--Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abai

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LES NEZ-PERCÉS

A M. DUFLOT DE MOFRAS,

L'intrépide voyageur, le savant hydrographe, dont les admirables

travaux sur l'Orégon ont, les premiers, initié la France aux richesses

naturelles de l'Amérique septentrionale,

L'auteur reconnaissant,

H.-E. CHEVALIER.

Château de Maulnes, août 1562.

LES NEZ-PERCÉS

PAR

ÉMILE CHEVALIER

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 18

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1867

CHAPITRE PREMIER

POIGNET-D'ACIER--NICK WHIFFLES

--Castors et loutres! voilà un sac qui est tonnerrement lourd,

capitaine. Il y a au moins la charge de deux hommes. Tenez, c'est tout

au plus si je puis le remuer. Et pourtant Nick Whiffles n'est pas une

poule mouillée, ô Dieu, non! Que diable ferez-vous donc de tout cet

or-là?

--Soyez sans inquiétude, mon brave, je trouverai aisément son placement,

répondit le capitaine en souriant.

--Aisément! aisément! mais il y a là de quoi acheter toutes les femmes

de la création, et ce n'est guère ce qui vous tente, vous, car jamais

on ne vous a vu tourner les yeux sur une squaw. Ce n'est pas comme mon

oncle le grand voyageur dans l'Afrique centrale; lui, il aurait fait dix

fois le tour du monde pour rencontrer un beau brin de fille. Il en avait

toujours comme ça cinq ou six douzaines à ses trousses, oui bien, je le

jure, votre serviteur!

Et Nick Whiffles, abandonnant un gros sac de cuir de buffle qu'il avait

vainement essayé de soulever, plongea sa main dans une blague en peau de

vison pendue sur sa poitrine, retira une poignée de tabac et s'en bourra

la bouche.

--Vous ne l'avez pas connu mon grand-père? demanda-il au bout d'un

instant.

--Je croyais que vous parliez de votre oncle?

--Oncle ou grand-père, ça ne fait rien, capitaine. C'était un fameux

touriste, comme ou dit aujourd'hui. Il avait un fier cheval, allez!

Ensemble ils parcoururent la terre, la mer, tout le globe. Est-ce que

vous les avez rencontrés dans vos excursions?

--Non, ami Nick, non, répliqua le capitaine, riant de la franche

bonhomie avec laquelle le trappeur débitait ses bourdes.

--Alors, c'est un malheur; car vous étiez fait pour vous entendre avec

eux, dit celui-ci d'un ton de regret sincère. Voyez-vous, mon parrain

était aussi fort que vous...

--C'était donc votre parrain?

--Ai-je dit parrain?

--Mais il me semble...

--Alors c'est que c'était mon parrain, riposta Nick Whiffles sans

sourciller. Il était courageux comme un bison, rusé comme un carcajou;

mais pourtant il avait un défaut, un grand défaut de nature: mon oncle

manquait de vigueur dans les bras et dans les jambes. Un enfant l'aurait

renversé à terre.

--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, donnant cours à un accès d'hilarité.

Comment! tout à l'heure vous disiez qu'il était aussi robuste que moi!

--Ai-je dit cela? Castors et loutres, je me suis trompé, capitaine! Lui

aussi robuste que vous! Peuh! mon grand-père était mou, capitaine! et

poltron... poltron! Un lièvre lui aurait fait virer les talons! ô Dieu,

oui!

Là-dessus, l'honnête trappeur porta sa gourde à ses lèvres et but une

copieuse gorgée.

--Délicieux whisky! dit-il en faisant voluptueusement claquer sa langue

contre son palais, délicieux! On n'en fait pas de meilleur au fort

Columbia. Encore une gobe que ces vermines d'Indiens ne me voleront pas.

Voulez-vous y goûter, capitaine?

Poignet-d'Acier fit avec la tête un geste négatif.

--Voyons, Nick, il faut nous hâter, dit-il ensuite.

--Comme de raison, capitaine. Mais, je l'avoue, ce coquin de sac est

trop lourd pour mes épaules.

--Prenez-en un autre; je transporterai celui-ci.

--Ah! vous, c'est différent. Je ne sais pas ce que vous ne feriez

pas, capitaine; vous êtes le plus vigoureux, le plus habile, le plus

infatigable de tous les chasseurs du Nord-Ouest. Ce sera une maudite

perte pour nous autres francs trappeurs quand vous serez parti, et les

gens de la compagnie de la baie d'Hudson seront, bien capables d'allumer

un feu de joie, car vous leur avez donné fièrement du fil à retordre.

A votre place, je ne les quitterais pas comme ça, moi. Ont-ils un peu

cherché à vous assassiner, hein? Depuis Pad et Joe [1]...

[Note 1: Voir la _Tête-Plate_.]

--Bon, bon! laissons cela, interrompit brusquement Poignet-d'Acier, dont

le front se rembrunit aussitôt, comme si ces réminiscences lui eussent

été pénibles.

--A votre aise, capitaine. Je me tais sur ce chapitre, quoique j'en

aurais long à dire. Mais ça n'empêche pas que ça me peine de vous voir

partir comme ça! Je m'étais fait à vous comme à mes chiens, et je m'en

vais maintenant être tout aussi désorienté que la première fois que j'ai

quitté les établissements [2].

[Note 2: Les trappeurs du Nord-Ouest nomment établissements les lieux

habités par les gens civilisés.]

--Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?

--Pourquoi? pourquoi? répliqua le trappeur en secouant la tête; ah!

c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du désert que le

désert ne peut se passer de Nick Whiffles, ô Dieu, non! Qui est-ce qui

tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui

délivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damnés

serpents à sonnettes qu'on découvre à chaque pas? Non, capitaine, non je

ne peux pas abandonner comme ça les territoires de chasse. Quand je le

ferai, ce sera pour monter là-haut, chez notre Maître à tous. D'ailleurs

je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civilisés. On y trouve plus

d'hypocrisie et de méchanceté que parmi les Indiens. Les premiers ne

tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent,

ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunité sans que

la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori.

