de repère et je puis me tromper de date,--nous déjeunions à la villa
Spada, dans une chambre du troisième étage, avec Sacchi, Bueno et
Corcelli; nous étions tous en manches de chemise; moi, un peu soucieux,
car je venais de condamner à mort un de nos officiers, un Napolitain
qui, pris de terreur dans la nuit, avait abandonné son poste, lorsque
nous entendons des pas pressés dans le corridor. La porte s’ouvre;
je jette un cri: c’était Anita qui venait me rejoindre, conduite par
Orrigoni.
Ces messieurs, reconnaissant ma femme, passent leurs habits et nous
laissent.
--Savez-vous à quoi elle s’est amusée, en venant de la via della
Corrizi, ici, général? me demanda Orrigoni.
--Non.
--A s’arrêter le long de Saint-Pierre in Montorio pour regarder la
batterie française. Tenez, voyez la poussière qui nous couvre tous
les deux: c’est celle qu’ont faite les boulets en frappant sur la
muraille. Et, comme je lui disais: «Venez donc, mais venez donc! il
est inutile de nous faire tuer ici,» elle a répondu: «Mon cher, pour
des catholiques, comment trouvez-vous que les Français arrangent les
églises?»
Chère Anita! je la serrais contre mon cœur. Il me semblait que tout
allait maintenant marcher selon mes désirs.
Mon bon ange était revenu à mes côtés.
Je regrettai de ne pouvoir accorder à Anita la première demande qu’elle
me fit, et qui était la grâce de l’officier napolitain; mais il
fallait un exemple. Je ne pouvais pas donner de récompenses à Medici
pour son admirable conduite au Vascello, je dus donner une punition au
lâche pour sa lâcheté.
Il fut fusillé.
XIX
LA SURPRISE
Le 13 juin, les Français avaient commencé un terrible bombardement.
Sept batteries, vomissant incessamment le feu, battaient en brèche la
face droite du troisième bastion de gauche, la courtine et la face
gauche du deuxième bastion. Les autres s’occupaient particulièrement de
la villa Spada et de la villa Savorelli, qui menaçait à chaque instant
de nous tomber sur la tête, si bien qu’à mon grand regret je me vis, le
20, forcé de transporter mon quartier général au palais Corsini.
Il était impossible que j’y restasse; j’étais trop éloigné des
murailles.
Il est vrai que je croyais pouvoir être tranquille. Attaqué tous
les jours, tous les jours Medici, que nous appelions l’infatigable,
repoussait les attaques et conservait son Vascello et ses cassines.
Je ne saurais trop dire et redire à son éloge que je ne sais pas
comment il y a réussi.
Le 20 juin, trois brèches étaient praticables, malgré tout ce que nous
avions fait, Manara et moi, pour nous opposer à l’effet des projectiles.
Au reste, je me faisais une fête de l’assaut. C’étaient des adversaires
dignes de nous que ceux que nous avions en face de nous. Nous leur
avions déjà montré que les Italiens savaient se battre. J’espérais leur
montrer là ce que c’était qu’une lutte au couteau et au poignard.
Dans la soirée du 21, le deuxième bataillon de l’Union était de
garde au bastion de gauche et à la défense de la brèche, ainsi que
deux compagnies du 1er régiment qui devaient être changées. Elles
prolongèrent cependant leur service jusqu’au jour, pour meilleure
défense du troisième bastion à gauche.
La première et la cinquième compagnie des bersaglieri étaient de
service au Vascello; la sixième et la septième, de garde aux approches
de gauche, hors de la porte San-Pancracio, d’où s’étendaient nos
sentinelles, sur la droite, jusqu’aux murs du casino et à peu de pas de
la parallèle française.
Ce service était horriblement dangereux. Il ne se faisait que de nuit,
et, un peu avant le jour, tous les postes étaient retirés et la garde
de nuit rentrait dans les murs.
Le major Calvandro avait la surveillance extérieure de cette ligne; le
colonel Rossi, le service de ronde dans l’intérieur.
Après avoir disposé tous les avant-postes, le major était occupé à
donner ses instructions aux capitaines Stambio et Morandoli quand, vers
onze heures de la nuit, un certain bruit, pareil à celui de quelque
chose qui se brise, se fit entendre vers les bastions n{os} 2 et 3.
Quelques coups de fusil suivirent ce bruit, et tout rentra dans la nuit
et dans le silence.
Qu’était-il arrivé?
