Milan, fut nommé inspecteur des barricades de Rome: les points élevés
furent garnis de canons, et le peuple s’agita, haletant, dans l’attente
d’un grand événement.
C’est alors que l’homme providentiel apparut.
Tout à coup un grand cri retentit dans les rues de Rome:
--Garibaldi! Garibaldi!
Puis une foule immense, le précédant, criait en jetant les chapeaux en
l’air et en faisant voler les mouchoirs:
--Le voilà! le voilà!
Il serait impossible de décrire l’enthousiasme qui s’empara de la
population à sa vue; on eût dit que c’était le dieu sauveur de la
République qui accourait à la défense de Rome; le courage du peuple
grandit alors de sa confiance, et il sembla que l’Assemblée avait
non-seulement décrété la défense, mais encore la victoire.
Quelques lignes de l’_Histoire de la révolution romaine_, par Biagio
Miraglia, donneront une idée de cet enthousiasme:
«Ce vainqueur mystérieux, environné d’une si brillante auréole
de gloire, qui, étranger aux discussions de l’Assemblée, et les
ignorant, entrait à Rome la veille même du jour où la République
allait être attaquée, était, dans l’esprit du peuple romain, le
seul homme capable de soutenir le décret de résistance.
»Aussi, à l’instant même, les multitudes se réunirent-elles à
l’homme qui personnifiait les besoins du moment et qui était
l’espérance de tous.»
Ainsi le besoin public rendait à Garibaldi son titre de général,
contesté dans la dernière guerre par ceux-là mêmes pour lesquels il se
battait.
* * *
Voici quelques détails qui, dans la nécessité où il était de partir
promptement pour la Sicile, n’ont pu nous être donnés par Garibaldi
lui-même; mais ils nous sont donnés par son ami, M. Vecchi, l’historien
de la guerre de 1848, le membre de l’assemblée constituante romaine, le
soldat du 30 avril, des 3 et 30 juin; celui, enfin, chez qui Garibaldi
passa son dernier mois de séjour à Gênes, et de la maison duquel il
partit pour s’embarquer.
Nous laissons parler M. Vecchi, ou plutôt nous donnons ses notes
originales.
M. Vecchi parle aussi purement le français que l’italien.
* * *
La mort de Rossi et la fuite du pape trouvèrent Garibaldi à Ravenne, où
il avait enrôlé une forte légion de volontaires.
Il résolut de se rendre seul à Rome pour s’entendre avec le
gouvernement provisoire, dont Sterbini était le factotum; mais on lui
fit comprendre que sa présence à Rome était aussi dangereuse que les
cantonnements de ses légionnaires dans les légations; on lui ordonna
de se caserner à Macerata, ville calme et tranquille, où on le fit
précéder par une réputation de brigand.
Aussi, à peine installé, reçut-il l’ordre de passer avec sa légion à
Rieti. La troupe s’achemina par Tolentino, Foligno et Spolète.
Lui vint à Ascoli, parce qu’il avait su que la police bourbonienne
et papiste, par l’argent, l’intimidation et l’anathème, commençait à
soulever la population des Apennins contre le gouvernement provisoire
de Rome.
J’étais alors capitaine au 23e de ligne dans l’armée piémontaise,
et je jouissais de ma permission de deux mois à Ascoli, lorsque mes
concitoyens me nommèrent député à la constituante romaine.
Le 20 janvier, je reçus la visite de Garibaldi; le lendemain, il voulut
partir pour Rieti en traversant la montagne, foisonnant tout à la fois
de neige et de brigands; les conseils de la prudence, l’opposition des
patriotes, ne firent que surexciter son désir de touriste militaire;
pendant plus d’une lieue, nous fûmes accompagnés par la foule, qui
pleurait et se lamentait; beaucoup m’embrassèrent, croyant qu’ils ne me
reverraient plus.
Le général était suivi de Nino Bixio, son officier d’ordonnance, du
capitaine Sacchi, son compagnon de guerre dans le nouveau monde, et
d’Aguyar, son nègre.
Le reste de sa suite se composait de moi et d’un petit chien, qui,
blessé à la patte le jour du combat de San-Antonio, déserta le drapeau
de Buenos-Ayres, sous lequel il avait marché jusque-là, pour s’enrôler
sous la bannière de Garibaldi.
