Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous ses ordres

contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers

nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Scoucoumé, pour apaiser son

courroux.

Oli-Tahara demanda si ces prisonniers étaient de famille noble. On lui

répondit que l'un était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre,

Iribinou, l'Ours-Gris, chef renommé.

--L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir

brûler!

Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le

Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion

du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre les

Chinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la haine du Bois-Brûlé

contre ces derniers pour que l'on comprît qu'il dût se réjouir

d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.

Les captifs furent amenés sur la place.

Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis,

et surtout des femmes, qui les accablèrent de mauvais traitements.

Celles-ci leur lançaient des glaçons à la tête; celles-ci se faisaient

un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu;

d'autres les échaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus

acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles

mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux

hurlements.

Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la férocité frénétique de

ces monstres.

On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pauvre squaw; on lui couvrait

le corps de blessures et de contusions; on lui déchirait les seins, on

lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage

peut inventer.

Cependant, elle et son compagnon étaient froids, méprisants. On eût dit,

à les voir s'avancer imperturbablement vers l'échafaud, au milieu de

cette foule de brutes à face humaine, que leurs membres étaient de silex

et leur esprit d'acier.

Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traîneaux de

frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recouverts de

robes de buffles ou d'ours.

Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des

fourrures; les attelages, composés de quinze à vingt chiens, aussi

maigres et squelettiques que des loups, festoyaient à l'envi avec

des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants,

aux alentours du village, où on leur avait distribué les os et les

entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs maîtres.

Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins

régal dans leurs traîneaux.

Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent

hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu.

Les Clallomes leur avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux

qu'ils portaient au nez.

Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie

et toute saignante, mais calme, résignée, superbe.

Un autmoin, un tambourin à la main, un vase de terre plein de fine

poudre de cèdre allumée dans l'autre, s'avança avec force contorsions

grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers

l'échafaud réservé à l'Ours-Gris.

Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des branches de sapin, il

alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue.

Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements

sinistres.

Pour accroître leur intensité, l'autmoin versa des flots de résine

sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du

malheureux Nez-Percé.

Insensible à la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son

chant de mort:

«L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent

maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus

insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks.

«Les Clallomes ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la

protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme

ils dévorent les colombes.

«Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs

armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils

lancent à l'Ours-Gris ne lui font aucun mal.

«Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et

leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche.

«Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers

deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même

qu'Oli-Tahara, ce sang-mêlé qui commande les Chinouks, a tué Ouaskèma,

la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percés tueront......»

Iribinou ne put achever sa prédiction, car Oli-Tahara, craignant de

nouvelles révélations qui auraient compromis son alliance avec les

Clallomes, lui fracassa le crâne d'un coup de carabine.

Les flammes envahissaient déjà de toutes parts le corps du Nez-Percé,

qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon

d'étincelles et de fumée.

Il semblait que Lioura n'attendît que la mort de son compagnon pour

invectiver à son tour la foule des tourmenteurs.

--Oui, s'écria-t-elle, les Clallomes se sont alliés au meurtrier

d'Ouaskèma, et ils périront tous par lui, comme Merellum, leur face

pâle, périra par Molodun, le chef illustre des Nez-Percés.

Ces mots produisirent une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils

se turent et se regardèrent avec une surprise mêlée de doute.

--Cette squaw ne dit pas vrai! s'écria l'un. La Petite-Hirondelle défie

la colère des Nez-Percés.

--Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fière de l'émotion que

ses paroles avaient causée.

--Non, non, non! Qu'on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en lapidant

la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.

L'autmoin s'approcha aussitôt pour allumer le bûcher.

Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses forces:

--Oui, votre face pâle est entre les mains de Molodun le grand chef des

Nez-Percés; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme

vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez

déchiré les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la

poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaillé la

mienne; et quand il sera rassasié de son corps, il le livrera à ses

esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi

la femme du Renard-Noir sera assez vengée?

Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore

l'irritation de ses ennemis.

