aqueducs, dominait la voie Aurélienne, et, par un mouvement rapide,
pouvait précéder les Français à Castel-di-Guido et leur fermer la route.
Le résultat de ce mouvement était certain; l’aile gauche des Français,
écrasée sous les jardins du Vatican et abritée, comme nous l’avons dit,
dans les cassines éparses, ne pouvait battre en retraite sans s’exposer
au feu exterminateur de l’artillerie et de la fusillade des murs.
L’aile droite, battue et dispersée à ciel ouvert par Garibaldi, se
trouvait dans ce moment de découragement fatal qui suit une défaite
inattendue, et ne pouvait opposer qu’une faible résistance. De plus,
les Français étaient exténués par un combat de dix heures, et sans
cavalerie aucune pour protéger leur retraite.
Nous avions deux régiments de ligne en réserve, deux régiments de
dragons à cheval, deux escadrons de carabiniers, le bataillon de
Lombards, commandé par Manara, enchaîné, il est vrai, par la parole de
Manucci, et, derrière eux, un peuple tout entier.
Garibaldi avait jugé la situation, car, du champ de bataille, il
écrivait au ministre de la guerre Avezzana:
«Envoyez-moi des troupes fraîches, et, de même que je vous avais
promis de battre les Français, parole que j’ai tenue, je vous
promets d’empêcher que pas un ne rejoigne leurs vaisseaux.»
Mais alors, dit-on, le triumvir Mazzini opposa sa parole puissante à ce
projet.
--Ne nous faisons pas, dit-il, un ennemi mortel de la France, par une
défaite complète, et n’exposons pas nos jeunes soldats de réserve, en
rase campagne, contre un ennemi battu, mais valeureux.
Cette grave erreur de Mazzini enleva à Garibaldi la gloire d’une
journée à la Napoléon, et rendit infructueuse la victoire du 30; erreur
fatale, et cependant excusable chez un homme qui avait mis toutes ses
espérances dans le parti démocratique français dont Ledru-Rollin était
le chef, erreur qui eut pour l’Italie d’incalculables conséquences.
Le plan de Garibaldi, s’il eût été adopté, pouvait changer les destins
de l’Italie.
En effet, la position était des plus simples, et j’en appellerai,
aujourd’hui que les haines sont éteintes et qu’un nouveau jour se lève
pour l’Italie, à la loyauté de nos adversaires eux-mêmes.
Oudinot avait attaqué Rome avec deux brigades, une sous les ordres du
général Levaillant, l’autre sous les ordres du général Molière; un
bataillon de chasseurs à pied, douze canons de campagne et cinquante
chevaux, complétaient la division; nous avons vu à quel fâcheux état
était réduit, dans la soirée du 30 avril, ce corps d’armée, dont l’aile
gauche avait été maladroitement allongée et l’aile droite rejetée sur
son centre par Garibaldi, maître de la villa Pamphili, des aqueducs et
de la vieille voie Aurélienne; il fallait, sans perdre un instant et
avec toutes les troupes disponibles, se porter en avant, forcer les
Français, ou à une fuite rapide, nécessaire s’ils voulaient regagner
Civita-Vecchia, ou à un nouveau combat, qui se fût terminé par leur
complète destruction dans la position défavorable où ils se trouvaient.
Ou l’armée française eût été anéantie, ou elle eût été forcée de
déposer les armes.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que, pendant toute cette journée, les
musiques militaires romaines jouèrent _la Marseillaise_, en combattant
ceux qui, animés par ce chant, avaient vaincu l’Europe.
Il est vrai qu’ils ne le chantaient plus.
Outre les morts et les blessés qu’ils nous firent, les balles et
les boulets causèrent, dans cette journée, de grands dommages à nos
monuments, et nous ne pûmes nous empêcher de sourire tristement,
lorsque nous lûmes, dans les journaux français, que le siége
traînerait probablement en longueur, par le soin qu’avaient les
ingénieurs de sauvegarder les monuments artistiques.
Les balles et les boulets frappaient, en effet, et crépitaient comme
grêle sur la coupole de Saint-Pierre et sur le Vatican.
Dans la chapelle Paulina, riche des fresques de Michel-Ange, de Zuccari
et de Lorenzo Sabati, une des peintures fut atteinte diagonalement par
un projectile.
Dans la Sixtine, un autre endommagea un caisson peint par Buonarotti.
En somme, les Français perdirent dans cette journée, blessés et
prisonniers, treize cents hommes. De notre côté, nous eûmes une
centaine d’hommes tués ou hors de combat, et un prisonnier.
Ce prisonnier était notre chapelain Ugo Bassi, qui, dans un de nos
mouvements en arrière, ayant posé sur ses genoux la tête d’un mourant
près duquel il s’était assis pour le consoler, ne voulut abandonner le
blessé que lorsque celui-ci eut rendu le dernier soupir.
On devine facilement la joie qui s’empara de Rome dans la soirée et
dans la nuit qui suivit ce premier combat. De quelque manière que
tournassent désormais les choses, l’histoire, on le croyait ainsi du
moins, ne nierait pas que, non-seulement nous n’eussions tenu tête tout
un jour aux premiers soldats du monde, mais encore que nous ne les
eussions forcés de reculer.
La ville tout entière fut illuminée et présenta l’aspect d’une fête
nationale; de tous côtés, on entendait des chants et des orchestres. En
sortant du quartier général, ces chants et cette musique serrèrent le
cœur des soldats et des officiers prisonniers.
Le capitaine Faby se tourna vers un officier romain, c’était
l’historien Vecchi, et lui demanda:
--Cette joie et ces chants sont-ils pour nous insulter?
--Non, lui répondit Vecchi, ne croyez pas cela; notre peuple est
généreux et n’insulte pas au malheur; mais il fête son baptême de sang
et de feu. Nous avons vaincu aujourd’hui les premiers soldats du monde;
voulez-vous l’empêcher d’applaudir à la mémoire des morts et à la
résurrection de notre vieille Rome?
Alors, le capitaine Faby se montra vivement touché de cette réponse,
qui lui était faite en excellent français, si touché que, les larmes
aux yeux, il s’écria:
--Eh bien, à ce point de vue, vive Rome! vive l’Italie!
Aucun soldat prisonnier ne fut envoyé au quartier qui lui était
destiné, sans qu’il eût reçu des vivres et qu’il fût pourvu de tout ce
dont il avait besoin.
Quant aux officiers qui avaient perdu leur épée, il leur en fut, à
l’instant même, rendu une autre.
Le lendemain, 1er mai, au point du jour, l’infatigable Garibaldi,
ayant reçu du ministre de la guerre l’autorisation d’attaquer les
Français avec sa légion, c’est-à-dire avec douze cents hommes, divisa
cette légion en deux colonnes, dont une partie sortit avec Masina
par la porte Cavallegieri, l’autre, sous ses ordres, par la porte
San-Pancracio. Le peu de cavalerie qu’il avait fut augmentée d’un
escadron de dragons.
Le but de Garibaldi était de surprendre les Français dans leur camp et
de leur livrer bataille, quoique six fois moins nombreux qu’eux; il
espérait, au reste, qu’au bruit de la fusillade et du canon, le peuple
tout entier accourrait à son secours.
Mais, arrivé au camp, il apprit que les Français étaient partis pendant
la nuit, se retirant vers Castel-di-Guido, et que Masina, qui avait
pris le plus court, avait rejoint leur arrière-garde et bataillait avec
elle.
Garibaldi alors doubla sa marche, et rejoignit Masina près de
l’hôtellerie de Malagrotta, où les Français se massaient et
paraissaient s’apprêter à la bataille. Il prit aussitôt, en flanc de
l’armée française, sur une hauteur, une avantageuse position; mais, au
moment où les nôtres allaient charger, un officier se détacha du corps
d’armée, s’avança sur la grande route et demanda à parlementer avec
Garibaldi.
Garibaldi ordonna qu’il lui fût amené.
Le parlementaire dit qu’il était envoyé par le général en chef de
l’armée française pour traiter d’un armistice et s’assurer si, bien
réellement, le peuple de Rome acceptait le gouvernement républicain et
voulait défendre ses droits. Comme preuve des loyales intentions du
général, celui-ci proposait de nous rendre le père Ugo Bassi, fait,
comme nous l’avons raconté, prisonnier la veille.
Pendant cet entretien, un ordre du ministre arrivait, enjoignant à
Garibaldi de rentrer dans Rome.
La légion y rentra vers quatre heures après midi, conduisant avec elle
le parlementaire.
