Iribinou, l'Ours-Gris, tira le premier comme le plus âgé; sa flèche

siffla dans l'air, effleura le pouce de Vomotiroe et s'enfonça dans la

porte de la cabane, d'où jaillirent des éclats de rire ironique.

L'Ours-Gris était mis hors de lice. Il s'empressa de se sauver; mais il

fut relancé par les huées de la multitude, qui lui aurait même donné la

chasse et lui aurait fait payer cher son inhabileté, si la curiosité ne

l'avait retenue sur la place.

Micamopou, la Flèche-Infaillible, vint ensuite. Des murmures flatteurs

partis de la foule l'accueillirent. On comptait probablement qu'il

remporterait la victoire. Il se campa d'un air fier et assuré, en

véritable conquérant, sourit à ses approbateurs, visa une seconde et

lâcha son trait. Mais à ce moment même, une bouffée de vent souleva un

tourbillon de gypse et le poussa dans les yeux de Micamopou. Cette

circonstance fâcheuse lui fit faire un léger mouvement, la flèche dévia

de quelques lignes et perça l'index d'Iribinou, qui exhala un hurlement

de triomphe, s'élança sur le maladroit, lui arracha violemment l'anneau

qu'il avait au nez, et lui fit, avec la flèche qu'il avait retirée de

son doigt blessé, une profonde incision cruciale sur l'épaule.

Ce sont là les signes du servage chez ces peuplades.

D'assourdissantes clameurs de mépris s'élevèrent autour du malheureux

Micamopou. Les femmes et les enfants lui jetèrent de la boue et des

ordures. Et, malgré les invectives dont on l'accablait, il fut obligé de

s'accroupir au centre de la place, jusqu'à ce qu'il plût à son maître de

l'emmener.

Celui-ci s'était remis en position, et tenait, de nouveau, le caillou

noir entre ses doigts ensanglantés.

Molodun, le Renard-Noir, éleva lentement son arc à la hauteur de ses

yeux. En le faisant, il tremblait un peu. L'attention de la foule était

puissamment excitée. C'est que Molodun était le dernier rejeton d'une

longue suite de guerriers illustres chez les Nez-Percés. Quoique âgé

de vingt-cinq hivers à peine, il s'était déjà rendu redoutable à leurs

ennemis les Pieds-Noirs et les Chinouks, qui ne prononçaient son nom

qu'avec terreur. Vingt chevelures pendues dans sa cabane disaient

éloquemment sa valeur. Son cou, ses épaules, ses bras, ses jambes

étaient rayés de colliers de griffes d'ours, et son arc était fait avec

la dent d'un narval qu'il avait tué lui-même dans une excursion à la

baie d'Hudson. Cette particularité ajoutait à sa renommée, car on sait

que le narval inspire aux tribu sauvages de l'Amérique du Nord un effroi

superstitieux Du reste, Molodun, le Renard-Noir, était doué d'un beauté

rare, bien que sa taille fût gigantesque, il mesurait six pieds de

hauteur, mais ses proportions étaient admirablement prises. Elles

annonçaient la force jointe à l'agilité, l'ardeur du sang unie à son

abondance. Les lignes de son visage ne manquaient ni de noblesse ni

d'agrément. Cependant il avait les lèvres un peu grosses et les narines

fort développées, indice certains d'une nature inflammable et sensuelle.

Ses yeux pétillants, pleins de feu, confirmaient dans cette opinion.

La couleur foncée, presque noire de sa peau, avant qu'il l'eût blanchie

dans la couche de gypse, lui avait valu son nom.

Si Molodun était ému en apprêtant son arme, il recouvra bien vite son

sang-froid. Sa flèche partit l'on entendit un son sec, et elle tomba

avec le caillou noir aux pieds d'Iribinou, qui s'empressa d'aller

prendre son esclave et de partir avec lui, tandis que la foule acclamait

tumultueusement l'heureux Molodun.

