assaut.
Le 7 mai, nous étions arrivés à minuit, sous des torrents de pluie. Le
bataillon Manara avait reçu pour logement un couvent d’augustins; mais
les moines n’avaient pas voulu lui ouvrir; et, fatigués et ruisselants,
les républicains frappèrent vainement à la porte, pendant une heure
et par un vent glacial. Enfin, la patience des bersaglieri, si grande
qu’elle fût, se lassa; on fit venir les sapeurs, et la porte du couvent
fut enfoncée.
Quoique, ce soir-là, les soldats, horriblement las, fussent furieux
d’un semblable accueil, quoique le général dît parfaitement et ne
laissât point ignorer à ses hommes qu’il faisait aussi bien la
guerre aux moines hostiles à la république qu’aux Napolitains, les
exhortations de Manara et de ses officiers parvinrent à calmer nos
soldats et à empêcher tous les désordres auxquels on pouvait s’attendre
en pareille occasion. On se coucha tranquillement sur le pavé des
corridors, et l’on chercha, dans un court repos, la force de supporter
de nouvelles fatigues.
Par bonheur, la fatigue que nous donnèrent les Napolitains ne fut pas
grande.
Or, le soir de la bataille, les bersaglieri regagnèrent leur couvent
et le trouvèrent de nouveau fermé. Il fallut de nouveau recourir, pour
entrer, à la hache des sapeurs.
Les frères s’étaient enfuis, cette fois. Ils n’avaient pas pu croire
que des républicains fussent si peu rancuniers, et ils craignaient que
la douceur dont nous avions fait montre ne fût un piége et ne cachât
quelque sinistre retour.
Aussi, en fuyant, les frères avaient-ils emporté avec eux les clefs de
leurs cellules. Pour avoir les couvertures et les objets nécessaires à
un campement, si modeste qu’il fût, on dut enfoncer quelques portes.
Par bonheur, les sapeurs n’étaient pas loin. Ces portes enfoncées,
l’exemple fut contagieux; au lieu de se contenter, comme la première
fois, du pavé des corridors, les soldats voulurent avoir, ceux-ci
des matelas, ceux-là des couchettes; les chefs, lassés de faire de
la morale, suivirent le mauvais exemple et prirent les cellules. En
moins d’une demi-heure, le couvent fut sens dessus dessous; à peine
eut-on le temps de poser des sentinelles à l’église, à la cave et à la
bibliothèque.
Au reste, il n’y avait rien à prendre; les frères n’avaient laissé que
les gros meubles, dont aucun ne pouvait se mettre dans un sac; mais bon
nombre de paysans, qui avaient excité nos soldats à ce bouleversement,
profitaient du désordre, et, comme les fourmis, se mettaient à trois ou
quatre, afin d’emporter les morceaux trop gros pour un seul.
Beaucoup des nôtres, peu religieux, couraient par tout le couvent,
heureux, une fois pour toutes, d’avoir affaire à des moines. L’un
sortait d’une cellule avec un large chapeau de dominicain sur la tête,
l’autre se promenait gravement dans les corridors avec une longue robe
blanche sur son uniforme. Tous parurent à l’appel avec un énorme cierge
allumé à la main, et, pendant toute la nuit du 9 au 10, en l’honneur
de notre victoire sur les Napolitains, le couvent fut splendidement
illuminé.
La correspondance des pauvres frères ne fut pas plus respectée que le
reste, et plus d’une lettre fut apportée en triomphe et lue à haute
voix par les soldats, qui eût fait rougir jusqu’aux oreilles les
chastes fondateurs de l’ordre[4].
[4] Comme Medici n’assistait pas à l’expédition de Palestrina,
la plupart de ces détails sont empruntés à Émile Dandolo.
Le 10, nous nous arrêtâmes à Palestrina, et nous campâmes dans les
prés. Les Napolitains paraissaient avoir perdu le goût de nous
attaquer, et couronnaient les collines d’Albano et de Frascati, se
rapprochant peu à peu de Rome.
Garibaldi, qui craignait un assaut combiné des Napolitains et des
Français, se mit le même soir en marche pour revenir sur Rome; nous
passâmes en silence, et dans un ordre parfait, à deux milles du camp
ennemi, par des sentiers presque impraticables, sans qu’aucun accident
troublât la tranquillité d’une marche magnifique.
