les Mémoires du général, l’attaque de l’enceinte Aurélienne, notre
seconde ligne de défense.
Manara, vers trois heures du matin, rentra à la villa Spada; il venait
de placer ses tirailleurs.
La veille, un boulet, après avoir frappé la muraille, était tombé sur
son lit.
Il s’était dérangé pour lui faire place, et, en riant, il avait dit:
--Vous verrez que je n’aurai pas la chance d’attraper une égratignure.
Il trouva, en rentrant, Émile Dandolo très-inquiet de Morosini, que
l’on disait prisonnier.
Ni l’un ni l’autre ne savaient aucune nouvelle.
Dans ce moment-là, une balle, dans son ricochet, frappa Dandolo au bras.
--Par ma foi, mon pauvre garçon, dit Manara, il paraît qu’il n’y en a
que pour toi!
Puis, détachant son ceinturon et quittant son épée, il prit une lunette
d’approche et vint à la fenêtre pour regarder des soldats français qui
pointaient un canon.
Au même instant, un coup de carabine partit; la balle passa entre deux
sacs de terre et le frappa au ventre, juste à l’endroit qu’eût protégé
son ceinturon s’il l’eût gardé.
Dandolo le vit chanceler, et, tout blessé qu’il était, s’approcha pour
le soutenir.
--Je suis mort! dit Manara, en tombant, à Dandolo; je te recommande mes
enfants.
Un médecin accourut; mais, en le voyant pâlir, le blessé comprit que
tout était fini.
On plaça Manara sur une civière, et, au milieu du feu, ses compagnons
l’apportèrent à Santa-Maria della Scala. On me fit appeler à
l’ambulance dei Pellegrini, où j’étais; j’y courus. C’était lui qui
avait voulu qu’on l’apportât près de moi. Nous nous aimions tendrement,
hélas!
La place était encombrée de projectiles français. Une jeune femme,
qui avait eu l’imprudence de regarder par une fenêtre, venait d’être
frappée à la poitrine et tuée roide.
M. Varenna, officier lombard, eut les deux jambes brisées par un obus
tandis qu’il montait près de moi les marches de l’église.
Comme moi, il venait voir Manara.
Un médecin accourait, de son côté, vers l’église. Une grenade le
renversa de son cheval; un instant après, son cheval, blessé du même
coup, tomba sur lui.
J’arrivai sain et sauf; Dieu me conduisait!
Au fond de l’église, à droite, près de la balustrade, était un lit
entouré par les officiers de la légion Manara.
Dès que le blessé me vit, il étendit la main vers moi, et, d’une voix
faible, me demanda:
--Est-elle mortelle?
La jeunesse repoussait, malgré l’évidence, loin de son esprit l’idée de
la mort. Le bruit et les séductions de la vie militaire ne l’avaient
pas encore emporté, chez lui, sur les joies domestiques.
Voyant que je ne répondais point, il répéta:
--Je te demande si ma blessure est mortelle. Réponds-moi.
Et, sans attendre ma réponse, il éclata en paroles pleines de regrets.
Je l’encourageai, autant que peut le faire un homme auquel manque le
courage; cependant il vit bien que je n’avais pas d’espoir.
Plusieurs médecins s’approchèrent de lui; mais, leur faisant de la tête
signe de s’éloigner:
--Laissez-moi mourir tranquille! leur dit-il.
Son pouls ne se sentait presque plus, ses extrémités étaient froides,
ses traits profondément altérés, le sang coulait à flots de sa
blessure, il souffrait horriblement.
Ses compagnons me demandèrent ce que je pensais de son état.
--Il a encore à peu près une heure à vivre, dis-je à Dandolo.
Alors le jeune homme se pencha à l’oreille de son ami:
--Pense au Seigneur! lui dit-il.
--Oh! j’y pense, et beaucoup! répondit Manara.
Alors il fit signe à un capucin de venir. Le moine s’approcha du lit,
écouta la confession du mourant et lui donna l’absolution.
Puis notre pauvre ami demanda le viatique.