On le prit, on le hissa sur les épaules, et on le porta à un ruisseau où

quatre vigoureux Indiens le plongèrent à diverses reprises. Quand il fut

bien lavé, on le transféra dans une loge en forme de rotonde. Elle

ne recevait de l'air que par la porte. Un grand feu était allumé à

l'intérieur et y répandait une fumée qui eût asphyxié tout autre qu'un

Peau-Rouge. Autour de ce feu chauffaient de gros cailloux. Les quatre

Indiens entrèrent dans la hutte avec Molodun. On leur passa des vases

en écorce remplis d'eau, et ils fermèrent hermétiquement la porte;

puis, sur les cailloux rougis à blanc, ils versèrent l'eau, qui dégagea

d'épaisses vapeurs. Ce procédé fut renouvelé pendant une heure. Ensuite

le jeune chef, baigné de transpiration, sortit brusquement de la loge

aux Sueries [5] et courut se jeter de nouveau dans le ruisseau.

[Note 5: C'est le terme employé par les Canadiens-Français.]

Il y demeura seul pendant dix minutes, après quoi il se rendit à la

cabane qu'il avait coutume d'habiter et s'y tint, sans boire ni manger,

pendant deux jours et deux nuits.

Durant ce temps, la hutte devant laquelle avait eu lieu le tir des

prétendants ne fut pas ouverte. Mais aux sons et aux chants qui s'en

échappèrent, il était facile de juger qu'on y faisait fête.

Le soir du deuxième jour, comme le soleil se couchait dans un lit de

pourpre et d'azur, Molodun quitta son wigwam.

Se tête était ornée de plumes d'aigle, et sa longue chevelure, peignée

avec soin, flottait en ondes épaisses jusqu'à ses pieds. Une peau de

caribou, blanchie à la pierre-ponce et enjolivée de broderies en rassade

était gracieusement drapée comme un manteau sur ses épaules.

Le sagamo ne portait aucune arme; néanmoins, dans ses mains il tenait

des couvertes écarlates qu'il avait troquées avec les chasseurs blancs

contre les produits de sa chasse, des colliers de ouampums et de

tiacomoshak, des robes d'hermine, de renard argenté, et son grand arc en

dent de narval, mais sans une seule flèche.

Les couvertes, les colliers, les pelleteries étaient des présents de

noce pour sa fiancée, la belle Lioura, la Blanche-Nuée; l'arc était

destiné au père de celle-ci. Ce n'était pas sans regret que Molodun

s'en séparait, car lui aussi croyait à sa vertu magique; mais le père

de Lioura l'avait exigé en échange de la main de sa fille, et l'amour du

jeune homme pour Lioura avait triomphé de sa répugnance à se dessaisir

d'un objet aussi précieux.

Molodun s'achemina vers la loge de la Blanche-Nuée.

En y arrivant, il déposa ses présents à la porte et frappa avec la paume

de la main droite.

--Le coyote! le coyote! crièrent aussitôt plusieurs voix de femmes à

l'intérieur de la hutte.

Il frappa une seconde fois.

--Le coyote! le coyote! répétèrent les voix avec irritation.

--Ce n'est plus le coyote, dit-il; c'est Molodun, le chef aimé des

Nez-Percés, qui a battu ses rivaux et qui vient réclamer Lioura, la

vierge que son coeur a choisie.

--Mais, fut-il répondu d'un ton moqueur, qu'est-ce qui prouve que le

coeur de Lioura a choisi Molodun?

--Molodun est prêt à subir les épreuves auxquelles Lioura voudra le

soumettre.

--Que Molodun essaye d'entrer.

Alors le sagamo tira la porte à lui. Elle céda. Et, dans la hutte, il

put voir une douzaine de jeunes filles échevelées, les vêtements en

désordre, qui brandissaient, qui un javelot, qui une pique, qui une

flèche, qui un couteau de silex. Furieuses, elles le reçurent l'insulte

et la menace à la bouche. Derrière elles apparaissait Lioura, plus

furieuse, plus menaçante que les autres.

Molodun devait l'enlever à ses compagnes. Ce n'était pas une tâche

facile, car il lui fallait d'abord dénouer; et dévider, sans le

briser, un interminable lacis de ouatap, que les jeunes squaws avaient

enchevêtré, comme des rets, entre les pieux auxquels était fixée la

porte en cuir de buffle.

