Dans les inondations du Tibre, toujours si fréquentes à Rome, le

premier toujours il se faisait batelier pour porter des vivres et des

paroles de consolation à ses compatriotes emprisonnés par les flots. Le

brave homme m’adorait. Quand j’avais besoin de travailleurs pour les

officiers du génie, je n’avais qu’à lui faire un signe: il arrivait

avec deux cents, trois cents, quatre cents hommes; je lui donnais, sur

le ministère, des bons dont il ne toucha point un seul. A mon départ de

Rome, il me suivit avec ses deux enfants, prit, avec Ugo Bassi, terre

à la Messola, puis s’achemina avec ses deux fils dans une direction

opposée à la mienne.

A sa date, je raconterai son double martyre comme père et comme citoyen.

J’ai nommé deux ou trois fois notre chapelain Ugo Bassi. Consacrons

aussi quelques pages à celui-là. Elles sont à leur place le soir et

la nuit d’une bataille qui avait donné une si rude besogne à sa douce

piété.

Pour nos blessés, Ugo Bassi, jeune, beau, éloquent, était véritablement

l’ange de la mort.

Il avait tout à la fois la naïveté d’un enfant, la foi d’un martyr, la

science d’un érudit, le courage calme d’un héros.

Il était né à Cento, d’un père Bolonais, mais, comme André Chénier,

d’une mère Grecque. Son prénom était Joseph; mais, en se faisant

barnabite, il s’était imposé celui de Ugo, en souvenir, sans doute, de

notre poëte patriote Ugo Foscolo.

Il était donc de race latine et hellénique à la fois, les deux races

les plus belles et les plus intelligentes du monde. Il avait les

cheveux bruns et roulés en anneaux naturels, les yeux brillants comme

le soleil, tantôt calmes, tantôt fulgurants, la bouche souriante, le

cou blanc et long, les membres agiles et robustes, le cœur de feu pour

la gloire et le danger, les instincts doux et honnêtes, l’esprit

élevé, chaud, rapide, fait à la fois pour les pieuses contemplations de

l’anachorète et les ardeurs irrésistibles de l’apostolat.

Ses études furent, non point un labeur, mais une conquête. Il enleva au

pas de course la littérature, la science des arts, et, comme le miroir

de toute science, il savait par cœur le poëme entier de Dante. Six mois

lui suffirent pour apprendre le grec; quant au latin, il le parlait

comme sa langue maternelle et faisait des vers dans le genre de ceux

d’Horace; il écrivait au courant de la plume l’anglais et le français,

et, quand les événements le conduisaient au milieu de nos combats, il

portait constamment sur lui Shakspeare et Byron. Le tragique anglais

et le poëte qui mourut à Missolonghi écoutaient les patriotiques

pulsations de son cœur.

Il était, en outre, peintre et musicien.

De même que j’avais cru au pape Pie IX, Ugo Bassi y crut de son côté.

Pie IX succédait à Grégoire XVI, Pie IX donnait l’amnistie, Pie IX

promettait des réformes, Pie IX était porté au ciel par tous les

Italiens, admiré par les étrangers, imité par les autres princes de

l’Italie.

Le 25 mars 1848, la croisade partit de Rome; les augures paraissaient

annoncer tous l’unification de l’Italie.

Sa route fut un triomphe perpétuel. Des champs les plus lointains

accourait la dure race latine. Elle venait chercher et reportait

l’heureuse nouvelle que l’Italie était arrivée au jour de la

résurrection, et que son peuple, au front à la fois mouillé de sueur et

de sang, allait enfin être libre.

Ugo Bassi était à Ancône, où il prêchait le carême. La première légion

de volontaires y arriva; Ugo la harangua sur la place, et, prenant

argument du malheureux état dans lequel il voyait leurs armes et leurs

vêtements, il idéalisa de sa puissante parole leur misère, dont nos

ennemis faisaient une raillerie.

Deux jours après, il se joignait à la croisade, et partait avec elle,

comme deuxième chapelain des volontaires romains.

Bassi, comme Gavazzi, son ami, était la providence de l’armée.

Non-seulement son éloquence poussait les Italiens à l’amour de l’Italie

et au dévouement pour elle, mais encore elle tirait des coffres les

plus rebelles de nombreuses et riches offrandes. A Bologne, il fit des

miracles: les riches donnaient de l’argent par milliers; les femmes,

leurs bijoux, leurs boucles d’oreilles, leurs bagues.