Au contraire, quand un blanc a bien volé ses semblables, en usant de

finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois,

quand il a fait sa fortune au préjudice d'autrui par la médisance, la

calomnie, en ruinant des familles, réduisant le père et la mère à la

mendicité, les fils à l'opprobre, les filles à la prostitution, on

l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des

récompenses, des statues! Ça peut paraître beau, mais ça n'est pas juste

et ça ne me va pas. Voilà, capitaine, pourquoi je préfère demeurer au

milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine à la main,

quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecière, et la liberté

d'aller où l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait désirer.

Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour

en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions

d'étoiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah!

capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons

ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentré au Canada, c'est

moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Nick Whiffles décocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre

à son interlocuteur de l'arrêter. Aussi, en terminant, éprouva-t-il le

besoin de se lubrifier le gosier.

--Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, capitaine? dit-il après avoir

donné une tendre caresse à son flacon.

--Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant

pensivement dans la pièce où se passait cette scène.

C'était une grande salle oblongue qui semblait avoir été taillée dans

le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonçaient une formation

porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carrée,

des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cèdre. Des armes,

carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs,

flèches, étaient fixées en trophées à la muraille, le long de laquelle

s'étalaient plusieurs sacs en cuir de grande capacité.

Chacun de ces sacs était, gonflé par les objets qu'il contenait et fermé

hermétiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge

représentant un chien rongeant un os avec cette devise à l'exergue:

Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O

En le rongeant, je prends mon repos.

Vn temps viendra, qui n'est pas venv,

Que je mordray qui m'avra mordv.

Cet emblème et ces vers étaient la reproduction exacte d'une inscription

qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, à

Québec[3].

[Note 3: Voir la _Huronne_. Chapitre VIII.]

Une lampe en terre rouge éclairait la chambre souterraine, qui n'avait

aucune fenêtre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une

de l'autre.

--Raison! répondit le trappeur à Poignet-d'Acier, je crois bien que je

pourrais avoir raison. Est-ce que Nick Whiffles n'a pas toujours raison?

Je vous dis que vous reviendrez dans la Colombie, capitaine, et vous

y reviendrez. Mais, à votre place, moi, je ne retournerais même pas au

Canada. Vous voulez faire la guerre aux Anglais, faites-la donc ici.

Avec cet or que vous avez extrait des mines du mont Sainte-Hélène, vous

seriez à même de fonder une société plus puissante que celle de la baie

d'Hudson, et vous chasseriez ces brigands d'Anglais du pays quand vous

le voudriez. A quoi bon, je vous le demande, aller au Canada? Votre or

ne vous y servira pas à grand'chose, car vos ennemis ont là, dans leurs

citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et aguerries

auxquelles il vous sera peut-être bien difficile de résister. Quelles

ressources, quels hommes aurez-vous à leur opposer? Nos compatriotes

ne sont sans doute pas aussi bien préparés à la révolte que vous vous

l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille médire des Canadiens-Français.

Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le sont; ce sont aussi

les plus intrépides chasseurs du désert. Ils dirigent leurs canots mieux

que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il n'y a guère que

Nick Whiffles qui puisse les égaler; mais voyez-vous, capitaine, je les

connais, les Canadiens-Français, tout Irlandais que je suis Dans leurs

villages, sous la main de leurs prêtres, ils ne valent pas une vieille

chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec vous, et

demain, ils marcheront contre vous, si leur curé le commande. Dans notre

île, en Irlande, c'est la même chose. Dans mon temps, moi aussi j'ai

voulu faire des révolutions. Ça m'a presque valu la corde. On ne m'y

reprendra plus, ô Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine; moquez-vous

des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre à mort à ceux de la baie

d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi, ma carabine et mes

chiens; deux fines bêtes qui ont horreur des Anglais comme un chat de la

moutarde, vous savez!

Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lèvres de

Poignet-d'Acier.

--Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il,

mais je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard... car vous avez

dit vrai, je reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je

reverrai encore le désert. Pour le moment, il faut se rendre là-bas et

faire un effort. Mon devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je réussirai.

N'ai-je pas cet or qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai

cherché si longtemps, dont la découverte a coûté la vie aux seules

créatures qui m'aient sincèrement aimé, et dont l'extraction,

l'amoncellement dans ces caves ont encore exigé tant de peines, tant

de misères et tant d'années, car voilà plus de dix ans que j'ai perdu

Jacques et cette pauvre Indienne... Enfin je tiens ce métal si convoité,

je le tiens! tous ces sacs en sont pleins. Il y en a la pour des

millions de dollars. Dans deux heures le navire que j'ai acheté à des

pécheurs yankees mettra à la voile, et dans quelques mois le capitaine

Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche, l'ex-notaire de Montréal,

l'ennemi juré de toute la race anglo-saxonne!

En articulant ces paroles, l'aventurier avait oublié la présence de Nick

Whiffles; il s'était animé, ses yeux étincelaient; la colère, la colère

sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crispés, le

corps frémissant, frappant le sol du pied, il était terrible à voir.

--M'est avis tout de même que vous allez les entortiller dans un tas de

damnées petites difficultés, capitaine, dit Nick qui l'avait examiné une

minute en silence.

--Je veux les expulser de toute l'Amérique du Nord, s'écria

véhémentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est à coups de fusil, ce sera

à coups de bâton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous

ont abreuvés depuis qu'ils se sont emparés du Canada.

--Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur.

--Seul! répéta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc

que je sois seul avec cela?

Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna

bruyamment.

--Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des

légions, des armées, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en

aurai tant que je voudrai au Canada, aux États-Unis, partout. Et si je

ne puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les sociétés

secrètes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick

Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je

vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps à jaser. L'heure

de la marée approche, je veux lever l'ancre à son retour. Ainsi,

dépêchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien

attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous

serions sûrs d'une révolte à bord avant huit jours, si...

--Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement grisés, qu'ils sont

tous couchés dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engagés

et moi qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voilà

une qui pèse au moins deux cents livres!

--Faut-il vous aider à la charger?

--Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles

ne parvenait pas à mettre un pareil fardeau sur son dos, répondit le

trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs sur son épaule.

--Y est-il? demanda Villefranche.

