cria-t-elle à l'Indien, de rapporter à la Nuée-Blanche que la
Petite-Hirondelle est parée d'une belle robe de peau d'élan dont le
Renard-Noir lui a fait cadeau.
--Tais-toi, pie babillarde, ou je t'écrase le crâne avec mon talon,
vociféra Molodun en levant le pied sur elle.
Mais Merellum poursuivant ses sarcasmes:
--C'est bien ainsi que je t'avais jugé, quand tu rôdais autour de mon
wigwam, et que tu te traînais à mes genoux en me demandant mon amour! Tu
me menaces, parce que je suis attachée, incapable de te répondre! Mais
ose donc me délier les pieds et les mains! Ose me prêter une arme, et
je te ferai fuir, comme un poltron, avec ces deux coyotes! Oui, je ferai
cela, moi, une femme! et j'appellerai mes esclaves pour qu'ils scalpent
vos chevelures, que j'enverrai à ton épouse, la Nuée-Blanche! Oh! la
malheureuse, qui s'est mariée à ce carcajou!
Molodun n'aurait pu entendre la moitié de ces sanglantes injures sans y
mettre un terme en tuant celle qui les proférait, si ses compagnons ne
l'eussent entraîné à quelques pas, où ils l'entretinrent un instant.
Tu sais, lui dit le vieillard, que tu as promis cette face pâle à ma
fille Lioura.
--Oui, appuya l'autre, tu as promis de la ramener prisonnière à ma
soeur; elle n'est donc pas à toi, mais à ta femme, la Nuée-Blanche, qui
en fera son esclave ou la sacrifiera à Scoucoumé, s'il lui plaît.
--Puisque le père et le frère de mon épouse le veulent ainsi, qu'ils
partent avec ma captive, moi j'irai rejoindre mes guerriers, répliqua le
chef d'un ton sombre.
Craignant qu'il ne revînt sur son consentement, les deux autres se
hâtèrent de transporter Merellum dans le canot.
Pendant qu'ils remontaient péniblement le fleuve, elle cria à Molodun:
--Renard-Noir, tu as la finesse d'un lynx; ce que tu fais là est bien
fait. La Petite-Hirondelle le récompensera en disant à ta femme comme
tu l'aimes, et en lui montrant cette magnifique robe, don d'un précieux
amour.
Quand le canot eut disparu, le sagamo se frappa la poitrine et poussa
une exclamation rauque. Puis il se promena un moment sur la grève, en
réfléchissant profondément. Sa démarche était saccadée, il allait par
soubresauts. Tout en lui dénotait, une agitation extraordinaire. Il
aimait Merellum! Et cet amour qu'il s'était flatté d'avoir étouffé
venait de se réveiller. La beauté de la jeune fille, la disparité de sa
couleur avec celle des Indiennes, sa hardiesse, tout, jusqu'aux injures
dont elle l'avait flagellé, concourait à rallumer une passion assoupie,
mais qui n'avait jamais cessé de brûler dans son coeur. Comme ses
charmes effaçaient ceux de Lioura! La comparaison n'était pas soutenable
pour la pauvre squaw! Et puis, l'eût-elle été, Molodun possédait
la Nuée-Blanche; il la connaissait par coeur; tandis que la
Petite-Hirondelle, c'était l'inconnu, le mystère, la chose désirée qu'il
n'avait pu, qu'il ne pouvait avoir! En fallait-il davantage pour que
le sagamo, naturellement passionné, se reprît à aimer Merellum avec une
vivacité nouvelle?
S'il l'eût tuée dans un paroxysme de fureur, il n'eût assurément pas
longtemps pleuré sa mort. Mais, elle vivante, elle en sa puissance, elle
qui l'avait ignominieusement repoussé, qui le bafouait quelques minutes
auparavant, il ne pouvait s'empêcher de vouloir la soumettre à son
caprice et de songer à obtenir par la ruse ou par la force ce qu'elle
avait refusé à ses instantes prières. Il l'avait cédée avec répugnance à
son beau-père et à son beau-frère, se doutant bien que Lioura ne l'avait
demandée que pour assouvir la jalousie qui la consumait; car Lioura
aimait déjà Molodun alors que celui-ci recherchait vainement Merellum en
mariage, et elle savait qu'il n'avait aspiré à elle qu'après avoir été
éconduit par sa rivale. Aussi la rencontre des deux femmes devait-elle
être terrible, et le Renard-Noir craignait que la Nuée-Blanche
n'égorgeât sur-le-champ la Petite-Hirondelle. Cependant, comme la
première était vindicative, cruelle, concentrée et vaniteuse, il
espérait qu'elle attendrait le retour des guerriers pour la traîner au
supplice. Alors, pensait-il, il aviserait au moyen de sauver Merellum si
elle consentait à se donner à lui.