Une jeune fille, n’ayant rien à lui donner, coupa sa magnifique

chevelure et la lui offrit.

Il avait assisté à tous nos combats et à tous nos dévouements, à

Cornuda, à Trévise, à Venise.

Sœur de charité, apôtre, soldat intrépide, ce fut surtout au combat de

Trévise, où mourut son ami et son compatriote, le général Guidotti,

qu’il montra toutes les vertus de son cœur. Une balle lui mutila

la main, le bras gauche, et lui ouvrit une large blessure dans la

poitrine. Encore pâle et souffrant de cette cruelle blessure, on le

vit, au combat de Mestre, un drapeau à la main, montant le premier et

sans armes à l’assaut du palais Bianchini.

Bassi accompagna la légion italienne dans toutes ses pérégrinations.

Sa parole puissante fascinait les masses, et, si Dieu avait marqué un

terme aux malheurs de l’Italie, la voix de Bassi, comme celle de saint

Bernard, eût entraîné les populations sur les champs de bataille. Si

l’Italie jamais vient à l’union, que Dieu lui rende la parole d’un Ugo

Bassi! Quand Rome fut tombée, quand il ne me resta plus que l’exil, la

faim, la misère, Ugo n’hésita point un instant à m’accompagner. Je le

reçus dans ma barque à Cesenatia, et il partagea avec moi le dernier

sourire du destin, son sourire d’adieu!

Dans cette barque, que je guidai moi-même, étaient Anita, Ugo Bassi,

Ciceravacchio et ses deux fils. Tous sont morts, et de quelle façon! O

morts sacrés, je raconterai votre martyre!

Le nom d’Ugo Bassi sera le mot d’ordre des Italiens au jour de la

délivrance.

Mais je me suis laissé entraîner bien loin de mon but.

Revenons au siége de Rome.

Dans la nuit du 4 juin, tandis que nos adversaires simulaient une

attaque sur la porte Saint-Pancrace, la tranchée fut ouverte à trois

cents mètres de la place, et deux batteries de siége furent dressées,

l’une à cent mètres en arrière de la parallèle, pour éteindre le feu

du bastion nº 6, l’autre à la droite de la parallèle, pour faire face

à la batterie romaine de Vestaccio et de Saint-Alexis. La parallèle

s’appuyait à droite à des hauteurs inattaquables, à gauche à la villa

Pamphili.

Dès le point du jour, j’avais fait appeler Manara, et je l’avais

prié de résigner son titre de colonel des bersaglieri, pour accepter

le grade de mon chef d’état-major. C’était lui demander un grand

sacrifice, je le savais; mais Manara était plus apte que qui que ce

fût à cette fonction. Il était d’une valeur exemplaire, d’une rare

tranquillité d’âme au milieu du danger, d’un coup d’œil sûr dans

le combat; il avait fait de ses bersaglieri les troupes les mieux

disciplinées de l’armée. Il parlait quatre langues; enfin, son aspect

avait cette dignité qui convient aux grades élevés. Il accepta.

Le reste de mon état-major se composait des majors Cenni et Bueno, des

capitaines Caroni et Davio, de deux Français, excellents officiers,

nommés Pilhes et Laviron; du capitaine Ceccadi, qui, pendant ses

services en Espagne et en Afrique, avait mérité la croix d’Espagne

et la croix de la Légion d’honneur; de Silco et de Stagnetti, qui, à

Palestrina, conduisait les émigrés; du lieutenant de cavalerie Gili,

du courrier Giannuzzi, et finalement d’un membre de l’Assemblée, le

capitaine Cessi.

Manara organisa d’abord l’état-major dans l’intérieur: tout le monde

voulait demeurer avec moi à la villa Savorelli; nous avions la vue de

la campagne, et rien ne se passait qui ne fût sous nos yeux.

Il est vrai que la distraction n’était pas sans danger. Comme on savait

que la villa Savorelli était mon quartier général, boulets, obus et

balles, tout était pour moi. C’était surtout lorsque je montais, pour

mieux voir, sur le petit belvédère qui dominait la maison, que la chose

devenait curieuse. C’était une véritable grêle de balles, et je n’ai

jamais entendu tempête avec pareils sifflements. La maison, secouée

par les boulets, remuait comme dans un tremblement de terre. Souvent,

pour donner du travail aux artilleurs et aux tirailleurs français, je

me faisais servir à déjeuner sur ce belvédère, qui n’avait d’autre

protection qu’un petit parapet en bois. Alors j’avais, je vous en

réponds, une musique qui me dispensait de faire venir celle du régiment.

