages-Pâles de la Compagnie de la baie d'Hudson,

et qu'ils le conduisaient à la rivière Caoulis, pour l'échanger aux

Summaques contre le fils du Sauteur-d'Abîmes.

Ils voyageaient depuis plus de deux fois cinq jours et étaient à court

de vivres. En route, ils avaient été contraints de se nourrir de tripe

de roche [10] et de chair de pélican. Encore ces aliments malsains leur

manquaient-ils depuis vingt-quatre heures.

[Note 10: Voir la _Huronne_.]

Molodun les restaura libéralement avec le produit de sa pêche. Puis

il leur conseilla de traverser sur-le-champ la Colombie, parce que,

disait-il, les Clallomes rôdaient dans le voisinage.

Les Arcs-Plats étaient fatigués, et, de plus, alourdis par un copieux

repas. Ils auraient préféré se reposer jusqu'au jour et continuer leur

voyage le lendemain.

Ce plan ne souriait pas au Renard-Noir; car il contrariait ses vues sur

Merellum. Il combattit vigoureusement le projet de ses convives.

--Mais, s'écria enfin le Cerf-des-Montagnes comme objection

irrésistible, mais nous n'avons pas de canot, et mon frère Molodun sait

bien qu'il n'y a pas ici de bois pour en construire.

--Molodun le sait, reprit tranquillement le chef nez-percé, mais il a un

canot à lui; il le prêtera avec plaisir à ses frères les Arcs-Plats.

--Mon frère ne peut se passer de son canot, ajouta le Sauteur-d'Abîmes.

--Non, répliqua le Renard-Noir. Mais mon serviteur ira avec les

Arcs-Plats et ramènera le canot.

Et, du doigt, il montra Cuir-de-Boeuf, qui feignait de s'être endormi.

Pendant ce temps, Merellum et le trappeur s'examinaient curieusement

et avec plus d'intérêt même que ne comportait la conformité de leurs

infortunes.

Ce dernier avait une vingtaine d'années; il était bien fait et beau.

Malgré les ténèbres, malgré la poussière et la boue dont sa figure était

maculée, la Petite-Hirondelle le voyait. Quant à lui, debout, vis-à-vis

de la charmante souveraine des Clallomes, éclairée par les rouges lueurs

du feu, il oubliait sa position, ses souffrances, pour admirer ce noble

et gracieux visage auquel la douleur, stoïquement supportée, avait

ajouté un attrait de plus.

Le coeur du jeune homme s'élança tout de suite vers celui de Merellum,

et Merellum ne se détourna pas de ce coeur qui accourait à elle.

Électrisée par l'ardente contemplation du trappeur, elle pencha la tête

sur sa poitrine et se prit à rêver.

A quoi pensait-elle donc, la pauvre Petite-Hirondelle, quand un cri

d'angoisse vint lui déchirer le sein?

Frissonnante, elle releva les paupières.

Hélas! les deux Arcs-Plats entraînaient brutalement le jeune Visage-Pâle

vers le canot de Molodun.

Une minute après, on n'entendait plus que le bruit monotone et régulier

des pagaies frappant l'onde en cadence.

Merellum restait seule sur le rivage de la Colombie avec le Renard-Noir.

Avait-elle été le jouet d'une hallucination?

CHAPITRE IX

LE BOUCLIER SACRÉ

L'amour, même celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet,

rend timide, surtout, aux premiers moments où il trouve l'occasion de

s'exprimer. C'est là un fait indiscutable. Je l'ai constaté aussi bien

chez les tribus, rouges de l'Amérique septentrionale, les races jaunes

de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche

à laquelle nous appartenons.

Seul, en tête-à-tête avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne

savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir à son égard.

Durant quelques minutes, il arpenta la grève, puis s'assit, fuma son

calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire:

--Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne

pas chercher à s'échapper, j'ôterais les liens qu'elle a aux pieds.

--Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, répondit

indifféremment la Petite-Hirondelle.