Elle réussit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le

feu sacré, ils se ruèrent confusément sur l'échafaud, en arrachèrent

les supports, s'emparèrent de la jeune femme par vingt mains avides,

enfiévrées, et qui l'auraient instantanément mise en pièces, si

Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne

l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où

il la plaça à côté de lui en disant de sa voix puissante:

--Mes frères et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brûler ni

tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que

Merellum était captive de son époux, le perfide Molodun qui, n'osant

regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh

bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au

retour de l'expédition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit

témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après l'avoir

livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves.

Des murmures désapprobateurs repoussèrent cette proposition.

Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes,

ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mécontentement.

Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s'avancer sournoisement vers

le traîneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée; mais sans

s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis

poursuivit en dominant la foule par un regard superbe:

--Mes frères comprendront qu'il est de leur intérêt de remettre à

une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas,

Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté.

Le ton des murmures haussa aussitôt.

Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mêlé, osât

venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardèrent et proférèrent

des menaces à mi-voix. Plusieurs même protestèrent par des cris contre

la déclaration du Bois-Brûlé. Les plus hardis bandèrent leurs arcs.

Mais les Chinouks dépassaient du double le nombre des Clallomes. Leur

attitude était déterminée. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et

ils mettraient le village à feu et à sang.

La résignation et l'obéissance étaient, pour l'instant, la meilleure

tactique.

La majorité des Clallomes le devina et resta silencieuse.

Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment;

ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de

s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper.

Mais, quoiqu'il vît parfaitement leur mouvement, il continua en les

laissant arriver à lui:

--Je le répète à mes frères, il leur importe de garder avec soin

l'épouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave

souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours

qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver

en sûreté s'ils veulent être agréables à Merellum; mais comme garantie

qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu'à mon retour, je la prends pour

esclave.

--Toi, misérable bâtard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient!

C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'écria brusquement

en se dressant devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des

jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui.

Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os

volèrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les

spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.

La terrible massue du métis lui avait, défoncé le crâne.

Cet exemple modéra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur

dans les rangs des autres.

--Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave

la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce

village, et chacun de ses habitants m'en répondra sur sa chevelure.

Puis s'adressant à Lioura:

--Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu'elle disait il y a un

moment sur le bûcher.

--La Blanche-Nuée n'a d'autre maître que Molodun, répliqua-t-elle

orgueilleusement.

--Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couché

deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture

d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les épaules.

--C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le

wigwam de Molodun, riposta l'Indienne.

--Merellum est donc vraiment en son pouvoir?

--Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura.

Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la

mort de la Nez-Percé.

Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vociférations de la

sauvage assistance:

--Elle est à moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche à un cheveu de sa

tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que

jamais Oli-Tahara n'a manqué à une parole donnée!

Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une

figure de fer de flèche émoussé l'épaule de Lioura.

La douleur de cette incision n'arracha pas un cri à la victime, mais

elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les

mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération.

C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des

signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords

du rio Columbia.

CHAPITRE VIII

LE CAPTIF BLANC

La disparition de Lioura une fois connue, les trois Nez-Percés s'étaient

remis à sa recherche.

D'abord ils avaient pensé qu'elle s'était un peu éloignée du camp pour

ramasser des cônes d'arbre à pain ou arracher des racines de Ramassas,

espèces de bulbes abondantes sur les bords du rio Columbia et dont les

Indiens sont très-friands.

Mais cette supposition ne dura guère.

Renolunc remarqua sur le sol humide et près de la loge où il avait

couché avec son père, Merellum et l'autre sauvage, nommé Cuir-de-Boeuf,

de fortes empreintes, mêlées à des impressions plus molles et beaucoup

plus petites.

Les premières lui firent présumer qu'un animal de l'espèce des daims

était venu rôder dans le camp, car Iribinou avait, eu soin de marcher

sur les talons et la paume des mains; mais les secondes révélaient

un pied de femme, et le rebroussement du gazon, sur un espace assez

considérable devant la cabane, apprit à Renolunc une partie de la

vérité.

Sa soeur avait été enlevée après une courte lutte.

Des traces de pas, lourdes et profondes, retournant vers l'ouest,

disaient que le ravisseur, quel qu'il fût, avait emporté sa proie sur

son épaule gauche, car ces traces étaient encore plus creuses du côté

gauche que du côté droit.