Sans prendre garde aux injures et aux coups de ces mégères, Molodun se

mit bravement à l'oeuvre. Malgré l'obscurité île la nuit qui

tombait, rapidement, malgré la lutte qu'il avait à soutenir, malgré le

brouillamini des cordes, il parvint à délier le filet, et s'avança dans

la loge où régnaient des ténèbres impénétrables. Son succès fut salué

par un redoublement de cris. Toutes les femmes se précipitèrent comme

des furies sur lui, le lardèrent avec leurs armes, l'égratignèrent avec

leurs ongles, le mordirent à belles dents et lui firent cent plaies,

cent contusions, jusqu'à ce qu'il eût réussi à saisir Lioura et à

l'emporter sur la place, où les Indiennes le poursuivirent encore à

coups de pierres.

Lioura ne demeurait pas inactive. De ses pieds, de ses poings elle

meurtrissait son ravisseur, le traitant de lâche, de loup-cervier, et se

débattant de toutes ses forces pour échapper à ses étreintes.

Mais Molodun semblait insensible aux reproches comme aux blessures.

Continuant agilement sa course du côté du ruisseau, il s'y plongea

sans hésiter avec son cher fardeau, nagea à l'autre rive, aborda et se

dirigea vers les bois.

Si, malgré la profondeur de la nuit, il eût pris une des compagnes de

Lioura pour elle, la première serait devenue sa femme, car les sorciers

nez-percés auraient jugé qu'Atalapas ou l'Être-Créateur l'avait voulu

ainsi.

Dès qu'ils eurent franchi le cours d'eau, Lioura changea de manières. Se

pendant mollement au cou de Molodun, et caressant de la main ses cheveux

humides, elle sécha son visage sous des baisers brûlants.

Cependant elle ne soufflait pas une parole et le sagamo arpentait

la forêt avec la vélocité de l'antilope. Son coeur battait haut, sa

respiration était haletante, ses membres frissonnaient et il allait

toujours devant lui, sans dévier de sa route.

Nonobstant son jeûne prolongé; ses fatigues, le sang qu'il perdait par

les coupures dont les jeunes filles l'avaient labouré, il fit de la

sorte quatre lieues sans broncher, sans reprendre haleine.

Il parvint à la porte d'une cabane construite avec des branchages, dans

une clairière, l'ouvrit, déposa Lioura sur une couche de mousse et se

laissa choir.

Molodun était épuisé. Mais s'il se fût arrêté avant d'atteindre la

loge nuptiale, il eût perdu tous les avantages qu'il avait précédemment

remportés, et sa fiancée aurait été libre de retourner chez ses parents.

En tombant, il s'était évanoui. Quand il reprit connaissance, il vit

Lioura agenouillée à côté de lui et pansant délicatement ses blessures

avec des herbes aromatiques.

Le jour avait succédé à la nuit.

Molodun ne pouvait faire un mouvement. Ses membres étaient rigides. Il

avait la tête lourde, les lèvres enflammées par une fièvre intense. Il

demanda à boire.

La jeune squaw lui servit une tasse d'eau de riz sauvage coupée avec du

sucre d'érable. Il but délicieusement ce breuvage rafraîchissant et la

remercia par un regard humide d'amour.

--Mon maître est-il content de la Blanche-Nuée? demanda-t-elle.

--Molodun l'aime depuis deux hivers, il est heureux que la Blanche-Nuée

soit devenue sa femme.

--Il n'a jamais aimé qu'elle? interrogea Lioura en fixant sur lui un

regard scrutateur.

Le sagamo tressaillit, et sa femme poursuivit d'un ton qu'elle

s'efforçait vainement de rendre calme:

--Molodun a aimé une autre femme. Il l'aime peut-être encore. Lioura l'a

appris la nuit dernière dans un songe. Elle a vu cette femme qui a le

visage pâle, et qui commande les Clallomes depuis la mort de Ouaskèma.

Et l'Esprit du songe lui a dit que cette femme serait fatale à Molodun

s'il ne l'amenait comme esclave à Lioura.

--L'Esprit, du songe a dit vrai, répondit le chef. Molodun a aimé une

squaw blanche. Mais elle l'a repoussé; il ne l'aime plus.

A cette imprudente déclaration, un éclair de courroux brilla sur le

visage de l'Indienne.

--Si, dit-elle, Molodun ne l'aime plus, il cédera à la prière de la

Blanche-Nuée.

Et comme il ne répliquait pas, elle ajouta:

--Lioura aime son maître. Elle sait que cette face pâle lui sera

funeste. Voilà pourquoi elle la demande au Renard-Noir.

--Il la donnera à Lioura, repartit le sagamo en fermant les yeux.

