Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi

sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.

Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre,

Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à

terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de

peccari embroché à une branche de houx.

Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la

venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée

de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les

autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la

squaw nez-percé.

Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas.

Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie

diluvienne s'échappa de leur sein.

Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût

prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le

compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer.

La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à

torrents.

Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le

premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la

jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée

de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette

pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais.

Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte,

et se dirigea vers celle où reposait sa rivale.

Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt

pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.

Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui

apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit

dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent

d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la

jeune fille.

La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!

Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse.

Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée

sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret.

CHAPITRE VI

IRIBINOU

Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est

perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle

âprement entre les rameaux des arbres.

Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré

un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou.

Il dévore l'espace.

Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure,

tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font

un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.

La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon

de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui

s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les

déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la

côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des

rochers.

Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend

un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre.

Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par

les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des

êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil

perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles,

franchit habilement tous les mauvais pas.

Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses

granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée

et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète

pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car

bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent

jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici

qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et

si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en

deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte,

pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol,

détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre

dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté

douteuse.

Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et

mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore,

car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait,

renversée avec son lasso.

Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se

dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui

garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il

boucha l'entrée.

En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver

seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de

mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et

d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets.

La jeune femme se crut d'abord transportée dans le monde des Esprits.

Ensuite, elle chercha à rassembler ses souvenirs et à les coordonner.

L'image moqueuse de la face pâle lui apparut la première et réveilla

toutes ses fureurs.

--Oh! tu ne m'échapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur!

s'écria-t-elle en essayant de se lever.

Alors seulement Lioura s'aperçut que ses membres étaient attachés.

Elle poussa une exclamation de stupeur!

Puis elle se rappela sa tentative pour égorger sa rivale et un

étranglement subit qui l'avait paralysée.

Quelle était la cause de cet étranglement! Son mari l'avait-il guettée

et assassinée? Cela devait être. La douleur qu'elle éprouvait encore

au cou ne contribuait pas médiocrement à l'entretenir dans cette

supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux

punitions dans l'autre monde.

Lioura s'adressait cette question quand le jour parut.

La caverne était parfaitement éclairée par des crevasses. La grotte ne

différait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre.

Aussi, à mesure que la lumière y pénétrait, la jeune femme

sentait-elle se dissiper l'idée qu'elle avait passé dans le royaume

d'Yas-soch-a-la-ti-yah.

Elle se disait même que Molodun l'avait enfermée dans cette caverne pour

la punir de sa jalousie, et elle s'apprêtait à lui reprocher durement

son audace, quand un bruit de pas se fit entendre.

Lioura ne doutait point que ce ne fût son mari.

Elle se dressa sur son séant et arma ses yeux de colère.

Un Indien, un Nez-Percé entra dans la grotte!

--Iribinou! s'écria la Blanche-Nuée au comble de l'étonnement.

C'était, Iribinou en effet, et c'était lui le ravisseur de Lioura.

Il l'avait aimée passionnément, il l'aimait plus passionnément encore

depuis qu'elle était devenue la femme d'un autre; car son insuccès

n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux

aliments à la flamme dont il était consumé.

En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa première pensée fut de

l'abandonner. Mais il réfléchit que le chef, qui était excellent nageur,

pourrait bien gagner une île et retourner à la tribu où il le ferait

condamner par ses guerriers. C'est ce qui décida Iribinou à le recevoir

dans son canot. Au surplus, il espérait dénoncer Molodun dès qu'il

serait arrivé au cantonnement des Nez-Percés, et lui imputer l'affreux

désastre dont ils avaient été victimes.

On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui

s'ensuivit.

Jeté à l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea

hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient

l'archipel, en détacha un, au moment de la confusion où ses cris, en

tombant dans le fleuve, avaient plongé leurs ennemis, et alla aborder

sur la rive méridionale.

Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; dès lors il le détesta,

et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance.

L'Ours-Gris ne songea donc plus qu'à se venger.

Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs désirs: enlever

la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes

valides de l'ienhus étaient absents.

Pour cela, il fallait se hâter de revenir au village.

Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de

temps pour remonter le fleuve que pour faire la route à pied.

Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivière des

Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il

aperçut un canot qui s'approchait du rivage.

Iribinou se cacha dans le bois et épia les arrivants.

C'était l'Aigle-Gris, son fils et Merellum.

Les deux premiers débarquèrent dans une baie profonde dominée par une

éminence, transportèrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en

devoir de réparer leur canot dont les flancs étaient percés en plusieurs

places.

La beauté de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur

l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspiré à Molodun, et

soupçonnait, avec raison, celui-ci d'en être encore violemment épris. Ne

valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme?