Dandolo essayait de le consoler, du mieux qu’il pouvait, en lui parlant
de Dieu.
Il l’interrompit pour lui parler de ses fils.
--Élève-les, lui dit-il, dans l’amour de Dieu et de la patrie!
Puis il ajouta:
--Remporte à Milan mon corps avec celui de ton frère. Il te fait de la
peine que je meure, cher ami, dit-il; hélas! moi aussi, je regrette la
vie!
Il appela alors à ses côtés un soldat qui était son ordonnance, et que
bien des fois il avait fait enrager.
--Tu me pardonnes, n’est-ce pas? lui dit-il avec un sourire.
Puis il demanda à Dandolo si l’on avait eu des nouvelles de Morosini.
On disait vaguement qu’il était prisonnier.
Un peu avant de mourir, Manara tira un anneau de son doigt, le mit à
celui de Dandolo, et dit:
--Je saluerai ton frère pour toi.
Puis, se retournant vers moi:
--O Bertani! fais-moi mourir bien vite, dit-il. je souffre trop!
Ce fut la dernière plainte qui sortit de sa bouche.
Il entra en agonie, s’accrocha convulsivement à ceux qui l’entouraient,
puis retomba sur son lit avec un soupir, immobile et froid.
Je mis la main sur son cœur; il battait encore, mais lentement; peu à
peu les battements cessèrent.
L’âme était déjà au ciel.
Je dis alors aux moines qui nous entouraient de me préparer une
solution arsenicale pour injecter le cadavre; mais l’arsenic manquait.
Je me contentai donc de faire l’injection avec du sublimé corrosif. Le
cadavre fut transporté dans une chambre, à droite du maître-autel, près
de la sacristie, et, là, doucement posé, vêtu de son uniforme, la tête
sur un coussin.
Son jeune ami Eleuterio Pagliano, qui, pendant tout le siége, avait
vaillamment combattu, et qui est aujourd’hui un des peintres les plus
distingués de la Lombardie, fit son portrait.
Près de lui, couché sur une planche, était le nègre de Garibaldi,
Aguyar. Je regardais ces deux cadavres, si beaux, tous deux d’une
beauté différente, lorsque j’entendis sangloter derrière moi.
C’était Ugo Bassi qui pleurait.
Tout le temps que nous restâmes dans cette chambre, elle sembla être le
but des projectiles français.
Le lendemain, le cadavre fut transporté dans une maison, et, de là,
à l’église Saint-Laurent. Après quoi, il fut déposé à l’église des
Cent-Prêtres, où l’attendait le corps de Henri Dandolo, et où devait le
rejoindre celui de Morosini.
Le jour même de la mort de Manara arrivait une lettre de sa femme,
contenant ces seules paroles:
«Ne pense pas à moi, ne pense pas à tes enfants, pense à la patrie.»
Pauvre femme, la mort était chargée de lui apporter la réponse!
EMILIO MOROSINI
Nous étions autour du lit de mort de Manara, nous demandant les uns
aux autres ce qu’étaient devenus nos plus chers amis et, entre autres,
Emilio Morosini.
Mais, pour ce jour-là, il nous fut impossible de rien savoir de positif
sur son compte.
Dans la matinée du 1er juillet, Dandolo apprit d’un soldat qui s’était
trouvé sur la brèche en même temps que Morosini, qu’il était tombé,
grièvement blessé, aux mains des Français.
Bien que souffrant beaucoup de sa blessure, Dandolo courut au
triumvirat, puis au ministère, pour obtenir un permis de sortie. Après
trois heures d’instances, il l’obtint et se rendit au camp français,
sans sauf-conduit d’aucune sorte.
Arrêté aux avant-postes, il dit dans quel but il venait. Un officier
eut pitié de son angoisse, et lui permit de pénétrer dans le camp, où
on le conduisit à l’ambulance. Il apprit que Morosini était mort.
Il demanda qu’on lui remît le cadavre pour le rendre à la famille;
mais un médecin répondit que, depuis deux heures, il avait été porté à
un cimetière assez éloigné. Dandolo sollicita un ordre d’exhumation.