--Alors, ma soeur me promet...

--Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi.

--J'aimerais à n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix

pateline.

--Oui, fit-elle en haussant les épaules, comme le chat sauvage quand il

essaye de poser sa griffe sur une tourterelle.

--Ma soeur méconnaît mes intentions. Elles sont franches et claires

comme l'eau de la source; je veux l'épouser.

--C'est-à-dire me donner pour esclave à ta femme, après avoir abusé de

moi!

--Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a trompé;

et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai à Merellum tous ses

colliers d'aïoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures

dont je lui avais fait présent.

--Mon frère est généreux! répondit Merellum avec un ton d'écrasante

ironie; oui, il est bien généreux! mais je ne veux pas des présents

qu'il a faits à sa femme.

--Molodun t'en donnera d'autres.

--Je n'en veux pas davantage.

--Que te faut-il donc?

--La Petite-Hirondelle sourit amèrement. Le Renard-Noir renouvela sa

question.

Pas de réponse.

--Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant près d'elle, désire-t-elle

quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte à son

discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau

de renard argenté, une robe de martre, des colliers de ce métal précieux

qui plaisent tant aux Visages-Pâles, ou un jeune condor apprivoisé, on

les plus belles esclaves des Chinouks.

--Les Chinouks! répéta-t-elle on riant d'un air méprisant; les Chinouks!

Toi, leur prendre des esclaves, je t'en défie!

Le Renard-Noir se releva avec fierté.

--J'ai tué leur chef! dit-il.

--Leur chef!

--Oui, Molodun a tué Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles.

--Et où mon frère a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum

en secouant la tête avec incrédulité.

--Sa chevelure ne pend pas à ma ceinture, mais il est mort, et voilà la

main qui l'a frappé.

Merellum ne répliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le

rompit par ces paroles:

--Ma soeur accepte mes offres?

--Quelles offres! répliqua-t-elle d'un ton impatienté.

--Je lui ai proposé de lui donner tout ce qu'elle me demanderait.

--Eh bien! s'écria Merellum en lui décochant un coup d'oeil railleur,

donne-moi donc la liberté.

--Et, comme il se tenait coi, interdit par cette réponse toute naturelle

que lui-même avait provoquée, elle continua en livrant cours à une

irritation fébrile:

--Mon frère m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle

Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux,

assurément; ne m'a-t-il pas toujours aimée? Et la preuve c'est que

Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a volé son

nom, libéral comme la fourmi et sûr comme le gazon qui couvre un marais,

m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser

de me mettre en liberté!

Elle partit d'un éclat de rire sarcastique.

Cependant le sagamo nez-percé ne desserrait pas les lèvres; il

s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et

la colère enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait

bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses,

le manche de son couteau.

Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet état

d'exaspération. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace

et continuait ses mordantes interpellations:

--N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme

gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir à la femme de

Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un délicieux

spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait à mon frère!

Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de

dégager ta parole et de me rendre la liberté.

--Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec

violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier.

--Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante

ton amour pour moi, la reconnaissance m'étouffe!

A ce moment le cri du hibou se fit entendre.

Le Renard-Noir lâcha la jeune fille.

Un deuxième cri troubla le calme de la nuit.

Bientôt après un canot parut près du rivage, dans la zone blanchâtre

produite par la réflexion du ciel dans l'eau.

Deux hommes montaient le canot.

--L'Aigle-Gris et Renolunc! maugréa Molodun entre ses dents.

C'étaient effectivement son beau-père et son beau-frère qui arrivaient,

après avoir été témoins de l'enlèvement de Lioura et d'Iribinou par les

Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher à leurs ennemis. Mais

le nombre de ces derniers était trop considérable pour qu'ils pussent

tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succès.

Les deux Nez-Percés revenaient, afin d'armer la nation et de voler

au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et

empreinte de ressentiment.