L’intelligente petite bête marchait toujours en clopinant entre les
quatre jambes du cheval de Garibaldi.
Il s’appelait Guerillo.
La première nuit, nous logeâmes chez le gouverneur d’Arguata, Gaetano
Rinaldi, chef de la réaction cléricale, qui surgissait derrière nous au
fur et à mesure que nous avancions.
Nous restâmes dans une salle du rez-de-chaussée, non éclairée,
jusqu’à dix heures du soir, avec des gens qui entraient, sortaient,
chuchotaient. Je le fis remarquer au général, qui me répondit en
français avec son calme habituel:
--Ils ordonnent le menu du dîner.
Il ne croyait pas si bien dire; nous sortîmes de table à minuit, et
nous fûmes traités comme des cardinaux. En partant, nous reçûmes
du gouverneur quatre livres de truffes pour notre voyage. A quatre
heures du matin, nous montions à cheval, et le fils de M. Rinaldi nous
accompagnait jusqu’au sommet de la montagne avec un drapeau tricolore
en soie. A midi, nous dévorâmes un agneau que le général fit rôtir par
quartiers devant des fagots allumés; le soir, nous logeâmes dans une
auberge isolée, pleine de paysans armés. Peut-être avaient-ils reçu
le mot d’ordre d’Arguata; les physionomies étaient sinistres; tout ce
monde fut invité par nous à boire, et refusa.
Nous nous retirâmes pour dormir, et nous dormîmes le sabre au côté, le
doigt sur la gâchette du pistolet.
Garibaldi se leva, le genou droit enflé et le coude gauche endolori par
les rhumatismes attrapés en Amérique; il ne put chausser sa botte et
mit son bras en écharpe.
Après une demi-heure de marche, nos chevaux refusèrent d’aller plus
avant. Nous gravissions en effet une montée escarpée que la gelée de la
nuit avait rendue glissante comme un miroir.
Pendant une lieue, nos bêtes marchèrent sur nos manteaux, que nous
étendions devant elles; nous traversâmes ensuite une plaine couverte
de neige, nous en avions jusqu’au poitrail de nos chevaux; pour me
réchauffer, je mis pied à terre et j’allai m’informer de la santé du
général, qui chevauchait devant moi, un pied chaussé seulement; l’autre
n’était couvert que par un bas de coton.
--Eh bien, lui demandai-je, comment allons-nous, général?
Il me salua avec ce sourire caressant qui est habituel à sa nature
forte et sereine, et me dit:
--Merci, je me porte à merveille.
Comme je marchais à ses côtés, sans doute pour se distraire des
douleurs cuisantes qui mordaient sa chair, sans en atteindre la
sensibilité, il me montra du geste l’aspect grandiose de cette nature
sauvage. En effet, nous nous trouvions au milieu de montagnes bizarres
dont les cimes rocheuses ressemblaient à des châteaux forts bâtis par
des Titans.
Partout des blocs de rochers minés par les siècles et détachés des
sommets, qui avaient roulé dans des vallées étroites et escarpées et
dans le lit d’un torrent qui écumait, terrible, bruyant et limoneux;
çà et là, quelques rares maisons cachées dans des massifs de chênes,
de hêtres, de châtaigniers, de sapins, se révélant par les fumées
blanchâtres qui sortaient de leurs cheminées.
Ce paysage à la Salvator Rosa, assombri par la tourmente et rendu plus
menaçant encore par le sifflement du vent, exalta l’âme de Garibaldi.
--C’est ici, dit-il, que je voudrais rencontrer l’armée tout entière de
Radetzki; nos braves légionnaires ne laisseraient pas retourner un de
ses soldats à Vienne; ici, nous vengerions Varus et nos frères morts
dans la forêt de Teutberg.
Vers cinq heures, nous étions près de Cascia, petite réunion de maisons
groupées sur le sommet d’une colline verdoyante; le vent avait chassé
les nuages, le soleil brillait sur les sommets neigeux et en faisait
des montagnes d’argent se détachant sur un fond d’azur qui tournait au
rose vif vers le couchant.
Nous nous reposions prés d’une hutte de paille, lorsque quatre jeunes
gens vinrent nous demander qui nous étions. Au nom de Garibaldi, ils
partirent en courant, et, un quart d’heure après, le gonfalonier,
les notabilités, la garde nationale, la foule, musique en tête,
accoururent à notre rencontre pour inviter le général à venir jusqu’au
village.