Il s'endormit sans remarquer l'expression féroce qui scella, un instant,

la physionomie de la jeune femme dès qu'il eut fait cette promesse,

dont ses sens affaiblis ne lui permirent pas alors de bien comprendre

l'importance.

Au bout de quinze jours, Molodun fut guéri. Il rentra au village avec

Lioura. Les Nez-Percés se préparaient à une grande expédition contre les

Chinouks qui les avaient fréquemment attaqués en les accusant d'avoir

ravagé leurs cantonnements. Deux cents guerriers entrèrent en campagne.

Ils s'embarquèrent sur la Colombie dans leurs canots de troncs d'arbre

et descendirent à toute vitesse vers l'embouchure du fleuve.

Ils étaient commandés par Molodun.

Avant de partir, Lioura lui avait dit entre deux baisers:

--Souviens-toi, mon cher seigneur, que tu as juré de me ramener la squaw

blanche!

--J'ai juré et je tiendrai ma parole, ô ma douce amie! répondit le

sagamo, tout entier sous l'empire de l'amour dont l'avait enivré la

belle Indienne depuis leur mariage.

Le trajet, des Nez-Percés s'effectua sans incident digne d'être

rapporté, de la rivière Saaptim jusqu'au cap de la Roche-Rouge, à vingt

milles environ de l'estuaire du rio Columbia.

Mais, à cette place, un canot qu'on avait dépêché en avant pour

reconnaître la côte, vint annoncer qu'un gros navire, appartenant aux

Visages-Pâles, était amarré derrière une île voisine. Les éclaireurs

déclarèrent, en outre, qu'il y avait fort peu de monde à bord du

vaisseau. C'était une nouvelle agréable pour les Nez-Percés. Le bâtiment

devait constituer une excellente prise. Ils résolurent de s'en emparer.

Malheureusement, le hasard, qui favorise souvent les mauvais desseins

aussi bien que les bons, servit les sauvages à souhait. Le navire était

ce brick où Poignet-d'Acier voulait embarquer les trésors qu'il avait

recueillis dans les mines de la Caoulis. Se défiant des matelots,

il avait ordonné qu'on les grisât pour qu'ils n'assistassent pas au

transport des sacs d'or sur le vaisseau. Les sauvages eurent donc bon

marché de l'équipage, quoique le capitaine, son second et quelques

trappeurs dévoués à Poignet-d'Acier se fussent défendus comme des lions.

Monté un des premiers à l'abordage, le Renard-Noir entra dans une cabine

pour la piller. Mais, après avoir enfoncé de son genou robuste la porte

de cette cabine, il ne fut pas peu surpris d'y trouver la femme blanche

à laquelle obéissaient les Clallomes.

--Merellum! s'écria-t-il en se jetant sur elle.

La jeune fille tenta de le repousser. Efforts inutiles. Il lui lia les

pieds et les mains, la bâillonna, l'enveloppa dans une couverture,

la prit entre ses bras comme un paquet, redescendit dans son canot en

appelant à lui deux Indiens dont il se croyait sûr et fit force

rames vers l'île que ses gens et lui avaient quittée un quart d'heure

auparavant.

Au moment où ils débarquèrent, le brick sauta avec un vacarme comparable

à la décharge simultanée de vingt pièces d'artillerie.

CHAPITRE IV

MERELLUM

Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se

dresse, comme je l'ai dit, à quelques lieues seulement de l'embouchure

du rio Columbia ou rivière Colombie, sur le territoire de ce nom, à

l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47° de latitude nord. Le cours

d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivière, peut

avoir en cet endroit quatre à cinq milles de large. Il est littéralement

parsemé d'îles, d'îlots et de bancs de sable, les uns mouvants, les

autres fixes. Ces sables et ces îles hérissées de rochers à fleur

d'eau, nommés chicots par les Canadiens-Français, rendent son parcours

excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la fréquence des

tempêtes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis;

l'estuaire de la Colombie une sinistre renommée chez les navigateurs.

En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans

laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du

fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panaché de beaux arbres et

festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus

de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs

lignes à pêcher. Le brick se trouvait à une courte distance de cet

archipel, qui avait servi à abriter les Nez-Percés pendant qu'ils

complotaient sa capture.

Ce fut dans une des îles dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir,

conduisit Merellum.