Mais le retour des parents de la Blanche-Nuée soulagea Merellum d'une

grande appréhension; car il la débarrassait, pour un temps au moins, des

obsessions de son terrible amant.

La nuit se passa tranquillement.

Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut résolu que la

face-blanche serait conduite à l'ienhus des Nez-Percés et gardée jusqu'à

ce qu'on eût appris le sort que les Clallomes auraient fait subir à

Lioura. S'ils avaient épargné ses jours, on tâcherait de l'échanger

contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifiée à Scoucoumé, on sacrifierait

également la Petite-Hirondelle.

Ce plan souriait à Molodun; il l'approuva complètement.

--Mais, dit Renolunc, qui l'avait, proposé, nous ne pouvons mener cette

squaw au milieu de nos familles sans l'exposer à être massacrée.

--Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris.

--Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir.

--Parce que nos frères ont été égorgés par les Visages-Pâles, sur leur

grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont

voué une haine implacable à la race blanche.

--Que ferons-nous, alors?

--Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre

rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie.

Merellum se soumit volontiers au désir du Castor-Industrieux.

Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood,

renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture

avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et

la jeune fille, ayant reçu la permission de se retirer dans une grotte,

se colora le corps, des pieds à la tête.

En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la

prit pour telle quand ils entrèrent, quelques jours après, dans le

village des Nez-Percés.

Les manières de Molodun vis-à-vis d'elle avaient totalement changé.

Il la traitait avec une indifférence si marquée, que Renolunc et

l'Aigle-Gris pensèrent, qu'il était revenu de son engouement pour

elle. Toutefois, Merellum ne se méprenait pas sur la nature de cette

transformation. Elle devinait aisément que ce n'était qu'un jeu et, que

le Renard-Noir ne tarderait pas à réitérer ses instances auprès d'elle.

A leur arrivée à l'ienhus, ils trouvèrent les habitants en proie à une

effroyable désolation. La nouvelle du désastre des Nez-Percés commençait

à circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se précipitèrent à

la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches.

Renolunc avait prévu cette scène. Il était prêt à conjurer l'orage qui

grondait, sur leur tête.

Marchant résolument au devant de la foule, il monta sur une grosse

pierre et dit:

--Rejetons de la grande tribu des Nez-Percés, le malheur est tombé sur

vous, parce que vous avez négligé de faire, cette année, à vos autmoins,

les présents d'usage. Mais j'ai imploré l'Esprit-Suprême en votre

faveur. Son oreille ne s'est pas fermée à la voix du Castor-Industrieux.

Il nous pardonnera, à condition que vous lui offrirez dix vases de

graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de

kamassas. Il vous promet même une victoire éclatante sur vos ennemis les

Chinouks. Comme témoignage de sa bonté pour vous, il a permis que

notre vaillant sagamo, Molodun, tuât Oli-Tahara, le chef des perfides

Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les

conseils et sorcière réputée à l'est des montagnes. Il vous la donne,

mais à deux conditions: la première, c'est que vous veillerez jour et

nuit sur sa personne, l'empêcherez de fuir et la garderez comme le

plus précieux de vos manitous, jusqu'à ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous

transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que

vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer

l'Esprit-Suprême et lui exprimer votre reconnaissance!

Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La

superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle

trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploités.

Les lamentations cessèrent. Que dis-je! elles se transformèrent en

cris d'allégresse. On entoura les chefs, on les fêta, on les combla de

caresses, et Merellum devint la divinité du jour.

L'accompagnement, ou plutôt le symbole des réjouissances publiques chez

les Indiens, un banquet, fut aussitôt apprêté.

Merellum était abattue par des privations de toute espèce et par une

longue marche à travers des savanes stériles, où la disette de vivres et

d'eau s'était fait plus d'une fois sentir.

Elle avait accepté passivement le rôle auquel on la soumettait. Peu

à peu cependant elle y prit goût. Elle était femme, après tout. On

l'adorait; elle ne résista point aux hommages des Nez-Percés et se

résolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour

s'évader dès qu'elle en trouverait l'opportunité.