Un Indien ne pouvait se méprendre à de pareils indices.

Qui avait pu commettre ce coup? Pas un ennemi de la tribu, assurément.

Il se serait attaqué aux chefs plutôt qu'à Lioura. Les soupçons de

Renolunc tombèrent sur Molodun. Il s'imagina que son beau-frère

avait tué la Nuée-Blanche pour épouser Merellum. Cette conjecture fut

toutefois de peu de durée, comme la précédente. Si le Renard-Noir était

sorti de sa hutte, les marques de cette sortie seraient visibles. Et

puis il n'était pas probable qu'il eût songé à se défaire ainsi de sa

femme sous les yeux du frère et du père de celle-ci. Non; d'ailleurs,

son étonnement en ne la trouvant plus près de lui était trop naturel

pour être simulé.

On ne pouvait donc raisonnablement l'accuser de cette disparition.

Ces diverses pensées avaient traversé le cerveau de Renolunc avec la

rapidité de l'éclair. Il appela l'Aigle-Gris et le Renard-Noir pour

tenir conseil. La délibération les occupa cinq minutes au plus. Il fut

convenu que les trois chefs se mettraient en quête de Lioura, et que

Cuir-de-Boeuf garderait Merellum pendant leur absence.

Ils partirent aussitôt, en suivant les empreintes qui allaient à

l'ouest.. Mais, après un quart d'heure de course, la piste se perdit

tout à coup dans un labyrinthe de pas de toute nature et de toute

grandeur se dirigeant de côté et d'autre.

Le ravisseur avait évidemment voulu dérouter la sagacité des

poursuivants.

Ceux-ci décidèrent de se séparer et de prendre chacun une voie

particulière.

Molodun avait accepté avec joie cette résolution proposée par Renolunc.

Le sort de sa femme l'intéressait médiocrement. Il n'eût pas été fâché

qu'on ne la retrouvât plus. Tous ses désirs, toutes ses aspirations

étaient maintenant pour Merellum.

Une fois libre, il se hâta de retourner vers elle et d'éloigner

Cuir-de-Boeuf sous un prétexte futile.

La Petite-Hirondelle était plus pâle encore que d'habitude. Elle

souffrait vivement des blessures que lui avait faites, la veille, sa

cruelle rivale. Molodun la transporta doucement hors de la hutte, lui

délia les mains et pansa ses plaies avec le suc de certaines plantes

cueillies sur le rivage du fleuve.

Ces soins ne firent aucune impression sur l'esprit de la jeune fille.

Triste et rêveuse, elle laissait son adorateur la servir, sans même

daigner lui adresser un mot de remercîment. Molodun n'en continua pas

moins de lui prodiguer ses attentions avec une sollicitude dont il

n'était certes pas coutumier.

La croyant mieux disposée en sa faveur, il commençait à lui renouveler

ses déclarations et ses offres de mariage, quand Cuir-de-Boeuf reparut

subitement.

--Les Clallomes! les Clallomes! s'écria-t-il.

Au nom de la tribu qu'elle commandait, Merellum tressaillit et leva les

yeux.

Dans le lointain, sur le faîte d'un gros cap, on distinguait, à travers

les arbres, une bande de guerriers.

A leur vue, la Petite-Hirondelle sentit un rayon d'espérance réchauffer

son coeur. Mais cette lueur bienfaisante s'éteignit, aussi vite qu'elle

brilla.

--Les Clallomes! répondit Molodun en regardant anxieusement autour de

lui.

--Oui, reprit Cuir-de-Boeuf, oui, noble sagamo. Ils sont tout près

d'ici, devant toi. Tu peux les apercevoir.

--Pousse mon canot à l'eau! dit le Renard-Noir en saisissant Merellum

dans ses bras et la transportant dans l'embarcation, que l'autre Indien

s'empressait de mettre à flot.

Heureusement pour les deux Nez-Percés, la rivière des Sables-Mouvants

est masquée, à son embouchure dans la Colombie, par une pointe de

granit, à l'abri de laquelle ils naviguèrent aisément, sans que les

Clallomes pussent les découvrir.