--Oui, répliqua Nick, mais c'est un peu dur. Les cailloux m'entrent dans

les chairs comme des clous. Dire qu'on se donne tant de mal pour des

bêtises comme ça! ajouta-t-il en aparté.

--Ainsi, dit Poignet-d'Acier, vous vous rappelez mes instructions?

--Parfaitement, capitaine. Je descendrai les sacs au bâtiment, et je les

remettrai à Louis-le-Bon qui les arrimera.

--C'est cela; mais vous suivrez le sentier à gauche, près de l'ancienne

entrée du souterrain.

--Celle que vous avez bouchée en 1822 avec Jacques?

--Celle-là même.

--Les Indiens ont dû avoir joliment peur quand ils ont entendu

l'explosion; car vous aviez fait jouer une mine, n'est-ce pas,

capitaine? On m'a conté cela dans le temps au fort Caoulis.

--Oui, mais hâtez-vous, dit Villefranche d'une voix brève, comme si ce

souvenir lui était importun.

Le trappeur soupesa deux ou trois fois le sac pour l'assujettir plus

solidement sur son omoplate, prit sa carabine à la main, examina

l'amorce, et sortit de la salle en fredonnant le refrain de la

chansonnette:

Ann, Mary-Ann... etc.

Ayant traversé un long couloir faiblement éclairé par quelques fissures

pratiquées ça et là entre les rochers, il arriva au bout de cinq

minutes à l'entrée de la caverne. Elle ouvrait sur un ravin profondément

encaissé entre des masses de porphyre et était masquée par d'épais

buissons de houx.

En débouchant, Nick Whiffles jeta un coup d'oeil rapide dans le ravin,

pour s'assurer que personne ne l'observait, puis il remonta d'un pas

agile l'escarpement, malgré la pesanteur de sa charge.

On était alors au commencement de l'automne. Il faisait beau, quoique le

ciel fût marqueté par un réseau de petits nuages blancs comme le lait,

qui se pourchassaient d'orient en occident. Une riche prairie étalait

comme un cachemire de l'Inde ses brillantes couleurs au sommet de la

falaise. Mille plantes odoriférantes embaumaient l'air, et des oiseaux,

tapis sous les feuilles mordorées des arbres, ramageaient joyeusement,

remplissant l'espace de leurs notes cristallines.

--Et dire qu'il y a des gens qui préfèrent l'atmosphère écoeurante

des villes et leur bruit discordant à ces enivrantes senteurs, à cette

harmonieuse musique! pensait le trappeur, en s'avançant de toute la

vitesse de ses grandes jambes vers un gros cap au delà duquel l'oeil

planait sur un magnifique cours d'eau, lequel, embrasé par les chauds

rayons du soleil, ressemblait à une immense cuve d'or en ébullition.

Tout à coup, et tandis que Nick Whiffles terminait sa réflexion, un cri

aigu on plutôt un hurlement sinistre frappa son oreille. Il s'arrêta,

arma sa carabine sans déposer son sac, et s'approcha du bord du cap. Au

premier cri avaient succédé des clameurs épouvantables, que redisaient

en lugubres échos les rochers du voisinage. Puis on entendit des

plaintes déchirantes, des imprécations en français, en anglais, en

indien; puis des détonations successives et le fracas d'un combat

acharné.

Le trappeur arriva à l'extrémité d'une plate-forme étroite, d'où la

vue plongeait perpendiculairement sur le fleuve. Un spectacle étrange,

hideux, se présenta soudain à lui.

A cent pieds au-dessous de la pointe qu'il occupait, se balançait

coquettement un joli brick de cinq à six cents tonneaux. Une nuée de

canots, faits avec des troncs d'arbre, des peaux de buffle, ou même des

nattes de jonc, entouraient ce brick. Les canots étaient montés par de

grands Indiens osseux, tout nus, couverts de peintures effroyables, avec

des colliers de griffes d'ours ou de coquillages à leurs cous, et des

anneaux ou des os de poisson passés dans la cloison du nez. Pour

armes ils avaient des arcs, des flèches, des massues, des lances,

des javelots. La plupart portaient au bras gauche un bouclier ovale;

quelques-uns étaient munis de carabines; tous avaient les cheveux

relevés au sommet de la tête, serrés au moyen d'une corde, et retombant

en une grosse touffe semblable à la queue d'un cheval sur leurs épaules

cuivrées. Leurs embarcations se pressaient de plus en plus autour

du navire, sur lequel ils faisaient pleuvoir une grêle de flèches.

Plusieurs même, s'accrochant aux chaînes d'ancrage et aux porte-haubans,

commençaient à l'escalader et assommaient à coups de tomahawks les

malheureux matelots qui, attirés par le bruit, se montraient aux

ouvertures des écoutilles.

Surpris par cette attaque imprévue et presque tous avinés, ceux-ci

songeaient à peine à se défendre, et périssaient misérablement sans

avoir recouvré leur raison. Quelques-uns cependant, réfugiés sur

le gaillard d'arrière, faisaient bonne contenance et répondaient

vaillamment aux agresseurs.

--Les Nez-Percés! Ours et buffles! le bâtiment est perdu, murmura Nick

Whiffles en apercevant les Indiens. Je cours prévenir Poignet-d'Acier,

car, par malheur, il a fait enivrer ses gens, à l'exception du capitaine

et du second, pour qu'ils ne fussent pas témoins de l'embarquement de

cet or, et ils seront incapables de résister.

Il jeta son sac à terre, le cacha sous des débris de niche et revint

précipitamment à la caverne.

--Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? interrogea Poignet-d'Acier, en le voyant

entrer tout effaré.

--Les Nez-Percés ont assailli votre brick! Ils sont plus de deux cents!

--Qu'allons-nous faire? répondit Nick.

CHAPITRE II

POIGNET-D'ACIER.--NICK WHIFFLES.--OLI-TAHARA.

--Les Nez-Percés ont assailli le brick! répéta l'aventurier en

tressaillant d'étonnement.

--Oui, capitaine; je viens de les voir, ils étaient en train de monter à

l'abordage.

--Mais comment, comment cela?

--Ma foi, je l'ignore; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en

arrivant au-dessus du gros cap, j'ai entendu des cris, et puis j'ai

aperçu ces vermines qui tuaient nos gens.