L'entreprise était moins périlleuse, et sa réussite porterait

probablement à Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura.

La face pâle n'était, du reste, pas à dédaigner, et l'Ours-Gris, qui

n'avait sans doute pas des prétentions excessives à la constance, se

disait qu'après tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien

ceux de la Nuée-Blanche.

Le drôle n'avait vraiment, pas mauvais goût.

A la façon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent à l'ouvrage, Iribinou

comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit où ils venaient

d'aborder. Alors, comme il n'était pas probable que son plan

d'enlèvement pût être exécuté en plein jour, il résolut de chercher une

retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable.

Un cap boisé s'élevait à peu de distance en aval du fleuve. Il était

hérissé de saillies et d'anfractuosités. Parmi les fissures qui le

sillonnaient, Iribinou eut bientôt trouvé l'asile dont il avait besoin.

Après s'être fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de

mousse, et après s'être reposé quelques heures, il se leva frais et

tout prêta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flèche,

il abattit un chevreau qu'il dépouilla immédiatement. De la peau, il

s'enveloppa les pieds afin de dépister par de fausses empreintes ceux

qui pourraient le poursuivre, puis ayant consulté le vent et reconnu

qu'il soufflait vers l'ouest, c'est-à-dire dans une direction opposée

à celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de

venaison.

Une fois restauré, Iribinou retourna à son premier poste d'observation.

Il s'était, par précaution, muni d'un lasso fabriqué avec les débris de

la peau du chevreau.

En approchant du campement, il reconnut à sa grande surprise la voix de

Lioura.

Témoin ensuite de sa scène de jalousie, des mauvais traitements qu'elle

infligea à Merellum et de la sévère réprimande de Renolunc, il prévit ce

qui allait se passer.

Lioura ne pardonnerait pas à la face blanche, elle essaierait de la

tuer; car femme froissée dans son amour-propre, surtout en présence

d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne à la race rouge,

noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilisée.

Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris.

--J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se

dit-il.

Et il attendit.

La tempête le servait à souhait.

Il n'eut pas de peine à opérer le rapt de Lioura, quoique sa

perpétration eût réclamé une audace et un sang-froid inouïs. Cependant,

maître de la Nuée-Blanche, il n'était pas rassasié. Ce premier succès

l'avait mis en appétit, si je puis m'exprimer ainsi. Sûre d'elle,

il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la

Petite-Hirondelle.

Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut déçue. Il eut beau rôder

autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se présenta point.

Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint à

la caverne, où son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de

stupéfaction pour Lioura.

--Oui, répondit-il à son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai

apporté ici la Blanche-Nuée, parce qu'elle a été indignement outragée

par des lâches dont l'un, son époux, ne mérite pas ce haut honneur,

l'autre, son frère, lui a lancé des insultes et des menaces au lieu de

la défendre et de la protéger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui

est plus belle, plus parfumée que la rose des prairies, et dont le coeur

a la suavité des rayons de miel. Si la Blanche-Nuée que j'aime, que j'ai

toujours aimée, daigne consentir à habiter mon wigwam, je vengerai les

affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les

chevelures de ceux qui l'ont offensée et la face blanche que Molodun a

prise dans le grand canot des Visages-Pâles pour en faire sa femme.

Lioura s'attendait si peu à cette étrange déclaration que d'abord elle

demeura atterrée.

L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se

pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement

aléatoire, qu'il lui proposait.

Mais aussitôt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses

dents aiguës et lui arracha le morceau.

Iribinou lâcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle

tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se

relever à cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles,

elle l'accabla d'insultes.

--Va-t'en, lâche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu

surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il

faut à ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lâche,

tu es vil; je te méprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue,

c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws!

le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami

de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'écouterais!

Tu t'imaginais que la Nuée-Blanche ouvrirait l'oreille à tes odieux

discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter

tes laideurs pour des beautés, tes couardises pour des bravoures! Mais

tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bête et méchant! Tu ne sais

donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun...

Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'écria l'Ours-Gris en la

frappant du pied.

--Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort,

n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cité parmi les vaillants de la

tribu. Tu as battu une femme! une femme attachée qui ne peut se servir

de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il

te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle

figurerait bien à ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et

va porter ce brillant trophée à Molodun. Il saura t'en récompenser. Tu

n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun...

--Et lui ne t'aime pas! répondit l'Ours-Gris avec un ricanement

farouche.

--Tu as menti! Il m'aime!

--Et la face blanche?

Lioura tressaillit.

--N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit,

au dernier soleil couchant, qu'il te répudierait et qu'il l'épouserait!

--Ta langue est croche, répliqua-t-elle d'un ton sourd.

--Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Percé. Molodun te l'avait

promise pour esclave; mais il la ramène avec la résolution d'en faire sa

femme et de t'offrir à elle.