Enfin, dans la matinée du 12, nous arrivâmes à Rome, ayant fait pendant
la nuit, vingt-huit milles sans nous arrêter un instant; nous avions le
plus grand besoin de repos; beaucoup d’entre nous, croyant partir pour
une campagne de quelques heures seulement, n’avaient pris, pour être
plus légers, ni marmite, ni sac, ni linge.
Mais, la nuit venue, au lieu de nous reposer, nous fûmes forcés de
reprendre nos fusils; une alarme fut donnée à la ville: le bruit
courut que les Français attaquaient le Monte-Mario; nous sortîmes
précipitamment par la porte Angelica, nous échangeâmes quelques coups
de fusil avec les Français, et nous dormîmes au bord d’un fossé, la
main sur nos armes.
G. MEDICI.
XVI
COMBAT DE VELLETRI
A partir de ce moment, les notes laissées pour nous par Garibaldi, au
moment où il partait pour la Sicile, nous permettent de lui rendre la
parole et de lui remettre la plume à la main.
* * *
Le 12 mai, l’Assemblée constituante romaine, à la nouvelle de
l’héroïque défense de Bologne, rendait ce décret:
«Rome, 12 mai 1849.
»_L’Assemblée constituante, au nom de Dieu et du peuple_,
»Décrète:
»ARTICLE UNIQUE.
»L’héroïque peuple de Bologne est déclaré avoir bien mérité de la
patrie, de la République, et être le digne émule de son frère, le
peuple romain.»
Le même jour où tombait Bologne, l’ambassadeur extraordinaire de la
république française, Ferdinand de Lesseps, entrait à Rome avec Michel
Accursi, envoyé de la république romaine à Paris.
Grâce aux bons offices de l’ambassadeur français, l’armistice dont il
était question depuis quinze jours, et contre lequel je m’étais si fort
élevé dans la journée du 1er mai, était conclu.
Le gouvernement romain résolut de profiter de cette trêve pour se
débarrasser de l’armée napolitaine; sans qu’elle fût positivement
à craindre, il est toujours gênant d’avoir vingt mille hommes et
trente-six pièces de canon sur ses épaules.
Je me trompe, elle n’en avait plus que trente-trois, puisque nous en
avions ramené trois de Palestrina.
A cette occasion, le gouvernement jugea à propos de faire deux généraux
de division, l’un, d’un colonel, l’autre, d’un général de brigade; le
premier fut Roselli, le second, moi.
Il nomma Roselli général de l’expédition.
Quelques amis me poussaient à ne pas accepter cette position secondaire
sous un homme qui, la veille encore, était mon inférieur.
Mais j’avoue que j’ai toujours été inaccessible à ces questions
d’amour-propre; qu’on m’eût donné, fût-ce comme simple soldat,
l’occasion de tirer l’épée contre l’ennemi de mon pays, j’eusse servi
comme bersagliere. J’acceptai donc, avec reconnaissance, de servir
comme général de division.
Le 16 mai, au soir, toute l’armée de la République, c’est-à-dire dix
mille hommes et douze pièces de canon, sortit des murs de Rome par la
porte San-Giovanni.
Parmi ces dix mille hommes, il y en avait mille de cavalerie.
En route, on s’aperçut que le corps de Manara, qui avait été désigné
pour faire partie de l’expédition, manquait.
On envoya un officier d’état-major pour s’informer d’où venait que
Manara, d’habitude le premier lorsqu’il s’agissait de marcher à
l’ennemi, était cette fois le dernier.
On n’avait oublié qu’une chose: c’était de le prévenir. On le trouva
furieux; il croyait avoir été seul écarté de l’expédition.
Nous passâmes le Teverone sur la route de Tivoli; là, nous appuyâmes à
droite et arrivâmes, vers les onze heures du matin, à Zagarola, après
une marche des plus fatigantes pour nos hommes. Quoique nous n’eussions
pas fait beaucoup de chemin, nous avions marché seize heures. Cela
tenait à la profondeur de la colonne. Nous avions une poussière
intolérable. En outre, à certains endroits, la route était si étroite,
que nous dûmes passer un à un.
En arrivant à Zagarola, nous ne trouvâmes ni pain ni viande; la
division napolitaine avait mis bon ordre à la chose; elle avait tout
mangé et, à peu près, tout bu.
L’état-major avait oublié de prévoir le cas.