Pendant qu’il attendait une réponse à sa demande, entra un capitaine
adjudant-major, qui fut fort étonné de voir dans le camp français un
officier italien sans sauf-conduit. Il condamna aux arrêts l’officier
qui l’avait laissé passer, et le renvoya à la ligne d’avant-poste, sans
vouloir rien écouter.
Dandolo revint apporter à ses amis la triste nouvelle, et écrivit au
chef d’état-major français pour demander le permis d’exhumation.
Il l’obtint dans la matinée du 2.
La triste cérémonie du transport de Manara achevée, Dandolo s’approcha
de moi, me disant:
--Bertani, d’ici à quelques heures, le cadavre de Morosini sera à
l’église des Cent-Prêtres, à Sante-Vieto, où tu pourras le voir.
J’allai à l’église, un peu avant le soir. La maison ou plutôt le
couvent qui aboutit à l’église était occupé par les troupes françaises,
de sorte que l’église était fermée.
Je demandai la permission d’entrer à un capitaine qui, voyant la
profonde tristesse répandue sur mon visage, me demanda lui-même
affectueusement si j’étais soldat, quelle était ma patrie, et si
j’avais perdu quelque parent ou quelque ami.
Je lui répondis que j’avais perdu beaucoup de mes amis, et, entre
autres, Manara. Il le connaissait de nom, me demanda des détails sur sa
mort, et m’en donna de son côté.
Un chasseur de Vincennes, qui était près de lui à l’attaque de la villa
Spada, et qu’il me montra au milieu d’un groupe de soldats debout près
de la porte où nous étions, lui avait dit, au moment où Manara s’était
approché de la fenêtre avec sa lunette:
--Regardez bien cet officier, il est mort.
En même temps, le soldat avait tiré: la balle était arrivée à son
adresse; il avait vu tomber Manara.
Le capitaine continuait de parler; j’étais si triste, que je ne pus lui
répondre qu’en le priant de me laisser entrer dans l’église.
--Qu’allez-vous y faire? me demanda-t-il.
--J’y vais chercher le cadavre d’un autre ami, déterré aujourd’hui
même, et rendu par les vôtres à la douleur de sa mère.
Il envoya demander la permission au colonel, l’obtint, et me confia au
gardien de l’église pour qu’il me laissât entrer.
L’église était très-obscure; le gardien ouvrit une petite porte qui
conduisait du couvent dans le chœur de l’église, me donna une lampe,
et, me montrant un coin sombre, me dit:
--Cherchez là.
Seulement, il ne voulut pas me suivre plus avant.
Je m’approchai tristement et pieusement, avec un frisson dans toutes
mes veines.
Ce silence, ces ténèbres, la douteuse lueur de cette lampe, le précieux
objet de mes recherches, l’angoisse de retrouver ainsi le charmant
jeune homme que j’avais connu vivant, tout cela faisait battre mon cœur
à me briser la poitrine.
J’allais doucement, ne connaissant pas les localités, ne sachant pas la
place où était déposé le cadavre, soulevant ma lampe et tremblant de le
heurter du pied.
Enfin, près des degrés, j’aperçus une forme noire et longue; je
continuai d’avancer, tenant toujours ma lampe haute.
Je reconnus un corps humain.
Presque fou de douleur et d’un effroi dont je n’étais pas maître, je me
penchai vers lui.
Oh! triste! triste! triste!
Avec la main qui me restait libre, je dénouai la corde qui tenait le
linceul serré au cou, au ventre et aux pieds. Je soulevai la tête.
Quoique déjà défiguré, je reconnus que c’était bien le pauvre enfant
que je cherchais.
Je lâchai la tête.
Elle retomba sur la dalle en rendant un son que je n’oublierai jamais.
Je n’avais pas un cheveu qui n’eût sa goutte de sueur.
Je m’arrêtai tout tremblant.
Mon Dieu, que vous êtes grand et que la mort est terrible!