Satisfait de cette conclusion, Molodun ramassa son tomahawk et se fraya
un passage à travers un buisson d'amélanchiers qui masquait une petite
anse où, le matin, les Nez-Percés avaient laissé quelques canots,
suivant la coutume des sauvages qui, en route, cachent quelquefois ça et
là le surplus de leurs approvisionnements pour les cas imprévus.
Arrivé sur la grève, le chef jeta les yeux autour de lui. On peut
s'imaginer sa surprise en remarquant que le gros navire, qui n'était pas
éloigné de plus d'un mille de l'île, avait disparu. Le vent soufflait
de l'est, et le Renard-Noir n'avait pu entendre les cris des victimes de
l'explosion. Mais il aperçut bientôt des débris d'embarcation flottant à
la dérive, quelques Indiens qui tâchaient de gagner à la nage les îlots
de l'archipel; puis, en dirigeant sa vue au nord, un essaim de Chinouks
répandus sur le bord septentrional du fleuve.
Sans deviner la cause de la dispersion de son escadrille, Molodun
comprit que les Nez-Percés avaient essuyé un revers terrible. Les
monceaux de cadavres entassés sur la rive et les sanglants trophées qui
pendaient aux ceintures de ses ennemis, lui firent croire qu'ils étaient
les auteurs de ce désastre.
Alors, frappé d'épouvante, il se hâta de cacher les canots dans
un hallier, puis il grimpa sur un grand cèdre, dont les rameaux
gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la
Colombie, et se mit en observation.
Le soleil penchait déjà à l'horizon. La brise mollissait et l'air était
d'une transparence qui permettait de distinguer les objets à plus d'une
lieue devant soi.
Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient à traverser
le fleuve.
Leurs canots furent lancés à l'eau, et ils naviguèrent vers la rive
méridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitté la plage,
Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au
milieu des vagues et le maintint à cent brasses environ de la flottille.
En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang
affluer à son cerveau. Depuis bien des années il était l'ennemi acharné
d'Oli-Tahara, et depuis bien des années aussi, il convoitait ce buffle,
l'orgueil de son maître, l'effroi des Nez-Percés et des Clallomes! S'il
pouvait tuer le métis et s'emparer de la redoutable bête! quelle gloire
pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dépouille à
jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait haïr Oli-Tahara,
puisque les Clallomes étaient en guerre fréquente avec les Chinouks!
Cependant le métis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'éviter,
autant que possible, l'impétuosité du courant. Molodun, qui ne perdait
pas un de ses mouvements, calcula bientôt qu'il passerait probablement
à la pointe de l'île et près du cèdre sur lequel il était posté. Cette
conjecture l'engagea à se porter plus avant sur la branche, presque à
son extrémité et au-dessus d'un endroit où croissaient des joncs assez
élevés dont il étêta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au
rameau.
Cette opération terminée en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de
nouveau sous l'épais feuillage du cèdre.
Déjà les premiers canots doublaient l'île. Les Chinouks riaient à gorge
déployée en se rappelant les incidents de la «danse que les Nez-Percés
avaient faite en l'air.» Leurs esquifs étaient remplis d'armes et de
scalpes provenant de ces derniers.
Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour
s'exciter aux représailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks
longeaient le rivage, il fut sur le point de se précipiter dans un de
leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de
faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux
eussent défilé; puis ses yeux se rivèrent sur Oli-Tahara qui, ne
soupçonnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en
plus de l'île.
La respiration bruyante du buffle ne tarde pas à se faire entendre. Il
fend l'onde avec une majestueuse rapidité, lève la tête, renifle l'air,
pousse un meuglement.
--Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque
chose, demande le métis en promenant autour de lui un regard nonchalant.
Mais il n'aperçoit rien, le soleil est couché, le crépuscule se fait.
--C'est sans doute, ajoute-t-il, quelqu'un de ces chiens de Nez-Percés
qui se sera réfugié dans cet îlot. Bah! nous n'avons pas le temps de
nous arrêter pour lui.
Le taureau continue de nager. Les roseaux desséchés ploient et cassent
avec bruit sous son large poitrail.
Il n'est plus qu'il une brasse du cèdre où se tient le chef nez-percé;
il exhale un second beuglement. Oli-Tahara s'inquiète; il a vu une ombre
singulière se réfléchir dans l'eau; il relève la tête.
A ce moment, Molodun, son couteau dans la main droite, fond sur lui
comme un vautour sur sa proie. Mais le buffle fait un écart; Oli-Tahara
jette un cri retentissant, et l'assassin, au lieu de tomber sur la
croupe de l'animal, glisse dans le fleuve, après avoir enfoncé son arme
dans le dos du Dompteur-de-Buffles qui s'évanouit en perdant des flots
de sang.