--Qui les tuaient, tandis que le brick a du canon à son bord!

--Vous savez bien que, d'après votre ordre, on avait enivré les

matelots.

--Mais le capitaine, le second, et, Louis-le-Bon, et nos trappeurs?

--Ah! eux, c'est différent; ils se battent comme de beaux diables sur le

tillac. Ça ne leur servira guère, à moins d'un prompt secours, car...

--Combien, dites-vous, sont ces sauvages?

--Plus de deux cents, capitaine, ô Dieu oui!

--Deux cents! Mais par quel moyen ont-ils pu surprendre le bâtiment?

--Oh! fit Nick, ça n'a pas dû être difficile. Ils seront arrivés durant

la nuit, se seront cachés dans les îles voisines, et, au jour, ils

auront tout d'un coup cerné le vaisseau. Peut-être bien aussi qu'ils ont

des complices parmi les hommes de l'équipage.

--Non, tous les hommes me sont dévoués, dit Poignet-d'Acier. Il faut

aller à leur aide: les armes pendues à cette muraille sont chargées.

Prenez-en autant que vous en pourrez porter, et suivez-moi.

Après cet ordre donné d'un ton ferme et qui déjà ne trahissait plus

aucune indécision, le capitaine passa à sa ceinture plusieurs pistolets

dont il renouvela les amorces, saisit un fusil à deux coups, et sortit

avec Nick Whiffles de la chambre souterraine.

Un quart d'heure ne s'était, pas écoulé lorsqu'ils atteignirent la

petite esplanade dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.

Depuis la retraite du trappeur le tableau avait singulièrement changé

d'aspect. A présent les canots étaient vides et amarrés, les uns aux

flancs du brick, les autres à la poupe des premiers. Ainsi attachés,

ils couvraient littéralement le fleuve aussi loin que le rayon

visuel pouvait s'étendre, car pendant l'absence de Nick, une nouvelle

escadrille d'embarcations était venue renforcer celle qu'il avait

d'abord distinguée. Tous ces bateaux, peints de couleurs tranchantes

et décorés à leur poupe d'un hibou les ailes déployées, avaient une

apparence fantastique et redoutable, qu'assombrissaient encore les

légions de sauvages dont le navire était encombré. On eût dit, à les

voir se démener, gesticuler, vociférer, une bande de démons vomis par

l'enfer. Non-seulement ils envahissaient, le pont d'une extrémité à

l'autre, mais ils chargeaient les agrès du vaisseau au point que les

mâts en pliaient. Autour des écoutilles, la presse était plus compacte.

Ils se foulaient, se bousculaient et se battaient souvent mortellement

pour pénétrer dans l'entrepont, d'où ils ne ressortaient plus, une fois

entrés. Aux trous réservés aux cabillots le long du bastingage, ils

avaient attaché les malheureux marins qui, revenus de leur ébriété,

contemplaient avec effroi ce hideux spectacle. Leur sort ne pouvait être

douteux; ils seraient emmenés par les Peaux-Rouges, scalpés, puis brûlés

à petit feu, après avoir essuyé d'horribles cruautés. Les cadavres du

capitaine et de quelques autres blancs, qu'on apercevait dépouillés

de leurs chevelures, sur la dunette, et contre lesquels les vainqueurs

exerçaient encore leur barbarie disaient assez qu'il ne serait pas fait

de quartier aux prisonniers.

Tapi avec Nick derrière un rocher, Poignet-d'Acier considérait

attentivement cette scène affreuse. Ils étaient tout au plus à

une demi-portée de fusil du brick. Mais, quoiqu'ils pussent saisir

parfaitement tous les détails du drame, ils échappaient entièrement à la

vigilance inquiète des Indiens qui, de temps en temps levaient les yeux

du côté du cap, comme s'ils appréhendaient la venue d'un ennemi.

--Les vermines! dit Nick Whiffles, je gagerais que c'est par hasard

qu'ils ont découvert le navire. Ils étaient sans doute partis pour une

expédition contre les Seummaques ou les Clallomes, ô Dieu oui!

--Vous n'y êtes pas, dit Poignet-d'Acier, ils sont en guerre avec les

Chinouks. Je l'ai appris par Oli-Tahara. Je savais même que les deux

tribus devaient se rencontrer dans ces parages; mais je ne pensais pas

que les Nez-Percés pussent arriver avant demain, sans quoi j'aurais levé

l'ancre hier.

--Mais, capitaine, allez-vous les laisser égorger ainsi tout votre

monde, piller le vaisseau, et peut-être bien l'incendier?

--Non, répliqua résolument le chasseur.

--Alors, repartit Nick, je m'en vas commencer par faire parler la

poudre, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abaissant la

carabine que le trappeur allongeait par-dessus la roche pour tirer.

--Pourtant..., insista-t-il surpris.

--Pas encore, pas encore! Les coquins sont descendus dans l'entrepont,

ou probablement ils se gorgent de viandes et de liqueurs, suivant leur

habitude. Tout à l'heure ils seront ivres. Alors, nous aviserons, vous

comprenez?

--Oh! tout à fait, capitaine; vous parlez comme un livre. C'est comme

mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale; il disait...

--Chut! dit Poignet-d'Acier, se couchant à terre et collant son oreille

contre le roc; chut! il me semble entendre un piétinement dans la

ravine.

--Un piétinement dans la ravine! est-ce que ce serait une nouvelle

troupe de ces nègres rouges?

--Silence donc, ami Kick!

Les deux aventuriers se turent, retinrent leur respiration et écoutèrent

pendant une minute.

De la fondrière où se trouvait l'orifice de la caverne, venait en

effet un son sourd comme celui produit par la marche d'un grand nombre

d'hommes sur un sol excavé. On le percevait distinctement à travers les

glapissements du fleuve autour des canots, et le vacarme des Indiens sur

le brick.

--Ce ne sont pas des Nez-Percés, dit Poignet-d'Acier, car le bruit

s'élève du nord, et ces sauvages n'oseraient pas se hasarder sur les

territoires de chasse des Chinouks.

--Alors ce seraient les Chinouks eux-mêmes, repartit Nick.

--Ou peut-être un parti de Clallomes.