Ce fut bien pis quand je ne sais quel mauvais plaisant de l’état-major

s’amusa à arborer au paratonnerre qui surmontait la petite terrasse une

bannière, où étaient écrits en grosses lettres ces mots:

BONJOUR, CARDINAL OUDINOT!

Le quatrième ou cinquième jour que je donnais cette distraction aux

tirailleurs et aux artilleurs français, le général Avezzana vint

me voir, et, ne trouvant pas les fenêtres du salon à une hauteur

suffisante, il me demanda si je n’avais pas quelque lieu plus élevé

d’où il pût regarder dans la plaine.

Je le conduisis à mon belvédère.

Sans doute les Français voulurent lui faire honneur; car à peine y

étions-nous, que la musique commença.

Le général regarda fort tranquillement les avant-postes ennemis, puis

descendit sans rien dire.

Le lendemain, je trouvai mon belvédère blindé avec des sacs de terre.

Je demandai qui avait donné cet ordre.

--Le ministre de la guerre, me répondit-on.

Il n’y avait pas moyen d’aller contre un ordre du ministre de la guerre.

Cette rage des artilleurs français de cribler mon pauvre quartier

général de boulets, de balles et d’obus, amenait parfois des scènes

amusantes.

Un jour, c’était le 6 ou 7 juin, je crois, mon ami Vecchi, qui était

tout à la fois acteur et historien du drame que nous représentons,

vint me voir à l’heure du dîner; comme j’avais du monde, je m’étais

fait envoyer de Rome un dîner tout prêt, dans une caisse de fer-blanc.

Je vis que l’aspect de notre menu tentait Vecchi. Je lui offris,

en conséquence, de partager notre dîner. Le général Avezzana et

Constantino Rita en étaient. Nous nous assîmes à terre dans le jardin.

Les boulets secouaient tellement la maison, que, pour manger sur une

table, il eût fallu un de ces appareils comme on en met sur les tables

des navires, les jours de gros temps. Au beau milieu du dîner, une

bombe tombe à un mètre de nous. Tout le monde décampe; Vecchi allait

faire comme les autres, mais je le retins par le poignet; il était

membre de l’Assemblée.

--Père conscrit, lui dis-je en riant, reste sur ta chaise curule!

La bombe éclata comme j’en étais sûr, c’est-à-dire du côté opposé à

celui où nous étions; nous en fûmes quittes pour être couverts de

poussière, nous et notre dîner.

Vecchi avait bien fait de profiter du repas que je lui avais offert;

nous ne dînions pas tous les jours. Quelquefois les marmitons du

restaurant, épouvantés par le bruit des mortiers français, par la

fusillade des chasseurs de Vincennes, et surtout par les cadavres

qu’ils rencontraient sur leur chemin, s’arrêtaient en route, n’osant

aller plus loin; alors le premier venu s’emparait de notre festin et se

l’adjugeait. Un jour, un de mes soldats, nommé Casanova, me fit à trois

heures du matin un macaroni. Depuis quarante-huit heures, j’avais vécu

d’une tasse de café au lait et de deux ou trois bouteilles de bière.

Au reste, c’était toujours à Vecchi qu’arrivaient les aventures dans le

genre de celle que je viens de raconter. Un autre jour, comme il avait

son rapport à me faire,--depuis deux jours, il était de garde avancée

à la vigne Costabili, on nommait ainsi une des cassines que nous

avions aux environs de la villa Corsini,--il me trouva dînant, à table.

Cette fois, MM. les artilleurs avaient la bonté de me donner un peu de

relâche. Devant moi était un risotto des plus appétissants. Je fis une

place à Vecchi à côté de moi, et je l’invitai à partager mon dîner.

Mais, comme il allait s’asseoir, Manara l’arrêta.

--N’en fais rien, Vecchi, lui dit-il. Voilà trois jours de suite que

les officiers invités par le général sont tués sans avoir le temps de

faire leur digestion.

Et, en effet, Davio, Rozat et Panizzi venaient d’être tués dans les

conditions signalées par Manara. Mais le fumet du risotto fut plus

puissant que la menace de Manara.

--Bon! dit Vecchi, cela cadre à merveille avec une prédiction que l’on

m’a faite.

--Laquelle? demanda Manara.