Par bonheur, j’avais pris avec moi quelques têtes de bétail; mes hommes
en prirent d’autres au lasso; on tua, on écartela, on fit rôtir et l’on
mangea.
Il est vrai que, lorsque je me plaignis de ce manque de prévoyance qui
avait failli faire mourir de faim l’expédition, il me fut répondu qu’on
eût craint, en réunissant des vivres, de donner l’éveil à l’ennemi.
Très-bien!
Nous restâmes à peu près trente heures dans cette bourgade, d’où nous
partîmes sans pain, comme nous y étions arrivés.
Le 18 mai, l’ordre de départ fut donné à une heure de l’après-midi;
mais on ne se mit réellement en marche qu’à six heures du soir. Ces
sortes de haltes sont plus fatigantes que des marches forcées.
Enfin, à six heures, je pus me remettre à la tête de la brigade
d’avant-garde, et je partis pour Valmontone. Les autres brigades me
suivaient. J’avais ordonné le plus grand silence dans les rangs, la
plus grande surveillance en tête et sur les flancs. J’avais reçu l’avis
que l’armée napolitaine était campée à Velletri avec dix-neuf à vingt
mille hommes, dont deux régiments suisses et trente pièces de canon.
On disait que le roi de Naples en personne se trouvait dans la ville.
En effet, les royaux occupaient Velletri, Albano et Frascati; leurs
avant-postes venaient jusqu’à Fratocchi. Ils avaient leur aile gauche
protégée par la mer, leur aile droite appuyée aux Apennins; après
que j’eus abandonné Palestrina, ils l’avaient occupée, et dominaient
ainsi la vallée où se trouvait le seul chemin praticable à une armée
venant de Rome pour les attaquer. Ils pouvaient donc nous opposer
une résistance sérieuse; puis ils avaient sur nous l’avantage de la
position, l’avantage du nombre, l’avantage des canons et celui de la
cavalerie.
Mais l’heureux résultat de la première entreprise était une promesse du
sort pour la seconde. Les troupes du roi de Naples, d’ailleurs, étaient
complétement démoralisées, et, on le sait, en guerre, le moral est
tout.
Pour contraindre l’ennemi à la retraite ou à une bataille, on avait
pensé qu’il fallait s’emparer rapidement de la vallée, occuper une
position de flanc qui menaçât les communications de l’armée napolitaine
avec Naples; Monte-Fortino avait été choisi pour devenir ce point
stratégique. Maîtres en effet de ce point, nous pouvions nous jeter sur
Citerna et fermer aux royaux le chemin de leur frontière, nous emparer
de Velletri, si, par hasard, ils l’abandonnaient pour nous tourner, ou,
enfin, nous lancer avec toutes nos forces sur le corps le plus faible
de l’ennemi, si l’ennemi commettait la faute de se diviser.
A la brune, nous atteignîmes un passage très-étroit qui débouche près
de Valmontone; nous en eûmes pour deux heures. Le régiment Manara,
aidé d’un escadron de dragons et de deux pièces de canon, fut chargé
d’appuyer l’avant-garde.
Nous arrivâmes à dix heures; les ténèbres étaient épaisses, le lieu du
campement mauvais; on fut obligé d’envoyer chercher de l’eau à un mille.
Le 18, nous continuâmes notre marche avec la même rapidité; de même que
la veille, nous avions trouvé Palestrina et Valmontone abandonnées par
l’ennemi, nous trouvâmes libre Monte-Fortino, qu’il était si facile de
nous disputer.
Toute l’armée bourbonienne était en pleine retraite sur Velletri.
Le matin du 19, je quittai la position de Monte-Fortino pour marcher
sur Velletri avec la légion italienne, le 3e bataillon du 3e régiment
d’infanterie romaine, et quelques cavaliers commandés par le brave
Marina; en tout, quinze cents hommes, à peu près.
J’avais à mes côtés Ugo Bassi, qui, toujours désarmé, mais cavalier
excellent, me servant d’officier d’ordonnance, me répétait sans cesse
au milieu du feu:
--Général! par grâce, envoyez-moi où il y a du danger, au lieu d’y
envoyer quelqu’un plus utile que moi.
Arrivé en vue de Velletri, j’envoyai un détachement avec ordre de
s’avancer jusque sous les murs de la ville, afin qu’il reconnût les
lieux, et, attirant l’ennemi, lui fît, s’il était possible, prendre
l’offensive.