Il venait d'atterrir avec ses gens et de déposer la jeune fille sur le

gazon, quand le navire vola en éclats.

Le bruit foudroyant de la détonation les terrifia. Croyant qu'elle

était due à une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir,

les Nez-Percés se laissèrent tomber sur le sol, en baissant la tête et

croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les Égyptiens à

l'approche d'un ennemi invincible.

Ils demeurèrent sans bouger dans cette posture pendant près d'une heure.

Merellum elle-même était tremblante et pensait que sa dernière heure

allait sonner. Elle appartenait cependant à la race blanche. Des

Canadiens établis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils

étaient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome,

Ouaskèma, l'avait adoptée et élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Alors,

Ouaskèma fut tuée accidentellement, disaient, les uns, volontairement,

disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en

était amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succéda au commandement des

Clallomes, et, malgré son extrême jeunesse, les gouverna avec prudence

pendant plusieurs années. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui

l'avait prise en affection et qu'elle chérissait à l'égal d'un père, lui

offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au désert.

Le sang de ses pères parlait en elle. La proposition du capitaine

fut acceptée avec bonheur. Mais il n'était pas facile de la mettre à

exécution. Les Clallomes tenaient à leur souveraine. Ils voyaient

d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'était,

prétendaient-ils, le méchant génie de leur tribu. Ouaskèma l'avait aimé,

et Ouaskèma avait payé de son existence cette passion désapprouvée

par l'Esprit-Suprême. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de près

le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent, à tromper leur

vigilance; la jeune fille fut embarquée et cachée à bord du brick, dans

la nuit qui précéda le jour où il devait partir, et, sans l'attaque des

Nez-Percés, elle abandonnait pour toujours peut-être ses trop fidèles

sujets.

[Note 6: Voir la _Tête-Plate_.]

A l'époque où nous la retrouvons, Merellum, la Petite-Hirondelle avait

une vingtaine d'années. Elle était blanche comme le lait, et à peine

une légère teinte rosée colorait ses joues. Ses traits n'étaient point

réguliers, mais ils plaisaient dans leur ensemble par l'expression de

douceur et de bienveillance qu'on y lisait. Une chevelure superbe, dans

laquelle elle aimait à se draper comme dans un manteau; de beaux yeux

bleus, ordinairement rêveurs, mais qui pouvaient s'animer et darder

des éclairs au moment du péril, achevaient d'en faire une des créatures

exceptionnelles dont l'influence magnétique, inanalysable, s'impose

despotiquement à ceux qui les entourent. Elle avait d'ailleurs une

taille au-dessous de la moyenne; quoique d'un dessin correct, ses

membres étaient grêles. Enfin, au premier aspect, elle vous semblait

d'une délicatesse souffreteuse. Mais cette apparence était décevante,

décevante comme l'air de nonchalance qui caractérisait habituellement

son visage. Sous une enveloppe chétive, Merellum cachait une âme

finement trempée; et, sous sa carnation satinée, se déployait un réseau

de muscles et de nerfs dont la flexibilité et la solidité eussent fait

envie à un gladiateur romain. En un mot, elle était brave comme l'aigle,

souple comme la panthère; mais elle ne résistait pas aux fatigues

prolongées. A un moment donné, les forces de son corps et de son esprit

la trahissaient. Le ressort se détendait brusquement, et elle n'était

plus qu'une enfant faible, endolorie, cherchant le repos. La prostration

durait peu toutefois, surtout si des circonstances nouvelles,

pressantes, changeaient le cours de sa vie. Une contre-réaction

s'opérait bientôt en elle, et Merellum reprenait sa fermeté, sa

vaillance. Les émotions aiguës l'agitaient comme un courant électrique;

et quand on la croyait chancelante, elle se relevait tout à coup

galvanisée, prête à recommencer la lutte, à affronter les dangers avec

un redoublement d'énergie.

Au moment de son enlèvement, Merellum était vêtue d'une tunique en

peau d'élan, frangée avec des passementeries écarlates et enrichie

de broderies en grains bleus d'_aioqua_. Des mocassins élégants

emprisonnaient ses pieds mignons, une sorte de béret, en fibres d'écorce

de cèdre, était coquettement posé sur sa tête et laissait courir sur ses

épaules les ondes de son opulente chevelure.