Je fis un effort sur moi-même. Médecin habitué au trépas, je ne voulais
pas être vaincu par lui.
Je posai la lampe sur une des marches de l’autel, et, reportant mes
yeux sur le visage du mort, je le regardai tristement: il était plus
pâle que le drap qui le couvrait.
Je cherchai et je touchai ses blessures. J’aurais voulu recueillir les
dernières gouttes du sang de son cœur, pour les reporter à sa mère
et pour faire avec ce sang une croix sur le front de tous ces jeunes
Italiens qui, un jour, doivent se lever pour l’affranchissement de la
patrie.
Puis je coupai une mèche de ses cheveux. Peut-être avait-il une amie; à
coup sûr, il avait une mère.
Enfin, je serrai sa main; je découvris une dernière fois ma tête devant
lui, et je murmurai:
--Au revoir!
Je sortis frissonnant de l’église, emportant ce spectacle de mort
tellement vivant en moi, qu’aujourd’hui, onze ans après, en écrivant
ces lignes, je vois encore le cadavre, la figure pâle, dans son linceul
tout souillé de terre et de sang.
En sortant, je retrouvai le gardien, puis l’officier, auquel je serrai
la main sans pouvoir prononcer une parole.
Le lendemain, le cadavre de Morosini fut déposé dans un cercueil de
plomb, en attendant le moment où il partirait pour le sol natal, avec
les cadavres de ses amis.
Nous désirions tous, avec une égale ardeur, avoir des détails sur la
mort de Morosini.
Mais les autres étaient obligés de partir. Les morts et ceux qui
aidaient les blessés à mourir restaient seuls.
J’étais des derniers.
Voici donc ce que j’appris sur la mort de Morosini. Je tiens les
détails que je vais donner de M. de Santi, Corse employé au service
sanitaire français, et qui, dans la nuit du 29 au 30 juin, était
chirurgien à l’ambulance de la tranchée.
Cet honorable et bon confrère, auquel je suis redevable de quelques
services, me raconta que, le 30 juin, à l’aube du jour, on apporta à
l’ambulance un de nos officiers, si jeune et si beau, qu’il le prit
d’abord pour une femme.
Il était blessé légèrement à la tête, à la main gauche et à la
poitrine, mais mortellement au ventre.
De Santi l’avait soigné avec affection.
Morosini, qui parlait encore, lui demanda:
--Que pensez-vous de mes blessures?
De Santi lui répondit:
--Ayez confiance en Dieu et en votre jeunesse.
--C’est bien, dit Morosini; je comprends, je suis perdu!
Puis il ajouta avec un soupir:
--Pauvre mère!
Et il remit son portefeuille au docteur, tourna la tête, et refusa dès
lors de prononcer une seule parole.
Peu de minutes après que Morosini eut été pansé, un vieux sergent du
32e entra à l’ambulance, et, après avoir anxieusement cherché le lit du
jeune officier, il dit au médecin:
--C’est bien lui!
--Que voulez-vous dire? lui demanda M. de Santi.
--Qu’à tout prix j’aurais voulu sauver ce pauvre garçon; j’ai fait tout
ce que j’ai pu. Mais non, ça a mal tourné pour lui.
Alors il raconta que Morosini, accompagné seulement de quatre hommes,
avait été entouré; on l’avait sommé de se rendre, ce à quoi il avait
répondu:
--Jamais!
Et il continua de frapper de son épée, criant aux siens:
--Au nom de l’Italie, je vous défends de vous rendre!
Le vieux sergent, alors, lui avait appuyé sa baïonnette sur la
poitrine, espérant l’intimider.
Mais Morosini saisit la baïonnette de sa main gauche, et porta un coup
d’épée au visage du sergent.
Celui-ci, cependant, défendait à ses soldats de faire feu, espérant
prendre le jeune officier vivant, et, par conséquent, le sauver. Mais
alors un soldat qui se trouvait derrière lui, voyant que Morosini
continuait de se défendre, lui tira un coup de fusil à bout portant.
La balle lui traversa les entrailles; c’était la blessure mortelle.
Morosini tomba, mais sur un genou et sur la main gauche. Dans cette
position, il essaya encore de frapper ses adversaires, criant toujours
à ses compagnons:
--Faites-vous tuer, mais ne vous rendez pas.
Le sergent, furieux, se tourna vers le soldat en lui disant:
--Malheureux! qu’as-tu fait? Ne vois-tu pas que c’était un enfant?
Morosini mourut quelques heures après avoir été apporté à l’ambulance,
et fut enseveli dans le drap dont je l’avais trouvé enveloppé dans
l’église des Cent-Prêtres.
Morosini avait à sa ceinture deux pistolets sur la crosse desquels
était gravé le nom de Kosciusko, ami de sa famille, et qui en avait
fait cadeau à son grand-père.
Je fis toutes les recherches possibles pour retrouver l’épée et les
pistolets de Morosini, mais inutilement. Il paraît que le vieux sergent
en était possesseur; mais il déclara ne vouloir les céder à aucun prix.
Le 4 septembre 1849, les trois cercueils renfermant les trois cadavres
de Henri Dandolo, de Lucien Manara et d’Émile Morosini, débarquèrent au
Molo-Novo de Gênes.
GOFFREDO MAMELI
Garibaldi raconte, dans ses Mémoires et dans la courte biographie qu’il
a faite de Goffredo Mameli, que le jeune poëte, le soir du 3 juin, vint
lui demander de tenter un nouvel effort sur le casino Corsini, et qu’il
lui accorda sa demande.
Mameli fut blessé à la jambe gauche.
La blessure, par elle-même, n’était rien; mais, par une mauvaise
disposition du sang, elle se gangrena et, le 18 juin, l’amputation
devint indispensable.
La fenêtre de la chambre où se trouvait Mameli, à l’ambulance de la
_Trinità dei Pellegrini_, donnait sans cesse passage à toute espèce
de projectiles; mais Mameli se montra toujours de la plus profonde
insouciance pour ce danger posthume, si l’on peut parler ainsi.
Seulement, au moment où il était le plus affaibli par la suppuration,
il devint un jour ou deux impatient pour les balles et les boulets,
comme un enfant l’est pour les mouches.
--Être tué en plein air et en combattant, disait-il, à la bonne heure;
mais être tué dans mon lit comme un paralytique, non!
Le 8 juin, il eut le délire, délire charmant pendant lequel il
chantait à voix basse et se rappelait presque jour par jour sa vie
intellectuelle, hélas! si courte.
Dans les intervalles de ces chants, il prophétisait ou faisait des vœux
pour sa patrie.
Il avait vingt et un ans quand il mourut.
J’injectai son cadavre, qui fut enterré à Rome.
Il avait composé un chant de guerre que Garibaldi chantait souvent et
fredonnait sans cesse: _Fratelli d’Italia_.
Ce chant est populaire en Italie.
MELLARA
Le colonel Mellara, blessé dans le combat du 9 juin, mourut le 4
juillet, quand les Français étaient déjà entrés dans la ville. Comme
il n’était plus permis aux Romains de protester avec les armes, ils se
réunirent dans l’église, autour du catafalque du guerrier mort. Mais,
pendant que le peuple réuni pleurait dans un pieux silence sur ce
cadavre, symbole de l’Italie tombée, un officier de police, à la tête
d’une poignée de soldats, entra dans l’église, et arracha du chapeau
du mort, posé selon l’habitude sur le cercueil, la cocarde italienne;
puis, interrompant la pieuse cérémonie, il ordonna d’éteindre les
cierges et de faire évacuer l’église.
Ce qui fut fait.
Le pauvre Mellara n’eut donc même pas cette dernière consolation des
morts, les pleurs qui tombent des yeux aimés.
Au reste, les passions politiques se manifestèrent autant dans les
réactionnaires romains que dans les réactionnaires français. Les
prêtres et les moines surtout furent infâmes pour les pauvres blessés
abandonnés à leurs soins. A un M. Giovanni, de Crémone, blessé à la
cuisse, ils refusèrent un verre d’eau jusqu’à ce qu’il se fût confessé.