L’armistice que demandait le général Oudinot lui fut accordé.
XV
EXPÉDITION CONTRE L’ARMÉE NAPOLITAINE
Tandis que s’accomplissaient les événements que nous venons de
raconter, l’armée napolitaine, forte de près de vingt mille hommes,
ayant le roi à sa tête, traînant après elle trente-six bouches à feu,
flanquée d’une magnifique cavalerie, fière de ses récents triomphes en
Calabre et en Sicile, s’avançait pour investir la ville par la rive
gauche du Tibre. Elle avait occupé militairement Velletri, puis Albano
et Frascati, protégée sur sa droite par les Apennins, sur sa gauche par
la mer, et étendant ses avant-postes à quelques lieues de nos murs.
Voyant cela, Garibaldi, que l’armistice laissait inoccupé, demanda à
employer ses loisirs à faire la guerre au roi de Naples.
La permission lui fut accordée.
Le soir de la nuit du 4 mai, Garibaldi sortit avec sa légion, forte de
deux mille cinq cents hommes.
Parmi ces deux mille cinq cents hommes se trouvaient le bataillon de
bersaglieri de Manara, rentré dans le plein exercice de ses droits
(qui, du reste, n’avaient pas été aliénés à l’endroit du roi de
Naples), les douaniers, la légion universitaire, deux compagnies de la
garde nationale mobile et quelques autres corps de volontaires.
Le rendez-vous avait été donné sur la place du Peuple. A six heures,
Garibaldi était arrivé.
Un jeune Suisse, de la Suisse allemande, qui a écrit une excellente
histoire du siége de Rome, Gustave de Hoffstetter, exprime ainsi
l’effet que lui produisit la vue de Garibaldi.
«Au moment où six heures sonnaient, le général parut avec son
état-major et fut reçu par un tonnerre de vivats; je le voyais pour
la première fois: c’est un homme de taille moyenne, au visage brûlé
par le soleil, mais avec des lignes d’une pureté antique; il est assis
sur son cheval, aussi calme et aussi ferme que s’il y était né; de
dessous son chapeau, à larges bords, à ganse étroite, orné d’une plume
noire d’autruche, se répand une forêt de cheveux; une barbe rousse lui
couvre tout le bas du visage; sur sa chemise rouge était jeté un puncho
américain blanc et doublé de rouge comme sa chemise. Son état-major
portait la blouse rouge, et, plus tard, toute la légion italienne
adopta cette couleur.
»Derrière lui galopait son palefrenier, nègre vigoureux qui l’avait
suivi d’Amérique; il était vêtu d’un manteau noir et était armé d’une
lance à flamme rouge.
»Tous ceux qui étaient venus avec lui d’Amérique portaient à la
ceinture des pistolets et des poignards d’un beau travail; chacun avait
à la main le fouet de peau de buffle.»
Continuons la description: cette fois, c’est Émile Dandolo qui parle;
lui aussi,--pauvre jeune homme, blessé au siége de Rome, où son frère
fut tué, mort depuis, à Milan, de la poitrine,--il a laissé un récit
des événements auxquels il a pris part.
«Suivis de leurs ordonnances, tous ces officiers venus d’Amérique se
débandent, se réunissent, courent en désordre, vont de çà et de là,
actifs, surveillants, infatigables; quand la troupe s’arrête pour
camper et prendre quelque repos, pendant que les soldats mettent leurs
armes en faisceaux, c’est un curieux spectacle que de les voir sauter
à bas de leurs chevaux, et pourvoir chacun en personne, le général
compris, aux besoins de leurs montures.
»L’opération finie, les cavaliers songent à eux, et si, des localités
voisines, ils ne peuvent avoir des vivres, trois ou quatre colonels ou
majors sautent sur leurs chevaux, et, armés de lassos, s’aventurent par
la campagne sur la trace des moutons ou des bœufs. Quand ils en ont
réuni ce qu’ils en veulent, ils reviennent, poussant le troupeau devant
eux; ils en distribuent un nombre donné par compagnie, et tous, tant
qu’ils sont, soldats et officiers, se mettent à égorger, à couper par
quartiers et à faire rôtir, devant d’immenses feux, d’énormes morceaux
de mouton, de bœuf ou de porc, sans compter les menus animaux, comme
dindons, poulets, canards, etc.