En abordant, on lui avait enlevé le bâillon qui couvrait sa bouche.

La première, elle revint de la stupeur que lui avait causé l'explosion

du vaisseau.

Se tournant du côté de Molodun avec un regard dédaigneux, elle lui dit

ironiquement:

--Merellum croyait que le Renard-Noir était plus brave que les vils

esclaves dont il est le chef; mais elle s'est trompée. Le Renard-Noir

n'a pas plus de courage que les hiboux que sa tribu a choisis pour

emblème. Il lui faut plus de deux fois cent guerriers pour prendre une

femme, et, quand il l'a en son pouvoir, après s'en être emparé par la

ruse, il fuit devant ses ennemis comme un chevreau devant les chiens. Le

Renard-Noir est un lâche!

A cet outrage, Molodun se redressa, transporté de fureur.

--La Petite-Hirondelle a la langue trop longue, s'écria-t-il, le

Renard-Noir la lui rognera et la donnera à manger aux volverennes.

--Si la langue de la Petite-Hirondelle est trop longue, celle du

Renard-Noir est trop courte, car il n'a pas osé dire à la Nuée-Blanche

qu'il l'avait épousée par dépit de ce que la Petite-Hirondelle avait

méprisé son amour, répliqua hardiment Merellum.

--Tu mens, face pâle maudite! je ne t'aime pas, je ne t'ai jamais aimée!

reprit le chef en grinçant des dents.

--Ah! ah! je mens! tu dis que je mens, fils de louve! Et Merellum avec

un rire moqueur; tu dis que je mens! Et qui donc a offert en présent à

la Petite-Hirondelle cette robe de peau de daim que je porte? N'est-ce

pas le Renard-Noir?

Le sarcasme alla droit au coeur du sagamo; il bondit comme s'il eût été

mordu par une vipère.

Les deux Indiens qui l'avaient accompagné l'examinaient avec une

surprise mêlée de défiance, car ils ne l'avaient jamais vu aussi

patient. Ses indomptables colères étaient même, si je puis m'exprimer

ainsi, proverbiales dans la tribu.

Cependant un orage, terrible s'amassait dans le coeur de Molodun; à

ses traits contractés, ses lèvres frémissantes, ses narines largement

dilatées, aux veines énormes qui, comme des cordes bleuâtres,

grossissaient à ses tempes, il était facile de prévoir que la tempête ne

tarderait pas à éclater avec une violence d'autant plus grande qu'elle

aurait été plus longtemps concentrée.

Il pétrissait le soi sous ses pieds, et rayait avec ses ongles le manche

de son tomahawk.

Loin d'intimider Merellum, cette irritation semblait lui plaire. Elle

jouait avec elle comme une chatte avec une panthère.

--Eh bien! dit-elle en riant, n'ai-je pas dit vrai? La langue du

Renard-Noir n'est-elle pas trop courte? Elle ne peut pas répondre. Que

dirait la Nuée-Blanche si elle savait que le Renard-Noir a donné cette

robe à la Petite-Hirondelle?

C'en était trop; Molodun, fou d'exaspération, poussa un hurlement

féroce, et, brandissant sa massue, il se rua sur la jeune fille pour

l'en frapper.

Calme et toujours souriante, elle attendait le coup mortel sans faire un

mouvement pour l'éviter, mais un des Nez-Percés arrêta le bras du chef.

--Mon fils oublie que cette face pâle ne lui appartient pas, dit le

Peau-Rouge.

Molodun bondit sur lui-même, et tournant sa rage contre le téméraire, il

lui lança le tomahawk à la tête. Par bonheur, l'autre se jeta à terre,

et l'arme alla briser une pointe de rocher, à vingt pas de distance.

Le sauvage s'était relevé avec une merveilleuse impassibilité! C'était

un vieillard blanchi par les hivers et que sa sagesse avait mis en

honneur chez les Nez-Percés.

--Que Molodun, dit-il froidement, apaise le bouillonnement de son sang

et qu'il ouvre ses oreilles aux discours de la prudence. Le buffle, une

fois échauffé par l'animosité, perd sa force et son habileté. Il en est

de même de l'homme. Mon fils veut-il m'écouter?

Parle donc, dit le chef d'un ton sombre, en fixant sur Merellum des

regards durs comme des flèches de métal.

Les Nez-Percés · 第 2 / 14 段