Au cri du blessé, les Chinouks accoururent. Quelques-uns le
transportèrent sur l'île, d'autres se mirent à la recherche du
meurtrier. Mais ils eurent beau plonger dans le fleuve, ou fouiller les
roseaux et les massifs d'amélanchiers, ils ne purent le trouver, quoique
l'île eut tout au plus un demi-mille de circonférence.
La nuit était tombée.
Pour se consoler de leur insuccès, ils déclarèrent unanimement qu'il
avait dû se noyer, et s'assemblèrent autour d'Oli-Tahara. Le métis
respirait encore. Le couteau qui l'avait frappé n'était heureusement
pas empoisonné. Cependant le jeesukaïn chargé de panser sa blessure ne
pouvait répondre qu'elle n'était point mortelle.
Ces circonstances firent ajourner l'expédition des Chinouks contre le
village des Nez-Percés, sur la rivière Saaptim.
CHAPITRE V
LIOURA
Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface
du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant
sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe.
Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint.
Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de
jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard
pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au
secours de leur chef.
Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du
niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait
tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son
pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et
le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout,
en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua
aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer
par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit
que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût
stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont
il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son
opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était
presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir
de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau,
qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux
jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine
communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que
j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez
efficacement le jeu [7].
[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez
fréquemment chez les sauvages de la Colombie.
Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu
lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon
réussit à s'évader en restant près de _trois jours_ caché dans un
réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen
d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de
la surface de l'eau. (Voir l'_Intérieur de bagnes_, par Sers.)]
Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura
immobile.
La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond
de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps
supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.
Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint
à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et
un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les
Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent
point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne
sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies.
Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée
du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui
pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il
découvrit un hibou sculpté à sa proue.
Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés.
Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitôt
il fut recueilli à bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens:
Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prétendant de Lioura, et un autre.
--Pourquoi mon frère nous a-t-il quittés? demanda Iribinou à Molodun.
--Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, répliqua-t-il.
--La langue de mon frère a tourné du mauvais côté, reprit l'Ours-Gris
d'un ton railleur. Mon frère a conduit ses guerriers à un piège pour
s'emparer d'une face pâle, et ensuite il s'est sauvé.
--C'est faux! s'écria le Renard-Noir.
--Mon frère le prouvera aux jeesukaïns de la tribu! Plus de deux fois
cent de ses vaillants jeunes hommes ont été tués et scalpés par les
Chinouks.
--Tu mens! hurla Molodun en serrant la poignée de son couteau qu'il
n'avait pas quitté.
--Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot,
oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait
assommer comme un troupeau de buffles sans défense, et tu viens
maintenant de chez les Chinouks qui sont là, dans cette île, recevoir le
prix de ta perfidie!
A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'élança sur Iribinou.
L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable.
La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'était pas de taille à se mesurer
avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant glissé sur le fond humide du
bateau, tomba à genoux et laissa échapper son couteau. Cependant il se
releva avec l'agilité d'une panthère, et, avant que l'Ours-Gris eût pu
profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renversé
au milieu du rio Columbia, où il disparut bientôt en proférant des cris
de vengeance.
Ces cris eurent un écho dans l'île; le houp de guerre des Chinouks
y répondit. Plusieurs canots furent détachés à la poursuite des
Nez-Percés. Mais, à la faveur de l'obscurité, Molodun les mit en défaut.
Le lendemain matin, il campa près du fort Vancouver, et, dans la soirée,
rejoignit son beau-père sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants.
Ce dernier y était retenu par quelques avaries qu'avait essuyées son
canot. On avait délié les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la
liberté de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa dédaigneuse
fierté. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lèvres. Le sagamo était
sombre; son esprit roulait de sinistres projets.
--Le malheur s'est étendu sur notre tribu depuis que j'ai épousé ta
fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exigé en présent mon arc
en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner,
ce qui a eu lieu ne serait pas arrivé. Il faut que tu me le rendes.
--Cet arc est à moi, il ne me quittera pas, répliqua fermement le père
de Lioura.
Alors, s'écria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je répudierai ta
fille et épouserai cette face pâle.
Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche.
--Tu ne l'épouseras pas, et tu garderas ma fille! répondit le vieillard
d'un ton décidé.
--Et qui donc oserait m'en empêcher?
--Moi, misérable trompeur qui m'as abusée par tes fausses protestations
d'amour! répondit une voix vibrante et acerbe derrière lui.
Molodun se retourna tout d'une pièce et se trouva face à face avec
Lioura, la Blanche-Nuée.