On dressa, comme avec une baguette de fée, un arc de triomphe de
feuillage; le théâtre fut illuminé; il y eut dîner et bal dans la
maison du gouverneur, qui, cependant, était un fier clérical.
Je me rappelle que, là, on présenta à Garibaldi un paysan poëte qui
avait dicté--il ne savait ni lire ni écrire--tout un poëme sur la vie
pastorale.
Vers neuf heures, un voisin me souffla tout bas à l’oreille qu’un jeune
garçon de quinze ans languissait dans la prison communale, abruti
par les coups et les mauvais traitements de son père, qui, s’étant
remarié, à l’âge de soixante ans, avec une jeune paysanne, avait, à
l’instigation de celle-ci, accusé son fils de lui avoir manqué de
respect.
Le gouverneur reçut une vingtaine d’écus et jeta l’enfant en prison.
Je constatai le fait et j’en parlai au général.
Le père fut mandé, ainsi que le malheureux enfant. Ce fut une scène
comique et hideuse à la fois. Le père voulait bien que l’on fît sortir
son fils de prison; mais il réclamait naïvement la somme qu’il avait
donnée pour l’y faire entrer. L’enfant pleurait à chaudes larmes
et embrassait Garibaldi; quant au gouverneur, il ne savait quelle
contenance garder. A la fin, il harangua le peuple du haut du balcon,
et l’enfant fut porté en triomphe par tous les gamins du village.
Le lendemain, à cinq heures du matin, un détachement de la garde
nationale partit avec nous, par une pluie fine et pénétrante.
Il nous accompagna jusqu’à Rieti, et escorta un employé des finances,
emprisonné dans l’endroit où nous déjeunâmes, lequel était un espion
payé par le général bourbonnien Landi, commandant la colonne mobile à
la frontière des États romains.
La légion italienne, casernée à Rieti, se composait de trois bataillons
(total quinze cents hommes), auxquels étaient joints quatre-vingt-dix
lanciers habillés et montés aux frais de leur commandant, le comte
Angelo Masina, de Bologne.
Ce fut avec eux que le comte marcha au secours de Rome.
Lors du débarquement des Français à Civita-Vecchia, la légion se
trouvait à Anagni, berceau et tombe de Boniface VIII.
AUG. VECCHI.
* * *
Mais à ce général, qui avait tout un peuple à sa suite, il fallait des
soldats.
On lui improvisa une brigade d’éléments étrangers les uns aux autres,
d’hommes qui ne se connaissaient pas entre eux, et qui devaient se
réunir, se fondre, s’amalgamer par l’effet de l’enthousiasme qu’il
inspirait.
Cette brigade se forma: de deux bataillons de sa propre légion, parmi
lesquels une quarantaine d’hommes revenus avec lui de Montevideo,
portant la blouse rouge à parements verts; de trois cents hommes de
retour de Venise; de quatre cents jeunes gens de l’Université; de trois
cents douaniers mobilisés; enfin, de trois cents émigrés; en tout, deux
mille cinq cents hommes, qui furent chargés de la défense des murs
depuis la porte Portese jusqu’aux portes San-Pancracio et Cavallegieri,
et occupant tous les points élevés en dehors des murailles de la villa
Corsini, connus sous le nom des _Quatre-Vents_, jusqu’à la villa
Pamphili.
C’était, selon toute probabilité, sur ce point que se porterait
l’effort des Français, qui voulaient conserver Civita-Vecchia pour base
de leurs opérations.
Le 28 avril, l’avant-garde française était à Palo, où, dès la veille,
était arrivé, éclairant le chemin, un bataillon de chasseurs.
Le 29, elle était à Castel-di-Guido, c’est-à-dire à cinq lieues de Rome.
Alors le général en chef envoya en reconnaissance son frère,
le capitaine Oudinot, et un officier d’ordonnance, avec quinze
chevau-légers.
Cette reconnaissance s’avança vers le point où se divisent les deux
routes Auréliennes, ancienne et nouvelle, et, à une lieue de Rome,
rencontra les avant-postes romains.
L’officier qui commandait les avant-postes s’avança alors, et,
s’adressant aux Français:
--Que voulez-vous? leur demanda-t-il.