Je n’espérais certes pas, avec mes quinze cents hommes, battre les
vingt mille hommes du roi de Naples; mais j’espérais, le combat engagé,
les attirer à moi, et donner alors, en les occupant, au gros de notre
armée le temps d’arriver et de prendre part à la bataille.
Sur les hauteurs qui flanquent le chemin conduisant à Velletri, je
plaçai la moitié de ma légion, deux ou trois cents hommes au centre, la
moitié du bataillon à droite, et la poignée de cavaliers, commandés par
Marina, sur la route même.
Je gardai le reste de mes hommes en seconde ligne comme réserve.
L’ennemi, voyant notre petit nombre, ne tarda point à nous attaquer;
le premier, un régiment de chasseurs à pied sortit des murs, et,
s’éparpillant, commença un feu de tirailleurs contre nos avant-postes.
Nos avant-postes, selon l’ordre qu’ils avaient reçu, battirent en
retraite.
Les chasseurs napolitains furent alors suivis de quelques bataillons de
ligne et d’un corps nombreux de cavalerie.
Leur choc fut violent, mais ne dura pas. Arrivés à demi-portée de fusil
de nos hommes, le feu parfaitement calme et bien dirigé de ceux-ci les
arrêta court.
Depuis une demi-heure déjà le feu était engagé.
A ce moment, l’ennemi lança sur la route deux escadrons de chasseurs à
cheval; une charge désespérée de ceux-ci devait décider de la victoire.
Je me mis alors à la tête de mes cinquante ou soixante cavaliers, et
nous chargeâmes cinq cents hommes.
Les Napolitains, emportés par leur élan, nous passèrent sur le corps.
Je fus renversé, jeté à dix pas de mon cheval; je me relevai et restai
au milieu de la mêlée, frappant de mon mieux pour ne pas être frappé.
Mon cheval avait fait comme moi: il s’était relevé. Je m’élançai sur
son dos, et me fis reconnaître de nos hommes, qui pouvaient me croire
mort, en mettant mon chapeau au bout de mon sabre et en l’agitant.
D’ailleurs, j’étais bien reconnaissable, étant le seul vêtu d’un puncho
blanc à doublure rouge.
De grands cris accueillirent ma résurrection.
Dans sa fougue, la charge de cavaliers napolitains avait pénétré
jusqu’à notre réserve, tandis que les bataillons de ligne, serrés en
colonne, les suivaient. Cette ardeur même les perdit; car, n’ayant plus
leurs flancs protégés par le régiment de chasseurs à pied, trouvant les
nôtres embusqués sur toutes les collines de droite et de gauche, notre
réserve en tête, ils se présentèrent comme une cible aux coups de nos
soldats.
Je fis en ce moment demander du renfort au général en chef, lui disant
que je croyais la bataille bien engagée.
On me répondit qu’on ne pouvait pas m’en envoyer, les soldats n’ayant
pas mangé la soupe.
Je résolus alors de faire ce que je pourrais avec mes propres forces,
par malheur toujours insuffisantes dans les circonstances décisives.
Je fis sonner la charge sur toute la ligne; nous étions quinze cents
contre cinq mille.
Au même instant, nos deux pièces de canon furent mises en batterie
et tonnèrent; le feu des tirailleurs redoubla, et mes quarante ou
cinquante lanciers, conduits par Marina, s’élancèrent sur trois ou
quatre mille hommes d’infanterie.
Cependant Manara, qui était à deux milles de nous, à peu près,
entendait notre feu et faisait demander au général en chef la
permission de marcher au canon.
Au bout d’une heure, on la lui accorda.
Ces braves jeunes gens arrivèrent au pas de course par la grande
route, sous le feu de l’artillerie ennemie. Quand ils atteignirent
notre arrière-garde, celle-ci s’ouvrit pour les laisser passer. Ils
défilérent au son des trompettes et au milieu d’un enthousiasme
admirable. A la vue de ces jeunes gens, petits, bruns, vigoureux; à la
vue de leurs noirs panaches flottant au vent, le cri de _Vivent les
bersaglieri!_ s’élança de toutes les bouches. Ils répondirent par le
cri de _Vive Garibaldi!_ et entrèrent en ligne.