Que les Français s’étaient présentés tout à coup devant la brèche, non
pas comme un ennemi qui monte à l’assaut, mais comme des soldats qui
relèvent une garde.
D’où sortaient-ils? par où étaient-ils venus? quel chemin avaient-ils
suivi? Voilà ce qu’il fut toujours impossible de savoir.
Beaucoup soupçonnèrent une trahison.
La sentinelle, interrogée, répondit que les Français étaient sortis de
dessous terre et lui avaient ordonné de fuir.
Dans la même nuit, malgré une énergique résistance, le bastion nº 7 et
la courtine qui l’unit au bastion nº 6 tomba, après un sanglant combat,
aux mains des Français.
C’était justement le jour précédent que j’avais transporté mon quartier
général de la villa Savorelli au palais Corsini. Presque aussitôt
l’événement arrivé, je fus prévenu par l’adjudant-major Delai,
appartenant au régiment de l’Union.
J’avoue que ma surprise fut grande, et que je ne fus pas des derniers à
me ranger à l’avis de ceux qui croyaient à une trahison.
Suivi de Manara et du capitaine Hoffstetter, j’arrivai sur les lieux
juste au moment où les bersaglieri, toujours éveillés et toujours
prêts, se tenaient déjà réunis dans la rue qui conduit à San-Pancracio.
La légion italienne, prévenue, me suivait au pas de course; deux
cohortes du colonel Sacchi venaient ensuite.
Sacchi envoya aussitôt une compagnie reconnaître les lieux; mais,
arrivée au second bastion, elle fut contrainte, vu le nombre des
Français, de se retirer dans la casa Gallicelli.
La terrible nouvelle était déjà répandue par la ville; le triumvirat,
prévenu, fit sonner le tocsin. A ce bruit, chaque maison sembla rejeter
ses habitants; en un instant, les rues se remplirent de monde.
Le général en chef Roselli, le ministre de la guerre, tout
l’état-major et Marini lui-même accoururent au Janicule.
Le peuple en armes nous entourait et demandait à chasser les Français
des murailles.
Le général Roselli et le ministre de la guerre étaient de cet avis;
mais je me déclarai contre.
Je craignais la confusion que jetterait dans nos rangs toute cette
multitude, l’irrégularité des mouvements, les paniques si communes de
nuit chez les gens non habitués au feu, et même, comme nous l’avions vu
dans, la nuit du 10, chez les gens qui y sont habitués.
Je demandai donc positivement que l’on attendît au matin.
Au matin, on verrait à quel ennemi l’on avait affaire, cet ennemi
fût-il la trahison.
Le jour venu, toute ma division était prête, renforcée des régiments
que le général Roselli mettait à ma disposition.
La compagnie des étudiants lombards, qui faisait partie de la légion
Medici, était d’avant-garde.
La légion Medici elle-même avait reçu l’ordre de se joindre à nous.
Le canon de nos batteries, tourné sur les bastions occupés, tonnait
à la fois de Saint-Pierre in Montorio, du bastion nº 8 et de
Saint-Alexis.
Les étudiants lombards marchèrent les premiers à l’assaut. Quoique
foudroyés par le feu des Français, ils se précipitèrent à la baïonnette
sur la grand’garde et sur les travailleurs, qu’ils forcèrent à se
concentrer dans le casino Barberini.
Les braves jeunes gens étaient déjà sur le terre-plein du casino; mais
je venais d’apprendre à quelles forces nous avions affaire. Je vis
qu’un second 3 juin allait m’emporter une moitié de ces hommes que
j’aimais comme mes enfants. Je n’avais aucun espoir de déloger les
Français de leur position; j’allais commander une boucherie inutile.
Rome était perdue, mais elle était perdue après une merveilleuse, une
splendide défense. La chute de Rome après un pareil siége était le
triomphe de la démocratie dans toute l’Europe.
Puis il me restait cette idée, que je conservais quatre ou cinq mille
défenseurs dévoués qui me connaissaient, que je connaissais, et qui
répondraient à mon premier appel[5].
[5] La campagne de 1859 et l’expédition de Sicile prouvent que
Garibaldi avait raison. A. D.
Je donnai l’ordre de la retraite, promettant pour cinq heures du soir
un autre assaut, que je ne comptais pas plus donner que le premier.
Les étudiants avaient été admirables. Je n’en citerai qu’un exemple.
Un peintre, le Milanais Juduno, fut rapporté percé de vingt-sept coups
de baïonnette.
Bertani le sauva, et il se porte aujourd’hui admirablement.
Au reste, pour moi, tout était perdu, provisoirement du moins, non
pas du moment que les Français étaient maîtres de nos brèches, mais
du moment que le parti qui soutenait la république romaine à la
constituante française était vaincu.
Supposez qu’en sacrifiant un millier de braves, j’eusse chassé les
Français de leurs positions, comme je les avais chassés au 3 juin de
leurs positions de la villa Corsini et de la villa Valentini, comme au
3 juin, ils eussent repris, à force de troupes fraîches, toutes les
positions d’où je les chassais.
Et ici je n’avais pas les mêmes raisons de m’obstiner.
La villa Corsini, en notre pouvoir, empêchait les travaux d’approche.
Mais, une fois les travaux d’approche exécutés, une fois les brèches
faites, qui pouvait empêcher la prise de Rome?
Rien.
Avant la nouvelle de la fuite de Ledru-Rollin et de ses amis en
Angleterre, chaque jour où je prolongeai l’existence de Rome était un
jour d’espérance.
Après cette nouvelle, la résistance n’était plus qu’un désespoir
inutile.
Or, je crus que les Romains avaient assez fait en face du monde pour
n’avoir pas besoin de recourir au désespoir.
Les puissances coalisées avaient enfermé la république romaine,
c’est-à-dire toute la démocratie de la péninsule, dans les vieilles
murailles d’Aurélien.
Nous n’avions plus qu’à rompre le cercle et à porter, comme Scipion, la
guerre dans Carthage.
Notre Carthage à nous, c’est Naples.
C’est là qu’un jour nous nous retrouverons face à face, je l’espère, le
despotisme et moi.
Dieu fasse ce jour prochain!
XX
LA FIN
D’ailleurs, nous étions surpris, mais pas encore vaincus.
A deux cents pas derrière les murailles s’élève l’antique enceinte
Aurélienne. J’ordonnai qu’on la fortifiât du mieux possible. J’avais
laissé de côté l’idée d’un assaut; mais je n’en voulais pas moins
défendre le terrain pied à pied.
Une batterie de sept pièces fut placée sur le bastion n° 5, et mise,
par nos travaux, à couvert du feu des Français.
Elle commença d’agir le 23 au matin, et, secondée par la batterie
Saint-Alexis et celle de Saint-Pierre in Montorio, elle croisa de
telle façon ses feux sur la brèche, que les Français furent forcés
d’abandonner leurs travaux. Le but du génie français était, à peine
maître de la brèche, d’établir sur la courtine 6 et 7 une batterie de
canons. Notre œuvre, à nous, était d’empêcher cet établissement.
De là les efforts incroyables des Français, de là notre opposition
obstinée. Dans la nuit du 23, les Français établirent leur batterie.
Dans la matinée du 24, écrasés par nos canons, ils furent forcés de
fermer les meurtrières. Ils pensèrent alors à élever deux nouvelles
batteries sur les bastions 6 et 7, d’où ils pouvaient éteindre la
batterie de Saint-Pierre in Montorio, défendue par ma légion.
En attendant, le général Oudinot, pour montrer, comme il l’avait dit
dans ses bulletins, le culte qu’il avait voué à la cité monumentale,
depuis le 21 faisait lancer des bombes sur tous les quartiers de la
ville. C’était surtout pendant la nuit qu’il employait ce moyen de
terreur. Beaucoup tombèrent dans le quartier Transteverin, beaucoup sur
le Capitole, quelques-unes sur le Quirinal, sur la place d’Espagne,
dans le Corso. Une de ces bombes tomba sur le temple qui couvre
l’Hercule de Canova; mais la coupole résista. Une autre éclata dans le
palais Spada, et endommagea la fameuse fresque de _l’Aurore_ de Guido
Reni. Une autre, plus impie encore, brisa le chapiteau d’une colonne du
merveilleux petit temple de la Fortune virile, chef-d’œuvre respecté
par les siècles.
Le triumvirat offrit aux familles populaires dont les maisons avaient
été renversées un asile dans le palais Corsini.
La tenue du peuple romain dans ces jours d’épreuves fut digne des temps
antiques. Tandis que la nuit, poursuivies par la grêle de projectiles
qui brisaient les toits de leurs maisons, les mères fuyaient, emportant
leurs enfants serrés contre leur poitrine, tandis que les airs
s’emplissaient de cris et de lamentations, pas une voix ne parla de se
rendre.
Au milieu de tous ces cris, un cri railleur s’élevait de temps en temps
lorsqu’un boulet ou un obus renversait un pan de maison:
--Bénédiction du pape!
Le tir merveilleux de nos canons, pendant les journées des 25, 26
et 27 juin, fit taire les batteries élevées par les Français sur la
courtine et les bastions occupés. Mais deux batteries françaises, l’une
placée sur le bastion nº 6 et l’autre hors des murs, ouvrirent le feu
contre nos batteries de Sainte-Sabine et de Saint-Alexis. En outre,
deux autres batteries placées, l’une sur la courtine et l’autre sur le
bastion nº 7, ouvrirent à leur tour le feu contre notre batterie de
Saint-Pierre in Montorio.
Une cinquième batterie de brèche, placée au pied du bastion nº 7
et, par conséquent, à couvert de notre feu, ouvrit le sien sur le
flanc du bastion nº 8. Une sixième batterie, placée devant l’église
Saint-Pancrace, fouettait le bastion nº 8 et mon quartier général, la
villa Savorelli. Une septième batterie enfin, placée devant la villa
Corsini, tonna à la fois contre la pointe Saint-Pancrace, contre la
villa Savorelli et contre la muraille Aurélienne.
Je n’ai jamais vu une pareille tempête de flammes, une pareille grêle
de mitraille.
Nos pauvres canons en étaient en quelque sorte suffoqués.
Et cependant, je ne puis dire que cela à l’éloge de Medici, le Vascello
et les cassines étaient encore occupés.
Le siége du Vascello seul mériterait un historien.
Pendant la soirée du 28, les batteries françaises semblèrent se reposer
un instant et reprendre haleine. Mais, dans la journée du 29, elles se
remirent à tirer avec une nouvelle rage.
Rome était pleine d’un immense frémissement. La journée du 27 avait été
terrible, nos pertes avaient été presque égales à celles du 3 juin. Les
rues étaient jonchées d’hommes mutilés. Les travailleurs n’avaient pas
plus tôt la pelle ou la pioche à la main, qu’ils étaient coupés en
deux par les boulets ou mutilés par les obus.
Tous nos artilleurs, tous, entendez-vous bien, avaient été tués sur
leurs canons. Le service de l’artillerie était fait par des soldats de
la ligne.
Toute la garde nationale était sous les armes. Il y avait, chose
inouïe, une réserve composée de blessés qui, tout ensanglantés,
faisaient le service. Et, pendant ce temps, admirable contraste, calme
et impassible, l’Assemblée, en permanence au Capitole, délibérait sous
les boulets et les balles.
Tant qu’une de nos pièces de canon resta sur ses essieux, elle répondit.
Mais, le 29 au soir, la dernière fut démontée.
Notre feu s’éteignit.
La brèche, faite au bastion nº 8 était praticable.
Le mur de la porte Saint-Pancrace et le bastion nº 9 croulaient.
La nuit du 29 descendit donc sur Rome pareille à un linceul.
Pour empêcher la réparation de nos brèches, l’artillerie française
tonna toute la nuit.
Ce fut une nuit terrible. La tempête du ciel se mêla à celle de la
terre. Le tonnerre grondait, l’éclair se croisait avec les bombes;
la foudre tomba en deux ou trois endroits, comme pour faire la ville
sacrée.
Malgré la fête de Saint-Pierre, les deux armées avaient continué leur
duel à mort.
La nuit venue, comme on s’attendait à une attaque dans les ténèbres,
toute la ville fut illuminée, tout, jusqu’à la grande coupole du
Vatican.
C’est, au reste, l’habitude à Rome, dans la soirée de la fête de
Saint-Pierre.
Celui qui, pendant cette soirée, eût arrêté son regard sur la cité
éternelle, eût vu un de ces spectacles que le regard de l’homme ne
contemple qu’une fois dans le cours des siècles.
A ses pieds, il eût vu s’étendre une grande vallée pleine d’églises et
de palais, coupée en deux par les détours du Tibre, qui semblait un
Phlégéton; à gauche, un mont, le Capitole, sur la tour duquel flottait
au vent le drapeau de la République; à droite, la silhouette sombre
du Monte-Mario, où flottaient, au contraire, unis, les drapeaux des
Français et du pape; au fond, la coupole de Michel-Ange, se dressant
au milieu des nuages toute couronnée de lumière; enfin, comme cadre au
tableau, le Janicule et toute la ligne de Saint-Pancrace, illuminée
elle aussi, mais par l’éclair des canons et des mousquets.
Puis, à côté de cela, quelque chose de plus grand que le choc de la
matière: la lutte du bon et du mauvais principe, du Seigneur et de
Satan, d’Arimane et d’Oromaze; la lutte de la souveraineté du peuple
contre le droit divin, de la liberté contre le despotisme, de la
religion du Christ contre la religion des papes.
A minuit, le ciel s’éclaircit, le tonnerre et les canons se turent,
et le silence succéda à l’infernal mugissement;--silence pendant
lequel les Français s’approchaient de plus en plus des murailles et
s’emparaient de la dernière brèche faite au bastion nº 8.
A deux heures du matin, on entendit trois coups de canon, tirés à
distance égale.
Les sentinelles crièrent alarme, les trompettes sonnèrent.
Les bersaglieri, toujours prêts, toujours infatigables, sortirent de
la villa Spada et accoururent à la porte Saint-Pancrace, laissant deux
compagnies de réserve pour garder la villa Spada. Ils enfonçaient
jusqu’aux genoux dans la terre détrempée.
Je me mis à leur tête, l’épée nue, entonnant l’hymne populaire de
l’Italie.
Dans ce moment, je l’avoue, complétement découragé sur l’avenir, je
n’avais qu’un désir, me faire tuer.
Je me jetai avec eux sur les Français.
Que se passa-t-il alors? Je n’en sais rien[6]. Pendant deux heures, je
frappai sans relâche. Quand vint le jour, j’étais couvert de sang. Je
n’avais pas une seule blessure. C’était un miracle.
[6] Voici comment l’historien Vecchi, l’un des plus courageux
défenseurs de Rome, décrit ce combat:
«Nous étions enfermés à la villa Spada, où nous soutenions un
effroyable feu de mousquets et de carabines. Nous commencions
à manquer de munitions, quand le général Garibaldi parut avec
une colonne de légionnaires et quelques soldats du 6e régiment
de ligne, commandés par Pasi, décidé qu’il était à frapper
un dernier coup, non pas pour le salut, mais pour l’honneur
de Rome. Réunis à nos compagnons, nous nous élançâmes sur la
brèche, frappant avec des lances, des épées, des baïonnettes:
la poudre et les balles manquaient. Les Français, étonnés de ce
terrible choc, reculèrent d’abord; mais d’autres survinrent,
en même temps que l’artillerie, pointée sur nous, commençait
à nous enlever des files tout entières. L’enceinte Aurélienne
fut prise et reprise; il n’y avait pas un endroit où poser le
pied, si ce n’était sur un mort ou sur un blessé. Garibaldi,
pendant cette nuit, fut plus grand que je ne l’avais jamais
vu, plus grand que personne ne le vit jamais. Son épée était
l’éclair; chaque homme frappé était un homme mort. Le sang d’un
nouvel adversaire lavait le sang de celui qui venait de tomber.
On eût dit Léonidas aux Thermopyles, Ferruccio au château de
la Gavissana. Je tremblais de le voir tomber d’un instant à
l’autre; mais non, il resta debout comme le Destin.»
C’est dans cette affaire que le lieutenant Morosini, pauvre enfant
qui n’avait pas vingt ans et qui se battit comme un héros, fut tué en
refusant de se rendre.
Au milieu de la sanglante mêlée m’arriva un message de l’Assemblée,
elle m’invitait à me rendre au Capitole.
Je dois la vie à cet ordre. Je me fusse fait tuer.
En descendant vers la Longara avec Vecchi, lequel était membre de la
Constituante, j’appris que mon pauvre nègre Aguyar venait d’être tué.
Il me tenait prêt un cheval de rechange, une balle lui avait traversé
la tête. J’éprouvai une terrible douleur; je perdais bien autre chose
qu’un serviteur, je perdais un ami.
Mazzini avait déjà annoncé à l’Assemblée le point où nous en étions.
Il ne restait que trois partis à prendre, avait-il dit:
Traiter avec les Français;
Défendre la ville de barricade en barricade;
Ou sortir de la ville, Assemblée, triumvirat et armée, en emportant
avec soi le palladium de la liberté romaine.
Quand je parus à la porte de la salle, tous les députés se levèrent et
applaudirent.
Je cherchai autour de moi et sur moi quelle chose devait éveiller leur
enthousiasme à ce point.
J’étais couvert de sang, mes habits étaient percés de balles et de
coups de baïonnette. Mon sabre, faussé à force de frapper, n’entrait
plus qu’à moitié dans le fourreau.
On me cria:
--A la tribune! à la tribune!
J’y montai.
De tous côtés j’étais interrogé.
--Toute défense est désormais impossible, répondis-je, à moins que nous
ne soyons décidés à faire de Rome une seconde Saragosse. Le 9 février,
j’ai proposé une dictature militaire; elle seule pouvait mettre sur
pied cent mille hommes armés. Les éléments vivaces existaient alors:
il fallait les chercher, on les eût trouvés dans un homme courageux. A
cette époque, l’audace fut repoussée, les petits moyens l’emportèrent.
Je ne pouvais pas pousser l’argument plus avant. Je cédai. La modestie
me retenait; car, je le sens, j’eusse été cet homme. Je faillis en cela
au principe sacré qui est l’idole de mon cœur. Si l’on m’eût écouté,
l’aigle romaine eût de nouveau fait son aire sur les tours du Capitole,
et, avec mes braves, et mes braves savent mourir, on l’a vu, j’eusse
changé la face de l’Italie. Mais à ce qui est fait il n’y a pas de
remède. Regardons la tête haute l’incendie dont nous ne sommes plus les
maîtres. Sortons de Rome avec tous les volontaires armés qui voudront
nous suivre. Où nous serons, sera Rome. Je ne m’engage à rien; mais ce
que peut faire un homme, je le ferai, et, réfugiée en nous, la patrie
ne mourra point.
Cette proposition, déjà faite par Mazzini, fut repoussée.
Henri Cernuschi lui-même, le brave Cernuschi, un des héros des cinq
journées milanaises, le président de la commission des barricades
romaines, la repoussa.
Il me succéda à la tribune, et, les larmes aux yeux, la voix étouffée:
--Vous savez tous, dit-il, si je suis un ardent défenseur de la patrie
et du peuple; eh bien, c’est moi qui vous le dis, nous n’avons plus un
seul obstacle à opposer aux Français, et Rome et son bon peuple--les
larmes l’étouffaient--doivent se résigner à l’occupation.
Après une courte délibération, l’Assemblée rendit le décret suivant:
RÉPUBLIQUE ROMAINE
«Au nom de Dieu et du peuple,
»L’Assemblée constituante romaine cesse une défense devenue
impossible. Elle reste à son poste.
»Le triumvirat est chargé de l’exécution du présent décret.»
XXI
QUI M’AIME ME SUIVE
Le 2 juillet, je rassemblai les troupes sur la place du Vatican, je
m’avançai au milieu d’elles. Je leur annonçai que je quittais Rome,
pour porter dans les provinces la révolte contre les Autrichiens,
contre le roi de Naples et contre Pie IX.
Et j’ajoutai:
--Qui voudra me suivre sera reçu parmi les miens; je ne demande à
ceux-là qu’un cœur plein de l’amour de la patrie. Ils n’auront pas de
solde, pas de repos; ils auront du pain et de l’eau quand par hasard on
en trouvera. Qui n’est pas content de ce sort reste ici. Une fois la
porte de Rome franchie, tout pas fait en arrière sera un pas fait vers
la mort.
Quatre mille fantassins et cinq cents cavaliers se rangèrent autour de
moi; c’étaient les deux tiers de ce qui restait de défenseurs à Rome.
Anita, habillée en homme; Ciceravacchio, qui ne voulait pas voir
l’abaissement de son pays, et Ugo Bassi, le saint qui aspirait au
martyre, furent des premiers à se ranger près de moi.
Vers le soir, nous sortîmes par le chemin de Tivoli. Mon cœur était
triste comme la mort.
La dernière nouvelle que j’avais apprise était que Manara avait été
tué.....
G. G.
* * *
Ici s’interrompent les Mémoires de Garibaldi.
Un jour, j’obtiendrai de lui la seconde partie de sa vie comme j’en ai
obtenu la première. Celle-là se résumera en deux mots:
Exil et triomphes.
A. DUMAS.
Suivent quelques détails sur les morts, que le docteur Bertani a bien
voulu rédiger pour moi.
XXII
LES MORTS
LUCANO MANARA