--Jamais! jamais!

Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un éclat de rire moqueur.

--Il ne l'aime plus, dit-elle après un moment de silence; il me l'a

juré.

--Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour

cela qu'il s'est sauvé avec elle aussitôt qu'il l'a retrouvée sur le

grand canot des Visages-Pâles.

--Oui, c'est à cause de cela, car Lioura l'avait demandée et il

s'empressait de la lui conduire.

--Quand le cerf est fatigué de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs

auprès d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que

répondrait la Blanche-Nuée si je lui apprenais que Molodun est à présent

seul avec la face blanche?

A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancèrent un éclair; puis elle se

calma et dit d'un ton incrédule:

--Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la même cabane

que mon frère et mon père.

--Je te dis que Molodun est en tête-à-tête avec elle.

--Tu mens! répliqua-t-elle avec un rire fiévreux.

--Que donnera ma soeur la Blanche-Nuée à l'Ours-Gris s'il lui prouve la

vérité de son discours?

--Tu mens! répéta-t-elle en grinçant des dents.

Mais ayant réfléchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante:

--Et comment mon frère pourrait-il me prouver la vérité de son discours?

--En montrant à la Nuée-Blanche...

--En me montrant Molodun?...

--Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'épouser.

--Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme.

--Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dégagé.

--Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes!

L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement:

--Que me donnera ma soeur si je lui...

--Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affolé.

Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricité.

--Que ma soeur attende! dit-il.

--J'attendrai, répondit sourdement Lioura.

Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaça sur le lit et sortit

précipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin

l'orifice.

En offrant à Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation

amoureuse, l'Ours-Gris s'était bien un peu avancé. Mais voici la

réflexion qui lui avait dicté son offre: «Molodun a remarqué la

disparition de la Nuée-Blanche. Il en a averti son beau-père et son

beau-frère. Ceux-ci se sont mis à sa recherche. Quant à lui, il est

probable qu'il est resté avec la Petite-Hirondelle, sous prétexte de la

garder, mais évidemment pour tenter de la séduire. Si les deux premiers

sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent être

loin à cette heure, car j'ai tracé une piste qui se perd assez avant

dans l'intérieur des terres. Donc, en bâillonnant Lioura pour l'empêcher

de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'à

une éminence couverte d'arbres, d'où elle pourra voir ce qui se passe

près du campement sans être aperçue. Et alors, si mes conjectures sont

justes, si Molodun et la face pâle sont ensemble, Lioura sera à moi.»

Ses souhaits furent en partie exaucés. Quand il arriva en vue de la

baie, le Renard-Noir était seul près de Merellum, à qui il semblait

parler chaleureusement.

Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nuée-Blanche, la mena sur

l'éminence:

--Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de

l'Ours-Gris n'est pas droite! s'écria-t-il d'un air triomphant.

--Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, répliqua

l'Indienne en haussant les épaules et en lançant à Iribinou un coup

d'oeil de mépris.

--Que les cabanes! fit-il en examinant la baie.

Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y étaient plus.

A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la

Nuée-Blanche.

CHAPITRE VII

LES CAPTIFS

Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés.

L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre.

Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un

et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault,

distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants

avec la Colombie.

Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait

leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les

livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis

longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse

des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils

arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un

grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et

cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks.

C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara

était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des

Montagnes-Rocheuses.

Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction

du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on

entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés.

Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent

parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers

nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût

savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière

mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition.

Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine

Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par

Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.

Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se

réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo

suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le

monde des Esprits.

Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps

suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks

déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du

secours aux Clallomes.

Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes

respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en

quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques

parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une

multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.

Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux,

tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome.

Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des

éclaireurs.

A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une

superbe crinière noire.

Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et

de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait

Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.

La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.

Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers

apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux

atours.

Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept

pieds de long sur six d'élévation. Quatre poteaux, soutenant une sorte

de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue

perche, en formaient toute la structure.

Sous cette claire-voie, les Indiennes disposèrent des troncs d'arbre

secs, jusqu'à une hauteur de quatre pieds.

Des vases en fibres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des

échafauds.

Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place

qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.

Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord,

annoncèrent l'arrivée d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks.

Le temps était sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu pâle, mais sans

rayon de soleil.

Dès que les Chinouks furent signalés, les Clallomes se portèrent

confusément à leur rencontre.

Dans chacune des huttes du village, on s'était mis en frais pour faire

honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers

ne participeraient aux festins, car tous avaient résolu de ne point

s'arrêter sous une cabane avant d'avoir tiré des Nez-Percés un vengeance

signalée.

Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa

blessure.

Les Nez-Percés · 第 4 / 14 段