»Pendant ce temps, si le péril est éloigné, Garibaldi reste couché
sous sa tente; si, au contraire, l’ennemi est voisin, il ne descend
pas de cheval, donne ses ordres et visite les avant-postes; souvent,
il jette bas son singulier uniforme, s’habille en paysan, et se livre
lui-même aux plus dangereuses explorations; la plupart du temps, assis
sur quelque cime élevée et qui domine les environs, il passe des
heures à sonder les profondeurs de l’horizon avec sa lunette; lorsque
la trompette du général donne le signal du départ, les mêmes lassos
servent à prendre et à ramener les chevaux qui paissent épars dans la
prairie; l’ordre de marche est arrêté comme la veille, et le corps se
met en route sans que personne sache ou s’inquiète où l’on va.
»La légion personnelle de Garibaldi est forte de mille hommes, à peu
près; elle se compose du plus désordonné assortiment d’hommes qui
se puisse voir, gens de tout rang, de tout âge, enfants de douze à
quatorze ans, appelés à cette vie d’indépendance soit par un noble
enthousiasme, soit par une inquiétude naturelle, vieux soldats réunis
par le nom et par la renommée de l’illustre condottiere du nouveau
monde, et, au milieu de tout cela, beaucoup qui ne peuvent se vanter
d’avoir que la moitié de la devise de Bayard, sans peur, et qui
cherchent, dans la confusion de la guerre, la licence et l’impunité.
»Les officiers sont choisis parmi les plus courageux et élevés aux
grades supérieurs, sans qu’il soit tenu compte de l’ancienneté ni
des règles ordinaires de l’avancement. Aujourd’hui, l’on en voit
un, le sabre au côté, c’est un capitaine; demain, par amour de la
variété, il prendra le mousquet, se mettra dans les rangs, et le voilà
redevenu soldat. La paye ne manque pas: elle est fournie par le
papier des triumvirs, qui ne coûte que la peine de le faire imprimer:
proportionnellement, le nombre des officiers est plus grand que celui
des soldats.
»Le vaguemestre, c’est-à-dire l’homme chargé des bagages, était
capitaine; le cuisinier du général était lieutenant; l’ordonnance avait
le même grade; l’état-major est composé de majors et de colonels.
»D’une simplicité patriarcale, qui est si grande, qu’on la dirait
feinte, Garibaldi ressemble plutôt au chef d’une tribu indienne qu’à un
général; mais, quand le péril s’approche ou se déclare, alors il est
véritablement admirable de courage et de coup d’œil; ce qui pourrait
lui manquer de science stratégique, pour un général selon les règles de
l’art militaire, est remplacé chez lui par une étourdissante activité.»
Vous le voyez, sur tous les esprits, sur tous les tempéraments, cet
homme extraordinaire fait une égale impression.
Revenons à l’expédition contre les Napolitains.
La troupe se mit en marche à la chute du jour, vers les huit heures
du soir. Où allait-on? Personne n’en savait rien. On appuya à droite
jusqu’à ce que, après avoir décrit un immense cercle, on se trouvât
sur la route de Palestrina.
La nuit était limpide et fraîche; on marchait en silence et au pas
redoublé. L’état-major pourvoyait lui-même au service de sûreté. Les
officiers, accompagnés de quelques hommes à cheval, faisaient de grands
tours dans la campagne; quand le sol était trop accidenté, la colonne
s’arrêtait et les adjudants, sondant le terrain qui s’étendait devant
elle, revenaient donner des nouvelles qui rendaient le mouvement à
l’expédition.
Ces haltes avaient, outre l’avantage de la sécurité, celui de faire
reposer les troupes, dont la marche continua ainsi sans trop de fatigue
jusqu’à huit heures du matin. A une lieue de Tivoli, on s’arrêta;
depuis quelque temps, on avait quitté le chemin de Preneste qui conduit
à celui de Palestrina, et l’on s’était dirigé vers Tivoli en suivant
une vieille voie romaine.
Par cette marche nocturne, faite avec rapidité, le général avait gagné
un triple avantage:
1º Il avait mis dans l’erreur les espions, qui, le voyant sortir par la
porte du Peuple, durent croire que l’expédition était dirigée contre
les Français lesquels, arrêtés alors à Palo, avaient entamé une espèce
de congrès avec le triumvirat.
2º Garibaldi se trouvait, à Tivoli, sur le flanc droit de la ligne
d’opérations des Napolitains, qui campaient à Velletri et qui
envoyaient leurs éclaireurs dans la direction de Rome jusqu’aux
hauteurs de Tivoli.
3º La marche nocturne par une lande déserte, privée d’ombre et d’eau,
était, grâce à la fraîcheur des ténèbres, un vrai bienfait pour les
troupes.
A cinq heures du soir, les hommes reprirent leurs rangs, et l’on marcha
vers les ruines de la villa Adriana, distante d’une lieue, à peu
près, de l’endroit où l’on avait fait halte, et qui gît au pied de la
montagne où s’élève Tivoli.
Le général avait eu tout d’abord l’intention d’y camper; mais il
changea d’avis, et fit faire, auparavant, une complète exploration des
lieux. Il ne mit pas de troupes à Tivoli, parce que ce n’était qu’à la
dernière extrémité qu’il voulait entrer dans les villes.
Au milieu des ruines de la villa Adriana, qui forment une forteresse,
la brigade entière planta son camp, hommes et chevaux; les chambres
souterraines de cet immense édifice étant assez bien conservées pour
qu’on s’y logeât.
Cette villa fut élevée par Adrien lui-même; elle est longue de deux
milles, large d’un mille. Une petite forêt d’orangers et de figuiers a
poussé sur l’emplacement de l’ancien palais.
Le 6 mai, on partit à huit heures du matin, les bersaglieri en tête;
pour joindre la grande route de Palestrina, on fut forcé de passer par
la gorge de San-Veterino. On mit une heure à franchir ce défilé; à
midi, on campa dans une autre vallée où l’on trouva de l’eau fraîche
et de l’ombre. On n’apercevait pas une maison, mais on nageait dans la
verdure.
A cinq heures et demie, l’on se remit en marche et l’on gravit la
montagne. Les soldats avaient devant eux les bêtes de somme qui
portaient les munitions de guerre.
Quant aux soldats eux-mêmes, chacun d’eux portait son pain; de la
viande, on ne s’en inquiétait pas, on en trouvait à toutes les haltes;
les seuls bersaglieri avaient des marmites.
Arrivée au sommet de la montagne, l’expédition trouva une ancienne voie
romaine parfaitement conservée, laquelle conduisait à Palestrina, où
l’on arriva à une heure du matin.
Ce fut une bénédiction que de rencontrer cette voie romaine, si bien
conservée, que pas une bête de somme n’y fit un faux pas et que le vent
n’en souleva point un grain de poussière.
Cependant de fréquentes haltes furent faites pour donner du repos au
soldat. On avait besoin, vu la besogne qu’on lui réservait, qu’il
n’arrivât point trop fatigué.
Le général envoya des patrouilles de tous côtés.
Une de ces patrouilles, forte de soixante hommes et commandée par le
lieutenant Bronzelli, le même qui, dix ans plus tard, fut frappé à
mort sur le champ de bataille de Treponti, obtint les plus heureux
résultats; elle attaqua un village occupé par les Napolitains, les mit
en fuite et leur fit quelques prisonniers.
Deux des nôtres, qui ne voulaient pas se rendre, furent tués et mis en
morceaux.
Le 9, on eut avis qu’un corps considérable de Napolitains s’avançait
vers Palestrina; et, en effet, vers deux heures de l’après-midi, du
haut de la montagne Saint-Pierre, qui domine la ville et qui était
occupée par notre seconde compagnie, on vit s’avancer en bon ordre,
par les deux routes qui se réunissent à la porte del Sole, la colonne
ennemie. C’étaient deux régiments de l’infanterie de la garde royale et
une division de cavalerie.
Garibaldi envoya au-devant d’eux, en tirailleurs, deux compagnies de sa
légion, une de la garde nationale mobile et la quatrième compagnie de
bersaglieri.
Celle-ci occupait l’aile gauche de la longue chaîne de montagnes qui
vient mourir dans la vallée.
Manara, de la plate-forme de la porte, dominait à cheval cette scène
magnifique et, par l’entremise d’un trompette, indiquait les mouvements
qu’il fallait exécuter.
On eût cru être à une revue, tant les choses se passaient
tranquillement, et tant les mouvements répondaient aux signaux de la
trompette.
Lorsque nous fûmes près des Napolitains, un feu très-vif commença, et
les autres corps de l’expédition, serrés en colonne, se présentèrent
hors de la porte.
Le chef ennemi voulut alors étendre en tirailleurs ses premiers
pelotons; mais on voyait les soldats, effrayés, refuser de s’éloigner
les uns des autres. Quant à nous, nous avancions toujours en continuant
le feu. Alors notre extrême droite, commandée par le capitaine
Rozat, tourna un mur qui l’empêchait d’avancer, et courut vivement
s’éparpiller sur les flancs de l’ennemi.
Les Napolitains oscillèrent un instant; puis, rompant leurs rangs tout
à coup, ils prirent la fuite sans presque décharger leurs fusils. Alors
quelques hommes du bataillon de Manara pénétrèrent jusqu’au milieu de
leurs rangs et en sortirent ramenant cinq ou six prisonniers.
A l’aile droite, quoique marchant plus lentement, les choses
procédèrent de la même façon; la première compagnie de bersaglieri
laissa approcher les Napolitains à portée de pistolet et, avec une
charge vive et inattendue, avec un vigoureux choc à la baïonnette,
elle les mit facilement en fuite, les chassant successivement de trois
maisons qu’ils occupaient et soutenant, avec le plus grand calme,
une charge de cavalerie qui coûta la vie à bon nombre de cavaliers
napolitains.
C’était le moment qu’attendait Garibaldi; il envoya un bataillon de
renfort à Manara, en ordonnant de charger sur toute la ligne à la
baïonnette.
Foudroyés sur leur flanc par les Lombards, repoussés de front par les
légions et par les exilés, les royaux prirent la fuite rapidement et
complétement, laissant trois pièces de canon sur le champ de bataille.
Le combat dura trois heures, et fut conduit à bonne fin sans
grand’peine. Les ennemis opposèrent une si faible résistance, que nous
en fûmes émerveillés.
Si nous avions eu de la cavalerie pour la lancer à la poursuite des
fuyards, leur perte eût été considérable.
Mais, quand Garibaldi vit l’ennemi se retirer si précipitamment et les
nôtres le poursuivre en désordre, il craignit une embuscade et fit
sonner la retraite.
Nous eûmes une douzaine de morts et vingt blessés, parmi lesquels le
brave capitaine Ferrari, qui reçut un coup de baïonnette dans le pied.
La perte des Napolitains fut d’une centaine d’hommes.
Le résultat matériel, comme on le voit, était peu de chose, mais
l’effet moral était grand.
Deux mille cinq cents soldats de Garibaldi avaient mis en complète
déroute six mille Napolitains.
Environ vingt pauvres diables de prisonniers, presque tous de la
réserve et, par conséquent, arrachés à leurs familles et forcés de
combattre pour une cause qui n’était pas la leur, furent conduits
devant Garibaldi. Tremblants et les mains jointes, ils lui demandèrent
la vie. C’étaient de beaux hommes, bien vêtus, mais détestablement
armés de pesants fusils à pierre, avec des sacs pleins d’images de
saints et de madones, de reliques et d’amulettes.
Ils en avaient au cou, ils en avaient dans leurs poches, ils en avaient
partout. Ils dirent que le roi était à Albano avec deux régiments
suisses, trois de cavalerie et quatre batteries; on attendait d’autres
renforts de Naples.
Eux, sous les ordres du général Zucchi, avaient été envoyés pour
prendre Palestrina et s’emparer de Garibaldi, qui leur inspirait une
terreur qu’on ne saurait imaginer.
Nous campâmes la nuit hors de Palestrina.
Le jour suivant, nous nous avançâmes, pour occuper des avant-postes,
deux milles plus loin; nos patrouilles s’aventurèrent jusque dans les
lignes ennemies, qui avaient leurs piquets à quatre milles de distance.
Pour ne pas rester à ne rien faire, nous faisions manœuvrer nos
soldats, qui, depuis Solaro, n’avaient pas une seule fois fait
l’exercice. C’était un beau et encourageant spectacle pour notre
cause républicaine que de voir ces hommes qui, à un quart de lieue
de l’ennemi, apprenaient le maniement des armes dont ils allaient
se servir contre lui, et qui, au son de la trompette et du tambour,
étudiaient l’école de peloton et le feu des tirailleurs.