La croyant charmée et séduite, Molodun jouissait de son triomphe.

Le festin fut dressé sur la place du village.

Il se composait de saumon boucané, chair de mouton des montagnes, bosses

et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par

la forme et le goût au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et

autres fruits.

Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par

excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis,

au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait

part au banquet.

Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les

hommes, surtout les jeunes guerriers.

Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les

viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide.

Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour

des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient

le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante

que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne

connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées.

Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore

revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon.

Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux

habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun.

On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la

fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des

espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux.

Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double

mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer

bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés

lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec

plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os

sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de

Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le

soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin

de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes,

pendant que l'instrument circulait à la ronde:

--L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils

savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire

de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le

sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes

les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main

ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle

à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris

vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné

Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible

partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous

les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir

venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et

nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique

qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la

confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo

pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis.

Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être

aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus

ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de

l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs.

L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions

qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé.

Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté.

Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place.

Renolunc ayant, pendant ce temps-là, fait d'abondantes ablutions pour se

purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en

cuir d'élan, et de l'autre un couteau.

Son père, l'Aigle-Gris, assisté d'un autre autmoin, alluma un grand

bûcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum

allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au

ruisseau voisin.

Elle rapportait les vases et les disposait autour du bûcher.

Renolunc confia son tambour au troisième sorcier et creusa dans le sol

un trou qu'il poussa à dix-huit pouces de profondeur, sur autant de

large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme générale ovoïde.

Le trou terminé, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe

à son père, qui étala devant lui la peau fraîche d'un jeune buffle de

deux ans.

Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta

dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puisée par Merellum. Les

trois premiers cailloux refroidis, on les remplaça par trois autres,

et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'élevât de l'ouverture une vapeur

épaisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et étendit la peau

de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermétiquement

les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser échapper la chaleur.

En s'échauffant, le poil se détacha. Renolunc, son père et l'autre

jongleur l'enlevèrent soigneusement à la main. Peu à peu aussi le cuir

se contracta. Ils l'enfoncèrent insensiblement dans le trou en lui en

imprimant tout doucement la figure; puis ils rognèrent les parties qui

dépassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percés se mit à danser

autour de ce moule.

En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, était forcé de quitter la

ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle.

Cette cérémonie bizarre dura deux jours et deux nuits consécutifs, avec

des intermèdes occupés par des banquets et des discours; elle tirait à

sa fin, c'est-à-dire que les jongleurs allaient déclarer le bouclier

sacré parfait, et ordonner le rite pour préserver les guerriers de

l'influence pernicieuse du _Ouaouich_[11], quand, sur le matin du

deuxième jour, le temps, qui s'était assombri, tourna soudain à la

tempête.

[Note 11: Chez les Nez-Percés, le _Ouaouich_ est l'Esprit de la fatigue.]

La manière dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi

leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gré de l'indiquer ici,

car elle est peu connue.

Les cérémonies du Ouaouich durent trois, cinq et même sept jours.

On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit

pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer

l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir.

Cela fait, chacun des officiants se creuse, près d'un cours d'eau, un

trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du

sol.

Puis, tous, armés de leurs baguettes, et agenouillés à quelques pieds

de leurs trous, se livrent religieusement à des purgations d'un genre

unique.

Le lendemain, jeûne. De nouveaux bâtons sont taillés. Chaque Indien

donne aux siens une longueur égale à l'intervalle qui sépare sa

bouche de son ombilic. Il les pelé, les arrondit et se les plonge dans

l'estomac, jusqu'à ce que les vomissements produisent une irritation

intolérable. Cette barbare, opération ayant bientôt pour résultat

d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des bâtons à mesure que

l'inflammation augmente. A midi, suspension du procédé. On se jette

à l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une

demi-pinte de potage aux herbes.

Même traitement le troisième jour.

Les Nez-Percés · 第 6 / 14 段