Dans ce moment, l’ennemi était repoussé de position en position, et
se retirait sous les canons de la place, dont la plus grande partie,
placés à droite de la porte, étaient appuyés à un couvent; deux des
pièces enfilaient la grande route, les autres tiraient sur le flanc
gauche de notre colonne, où les tirailleurs étaient éparpillés;
mais, vu la nature du terrain, qui offrait à mes hommes de nombreux
bossellements derrière lesquels ils pouvaient se cacher, elles ne leur
faisaient pas grand mal.
A peine arrivé sur le champ de bataille, Manara me chercha des yeux. Il
m’eut bientôt reconnu à mon puncho blanc; il mit son cheval au galop
pour arriver à moi; mais, en chemin, il fut arrêté par un incident que
je rapporte ici, parce qu’il peint admirablement l’esprit de nos hommes.
En passant devant la musique, qui jouait un air gai, une vingtaine de
ses hommes n’avaient pu résister à l’influence de cet air, et, sous les
balles et la mitraille des Napolitains, ils s’étaient mis à danser.
Au moment où Manara lui-même, sous une grêle de balles, les regardait
en riant, un boulet de canon emportait deux danseurs.
A cet accident, il se fit une légère pause.
Mais Manara s’écria:
--Eh bien, la musique?
La musique reprit, et la danse recommença avec plus d’ardeur
qu’auparavant.
De mon côté, voyant arriver les bersaglieri, j’avais envoyé Ugo Bassi
pour dire à Manara de venir me parler.
Son premier mot fut pour demander si je n’étais pas blessé.
--Je crois, répondit Ugo Bassi, que le général a reçu deux balles,
l’une à la main et l’autre au pied; mais, comme il ne se plaint pas,
probablement ses blessures ne sont pas dangereuses.
En effet, j’avais reçu deux égratignures, dont je ne m’occupai que le
soir, quand je n’eus pas autre chose à faire.
Manara me raconta la scène à laquelle il venait d’assister.
--Est-ce qu’avec de pareils hommes, me demanda-t-il, nous ne pouvons
pas essayer d’emporter Velletri d’assaut?
Je me mis à rire. Emporter, avec deux mille hommes et deux pièces de
canon, une ville perchée, comme un nid d’aigle, au haut d’une montagne
et défendue par vingt mille hommes et trente pièces de canon!
Mais tel était l’esprit de cette brave jeunesse, qu’elle ne voyait rien
d’impossible.
J’envoyai de nouveaux messagers au quartier général. Si j’avais eu cinq
mille hommes seulement, j’eusse tenté l’affaire, tant étaient grands
l’enthousiasme de mes hommes et le découragement des Napolitains.
A droite de la porte, on voyait à l’œil nu une espèce de brèche dans la
muraille; cette brèche était bouchée par des fascines, mais quelques
boulets de canon l’eussent rendue praticable; des colonnes d’attaque,
sous la protection d’arbres nombreux, semés aux flancs de la colline,
pouvaient arriver jusqu’à cette brèche; les sapeurs de tous les corps,
abattant les obstacles, eussent fait le reste.
Deux attaques simulées eussent protégé l’attaque principale.
Au lieu de cela, il fallut se contenter de laisser nos bersaglieri
s’amuser à tirailler avec les hommes des remparts, tandis que, du
couvent des capucins, deux régiments suisses faisaient sur eux un
effroyable feu d’artillerie.
Enfin, le général en chef se décida à venir à mon secours avec toute
l’armée; mais, lorsqu’il arriva, le moment favorable était passé.
Comme je ne doutais pas que l’ennemi n’évacuât la ville pendant la
nuit, ayant eu la nouvelle que le roi était déjà parti avec six mille
hommes, je proposai d’envoyer un fort détachement du côté de la porte
de Naples, et de peser sur le flanc de l’ennemi, au moment où il se
retirerait en désordre; la crainte de nous affaiblir outre mesure
empêcha ce plan d’être exécuté.
Vers minuit, voulant savoir à quoi m’en tenir, j’ordonnai à Manara
d’envoyer un officier, avec quarante hommes dont il fût sûr, jusque
sous les murailles de Velletri, jusque dans Velletri même, s’il était
possible.
Manara transmit mon ordre au sous-lieutenant Émile Dandolo, qui prit
quarante hommes, et qui s’avança, dans l’obscurité, du côté de la ville.
Deux paysans qu’il rencontra lui assurèrent que la ville avait été
abandonnée.
Dandolo et ses hommes s’avancèrent alors jusqu’à la porte; aucune
sentinelle ne la gardait.