--Des Clallomes! que diable voudraient-ils?

--Ne sont-ils pas en guerre avec ces brigands de Nez-Percés?

--Oui, mais vous oubliez leur amour pour Merellum, depuis la mort de

Ouaskèma. Ils savent que je l'ai enlevée, que je veux la ramener aux

établissements, et ils ont juré de me la ravir.

--En ce cas, dit Nick, ils se joindront à nous, puisque la petite est

sur le navire que les Nez-Percés ont attaqué.

--Hum! n'y comptez pas, répondit Poignet-d'Acier en tendant son regard

vers la ravine. Pauvre Merellum! ajouta-t-il un instant après avec un

accent désolé; Pauvre Merellum! Qu'est-elle devenue dans cette bagarre?

Ils l'auront souillée ou tuée, car on ne la voit pas paraître. Ah! je

ne sais quel sort infernal m'a été jeté à ma naissance; mais toutes

les femmes que j'aime font mon malheur, et je fais le malheur de toutes

celles qui m'aiment. Quelle épouvantable destinée! Allons! allons... pas

de faiblesse! je n'appartiens plus à l'amour, plus à l'affection; mais

je me dois à la vengeance! oh! oui, à la vengeance! Et tant que j'aurai

un souffle de vie, ce sera pour crier malédiction sur les Anglais!

--Capitaine, dit Nick, ils approchent. Si j'allais faire une petite

reconnaissance?

--Non, répondit Poignet-d'Acier, qui avait instantanément refoulé ses

émotions avec cette facilité qu'ont les gens habitués à se commander;

non, j'irai moi-même. Veillez ici. Et surtout ne tirez pas, nous serions

perdus, ajouta-t-il en se glissant à plat ventre vers le ravin.

--Perdus! perdus! Oh! il y aurait bien encore moyen de se dépêtrer de

cette maudite difficulté, surtout si j'avais ici mes chiens que j'ai

laissés au fort Vancouver. Une sottise de ma part; je n'en fais jamais

d'autres, ô Dieu non!

Après ce jugement, plus que modeste, porté sur sa personne, Nick

Whiffles s'allongea sur la roche et se remit à observer les Indiens qui

commençaient à sortir de l'intérieur du bâtiment et sautaient sur

le pont avec des contorsions inimaginables et en poussant des cris

assourdissants.

--Les vermines! s'en donnent-ils du plaisir! marmottait Nick. Mais vous

payerez les violons, mes drôles! Ah! si le capitaine avait voulu, je

vous ferais danser une autre danse que celle-là! C'est moi qui vous le

dis! Mais il a des idées à lui, le capitaine! Comprend-on qu'il

souffre que ces ivrognes lui boivent tout son rhum,--un vrai rhum de la

Jamaïque, encore!--au lieu de les soûler avec l'eau de la Colombie, ce

qui ne coûterait ni grand'peine, ni grand plomb! A nous deux, je suis

sûr que dans deux heures nous aurions nettoyé le navire de toutes ces

ordures! Mais qu'est-ce que j'entends? On dirait qu'on m'appelle...

Se tournant du côté de la fondrière, il aperçut le capitaine qui lui

faisait signe d'approcher.

Le trappeur se hâta d'obéir.

Il rejoignit son compagnon sur le bord de la pente.

--Nous sommes sauvés, lui dilt celui-ci, en indiquant du doigt une longue

file de sauvages qui cheminaient au fond du ravin en portant des canots

sur leurs épaules.

--Les Chinouks! exclama Nick.

--Oui, les Chinouks, commandés par Oli-Tahara. Le voilà, en tête de la

colonne, monté sur son buffle blanc.

--Oh! je le reconnais bien, capitaine. Mais pensez-vous qu'il nous prête

son appui?

--J'en suis sûr, ami Nick. D'abord vous savez qu'il est en hostilité

avec les Nez-Percés, qui ont ruiné les loges des Chinouks sur la rivière

Caoulis, et puis il m'a témoigné de l'amitié du jour où il a tué

Ouaskèma, en voulant la délivrer d'un carcajou qui s'était élancé sur

elle, près du ruisseau où j'ai découvert la mine d'or.

--Je m'en souviens, capitaine, je m'en souviens.

--Tenez, Oli-Tahara nous a remarqués. Il nous fait des signes;

descendons vers lui.

Les deux aventuriers se précipitèrent en bas de l'escarpement, après

avoir élevé les bras en l'air et croisé les mains au-dessus de leurs

têtes, pour annoncer leurs intentions pacifiques. Cependant, malgré

cette déclaration, quelques flèches furent décochées contre eux. Aucune

heureusement ne les atteignit, et ils arrivèrent, sains et saufs, en

avant de la troupe, près d'un homme de haute taille qui montait un bison

blanc, à la crinière épaisse, bouclée, noire comme le jais.

C'était Oli-Tahara ou le Dompteur-de-Buffles, fils d'un

Canadien-Français et d'une Indienne tête-plate, et chef suprême de la

grande tribu des Chinouks, cantonnée le long de la rivière Colombie,

dans l'Amérique septentrionale.

Tandis que ses subordonnés n'avaient pour tout vêtement que la

kalaquarte, court jupon en fibres d'écorces de cèdre, Oli-Tahara

portait, comme Poignet-d'Acier et les chasseurs blancs du Nord-Ouest,

une tunique en peau de bête fauve brodée avec des piquants de porc-épic,

des mitas ou jambières en cuir d'orignal et des mocassins, sur lesquels

étaient figurées de véritables mosaïques en verroterie ou ouampums.

Il avait la tête nue, les cheveux redressés comme un panache et plantés,

depuis le sommet du front, jusqu'au-dessous de la nuque, de plumes

d'aigle, emblème de sa dignité.

Des pistolets d'arçon pendaient à sa ceinture; sur son dos se balançait

une longue carabine à la crosse enrubannée et garnie de plumes de

colibris. Dans sa main droite il faisait tournoyer un lourd tomahawk en

forme de croissant, fixé à son poignet par un cordeau de ouatap et armé

à son centre d'un fer de lance gros, court, et tranchant. Sa main gauche

tenait un calumet dont le tuyau était entouré de deux peaux de serpent

entrelacées et le fourneau en talc vert, décoré d'hiéroglyphes.

Pour diriger son buffle, qu'il manégeait du reste à merveille, il

n'avait d'autre aide que ses jambes.

--Sois le bien venu, mon frère, dit-il en, présentant, son calumet au

capitaine.

Poignet-d'Acier prit la pipe, tira trois bouffées qu'il exhala vers le

soleil levant et la rendit au métis.

Celui-ci l'aspira trois fois à son tour, chassa la vapeur dans la même

direction, et, sans mot dire, offrit le calumet à Nick Whiffles. Le

trappeur l'accepta, poussa trois fois aussi de la fumée à l'est et remit

l'instrument à Oli-Tahara.

Désormais les deux chasseurs étaient sacrés pour toute la bande

chinouks.

--Bien des lunes se sont écoulées, la neige a blanchi la terre et la

verdure l'a rhabillée depuis que le Dompteur-de-Buffles n'a vu son

frère, le grand chef blanc, dit le Bois-Brûlé [4] en tendant la main à

Poignet-d'Acier.

[Note 4: Nom que les Canadiens-Français ont donné aux métis à cause de

la couleur de leur peau.]

--Oui, répliqua ce dernier, je ne l'ai pas rencontré aussi souvent que

je l'aurais voulu, car je t'estime; tu es brave, tu es habile, tu es

digne de commander la noble tribu des Chinouks.

Cette adroite flatterie eut tout le succès qu'en attendait le capitaine.

Oli-Tahara, les narines gonflées, l'oeil étincelant de plaisir, tourna

la tête vers les guerriers pour voir l'effet qu'avait produit sur eux le

compliment de Poignet-d'Acier, réputé dans tout le désert américain,

de la baie d'Hudson au Pacifique, et des Grands-Lacs jusqu'au mont

Saint-Elias, limite des possessions russes, comme le plus intrépide

voyageur qui eût jamais parcouru ces immenses solitudes.

--J'ai besoin de tes services, mon frère, reprit aussitôt le capitaine.

--Je te les donnerai volontiers dès que je serai de retour d'une

expédition que les vaillants chinouks ont entreprise contre les

Nez-Percés, ces lâches fils d'esclaves qui ont envahi et dévasté nos

loges, alors que nous étions allés faire la récolte des racines de

ouappatous.

--C'est précisément, au sujet des Nez-Percés que je réclame ton

concours.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick, qui s'impatientait

du silence forcé auquel l'obligeaient ces préliminaires.

--Que mon frère parle; l'oreille d'Oli-Tahara est ouverte à ses

discours, dit tranquillement le métis.

--Les Nez-Percés, répliqua Poignet-d'Acier, ont attaqué un navire qui

m'appartient. Ils ont égorgé ou réduit en captivité mes gens, et, en

ce moment, enivrés d'eau-de-feu, ils dansent et chantent sur le pont du

vaisseau.

--Où est ta maison de bois flottante? demanda le Dompteur-de-Buffles

avec un calme inaltéré.

--A deux mille pas d'ici.

--Les Nez-Percés sont-ils nombreux?

--Plus de deux fois cent.

--Et ils ont des canots?

--Oui.

--Que mon frère attende, dit le métis. Oli-Tahara va tenir un conseil

avec les chefs des valeureux Chinouks.

Il s'éloigna, rassembla autour de lui quelques Indiens, délibéra avec

eux pendant cinq minutes et revint près des chasseurs blancs.

--Mon frère, dit-il à Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi.

Ayant dit, il sauta à terre et son buffle se mit paisiblement à brouter

l'herbe.

Cependant les Peaux-Rouges se formèrent en trois détachements: l'un

retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le

dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guidé par Poignet-d'Acier,

monta la côte en prenant l'esplanade pour but de sa marche.

Le plan du Dompteur-de-Buffles était fort simple. Il voulait attaquer

les Nez-Percés par trois points à la fois: en tête, en flanc et en

queue. La fondrière n'était autre chose qu'un ancien lit de la Colombie

desséché, ou canon. L'arc décrit par ce canon n'avait guère qu'un

demi-mille de développement. Ainsi, chacun des partis devait gagner

son poste à peu près en même temps. Du haut de l'esplanade, le chef

donnerait un signal convenu à l'avance et les engagements auraient lieu

simultanément.

Déjà la troupe d'Oli-Tahara atteignait le faîte de la colline. Couchés à

terre, de peur d'être aperçus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient,

sans bruit vers les crêtes de la falaise. Ils supputaient intérieurement

le nombre des chevelures qu'ils enlèveraient aux Nez-Percés, et tous

se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les

accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'étaient plus

qu'à quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des

Nez-Percés et la flèche du grand-mât du brick. Leurs carabines étaient

prêtes. Ils allaient en presser la détente et avertir par là les

Chinouks que l'heure des représailles avait sonné, quand une explosion

formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint

glacer de terreur les assaillants. Excepté Oli-Tahara et les deux

aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine,

irrésistible, se levèrent et se jetèrent pêle-mêle dans la fondrière

avec des hurlements désespérés.

En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade.

--Ah! s'était exclamé Poignet-d'Acier en entendant l'effrayante

détonation; ah! les misérables, ils ont fait sauter le navire!

Et ses regards avides fouillaient à travers les nuages de fumée qui

s'élevaient de la rivière au-dessous d'eux. Des hurlements de douleur

retentissaient sur la grève. C'était une horrible cacophonie, des

plaintes déchirantes, des lamentations à briser le coeur le plus dur.

Peu à peu, lorsque les tourbillons de vapeur se furent dissipés, un

théâtre épouvantable de désolation s'offrit aux yeux. La rivière était

jonchée de fragments de bois et de débris de cadavres pantelants.

Ses eaux étaient teintes de sang. Elles charriaient, au milieu de

charpentes, d'instruments de toute sorte, des corps mutilés: les uns

décapités, les autres amputés d'un ou de plusieurs membres; ceux-ci

morts, ceux-là vivant encore et disputant leur existence aux flots. Il

y en avait dont les vêtements avaient pris feu et qui brûlaient sur

l'abîme liquide en essayant de se hisser sur quelque madrier. Les

Peaux-Rouges étaient mêlés aux Visages-Pâles, et tous ceux qui

respiraient cherchaient à se sauver les uns par les autres. Ils

s'accrochaient à tout, les Indiens aux blancs, les blancs aux Indiens,

même aux tronçons humains et sanglants qui surnageaient encore. Là

aussi, le mourant saisissait le vif, se cramponnait à lui, fichait ses

ongles dans ses chairs, l'arrêtait entre ses dents quand les mains

lui manquaient, et l'entraînait fatalement avec lui dans le gouffre

inexorable.

Pour compléter cette sombre peinture, les vautours, si nombreux dans

ces contrées, accoururent de tous les points de l'horizon, et, sans être

intimidés par les clameurs des victimes de la catastrophe, ils fondirent

sur elles, qu'elles fussent animées ou inertes, se plantèrent des bandes

sur les têtes, sur les épaules, lacérant les faces, crevant les yeux et

joignant leurs piaillements sinistres aux râlements d'agonie de tous les

malheureux blessés.

Poignet-d'Acier et Nick Whiffles s'étaient empressés de descendre sur

la plage pour tâcher d'en secourir quelques-uns. Mais le courant à cet

endroit était impétueux. Tous les canots avaient été mis en pièces ou

disperses par l'explosion, et le fleuve ne rejetait sur le rivage que

des cadavres, bientôt bientôt scalpés par les Chinouks, revenus de leur

effroi, et rassemblés maintenant en groupes au bord de la Colombie.

--A moi! à moi! Nick Whiffles! cria tout à coup un blanc, qui luttait de

toutes ses forces avec un Indien à une centaine de pas de la rive.

Le Peau-Rouge l'avait étreint par-dessous les aisselles et ne voulait

pas le lâcher, malgré les rudes coups de coudes que l'autre lui

assénait dans la poitrine, car il paralysait ses mouvements et devait

infailliblement le noyer avec lui, si le blanc ne parvenait pas à s'en

débarrasser.

--A moi, Nick! à moi! au secours! répéta-t-il d'un ton défaillant.

--Castors et buffles! je reconnais cette voix-là, dit le trappeur, c'est

celle de Louis-le-Bon! On ne peut le laisser mourir comme ça! Cette

vermine d'Indien va le faire caler! Oh! je ne supporterai pas ça. Je

n'aime pas à répandre le sang, ô Dieu non! mais ma foi, tant pis!

E prononçant ce monologue, Nick épaulait sa carabine. Il ajusta le

Nez-Percé qui s'attachait au corps de Louis-le-Bon, fit feu, et le crâne

du sauvage vola en éclats.

L'infortuné ne proféra pas un soupir; ses nerfs se détendirent, il

flotta un instant sur l'eau et puis s'enfonça pour ne plus reparaître,

pendant que Louis-le-Bon nageait rapidement vers la plage.

--Merci, ami Nick, tu m'as tiré une fameuse épine du pied, dit-il en

serrant la main du chasseur.

--Tu pourrais dire du dos, ça serait plus juste, mon cousin, répliqua

Nick avec un accent narquois qui lui était particulier.

--Que s'est-il passé? intervint Poignet-d'Acier.

--Ah! capitaine, des choses à faire frémir.

Et il raconta que les Nez-Percés, ayant, surpris le navire, l'avaient

envahi, puis, qu'ils s'étaient enivrés et avaient, par mégarde, mis

le feu à un tonneau de poudre en voulant brûler de l'eau-de-vie à la

manière des trappeurs canadiens.

--Quel saut, capitaine! s'écria-t-il en terminant. Parole, je ne croyais

plus remettre la patte sur le plancher des...

--Et Merellum! interrompit Poignet-d'Acier.

--Ah! pour elle, la chère enfant du bon Dieu! je crains bien...

Et Louis-le-Bon essuya une larme avec le revers de sa main calleuse.

--Elle est morte, n'est-ce pas? dit le capitaine d'un ton altéré.

--Hélas! fit son interlocuteur en levant les yeux au ciel.

--Encore une espérance de déçue, une haine de plus pour grossir le

poids de mes haines contre l'Angleterre, mâchonna Poignet-d'Acier en

regardant, avec une sorte de colère, la Colombie qui achevait d'emporter

les derniers vestiges de ce terrible accident.

Après une minute de muette contemplation, l'aventurier passa la main sur

son front, puis il se redressa, calme, impassible. Cet homme énergique,

qui réunissait en lui toutes les forces que la nature accorde à ses

créatures les plus privilégiées, avait pris une nouvelle détermination.

S'adressant aux deux trappeurs:

--J'ai résolu, leur dit-il, de retourner à Québec par terre pour y

fréter un autre navire. Quoique le voyage soit de deux mille lieues,

j'aime mieux l'entreprendre immédiatement que d'attendre au printemps

prochain le retour des vaisseaux américains qui font la traite sur la

côte du rio Columbia, car peut-être ne trouverais-je pas un bâtiment à

acheter. Une chance comme celle que j'ai eue à la saison dernière ne

se rencontre pas deux fois de suite. Vous, Nick, et vous, Louis-le-Bon,

consentirez-vous à m'accompagner?

--Jusqu'aux établissements, ça me va, capitaine, répondit le premier,

mais au delà, ô Dieu non!

--Et moi je dis comme mon cousin Nick, ajouta le second.

Poignet-d'Acier s'approcha alors d'Oli-Tahara:

--Mon frère, lui dit-il, les Nez-Percés sont cause de la mort de

Merellum, la fille chérie de Ouaskèma, tu te rappelles? Elle était à

bord de ce vaisseau qu'ils ont fait sauter. Je te laisse le soin de la

venger!

--Si les Nez-Percés ont causé la mort de Merellum, Oli-Tahara ne

reposera pas sa tête sous un wigwam, tant que soufflera un des lâches

descendants de cette infâme tribu, répliqua le chef d'une voix tonnante.

Mais pourquoi mon frère ne vient-il pas avec nous mettre le feu à leurs

loges?

--Mes affaires m'appellent vers l'est, repartit le capitaine.

--Que Yas-soch-a-la-ti-yah soit propice à mon frère! Mais que mon frère

se souvienne d'Oli-Tahara, car il est son ami. Il a juré sur le sang de

Ouaskèma de le servir, et il tiendra son serment.

--Je te remercie, dit Poignet-d'Acier. Dans douze lunes, nous nous

reverrons. N'oublie point Merellum! Adieu!

Après ces mots, le chasseur blanc et le Dompteur-de-Buffles échangèrent

une poignée de main, puis le premier, suivi des deux trappeurs, remonta

le cours de la Colombie, tandis que l'autre s'apprêtait à la traverser

avec ses guerriers.

CHAPITRE III

UN MARIAGE CHEZ LES NEZ-PERCÉS

Un mois avant ces événements mémorables qui agirent si puissamment

sur les destinées des Nez-Percés, un mariage s'était célébré dans le

principal village de cette tribu. Molodun, le Renard-Noir, chef renommé

par son courage et son habileté, épousait Lioura, la Blanche-Nuée,

vierge aussi réputée pour sa beauté que Molodun l'était pour sa valeur.

Le village des Nez-Percés était situé à trente milles environ du fort

anglais de ce nom, sur le bord de la partie du rio Columbia appelée la

Grande-Combe, entre les rivières Voila-Voila au sud, et Saaptim au nord.

A cette époque, c'est-à-dire en 1834, il se composait de trois ou quatre

cents huttes, distribuées sans ordre dans une plaine stérile bordée

à l'ouest par des prairies mouvantes, entrecoupées de lacs d'eau

saumâtre, et fuyant à l'est, vers une région volcanique horriblement

convulsionnée.

Les habitations étaient en boue, recrépies avec de la fiente de buffle.

Elles affectaient la forme d'un carré long, percé à son extrémité

supérieure pour livrer issue à la fumée. Des peaux de bison séchées au

soleil tenaient lieu de portes. Des canots en écorce ou creusés dans

des troncs d'arbre, au moyen de cailloux rougis au feu, des harpons, des

filets en corde de ouatap; des armes de chasse et de guerre; de longues

lignes faites avec des joncs étaient étalés pêle-mêle devant les huttes,

autour desquelles on voyait circuler des troupes d'hommes entièrement

nus, de femmes à à demi vêtues et d'enfants des deux sexes dans

l'appareil le plus primitif. Tous étaient généralement beaux et bien

faits, quoique défigurés par une profusion de peintures multicolores et

des ornements grossiers en os, en corne, en minéral, qui descendaient

parfois jusque sur leur poitrine. Des bandes de chiens sales et

décharnés vaguaient librement à l'entour des cabanes, près desquelles on

remarquait encore, attachés à des pieux, des chevaux d'une race petite,

mais vigoureuse et pleine d'ardeur, qui hennissaient bruyamment et

cherchaient à briser leur longe.

Comme le soleil touchait à son méridien, quatre jeunes gens arrivèrent,

par quatre chemins différents, sur la place du village, sorte de carré,

ayant deux cents pas sur chaque côté.

C'était Iribinou, l'Ours-Gris;

Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes;

Micamopou, la Flèche-Infaillible;

Molodun, le Renard-Noir.

Les trois premiers étaient armés d'un arc en corne de mouton des

montagnes et d'une seule flèche. Nul habillement ne cachait leurs

membres musculeux, oints de graisse, comme ceux des lutteurs antiques.

En débouchant sur la place, tous les quatre coururent ensemble à un gros

tas de gypse qu'on avait amoncelé au milieu et s'y roulèrent à qui mieux

mieux pendant quelques minutes. En se relevant, ils étaient blancs comme

la neige. Une foule de curieux s'était assemblée sur la place. Elle

poussa des cris de joie. Alors les quatre jeunes gens ramassèrent, près

de la couche de gypse, quatre masques qui y avaient été déposés et s'en

couvrirent le visage. Ces masques faits avec de l'écorce de platane

étaient exactement semblables, ce qui acheva de rendre les Indiens

méconnaissables, car ils avaient à peu près la même taille.

Cela fait, ils se rangèrent devant la porte d'une maison. A travers

cette porte entre-bâillée, se projeta un bras charmant quoique brun.

Il tenait un sac de peau d'antilope à demi ouvert. Chacun des sauvages

plongea la main dans le sac et en retira un caillou qu'il montra, sans

le regarder, aux spectateurs. Trois de ces cailloux étaient gris, le

quatrième noir. Il appartenait à Vomotiroe, le Ravisseur-de-Scalpes. Le

bras avait aussitôt disparu et la cabane s'était refermée.

Les jeunes gens laissèrent retomber leurs masques.

Vomotiroe a perdu! dirent-ils d'une seule voix.

Celui-ci n'articula pas une parole; mais, fronçant les sourcils et se

mordant les lèvres de dépit, il se planta sur le seuil de la porte de

la hutte, le bras droit tendu et le caillou noir, que le sort lui avait

donné, maintenu entre le pouce et l'index.

Ses compagnons, ou plutôt ses rivaux, allèrent se poster à cinquante pas

de lui, bandèrent leurs arcs et y ajustèrent leurs flèches. Chacune

des flèches se distinguait par un empennement particulier. Ils devaient

tirer tour à tour. Celui qui toucherait le caillou épouserait la vierge

retirée dans la loge devant laquelle se passait cette scène; mais

celui qui, par malheur, atteindrait le porteur de la cible deviendrait

l'esclave de ce dernier. Dans le cas où deux ou trois des adversaires

frapperaient le caillou noir, on recommencerait la partie, en

s'éloignant, chaque fois, de deux pas du but, les conditions restant

toujours les mêmes, à savoir: la fille pour le vainqueur, l'esclavage

pour le maladroit qui blesserait celui que la fortune n'avait pas

favorisé dans le choix des lots. (On conçoit que le sac renferme autant

de cailloux que de concurrents, et que les filles attendent généralement

qu'elles en aient plusieurs avant de se décider à servir d'enjeu.)

Tels sont les préliminaires d'une cérémonie nuptiale chez les

Nez-Percés. Ce n'est pas tout, car nous verrons bientôt que ce qui suit

est plus bizarre encore.

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