Ceux-ci, du reste, opérèrent la capture d'Iribinou et de Lioura au

moment où les autres s'embarquèrent, et ils étaient trop empressés

de ramener leur prise au village pour chercher à faire de nouveaux

prisonniers.

Molodun et Cuir-de-Boeuf rainèrent toute la journée, sans s'arrêter

autrement que pour manger quelques racines de jonc, assez semblables à

des oignons par le goût, et qui croissent en grande quantité le long des

rives de la Colombie et de ses affluents.

Le temps était beau, pas un nuage au ciel, pas une vague sur le fleuve,

qui coulait paisiblement, en folâtrant autour d'une multitude d'îles

colorées de mille nuances harmonieuses par les dernières caresses du

soleil d'automne. Le paysage était tour à tour joli ou grandiose,

égayé par les richesses d'une nature féconde ou accentué par les lignes

abruptes d'une côte fortement tourmentée, qui fermait l'horizon à droite

ou à gauche comme un impénétrable rideau.

Assise à l'arrière du canot, Merellum se tint muette tant que dura le

trajet. Aux rares questions que lui adressa Molodun, elle se contenta de

répondre par des signes de tête.

Vers le soir, ils firent halte à la dalle [9] du mont Hood, dont le

sommet neigeux se dressait superbement à soixante milles de distance,

faisant presque face au mont Sainte-Hélène, situé à peu près aussi loin,

sur la rive opposée de la Colombie.

[Note 9: On appelle _dalles_ les endroits où les cours d'eau se

resserrent entre des rives rocheuses fortement escarpées.]

La plage était aride. Le gibier manquait complètement, et les Indiens

n'avaient pris terre à cet endroit que parce qu'au delà, il était

impossible de remonter le fleuve en canot sur l'espace de cinq à six

milles.

La dalle du mont Hood offre une suite de rapides et de cascades qui

obligent les voyageurs à faire un portage, c'est-à-dire à aborder,

charger le canot sur leurs épaules et à franchir ainsi, par terre, ces

dangereux écueils.

A défaut de venaison, Molodun voulut se procurer du poisson, car ils

étaient sans vivres, et Merellum avait à peine touché aux bulbes de jonc

qu'il lui avait présentées.

Par bonheur, l'éperlan des Canadiens, nommé _eulekon_ par les Indiens

de la Colombie, espèce de poisson blanc fort délicat, se montrait par

bandes si innombrables à la surface des eaux qu'on eût dit qu'elles

roulaient des lamelles d'argent.

Molodun eut promptement fabriqué un _bo-ro-po_, espèce de harpon, forme

d'un morceau de bois long de trois à quatre pieds, avec un manche en

ayant six ou sept. Au premier, courbé en figure de croissant, et fixé

par son milieu au manche, on adapte des dents en corne, silex ou épines,

suivant les circonstances, et on a l'instrument dont se servent les

riverains de la Colombie pour pécher l'eulekon.

Il faut vingt minutes au plus à un Indien expérimenté pour façonner un

bo-ro-po.

La manière de remployer est si simple que c'est, à peine si elle demande

une explication. On saisit le bo-ro-po à deux mains et on le plante sur

les eulekons, qui sont transpercés par les dents dont il est garni. Mais

la dextérité et la rapidité avec lesquelles les Nez-Percés en font usage

est vraiment merveilleuse. En quelques minutes, ils remplissent un

canot d'éperlans. Et ce précieux poisson leur est aussi profitable comme

combustible que comme aliment, car, une fois sec, il brûle parfaitement,

en répandant une clarté brillante, qui permet d'en faire des torches.

On conçoit de quelle importance il est pour le haut du rio Columbia, au

milieu de régions volcaniques presque entièrement dépourvues de bois.

Molodun n'eut pas de peine à faire bonne pêche.

On alluma du feu, et chacun se mit à manger les poissons demi-crus,

après les avoir flambés à la flamme pétillante des joncs, seule matière

que nos trois personnages eussent alors pour entretenir leur brasier.

Le Renard-Noir couvait de ses regards la Petite-Hirondelle; mais

quoiqu'elle répliquât quelquefois aux paroles dont il la poursuivait,

elle était toujours réservée, dédaigneuse, insensible à ses prévenances.