--Dans mon enfance, une bohémienne m’a tiré mon horoscope. Elle m’a

prédit que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et très-riche.

En 1838, dans un voyage que je fis à pied de Naples à Salerne, près

de Sarno, je poursuivis dans un champ de coton une gitana de dix-huit

ans, dont je voulais absolument baiser les beaux yeux. Elle se défendit

avec son couteau; j’opposai à l’arme offensive une arme défensive:

c’était un bel écu tout neuf. En prenant l’écu, elle me prit la main,

et m’annonça que je mourrais à Rome, à l’âge de trente-six ans et

très-riche. Je suis dans ma trente-sixième année; sans être très-riche,

je le suis trop pour un homme qui va mourir. Mais je suis fataliste

comme un mahométan. Ce qui est écrit est écrit. Donnez-moi du risotto,

général.

Nous rîmes de l’histoire de Vecchi. Mais Manara gardait son sérieux, en

disant:

--C’est égal, Vecchi, je ne serai tranquille que quand la journée sera

passée.

Puis, se retournant vers moi:

--Pour Dieu, général, dit-il, ne l’envoyez nulle part aujourd’hui!

Cela l’arrangeait ainsi; il était horriblement fatigué d’avoir veillé

les deux nuits précédentes, et, après le dîner, il me demanda à se

retirer pour prendre un peu de repos.

--Couche-toi sur mon lit, si tu veux, dit Manara, soit qu’il parlât

sérieusement, soit qu’il poursuivît la plaisanterie. Au nom de Dieu, je

ne veux pas que tu sortes!

Vecchi se jeta sur le lit de Manara.

Une heure après, je voyais des officiers français qui plaçaient des

gabions dans la tranchée ouverte vis-à-vis de notre bastion. Je

cherchai autour de moi un officier pour diriger contre eux le feu

d’une douzaine de tirailleurs.

Je ne sais où j’avais envoyé tout mon monde, mais j’étais seul.

Je pensai au pauvre Vecchi, lequel dormait les poings fermés. J’avais

conscience de le réveiller, mais les boulets faisaient un ravage

horrible. Je le tirai par la jambe; il ouvrit les yeux.

--Allons, lui dis-je, voilà vingt-quatre heures que tu dors, la

prédiction de Manara n’est plus à craindre. Prends-moi une douzaine des

meilleurs tireurs et caresse-moi les côtes de ces gaillards-là.

Vecchi, qui est très-brave, ne se fit pas tirer l’oreille. Il prit

douze bersaglieri amateurs, et alla s’embusquer avec eux derrière une

barricade gabionnée qu’élevait, avec l’aide de sapeurs, un lieutenant

d’ordonnance nommé Pozzio.

De là, il commença sur les Français un feu si meurtrier, qu’ils

répondirent par des boulets de canon à ses balles ou plutôt à celles de

ses bersaglieri.

Une demi-heure après, on vint me dire:

--Vous savez, général, le pauvre Vecchi est tué!

J’éprouvai un coup dans le cœur. J’étais cause de sa mort, et je me

la reprochai. Mais, au bout d’une heure, à ma grande joie, je le vis

revenir.

--Ah! pardieu! lui dis-je, laisse-moi t’embrasser, je te croyais mort!

--Je n’étais qu’enterré, me répondit-il.

--Comment?

Alors il me raconta qu’un boulet avait coupé un sac de terre, qui

s’était répandu sur lui; qu’au même moment ce sac de terre, en se

vidant, avait fait perdre leur aplomb aux autres, lesquels étaient

tombés à dix ou douze sur sa tête et l’avaient littéralement enseveli.

Mais une chose était arrivée, plus pittoresque que ne l’eût été la mort

même de Vecchi. Le même boulet qui l’avait enterré avait été frapper

contre la muraille, et, en revenant, avait brisé les reins d’un jeune

soldat. Le jeune soldat, placé sur une civière, avait croisé les mains

sur sa poitrine, avait levé les yeux au ciel et avait rendu le dernier

soupir.

On allait le porter à l’ambulance, lorsqu’un officier s’était précipité

sur le cadavre et l’avait couvert de baisers.

Cet officier était Pozzio. Le jeune soldat était Colomba Antonietti, sa

femme, qui l’avait suivi à Velletri et avait combattu à ses côtés le 3

juin.

Cela me rappela ma pauvre Anita, qui, elle aussi, était si calme au

milieu du feu, et que, bon gré mal gré, j’avais laissée à Rieti.