Ce n'était plus la voluptueuse créature, si complaisante, si bénévole,
qui l'avait si tendrement soigné dans la cabane nuptiale; mais une femme
courroucée, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible
squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrasés de
lueurs fauves, ses traits contractés, ses lèvres pincées, tout son
corps frémissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations
désordonnées de son sein, les sons éraillés qui éructaient de sa bouche,
avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise.
Tout brave qu'il fût, Molodun recula devant cette furie.
--Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nuée-Blanche comme un
pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez,
maintenant il voudrait la répudier! Et il croit qu'il le pourra! Non,
non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime
trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant
qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra désormais à la chasse, à
la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un
rire ironique.
--Lioura élève trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit
le chef avec une rage concentrée.
--La Blanche-Nuée, répliqua-t-elle sans s'émouvoir, aime le Renard-Noir,
mais elle méprise ses colères.
Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment.
--Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nuée méprise ses
colères quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura
descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des
guerriers. Ce qu'elle réclame est équitable, c'est l'amour de son
seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera même son père,
l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait
présent.
Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit
d'une voix radoucie:
--Si la Nuée-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux
tuniques en peaux de castor.
--Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait
hommage? intervint Merellum en riant aux éclats.
Lioura ne l'avait pas encore aperçue, car la Petite-Hirondelle se
trouvait placée derrière elle.
Elle tressaillit, regarda du coté d'où venait le son et s'écria avec un
accent de joie cruelle:
--La face pâle! la face pâle!
--Oui, dit Molodun, heureux de détourner à son bénéfice l'irritation
qu'il avait soulevée, oui, la face pâle que le Renard-Noir avait juré
de ramener à son épouse chérie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en
récompensera-t-elle?
Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait
bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles
flamboyantes, elle dévorait des yeux la jeune fille.
Bientôt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles,
mit en lambeaux son vêtement, et lui mordit les épaules avec des
rugissements de bête fauve.
Elle haletait, elle écumait; elle frappait sa rivale des poings et des
pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et
l'aurait tuée sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se fût interposé.
Loin de chercher à se défendre ou à apaiser la mégère, Merellum
l'excitait par ses révélations empoisonnées.
--Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi
déchirer cette belle robe qu'il m'a donnée? Elle t'irait si bien! Il te
prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore
il me le répétait devant ton père! Frappe plus fort. Tu ignores la
manière de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percés ne savent ni
aimer ni défendre leur amour. Elles sont lâches comme leurs époux. Oh!
que tu as la main molle! Je te défie bien de me faire crier.
Molodun contemplait froidement en apparence cette scène.
Toutefois il veillait soigneusement à ce que Lioura ne portât pas
un coup dangereux à la Petite-Hirondelle, et il se disposait même
à l'arrêter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui épargna cette
épineuse besogne.
Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nuée-Blanche fût satisfaite.
Elle se débattait entre les bras de son père, tentait de se dégager pour
se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprécations
effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la
retenait. Elle lui échappait déjà quand son frère parut.
Renolunc, le Castor-Industrieux, était allé à la chasse. Il rapportait
sur ses épaules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun à
l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il fronça
le sourcil, et, se plaçant devant sa soeur:
--Lioura, dit-il, n'est pas fidèle à sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas
attendu dans sa loge le retour des Nez-Percés?
--Lioura avait hâte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle
a quitté l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait être la
première à recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enlevées à
ses ennemis.
Renolunc branla la tête d'un air incrédule.
--Ma soeur, répondit-il, sait habilement préparer son discours. Mais
elle ne réussira pas à tromper son frère. Elle est venue ici poussée par
sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulevé le courroux
des Esprits. Ils lui avaient défendu de se mettre en route avant
l'arrivée des guerriers nez-percés, et ils lui avaient ordonné
d'attendre dans sa hutte que Molodun lui amenât l'esclave qu'il lui
avait promise.
--J'ai vu un ouiarou [8] en songe..., commença la Blanche-Nuée.
[Note 8: Présage.]
Renolunc frappa du pied en s'écriant avec sévérité:
--Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu.
C'est moi, grand autmoin des Nez-Percés, qui le prédis. Car tu es
subtile comme la vipère, venimeuse et traîtresse comme elle. Cette face
pâle est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant
notre arrivée à l'ienhus.
Le Castor-Industrieux exerçait, par sa qualité de premier devin, un
pouvoir presque absolu sur tous ses congénères. Lioura murmura quelques
paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux;
puis les trois Indiens se mirent à dépecer le peccari, pendant que
la Nuée-Blanche, assistée de l'Indien qui avait accompagné Molodun,
ramassait des branches sèches pour allumer du feu.
Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges
violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant
l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs
intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de
moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec
et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour
happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient
à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un
cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles
chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le
lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par
moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre
grondement d'une panthère.
--La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc.
--Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras
cuire le gibier.
--Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande.