Rome, et sur la demande de M. le chancelier de l’ambassade de
France, la possibilité de le faire avec facilité, je diffère
l’attaque de la place jusqu’au lundi matin au moins.
»Recevez, général, l’assurance de ma haute considération.
»_Le général en chef du corps d’armée
de la Méditerranée_,
»OUDINOT, duc DE REGGIO.»
Selon cette assurance, l’attaque ne devait commencer que le 4 juin.
Il est vrai qu’un auteur français, Folard, a dit dans ses commentaires
sur Polybe:
«Un général qui s’endort sur la foi d’un traité se réveille dupe.»
Le 3 juin, vers trois heures, je me réveillai au bruit du canon.
Je logeais via Carroze, nº 59, avec deux amis à moi: Orrigoni, dont
j’ai déjà dit un mot, je crois, et Daverio, dont j’ai eu aussi
l’occasion de parler, le même qui, à Velletri, commandait la compagnie
des enfants.
Tous deux, à ce bruit inattendu, bondirent de leur lit en même temps
que moi.
Daverio était très-souffrant d’un abcès; je lui ordonnai de rester à la
maison.
Quant à Orrigoni, je n’avais aucune raison de l’empêcher de venir avec
moi.
Je sautai à cheval, lui laissant la liberté de me rejoindre où et quand
il voudrait, et je m’élançai au galop vers la porte Saint-Pancrace.
Je trouvai tout en feu. Voici ce qui était arrivé:
Nos avant-postes de la villa Pamphili consistaient en deux compagnies
de bersaglieri bolonais et en deux cents hommes du 6e régiment.
Au moment où minuit sonnait et où, par conséquent, on entrait dans
la journée du 3 juin, une colonne française se glissa, au milieu de
l’obscurité, vers la villa Pamphili.
--Qui vive? cria la sentinelle, avertie par des bruits de pas.
--_Viva l’Italia!_ répondit une voix.
La sentinelle crut avoir affaire à des compatriotes; elle se laissa
approcher et fut désarmée.
La colonne s’élança dans la villa Pamphili.
Tout ce qu’elle rencontra fut frappé, tué ou fait prisonnier.
Quelques hommes sautèrent par les fenêtres dans le jardin, puis, une
fois dans le jardin, du haut en bas des murs.
Les plus pressés se retirèrent derrière le couvent Saint-Pancrace, en
criant: «Aux armes!»
Les autres coururent dans la direction des villas Valentini et Corsini.
Comme la villa Pamphili, elles furent enlevées par surprise, non
cependant sans faire quelque résistance.
Les cris de ceux qui s’étaient réfugiés derrière Saint-Pancrace, les
coups de fusil tirés par les défenseurs de la villa Corsini et de la
villa Valentini avaient éveillé les canonniers.
Au moment où ils virent la villa Corsini et la villa Valentini occupées
par les Français, ils dirigèrent leur feu sur ces deux maisons de
campagne.
Le bruit du canon éveilla le tambour et les cloches.
Donnons une idée du champ de bataille où va se jouer le destin de cette
terrible journée.
De la porte Saint-Pancrace part une route qui conduit directement au
Vascello; cette route a deux cent cinquante pas de longueur, environ.
Puis le chemin se divise.
Le rameau principal descend à droite, longeant les jardins de la
villa Corsini, environnés de murs, et va rejoindre la grande route de
Civita-Vecchia.
Le rameau secondaire, cessant d’être un chemin public pour devenir une
allée de jardin, conduit directement à la villa Corsini, distante de
trois cents mètres. Cette allée est flanquée, de chaque côté, par de
hautes et épaisses haies de myrtes.
Un troisième rameau tourne à gauche, et, comme le premier, côtoie, du
côté opposé, la haute muraille du jardin Corsini.
La villa Vascello est une grande et massive fabrique à trois étages,
environnée de jardins et de murs. A cinquante pas d’elle se trouve une
petite maison, de laquelle on peut faire feu contre les fenêtres de la
villa Corsini.
Sur le chemin à gauche, à cent pas de l’endroit où il se sépare de la
route, il y a deux petites maisons, l’une derrière le jardin même de la
villa Corsini, l’autre à vingt pas plus avant.
La villa Corsini, placée sur une éminence, domine tous les environs;
la position en est très-forte, attendu que, si on l’attaque tout
simplement et sans faire quelques ouvrages d’approche, on est forcé de
passer par la grille qui se trouve à l’extrémité du jardin et de subir,
avant d’arriver à la villa, le feu concentré que l’ennemi, abrité par
les haies, par les vases, par les parapets, par les statues et par
la maison même, fait sur le point où les murs du jardin viennent se
rejoindre à angle aigu, ne laissant entre eux d’autre ouverture que
celle de la porte.
Ce terrain est partout très-accidenté et, au delà de la villa Corsini,
présente beaucoup de points favorables à l’ennemi, qui, couché dans ses
plis ou abrité par des bouquets de bois, peut placer des réserves à
l’abri du feu des assaillants, en supposant qu’il soit forcé de quitter
la maison.
Quand j’arrivai à la porte Saint-Pancrace, la villa Pamphili, la villa
Corsini et la villa Valentini étaient prises.
Le Vascello seul était resté en notre pouvoir.
Or, la villa Corsini prise, c’était pour nous une perte énorme; tant
que nous étions maîtres de la villa Corsini, les Français ne pouvaient
pas tirer leurs parallèles.
A tout prix, il fallait donc la reprendre; c’était pour Rome une
question de vie et de mort.
Les feux se croisaient entre les canonniers des remparts, les hommes du
Vascello et les Français de la villa Corsini et de la villa Valentini.
Mais ce n’était ni une fusillade, ni une canonnade qu’il fallait,
c’était un assaut, un assaut terrible mais victorieux, qui nous rendît
la villa Corsini.
Je m’élançai au milieu de la route, m’inquiétant peu si mon puncho
blanc et mon chapeau à plumes allaient servir de cible aux tirailleurs
français, et, de la voix et du geste, j’appelai tous les hommes
disposés à me suivre.
Officiers et soldats semblèrent sortir de dessous terre.
En un instant, j’eus auprès de moi Nino Bixio, mon officier
d’ordonnance; Daverio, que je croyais, d’après mon ordre, resté via
Carroze; Marina, le commandant ordinaire de mes lanciers; enfin Sacchi
et Marochetti, mes vieux compagnons de guerre de Montevideo. Ils
rallièrent les débris des bersaglieri bolonais, se mirent à la tête
de la légion italienne, et s’élancèrent les premiers, entraînant les
autres après eux.
Rien ne put arrêter leur élan: la villa Corsini fut reprise; mais,
avant d’y arriver, tant d’hommes étaient restés sur la route qu’il
avait fallu parcourir, que ceux qui y étaient entrés ne purent résister
aux nombreuses colonnes qui vinrent les assaillir.
Ils furent obligés de reculer.
Mais, pendant cette charge, d’autres étaient venus, d’autres se
joignirent à eux; les chefs, furieux de leur échec, demandaient à
marcher de nouveau. Marina, qui avait reçu une balle à travers le
bras, levait ce bras ensanglanté, en criant: «En avant!» Je livrai,
pour seconder ces vaillants soldats, tout ce que je pus d’hommes du
Vascello; la charge sonna, et la villa Corsini fut reprise.
Un quart d’heure après, elle était reperdue et nous coûtait un sang
précieux.
Marina, comme je l’ai dit, était blessé au bras; Nino Bixio avait reçu
une balle dans le flanc; Daverio était tué.
Au moment où j’exigeais de Marina qu’il allât se faire panser, où je
faisais emporter Bixio, Manara, qui était accouru du campo Vaccino,
malgré les ordres contradictoires qu’il avait reçus, était déjà près de
moi.
--Fais sortir tes hommes, lui dis-je; tu vois bien qu’il faut que nous
reprenions cette bicoque.
Sa première compagnie, commandée par le capitaine Ferrari, ancien aide
de camp du général Durando, était déjà déployée en tirailleurs hors de
la porte Saint-Pancrace. Ferrari était un brave qui avait fait avec
nous la double campagne de Palestrina et de Velletri; à Palestrina,
il avait été blessé d’un coup de baïonnette à la jambe, mais il était
guéri.
Manara fit sonner le rappel à son trompette; Ferrari rallia ses hommes
et vint prendre les ordres de son colonel.
Il fit mettre la baïonnette au bout du fusil, fit sonner la charge et
s’élança en avant.
Au moment où il arriva à la grille, c’est-à-dire à trois cents mètres
du casino, une grêle de balles commença à pleuvoir sur lui et ses
hommes.
Il n’en continua pas moins de s’avancer, tête baissée, sur la villa,
qui grondait et jetait des flammes comme un volcan, lorsque son
lieutenant Mangiagalli, le tirant par le bas de sa tunique, lui cria:
--Capitaine! mais, capitaine, vous ne voyez donc pas que nous ne sommes
plus que nous deux?
Ferrari, pour la première fois, regarda en arrière: vingt-huit de ses
hommes, sur quatre-vingts, étaient couchés autour de lui, tués ou
blessés.
Les autres avaient battu en retraite.
Mangiagalli et lui en firent autant.
Manara était furieux que, sous mes yeux, le reste de sa compagnie eût
abandonné ses deux officiers.
Il appela la seconde compagnie, commandée par le capitaine Henri
Dandolo, noble et riche Milanais de race vénitienne, comme l’indique
son nom ducal. Il y réunit les débris de la première, et cria:
--En avant, les Lombards! Il s’agit de se faire tuer ou de reprendre
cette villa. Songez que Garibaldi vous regarde.
Ferrari fit signe qu’il avait un mot à dire.
--Allons, parle! fit Manara.
--Général, me dit Ferrari, ce que je vais vous dire n’est pas dans
l’espérance de diminuer le danger, mais dans celle de réussir. Je
connais les localités, j’en sors, et vous avez vu que j’ai plus hésité
à en sortir qu’à y entrer.
Je lui fis de la tête un signe d’assentiment.
--Eh bien, voici ce que je propose: au lieu de suivre l’allée et
d’attaquer de front, nous nous glisserons, la compagnie Dandolo à
gauche, la mienne à droite, derrière les haies de myrtes. Une pierre,
jetée par moi à la compagnie Dandolo, lui apprendra que mes hommes sont
prêts; une pierre, lancée de son côté, sera sa réponse; alors nos huit
trompettes sonneront à la fois, et nous nous élancerons à l’assaut, du
pied même de la terrasse.
--Faites comme vous voudrez, répondis-je, mais reprenez-moi cette
bicoque.
Ferrari partit à la tête de sa compagnie, et Dandolo à la tête de la
sienne.
Je les fis suivre par le capitaine Hoffstetter et par une cinquantaine
d’étudiants, chargés d’occuper la maison de gauche dont j’ai déjà
parlé, et qui fut plus tard connue sous le nom de la _maison brûlée_.
Au bout de dix minutes, j’entendis les trompettes et, presque aussitôt,
la fusillade.
Voici ce qui se passait:
Les deux compagnies, protégées par les haies et par les vignes,
avaient, en effet, pénétré, comme l’espérait Ferrari, sans être vues ni
entendues, jusqu’à une quarantaine de pas de la terrasse.
Là, les signaux avaient été échangés, les trompettes avaient retenti,
et mes braves bersaglieri s’étaient élancés à l’assaut.
Mais, de la terrasse, du grand salon du premier étage, de l’escalier
circulaire qui y conduisait, de toutes les fenêtres enfin, un feu
effroyable était sorti.
Dandolo avait été renversé, le corps traversé d’une balle; le
lieutenant Sylva était blessé près du capitaine Ferrari; le
sous-lieutenant Mancini recevait, presque en même temps, deux balles,
l’une à la cuisse, l’autre au bras.
Et cependant, conduits par leur capitaine Ferrari, Dandolo étant
tué, les bersaglieri, par un suprême effort, continuaient de marcher
en avant; ils avaient escaladé la terrasse et repoussé les Français
jusqu’à l’escalier circulaire de la villa.
Là moururent leurs efforts; ils avaient les Français à la fois de front
et sur les flancs; on tirait sur eux presque à bout portant, et chaque
balle renversait son homme.
Je les voyais s’acharner et tomber inutilement; je compris qu’ils se
feraient tuer jusqu’au dernier sans résultat.
Je fis sonner la retraite.
J’avais deux mille hommes, les Français en avaient vingt mille; je
prenais le casino Corsini avec une compagnie, ils le reprenaient avec
un régiment.
C’est que, comme moi, les Français comprenaient parfaitement
l’importance de la position.
Mes bersaglieri revinrent à moi; ils avaient laissé quarante morts dans
le jardin de la villa; presque tous étaient blessés.
Il fallait attendre de nouvelles troupes.
J’envoyai Orrigoni et Ugo Bassi parcourir la ville, avec charge de
m’envoyer tout ce qu’ils rencontreraient; je voulais, pour l’acquit de
ma conscience, tenter un dernier, un suprême effort.
Je fis mettre les hommes à l’abri derrière le Vascello.
Au bout d’une heure, à peu près, m’arrivèrent, pêle-mêle, des
compagnies de la ligne, des étudiants, des douaniers, le reste des
bersaglieri lombards, et des fragments de différents corps.
Au milieu d’eux était Marina à cheval, avec une vingtaine de lanciers
qu’il me ramenait.
Il était allé se faire panser et revenait prendre part à l’action.
Alors, je sortis du Vascello avec un petit groupe de dragons; à ma vue,
les cris de «Vive l’Italie! Vive la république romaine!» éclatèrent, le
canon tonna des murailles, et les boulets, passant au-dessus de notre
tête, annoncèrent aux Français une nouvelle attaque; et, tous ensemble,
sans ordre, pêle-mêle, Marina à la tête de ses lanciers, Manara à la
tête de ses bersaglieri, moi à la tête de tous, nous nous élançâmes
sur, je ne dirai pas l’imprenable, mais l’intenable villa.
Arrivés à la porte, tous ne purent entrer; le torrent s’écoula à
droite et à gauche; ceux qui furent écartés ainsi se répandirent en
tirailleurs aux deux flancs du casino; d’autres escaladèrent les murs
et sautèrent dans le jardin de la villa; d’autres, enfin, poussèrent
jusqu’à la villa Valentini, la prirent et y firent des prisonniers.
Là, je vis se passer sous mes yeux une chose incroyable: Marina, suivi
de ses lanciers, faisait tête de colonne; l’intrépide cavalier dévora
le terrain, franchit la terrasse et, arrivé au pied de l’escalier,
mettant ses éperons dans le ventre de son cheval, il lui fit sauter les
degrés au galop, si bien qu’un instant il apparut, sur le palier qui
conduisait au grand salon, pareil à une statue équestre.
Cette apothéose ne dura qu’une minute; une fusillade à bout portant
renversa le cavalier; le cheval tomba sur lui, percé de neuf balles.
Manara venait par derrière, conduisant une charge à la baïonnette, à
laquelle rien ne résista; un instant, la villa Corsini fut à nous.
L’instant fut court, mais sublime.
Les Français, réunissant toutes leurs réserves, donnèrent tous
ensemble; avant même que j’eusse pu réparer le désordre inséparable de
la victoire, le combat recommença plus acharné, plus sanglant, plus
mortel: je vis repasser près de moi, repoussés par ces deux puissances
irrésistibles de la guerre, le fer et le feu, ceux que j’avais vus
passer un instant auparavant. On emportait les blessés, parmi eux le
brave capitaine Rozat.
--J’ai mon compte, me dit-il en passant devant moi.
Il me montra sa poitrine ensanglantée.
J’ai vu de bien terribles combats, j’ai vu nos combats de Rio-Grande,
j’ai vu la Boyada, j’ai vu le Salto San-Antonio, je n’ai rien vu de
pareil à la boucherie de la villa Corsini.
Je sortis le dernier, mon puncho criblé de balles, mais sans une seule
blessure.
Dix minutes après, nous étions rentrés dans le Vascello, dans la ligne
de maisons qui nous appartenaient, et le feu recommençait de toutes
les fenêtres sur la villa Corsini.
Il n’y avait plus rien à faire.
Cependant, le soir, une centaine d’hommes, conduits par Émile Dandolo,
le frère du mort, et par Goffredo Mameli, jeune poëte génois de la plus
grande espérance, vinrent me demander de faire une dernière tentative.
--Faites, leur dis-je, pauvres enfants; c’est peut-être Dieu qui vous
inspire.
Ils partirent et revinrent, après avoir perdu la moitié des leurs.
Émile Dandolo avait la cuisse traversée; Mameli était blessé à la jambe.
Nous avions fait des pertes terribles.
La légion italienne avait, morts ou blessés, cinq cents hommes hors de
combat.
Les bersaglieri, qui n’avaient eu que six cents hommes engagés, eurent
cent cinquante morts.
Toutes les autres pertes furent dans la même proportion. La perte
entière de ma division de quatre mille hommes fut de mille, parmi
lesquels cent officiers.
Le soir, Bertani, dans son rapport, me compta cent quatre-vingts
officiers blessés, tant à la villa Corsini qu’à la porte du Peuple;
les bersaglieri seuls eurent deux officiers tués et onze blessés.
Les officiers tués furent: le colonel Daverio, le colonel Marina,
le colonel Pollini, le major Ramorino, l’adjudant-major Peralta,
le lieutenant Bonnet, le lieutenant Cavalleri, Emmanuel, le
sous-lieutenant Grani, le capitaine Dandolo, le lieutenant Scarani, le
capitaine Davio, le lieutenant Sarete, le lieutenant Cazzaniga.
Il y eut, dans cette journée, des traits de courage et de dévouement
admirables.
Dans la dernière charge, Ferrari et Mangiagalli, qui n’avaient pas pu
entrer avec nous, se jetèrent, avec quelques hommes qui les suivirent,
sur la villa Valentini.
Là, ils eurent à surmonter la résistance la plus acharnée: ils
combattirent d’escalier en escalier, de chambre en chambre, non plus
avec les fusils,--les fusils étaient devenus inutiles, mais avec le
sabre. Celui de Mangiagalli se brisa à la moitié de la lame; mais, avec
le tronçon, il continua de frapper et frappa si bien, Ferrari frappant
de son côté, qu’ils restèrent maîtres de la villa Valentini.
Le sergent-fourrier Monfrini, âgé de dix-huit ans, avait eu la main
droite percée d’un coup de baïonnette; il alla se faire panser et, un
instant après, revint prendre son rang.
--Que viens-tu faire ici? lui cria Manara. Blessé comme tu l’es, tu
n’es bon à rien.
--Je vous demande pardon, mon colonel, répondit Monfrini, _je fais
nombre_.
Ce brave jeune homme fut tué.
Le lieutenant Bronzelli, sachant que son soldat d’ordonnance, auquel
il portait une grande affection, était tombé mort à la villa Corsini,
prit quatre hommes résolus, rentra la nuit dans la villa et enleva le
cadavre de son ami, qu’il enterra religieusement.
Un soldat milanais, d’Alla Longa, vit tomber le caporal Fiorani, blessé
à mort; c’était au moment où nous étions repoussés. Il ne voulait pas
laisser son corps aux mains des Français. Il le chargea mourant sur ses
épaules. Au bout de vingt pas, une balle l’atteignit lui-même, et il
tomba mort près du mourant.
La douleur du lieutenant Émile Dandolo attrista toute l’armée. J’ai
dit qu’il était, avec Mameli, venu me demander de faire une dernière
charge, et que je leur avais accordé leur demande.
Dandolo pénétra dans la villa Corsini, mais il ne s’occupa que d’une
chose, de son frère; il le croyait blessé seulement ou prisonnier. Au
milieu du feu, il cria à ses compagnons: «Voyez-vous mon frère?» et,
ne s’inquiétant pas de lui-même, il s’approchait des blessés et des
morts, interrogeant les blessés, examinant les morts.
Sur ces entrefaites, il reçut une balle à travers la cuisse et tomba.
Ses compagnons l’emportèrent.
Conduit à l’ambulance, il y fut pansé; une fois pansé, il prit un bâton
pour se soutenir et, tout en boitant, se remit à la recherche de son
frère. Il entra dans la maison où était Ferrari; là aussi était le
cadavre d’Henri Dandolo. Ferrari, se sentant trop faible pour assister
aux éclats d’une douleur comme celle qu’il pressentait, jeta un manteau
sur le mort.
Émile entra, interrogea, insista; tous répondirent qu’Henri Dandolo
avait été blessé; que, selon toute probabilité, il était prisonnier;
mais nul ne voulut dire qu’il était mort.
Enfin, comme il fallait que, tôt ou tard, Émile Dandolo sût la fatale
nouvelle, on décida, à force d’instances, Manara à la lui annoncer. Au
moment où le jeune lieutenant passait devant une des petites cassines
prises par les Français, Manara lui fit signe d’entrer.
Tous ceux qui étaient dans la chambre s’éloignèrent.
--Ne cherche pas ton frère plus longtemps, mon pauvre ami, lui dit
Manara en lui prenant la main; c’est moi qui désormais serai ton frère.
Émile tomba immédiatement à terre, foudroyé plus encore par la terrible
nouvelle qu’affaibli par le sang perdu et par la douleur de sa blessure.
Deux jeunes filles se trouvèrent tout à coup en face de leur père, que
l’on rapportait mort; l’une d’elles tomba évanouie sur le cadavre et se
releva folle.
Une mère, voyant son fils expirer, ne put verser une larme; seulement,
trois jours après, elle était morte.
Tout au contraire, un père, dont je cacherai le nom pour ne pas le
dénoncer à la haine des prêtres, ayant son premier fils frappé et près
de mourir, m’amena le second, âgé de treize ans, en me disant:
--Apprends-lui à venger son frère.
Son aïeul, le vieil Horace, n’eût pas fait mieux.
XVIII
LE SIÉGE
Craignant un assaut pour le lendemain, je chargeai Giaccomo Medici de
la défense de toute notre ligne avancée, qui se composait maintenant
du Vascello et de trois ou quatre baraques reprises par nous sur les
Français.
Puis je passai la nuit à organiser nos moyens de défense.
Il ne s’agissait plus de sauver Rome. Du moment où une armée de
quarante mille hommes, traînant trente-six pièces de canon de siége,
peut faire ses travaux d’approche, la prise d’une ville n’est plus
qu’une question de temps.
Il faut un jour ou l’autre qu’elle tombe; le seul espoir qui lui reste
est de tomber glorieusement.
J’établis, le même soir, mon quartier général dans le casino Savorelli,
qui, s’élevant par-dessus les remparts, domine la porte Saint-Pancrace
et permet de voir tout ce qui se passe dans le Vascello, dans la villa
Corsini et dans la villa Valentini.
Il est vrai que j’étais à une demi-portée de carabine des tirailleurs
français. Mais qui ne risque rien n’a rien.
Je chargeai un brave carettiere de me trouver des travailleurs et de
s’occuper de toutes les petites douceurs dont mes hommes pouvaient
avoir besoin pendant la fatigue, verre de vin et goutte d’eau-de-vie.
C’était un brave patriote qui, plus tard, paya cher son patriotisme; il
s’appelait Ciceravacchio de son surnom, et de son nom Angelo Brunetto.
Jamais il ne voulut recevoir un sou, ni pour ses travaux ni pour ses
fournitures.
Il y a des hommes en ce monde dans l’âme desquels Dieu souffle une
dose plus grande de perfectibilité. Dans les jours tranquilles, ils
travaillent au soulagement ou à l’instruction de l’humanité, et ils
s’efforcent à rendre facile la marche du progrès; alors ils s’appellent
Gutenberg, Vincent de Paul, Galilée, Vico, Rousseau, Volta, Filangieri,
Franklin.
En temps de calamité, on les voit tout à coup surgir, guider les masses
et s’exposer avec fermeté au choc des fortunes contraires. Alors la
reconnaissance du monde les désigne sous les noms d’Arnoldo de Mescia,
de Savonarole, de Cola di Riezzo, de Masaniello, de Joseph de Lesi et
de Ciceravacchio.
Ces hommes-là naissent toujours pauvres dans la classe populaire,
de cette classe qui, dans les époques désastreuses, est toujours la
privilégiée de la souffrance; mais, en gémissant, elle médite; en
rêvant, elle espère; en souffrant, elle travaille.
Angelo Brunetto, je l’ai dit, était un de ces êtres; rien ne lui a
manqué pour la consécration de la mission reçue, pas même le martyre.
Pendant tout le siége de Rome, il fut le drapeau vivant du peuple.
Applaudi, recherché, accueilli par ses compagnons comme une autorité,
il était le véritable _primus inter pares_; mais, malgré ses triomphes,
il n’en resta pas moins modeste, vivant comme il avait toujours vécu;
franc, loyal, honnête, il devait son aisance à son travail, l’affection
de ses concitoyens à son affable probité, et l’estime du pape lui-même,
auquel il rendit de grands services au jour des émeutes, à sa charité
pour les puissants, une des vertus les plus rares chez les faibles,
quand ils sont appelés à prendre la place des forts.
Il était né à Rome en 1802, dans le quartier de Rijutta. Comme il
était gros, gras et rubicond dans son enfance, sa mère lui donna le
sobriquet de _Ciceravacchio_, ce qui, dans le patois du peuple romain,
veut dire florissant, plein de santé.
En grandissant, cette vigueur promise par l’enfant se développa
chez l’homme. C’était le titre que Brunetto reproduisait le plus
fréquemment. Il avait, lorsque je le connus en 1849, toute une barbe
blonde qui commençait à grisonner, des cheveux longs et bouclés, le
cou gros et court, la poitrine large, la taille haute, le port assuré.
Jamais un malheureux, entrant chez lui la main étendue, n’en sortit
la main vide; mais aussi, jamais ne vit-on son nom sur ces listes de
souscription bien plus destinées à glorifier les souscripteurs qu’à
soulager les malheureux.