Elle était enceinte et, au nom de l’enfant qu’elle portait, je l’avais

décidée à se séparer de moi.

Le 7, il y eut trêve des deux côtés; c’était le jour de la Fête-Dieu.

Le 9, je commandai une grande sortie pour interrompre les travaux

avancés des Français, travaux qui se prolongeaient vers le second

bastion de gauche.

A cette fonction furent appelés les douaniers et un bataillon du 5e

régiment.

Les bersaglieri, dans ce moment, faisaient le service des cassines, à

gauche de la via Visellia, et étaient de garde aux bastions.

Le capitaine Rozat, le même que j’avais vu emporter de la villa

Corsini, et qui, en passant près de moi, m’avait crié: «Général, j’ai

mon compte!» le capitaine Rozat, dis-je, n’avait reçu qu’une balle

morte qui s’était arrêtée sur une côte. Quoique, en bonne conscience,

la contusion fût assez rude pour qu’il restât au lit, il s’était levé

dès le surlendemain, et, ce jour-là, avait voulu absolument prendre le

commandement de la 4e compagnie, destinée au second bastion.

Voyant que la garde de la tranchée malmenait les assaillants, Rozat

prit une carabine, et, comme il était excellent tireur, il tira une

quinzaine de coups dont plus de la moitié porta.

Ses hommes chargeaient, lui tirait.

Son adresse éveilla la rivalité de quelques chasseurs d’Afrique, qui

commencèrent à lui rendre coup pour coup.

Une première balle lui enleva son chapeau; lui, alors, le ramassant,

l’agita en l’air en criant:

--Vive l’Italie!

Mais, en ce moment même, une balle lui entra dans la bouche et, lui

sortant par la nuque, éteignit ce cri.

Après deux jours d’agonie, il expira.

Dans la journée du 10 juin, je reçus avis du général Roselli que je

devais prendre le commandement d’une grande sortie, se composant d’une

moitié de l’armée romaine.

Elle devait avoir lieu par la porte Cavallegieri, et avait pour but de

reprendre ou la villa Pamphili ou la villa Valentini.

En conséquence, le ministre de la guerre Avezzana me releva dans le

commandement de la ligne San-Pancracio, et, avec la légion italienne

et le régiment de bersaglieri, je me rendis à la place du Vatican,

où devait se compléter, par les régiments Pasi et Mari et la légion

polonaise, le corps destiné à cette importante opération.

Je passai à cheval devant le front de chaque corps, j’appelai les

commandants au rapport, et leur communiquai le but de la tentative et

la façon dont je comprenais l’attaque.

Je fis ensuite passer le mot d’ordre, distribuer les munitions,

préparant tout pour l’heure désignée, tandis que les soldats, les yeux

fixés sur la lune, la raillaient et l’injuriaient sur la lenteur avec

laquelle elle faisait sa route.

Pour éviter une de ces erreurs nocturnes si communes dans ces sortes

d’expéditions, où, confondant les amis avec les ennemis, on tire les

uns sur les autres, j’ordonnai aux soldats de mettre leur chemise sur

leur uniforme. Ce fut une manœuvre qui excita fort la joie du soldat,

à cause de l’état dans lequel était, chez quelques-uns, le vêtement

interne dont je faisais un vêtement extérieur.

A dix heures du soir, on ouvrit la porte, et la légion polonaise,

commandée par Hoffstetter, qui a laissé un excellent journal du siége

de Rome, sortit faisant l’avant-garde; venait ensuite la légion

italienne, à la tête de laquelle était le colonel Manara. Elle était

suivie des régiments de bersaglieri Passi et Masi.

Masi commandait l’arrière-garde.

A peine fus-je dans la campagne, que je reconnus avoir fait une fausse

manœuvre en ordonnant de mettre les chemises sur les uniformes. Nos

hommes étaient visibles comme en plein jour; ils n’eussent pas fait

cent pas, que les Français auraient cru qu’ils allaient être attaqués

par une armée de fantômes.

J’ordonnai d’enlever les chemises. Il va sans dire que pas un soldat

ne prit la peine de remettre la sienne dans l’endroit d’où il l’avait

tirée.