Pour comprendre la douleur de cette torture, il faut être médecin et
savoir le besoin impérieux de boire qu’éprouve le malade à la suite
d’un coup de feu.
Tous les médecins de Rome qui soignèrent des blessés patriotes
perdirent leur diplôme.
Qu’on me permette une remarque philosophique ou plutôt morale.
Il y a une grande différence entre la mort du soldat contraint au
service par la conscription, et celle du soldat qui sert volontairement
son pays.
Le volontaire est plein d’enthousiasme, fier de ses blessures, glorieux
de sa mort. Il se soulage de ses souffrances les plus cruelles par son
expansion et son amour de la patrie, dans les vœux qu’il fait, dans les
prières qu’il adresse à Dieu pour le triomphe de sa cause.
L’autre est muet ou ne prononce que des paroles de vengeance contre
celui qui l’a blessé.
Un enfant de Bologne, âgé de dix ans, faisant partie de la légion
Garibaldi, et blessé à la main gauche, se laissa couper le poignet
sans pousser une plainte, et, pâle et affaibli, voulut assister à la
dernière bataille.
Pour créer des hôpitaux à l’improviste, on parcourut les rues de Rome
en criant à haute voix:
--Pour les patriotes blessés!
Et alors toutes les fenêtres s’ouvraient, et par les fenêtres on jetait
des linceuls, des draps, des matelas, des oreillers.
Les hôpitaux furent créés par la charité spéciale du municipe.
BERTANI.
FIN
TABLE
DU DEUXIÈME VOLUME
I. Tout perdu, fors l’honneur 1
II. On forme les légions 7
III. Le colonel Negra 13
IV. Passage de la Boyada 16
V. La légion italienne refuse les terres qui lui sont
offertes 20
VI. Disgrâce de Rivera 25
VII. Intervention anglo-française 31
VIII. Affaire du Salto San-Antonio 40
IX. J’écris au pape 53
X. Je reviens en Europe.--Mort d’Anzani 59
XI. Encore Montevideo 68
XII. Campagne de Lombardie 78
XIII. Suite de la campagne de Lombardie 100
XIV. Rome 111
XV. Expédition contre l’armée napolitaine 144
XVI. Combat de Velletri 162
XVII. 3 juin 177
XVIII. Le siége 198
XIX. La surprise 224
XX. La fin 232
XXI. Qui m’aime me suive 243
{ Lucano Manara 245
XXII. LES MORTS. { Emilio Morosini 252
{ Goffredo Mameli 261
{ Mellara 263
FIN DE LA TABLE
* * * * *
Corrections.
Page 9: «Echevarrio» remplacé par «Echevarria» (le colonel
Echevarria).
Page 20: «epérais» remplacé par «espérais» (j’espérais que le
hasard conduirait).
Page 34 et suivantes: «Paysanda» remplacé par «Paysandu»
(Paysandu, forteresse de la plage de l’Uruguay, etc.).
Page 66: «Davesio» remplacé par «Daverio» (le sang-froid de
Daverio).
Page 145: «vivat» remplacé par «vivats» (reçu par un tonnerre
de vivats).
Page 155: «aide» remplacé par «aile» (A l’aile droite).
Page 176: «eu» remplacé par «eut» (quand on m’eut rejoint).
Page 206: «Ciceravecchio» remplacé par «Ciceravacchio»
(Ciceravacchio et ses deux fils).
Page 212: «Veechi» remplacé par «Vecchi» (Vecchi se jeta sur le
lit).
Page 227: «toscin» remplacé par «tocsin» (le triumvirat,
prévenu, fit sonner le tocsin).
Page 242: «Assemble» remplacé par «Assemblée» (l’Assemblée
rendit le décret suivant).
Page 264: «qu'il a» remplacé par «qui l'a» (contre celui qui l’a
blessé).
End of Project Gutenberg's Mémoires de Garibaldi, tome 2/2, by Alexandre Dumas