Le soleil s'était couché derrière les falaises. L'azur du firmament se

fonçait et se pointillait de constellations étincelantes. Sur la terre,

par effluves vaporeuses, descendaient les ombres. Les bruits du jour

avaient cessé. L'on n'entendait plus que le sifflement des fusées

liquides que le fleuve lançait en lutinant sur ses grèves sablonneuses,

et, à de longs intervalles, les notes vibrantes de l'oiseau moqueur,

ce rossignol du Nouveau-Monde, perché sur quelque branche d'un magnolia

éloigné. Les mouches à feu, allumant leurs nocturnes lanternes,

annonçaient que l'heure du repos était venu. Le foyer mourant n'avait

plus que des lueurs fugitives et rougeâtres; Cuir-de-Boeuf dormait

profondément, et Merellum accroupie à terre, les coudes sur les genoux,

le menton dans ses mains, réfléchissait sans doute aux vicissitudes

de sa destinée, tandis que le Renard-Noir, placé en face d'elle, la

dévisageait avec des yeux embrasés de luxure, en songeant aux moyens

d'assouvir sa passion, quand, tout à coup, des sons de pas lui firent

tourner la tête dans la direction du mont Hood.

Cuir-de-Boeuf se réveilla aussitôt.

--J'ai entendu marcher, dit-il.

Molodun posa un doigt sur ses lèvres.

Ils écoutèrent avec attention, en collant l'oreille contre le sol.

La Petite-Hirondelle ne disait mot, mais au mouvement de ses paupières,

qui se redressèrent, et au rayonnement de son regard qui se tendit du

côté de la montagne, il eut été facile de voir qu'elle aussi avait saisi

le son et était aux aguets.

--Ce sont des Indiens, murmura Cuir-de-Boeuf au bout d'un instant.

--Mon frère a dit juste, fit Molodun en relevant la tête, ce sont des

Indiens; mais...

--Il y en a trois, reprit le premier.

--Non, il n'y a pas trois Indiens. L'oreille de mon frère l'a mal

informé. Il y a deux Indiens et un Visage-Pâle.

--Je croyais, dit Cuir-de-Boeuf, que c'était une squaw, la femme de

l'illustre Molodun, qui revenait avec son frère et...

--Ce n'est pas elle, interrompit sèchement le Renard-Noir. Il y a deux

Peaux-Rouges et un Visage-Pâle. Il n'y a que les Visages-Pâles pour

appuyer ainsi sur leurs talons en marchant.

A ces mots, Merellum ne put retenir un mouvement de joie.

--Si c'était Poignet-d'Acier! pensait-elle.

Les deux Nez-Percés apprêtaient leurs armes, car le bruit des arrivants

devenait de plus en plus distinct. Les éclats de leurs voix commençaient

à être perceptibles.

--Je reconnais ces Indiens. Ils sont nos alliés et appartiennent à la

tribu des Arcs-Plats, dit bientôt Molodun.

Cuir-de-Boeuf, se figurant être agréable au sagamo, mit alors la main

devant sa bouche et imita le cri du hibou, signe de ralliement chez les

Nez-Percés.

Mais il s'en fallut de beaucoup que son intention plût au Renard-Noir.

--Pourquoi, dit-il violemment, en frappant son compagnon avec le manche

de son couteau, pourquoi mon frère appelle-t-il ici les Arcs-Plats?

Qu'avons-nous affaire d'eux? Mon frère ne sait-il pas que je voulais

être seul avec cette face blanche? Si Molodun entre en colère, tout le

poids de sa colère retombera sur Cuir-de-Boeuf.

L'insulté ne répondit pas, mais il coula sur son chef un regard

vindicatif plus éloquent qu'une menace verbale. Ce clignement d'yeux ne

fut point remarqué par Molodun; il n'échappa cependant pas à

Merellum, qui se promit intérieurement de profiter des dispositions de

Cuir-de-Boeuf, si une occasion se présentait.

Les inconnus avaient répliqué au cri de ce dernier par un cri exactement

semblable.

Les Nez-Percés · 第 5 / 14 段