Je chevauchais sur le flanc de la légion italienne, lorsque quelques

soldats qui portaient une échelle, passant près d’une villa, voulurent

s’assurer qu’elle était bien réellement aussi abandonnée qu’elle en

avait l’air. Ils dressèrent leur échelle contre une des fenêtres

du premier étage. Le régiment s’arrêta pour voir le résultat de la

perquisition, laissant l’avant-garde continuer le chemin.

Cinq ou six hommes montèrent à l’échelle.

Tout à coup, un échelon se brise sous les pieds de celui qui était le

plus élevé; il tombe sur le second, le second tombe sur le troisième,

et tous, avec un épouvantable fracas, tombent à terre.

Dans la chute, deux fusils partent.

L’avant-garde, commandée par Hoffstetter et par Sacchi, deux de mes

plus braves officiers, se croit surprise par les Français qu’elle va

pour surprendre. Elle est envahie par une terreur panique: elle se

rompt derrière Hoffstetter et Sacchi, lesquels restent isolés avec

une vingtaine d’hommes, et revient sur nous d’une course désespérée,

renversant du choc tout ce qu’elle rencontre sur son chemin. Manara

tente de les arrêter, mais inutilement. Je me jette au milieu d’eux, et

frappe en jurant à droite, à gauche, avec mon fouet de gaucho. Rien n’y

fait, et je crois que, de la même course, tous mes gaillards seraient

rentrés dans Rome, si les bersaglieri, à la tête desquels étaient

deux chefs de bataillon et le capitaine Ferrari, n’eussent croisé la

baïonnette sur les fugitifs.

Après le bruit qu’avait fait toute cette échauffourée, on ne pouvait

pas supposer que les Français ne fussent point sur leurs gardes. Il

fallut donc renoncer à l’entreprise.

Quant à moi, j’étais las de frapper sur toute cette canaille, et je

rentrai en disant à Manara:

--Cher ami, nous avons eu tort de ne pas mettre les braves bersaglieri

à l’avant-garde.

En effet, c’étaient des hommes merveilleux que les bersaglieri, et dont

Manara devait être et était fier à bon droit. Lorsque je lui faisais

demander un détachement de ses soldats, Manara avait l’habitude de

dire:

--Allons, quarante hommes de bonne volonté pour une expédition dans

laquelle un quart sera tué et l’autre quart blessé.

Et, malgré le programme, tout le régiment se présentait, si bien que,

pour ne pas faire de jaloux, il fallait les tirer au sort.

Le 12, à midi, un bataillon du régiment de l’Union travaillait à

exécuter une contre-approche dans la vigne à gauche de la via Vitellia,

quand les Français tentèrent de les troubler dans leur travail.

Aussitôt les majors Lanzi et Panizzi firent prendre les armes aux

travailleurs, au corps de garde, et, avec une témérité incroyable,

se lancèrent sur le parapet de la parallèle française. Ils furent

accueillis par un feu terrible. Panizzi tomba frappé mortellement.

Pietro Lanzi se mit à la tête de ses Bolonais; mais en un instant

il eut le même sort que son compagnon, et tomba frappé au bras et à

la poitrine. Cependant les autres, conduits par l’officier Meloni,

tenaient encore le terrain, impuissants à poursuivre l’attaque, mais

criant de toutes leurs forces: «Vive l’Italie!» et donnant ainsi

courage à leurs compagnons. Le régiment de l’Union combattit, ce

jour-là, avec une admirable valeur: pour ne pas perdre leur temps

à recharger leurs armes, ils frappaient tantôt avec la baïonnette,

tantôt avec la crosse de leurs fusils. D’autres, comme les Ajax et les

Diomède de l’_Iliade_, prenaient des pavés et les lançaient sur leurs

adversaires.

L’exaspération était telle, que le capitaine polonais Vern, qui avait

plusieurs croix sur la poitrine, et, parmi ces croix, celle de la

Légion d’honneur, gagnée en Afrique, debout sur la barricade, frappant

sa poitrine du plat de sa main, criait:

--Ici, ici, tirez ici, sur la croix de la Légion d’honneur!

Une balle le frappa à la tête.

--Plus bas, cria-t-il, plus bas, maladroits!

Une seconde balle l’atteignit; on l’emporta hors de la mêlée. Il en

revint et, depuis, alla mourir en Grèce.

J’assistais de mon belvédère à cette affaire. Quoique peu prodigue

d’éloges,--ceux qui me connaissent me rendront cette justice,--je crus

devoir en faire un rapport au gouvernement.

Mémoires de Garibaldi, tome 2/2 · 第 9 / 11 段