--Aller à Rome, répondirent les Français.
--Cela ne se peut pas, dit l’officier italien.
--Nous parlons au nom de la république française.
--Et nous, au nom de la république romaine; ainsi donc, en arrière,
messieurs!
--Et si nous ne voulons pas retourner en arrière?
--Nous tâcherons de vous y faire aller malgré vous.
--Par quel moyen?
--Par la force.
--Alors, dit l’officier français se tournant vers les siens, s’il en
est ainsi, faites feu.
Et, en même temps, lui-même déchargea un pistolet qu’il tira de ses
fontes.
--Feu! répondit l’officier qui commandait les avant-postes romains.
La reconnaissance, trop faible pour résister, se retira au galop,
laissant entre nos mains un chasseur français engagé sous son cheval
mort.
Il fut pris et emmené à Rome.
Le bulletin français dit que ce fut nous qui prîmes la fuite et qui
fûmes poursuivis; mais, si cela était vrai, comment eût-il été possible
que nous eussions fait et ramené à Rome un prisonnier, nous qui étions
à pied, tandis que les Français étaient à cheval?
Au reste, nous aurons à relever plus d’une erreur de ce genre.
La reconnaissance alla donc reporter au général la nouvelle que Rome
était prête à se défendre, et qu’il ne fallait point compter qu’il
y entrât, comme il s’y attendait, sans coup férir et au milieu des
acclamations du peuple.
Le général en chef français n’en continua pas moins sa marche.
Le jour suivant, c’est-à-dire le 30 avril, laissant à la Maglianilla
les sacs de ses soldats, il s’avança au pas de course.
Relevons une nouvelle erreur relative au 30 avril, comme nous avons
relevé celle relative au 29.
Certains écrivains français ont dit que, victimes d’une basse intrigue,
les soldats avaient été attirés dans la ville à la suite d’une simple
reconnaissance et étaient tombés dans un piége.
L’affaire du 30 ne fut pas une reconnaissance, et les Français ne
furent pas attirés dans un piége.
L’affaire du 30 fut un combat auquel s’attendait parfaitement le
général français, et la preuve, c’est que voici le plan de la bataille
trouvé sur un officier français mort, et transmis, par le colonel Masi,
au général ministre de la guerre[3]:
[3] Je ne fais point ici un roman, je publie des _Mémoires_.
Je suis donc forcé de traduire textuellement. Je ne démens ni
n’affirme: j’instruis un procès devant ce grand et dernier juge
qu’on appelle la Vérité. A. D.
«On devra diriger une double attaque par les portes Angelica et
Cavallegieri, afin de partager l’attention de l’ennemi.
»Par la première, on forcera les troupes ennemies qui campent sur
le Monte-Mario, et ensuite on pourra occuper la porte Angelica.
»Lorsque nos troupes auront occupé ces deux points, nous
pousserons l’ennemi avec toute la force possible, en tout sens,
et le point général de ralliement sera la place Saint-Pierre.
»On recommande surtout d’épargner le sang français.»
L’idée du général français non-seulement était mauvaise, mais encore
fut mal exécutée; nous allons essayer de le prouver.
La route qui mène de Civita-Vecchia à Rome se sépare en deux, à quinze
cents mètres, à peu près, des murailles; à droite, elle mène à la porte
San-Pancracio; à gauche, à la porte Cavallegieri, voisine de l’angle
saillant du Vatican.
Voulant suivre le plan arrêté et prendre par derrière le Monte-Mario,
puis assiéger la porte Angelica, l’armée française, arrivée à la
bifurcation, devait tourner, avec une brigade, à gauche dans la
direction de l’aqueduc Paolo, et, avec l’autre, prendre à droite, vers
le casale de San-Pio, et tenter de s’emparer de la porte Cavallegieri.
Là fut l’erreur grave que commirent les Français. Ils lancèrent sur la
droite les voltigeurs du 20e de ligne, qui trouvèrent un terrain âpre,
coupé de bois et d’un accès difficile, et, sur les hauteurs de gauche,
les chasseurs de Vincennes; à cent cinquante mètres environ des murs,
ces braves enfants perdus de l’armée ennemie furent foudroyés par la
grêle de mitraille que vomissait la batterie du bastion San-Mario.
Cependant le mal fut moins grand pour eux qu’il aurait pu l’être, à
cause de cette habileté, conquise dans la guerre contre les Arabes, de
se faire des remparts de tous les accidents de terrain.
De leur côté, leur feu, admirablement dirigé, nous causait de grandes
pertes. C’est là que furent tués: le lieutenant Marducci, jeune homme
de la plus grande espérance, dont la mère, depuis la rentrée du pape
Pie IX, fut condamnée à huit jours de prison pour avoir déposé des
fleurs sur la tombe de son fils; l’adjudant-major Enrico Pallini, le
brigadier della Ridova, le capitaine Pifferi, le lieutenant Belli et
quelques autres, obscurs pour le monde mais chers à nous, tels que
de Stephanis, Ludovic et le capitaine Leduc, brave Belge qui avait
combattu pour nous dans la guerre de l’indépendance.
Mais les vivants ne manquaient pas pour succéder aux morts.
Dès le matin, le roulement des tambours annonça aux Romains l’approche
des Français, et, en un instant, les murs et les bastions furent
couverts d’hommes.
Pendant que le feu des voltigeurs du 20e de ligne et celui des
chasseurs de Vincennes répondaient au nôtre, le gros de la colonne
française continuait de s’avancer.
Au moment où elle apparut, une batterie de quatre pièces, placée sur un
bastion, commença de la mitrailler.
Le général français établit aussitôt sur les aqueducs une batterie,
chargée de répondre à notre feu, et fit monter, sur une colline, deux
autres pièces qui firent face aux jardins du Vatican, où se trouvaient
peu de soldats, mais une immense quantité de peuple en armes.
Notre feu s’étant ralenti un instant à cause de la justesse de tir des
chasseurs de Vincennes, le général français lança la brigade Molière,
qui s’avança bravement jusqu’au pied des murailles; mais, comme je l’ai
dit, les morts avaient été rapidement remplacés, et le feu se ranima
plus ardent, écrasant les têtes des colonnes Marulaz et Bouat; force
leur fut donc de battre en retraite et de chercher un abri dans les
plis du terrain.
Garibaldi suivait tous ces mouvements des jardins de la villa Pamphili.
Il jugea que le moment de donner à son tour était arrivé, et il
glissa plusieurs petits détachements à travers les vignes; mais cette
manœuvre fut découverte, et, du 20e de ligne, on envoya un renfort
pour empêcher que les chasseurs de Vincennes ne fussent surpris, et
pour les protéger.
Garibaldi fit dire alors que, si on lui envoyait un renfort de mille
hommes, il répondait du succès de la journée.
On lui envoya aussitôt le bataillon du colonel Galleti et le premier
bataillon de la légion romaine, commandé par le colonel Morelli. Il
disposa plusieurs compagnies pour défendre les passages menacés;
d’autres furent chargés de protéger les flancs et les derrières de la
sortie, et, à la tête de tout ce qui lui restait d’hommes, il s’élança
sur les Français.
Par malheur, du haut des remparts, les nôtres prirent les hommes de
Garibaldi pour des soldats du général Oudinot, et firent feu sur eux.
Garibaldi s’arrêta jusqu’à ce que l’erreur fût reconnue, et alors,
à la baïonnette, il s’élança à ciel ouvert sur le centre de l’armée
française.
Là s’engagea un combat terrible entre les tigres de Montevideo, comme
on les appelait, et les lions d’Afrique. Français et Romains se
battaient corps à corps, se poignardaient à la baïonnette, luttaient,
se renversaient, se relevaient.
Garibaldi avait enfin trouvé des ennemis dignes de lui.
Là furent tués, parmi nous, le capitaine Montaldi, les lieutenants
Rigli et Zamboni; là furent blessés le major Marochetti, le chirurgien
Schienda, l’officier Ghiglioni, le chapelain Ugo Bassi, qui, sans
armes, au milieu des combattants, affrontait les blessures et la
mort, pour secourir les blessés et consoler les mourants; cœur pieux,
âme miséricordieuse, dont les prêtres firent un martyr; enfin, les
lieutenants d’All’Oro, Tressoldi, Rolla et le jeune Stadella, fils du
général napolitain.
Après une lutte d’une heure, les Français furent obligés de céder; une
partie se débanda dans la campagne, une autre partie se mit en retraite
sur le corps principal.
Deux cent soixante restèrent nos prisonniers.
Ce fut en ce moment que le capitaine d’artillerie Faby, officier
d’ordonnance du général en chef, voyant le mauvais succès de l’attaque
si mal combinée du général, crut y apporter remède en proposant à son
chef de guider une nouvelle attaque par un chemin qui lui était connu,
disait-il, et qui le conduirait, inaperçu, jusque sous les murs de
Rome, en face des jardins du Vatican.
Ce chemin était flanqué de quatre ou cinq maisons où l’on pourrait
laisser des détachements, et qui étaient cachées au milieu des vignes.
Le général en chef accepta, lui donna une brigade du corps Levaillant,
et le capitaine Faby partit.
L’entreprise fut facile à son début, et la marche de la colonne resta,
en effet, ignorée des défenseurs de Rome jusqu’à la route consulaire
de la porte Angelica; mais, là, au premier éclair que le soleil tira
des armes françaises, un feu terrible, parti de toute l’enceinte des
jardins pontificaux, accueillit la colonne, et une des premières balles
frappa le capitaine Faby qui la conduisait.
Quoique privée de son guide, la colonne se défendit vaillamment
et, pendant quelque temps, répondit au feu des murailles; mais,
décimés, écrasés, foudroyés, ayant, sur leurs derrières, nos troupes
du Monte-Mario, devant eux le feu du château Saint-Ange, qui leur
fermait le chemin de la porte Angelica, exposés à découvert à la
grêle de balles et de mitraille qui pleuvait des jardins du Vatican
et qui ne leur permettait pas de reprendre leurs anciennes positions,
les Français furent obligés de se réfugier dans les petites cassines
éparses dans les vignes et disséminées le long de la route, où notre
artillerie continua de les foudroyer.
Ainsi, une brigade entière, qui était l’aile gauche du corps d’armée
français, se trouva séparée de son centre et en danger d’être faite
prisonnière.
Par bonheur pour le général Levaillant, nos troupes du Monte-Mario ne
descendirent point, et deux mille hommes, massés derrière la porte
Angelica, ne bougèrent pas.
Le général en chef n’était pas plus heureux sur sa droite, c’est-à-dire
sur le point où avait combattu Garibaldi; un instant le feu et la
lutte avaient cessé par la retraite des Français; mais, en voyant ses
hommes repoussés, le général Oudinot, craignant d’être coupé dans ses
communications avec Civita-Vecchia, avait poussé en avant les restes
de la brigade Molière, et le combat, refroidi un instant, avait repris
une nouvelle ardeur. Mais la science de la guerre, la discipline, le
courage, l’attaque impétueuse, tout échoua devant nos soldats, tout
jeunes, tout inexpérimentés qu’ils étaient.
C’est que Garibaldi était là, debout à cheval, les cheveux au vent,
pareil à la statue d’airain du dieu des batailles.
A la vue de l’invulnérable, chacun se rappela les exploits des
immortels ancêtres et de ces conquérants du monde, dont il foulait
les tombeaux; on eût dit que tous savaient que l’ombre des Camille,
des Cincinnatus et des César les regardait du haut du Capitole. A la
violence, à la furie française, ils opposèrent le calme romain, la
suprême volonté du désespoir.
Après quatre heures d’un combat obstiné, le chef d’un bataillon du 20e
de ligne, aujourd’hui le général Picard, grâce à des efforts inouïs,
à un courage prodigieux, s’empara, avec trois cents hommes, d’une
bonne position qu’il força les jeunes gens de l’Université de lui
abandonner; mais, presque aussitôt, Garibaldi, ayant reçu un bataillon
d’exilés commandé par Arcioni, un détachement de la légion romaine,
avec deux compagnies de la même légion, se jeta en avant, tête basse,
baïonnette croisée, reprit à son tour l’offensive, et, avec une fougue
irrésistible, renversant tout obstacle, enveloppa, dans la maison dont
il s’était fait une forteresse, le chef de bataillon Picard, qui,
attaqué de tous côtés par nos hommes, et de face par Nino Bixio, qui
lutta corps à corps avec lui, fut enfin forcé de se rendre avec ses
trois cents hommes.
Cette lutte gigantesque décida de la journée, et changea complétement
la face des choses. Il n’était plus question de savoir si Oudinot
entrerait dans Rome, mais s’il pourrait retourner à Civita-Vecchia.