Brisée par nos boulets, elle avait été barricadée. Les bersaglieri
escaladèrent la barricade et se trouvèrent dans la ville.
Elle était bien réellement déserte. Dandolo fit quelques prisonniers
qui s’étaient attardés, et, par eux et par les gens de la ville qu’il
réveilla, il sut tout ce que j’avais besoin de savoir, c’est-à-dire
qu’à peine la nuit venue, les Napolitains avaient commencé à se mettre
en retraite, mais si précipitamment et avec un tel désordre, qu’ils
avaient laissé la plus grande partie de leurs blessés.
Au point du jour, je me mis à leur poursuite; mais il me fut impossible
de les rejoindre. D’ailleurs, pendant que j’étais sur la grande route
de Terracine, je reçus l’ordre de me réunir à la colonne, dont moitié
retournait à Rome, tandis que l’autre moitié était destinée à délivrer
Frosinone des volontaires de Zucchi qui l’infestaient.
Ce fut ainsi que l’ennemi nous échappa, qu’une journée qui pouvait être
décisive enregistra un simple avantage.
Il y eut, dans cette journée, quatre choses que l’on ne sut pas faire:
On ne sut pas m’envoyer des renforts quand j’en demandais.
On ne sut pas donner l’assaut quand on m’eut rejoint.
On ne sut pas empêcher la retraite des Napolitains.
On ne sut pas inquiéter les fuyards.
XVII
3 JUIN
Je rentrai à Rome le 24 mai, au milieu d’une foule immense, qui me
saluait avec des cris de folle joie.
Pendant ce temps, les Autrichiens menaçaient Ancône; déjà un premier
corps de quatre mille hommes était parti de Rome, pour aller à la
défense des légations et des Marches.
Il était question d’en envoyer un second; mais, avant de lui faire
quitter Rome, le général Roselli crut de son devoir, et pour la sûreté
de Rome, d’écrire au duc de Reggio la lettre suivante:
«Citoyen général,
»Mon intime conviction est que l’armée de la république romaine
combattra un jour aux côtés de celle de la république française
pour soutenir les droits les plus sacrés des peuples. Cette
conviction m’entraîne à vous faire des propositions que vous
accepterez, je l’espère. Il est à ma connaissance qu’un traité a
été signé entre le gouvernement et le ministre plénipotentiaire
de France, traité qui n’a pas reçu votre approbation.
»Je n’entre pas dans les mystères de la politique, mais je
m’adresse à vous en qualité de général en chef de l’armée
romaine. Les Autrichiens sont en marche; ils tentent de
concentrer leurs forces à Foligno; de là, appuyant leur aile
droite au territoire de la Toscane, ils ont dessein de s’avancer
par la vallée du Tibre et d’opérer, par les Abruzzes, leur
jonction avec les Napolitains. Je ne crois pas que vous puissiez
voir avec indifférence un pareil plan se réaliser.
»Je crois devoir vous communiquer mes suppositions sur les
mouvements des Autrichiens, surtout au moment où votre attitude
indécise paralyse nos forces et peut assurer un succès à
l’ennemi. Ces raisons me paraissent assez puissantes pour que
je vous demande un armistice illimité et la notification des
hostilités quinze jours avant leur reprise.
»Général, cet armistice, je le crois nécessaire pour sauver ma
patrie, et je le demande au nom de l’honneur de l’armée et de la
république française.
»Dans le cas où les Autrichiens présenteraient leurs têtes de
colonne à Civita-Castellana, c’est sur l’armée française que,
devant l’histoire, retomberait cette responsabilité de nous avoir
forcés de diviser nos forces, dans un moment où elles nous sont
si précieuses, et d’avoir, ainsi faisant, assuré les progrès des
ennemis de la France.
»J’ai l’honneur de vous demander, général, une prompte réponse,
en vous priant de recevoir le salut de la fraternité.
»ROSELLI.»
Le général français répondit:
«Général,
»Les ordres de mon gouvernement sont positifs; ils me prescrivent
d’entrer à Rome le plus tôt possible. J’ai dénoncé à l’autorité
romaine l’armistice verbal que, sur les instances de M. de
Lesseps, j’ai consenti à accorder momentanément. J’ai fait
prévenir, par écrit, nos avant-postes, que les deux armées
étaient en droit de recommencer les hostilités.