m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa
fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait
temps.
En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.
Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la
route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une
position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même
pouvait attaquer.
Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes
qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent
immédiatement de _la Bécasse_.
Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route
l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents
hommes, en attaqua résolument douze cents.
C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni
ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer
l’ennemi.
Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.
Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait
nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc
et renouvela l’attaque.
J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me
trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les
ouvertures de l’auberge.
Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la
baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant,
vomissaient le feu, nous entrâmes.
Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.
Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à
cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle,
qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût
atteint.
Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre
avec ma compagnie.
La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et,
avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents.
Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une
véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes;
ils coururent jusqu’à Varèse.
Ils laissaient dans _la Bécasse_ une centaine de morts et de blessés,
et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.
J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur
Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces;
mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.
Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien,
plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi
m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des
barricades et créneler les maisons.
Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il
ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en
état de soutenir un siége.
La nouvelle était fausse.
Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions;
puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de
marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.
Nous avancions droit sur Radetzki.
A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine
Varèse et qui assurait notre retraite.
Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.
Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois
grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.
L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait
des deux autres et se dirigeait sur Luino.
Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre
Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le
Piémont, soit sur la Suisse.
Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.
D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait
toujours le service d’avant-garde, sur Viggia.
Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter
immédiatement contre les Autrichiens.
La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre,
forte de cinq mille hommes.
Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne.
En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le
livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois
petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero.
Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como.
Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo,
rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me
laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre.
J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque
détachement occupait un village.
J’occupai Ligurno.
J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais
fortifié du mieux que j’avais pu.
Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent.
Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé
abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je
restais avec soixante-huit hommes.
Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de
course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.
A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon
autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.
Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était
complétement entouré par la cavalerie.
Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.
Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade
commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de
cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.
Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de
San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de
leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et
firent avec nous le coup de feu en amateurs.
Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes
eussent brûlé leurs dernières cartouches.
J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens
et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de
nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient
sur Luino, et il marchait à leur rencontre.
Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer
à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les
rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.
Une heure après, nous étions en Suisse.
Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous
prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y
retrouver à la prochaine occasion.
Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre
cinq mille.
Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait
soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise
en complète déroute.
Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!
XIII
SUITE DE LA CAMPAGNE DE LOMBARDIE
Garibaldi marchait, comme je l’ai dit, sur Luino; mais, avant d’y
arriver, il reçut la nouvelle que Luino était déjà occupé par les
Autrichiens, en même temps que la colonne d’Aspre, après sa grande
victoire sur nous, s’emparait d’Arcisate.
La retraite de Garibaldi sur la Suisse devenait dès lors
très-difficile. Il se décida donc à marcher droit à Morazzone, position
très-forte et, par conséquent, très-avantageuse.
D’ailleurs, le bruit du canon qu’il avait entendu lui avait fait venir
l’eau à la bouche.
A peine y fut-il campé, qu’il se vit complétement entouré par cinq
mille Autrichiens.
Il avait cinq cents hommes avec lui.
Pendant toute une journée, avec ses cinq cents hommes, il soutint
l’attaque des cinq mille Autrichiens. La nuit venue, il forma ses
hommes en colonnes serrées, et s’élança sur l’ennemi à la baïonnette,
Favorisé par l’obscurité, il fit une sanglante trouée, et se retrouva
en rase campagne.
A une lieue de Morazzone, il licencia ses hommes, leur donna
rendez-vous à Lugano, et, à pied, avec un guide déguisé en paysan, il
partit pour la Suisse.
Un matin, j’appris à Lugano que Garibaldi, que l’on disait tué, ou tout
au moins pris à Morazzone, était arrivé dans un village voisin.
Alors les paroles prophétiques d’Anzani me revinrent à la mémoire.
Je courus à Garibaldi; je le trouvai dans son lit, brisé, moulu,
parlant à peine. Il venait de faire une marche de seize heures, et
n’avait échappé aux Autrichiens que par miracle.
Sa première question en me voyant fut:
--As-tu ta compagnie prête?
--Oui, lui répondis-je.
--Eh bien, laisse-moi dormir cette nuit; demain, nous rallierons nos
hommes et nous recommencerons.
Je ne pus m’empêcher de rire; il était évident que, le lendemain, il
serait courbaturé à ne pas remuer une jambe.
Le lendemain, à mon grand étonnement, Garibaldi était sur pied; l’âme
et le corps sont de pair chez cet homme, tous deux sont de bronze.
Mais il n’y avait plus rien à faire; la campagne de Garibaldi en
Lombardie était finie.
Alors Garibaldi rentra en Piémont, et revint à Gênes.
Là, il reçut les propositions que lui apportait une députation
sicilienne.
Ces propositions étaient de s’embarquer pour la Sicile et d’y soutenir
la cause de la Révolution.
Il les accepta d’abord et se rendit avec trois cents hommes à Livourne;
mais, là, apprenant ce qui se passait à Rome, il abandonna l’idée de
son expédition de Sicile, et partit pour Rome.
C’est là que nous le retrouverons bientôt.
Quant à moi, resté à Lugano avec ma compagnie, qui, ayant rallié
quelques déserteurs, se trouvait être de quatre-vingts hommes, il me
fut permis de me tenir avec eux dans un dépôt.
Nos armes étaient toujours cachées et à portée de notre main.
Pendant ce moment de repos, nous organisâmes, pour ne pas perdre notre
temps, une insurrection en Lombardie.
Le gouvernement suisse en fut prévenu, et fit occuper le canton du
Tessin par les contingents fédéraux.
On résolut alors de m’interner.
Je fus, avec deux cents hommes, la plupart ayant servi sous Garibaldi,
les autres ayant servi avec moi, envoyé à Bellinzona, où l’on nous
garda dans une caserne, comme dangereux et pouvant violer la frontière.
Le projet ne continua pas moins de marcher.
Les généraux Ascioni et d’Apice devaient partir de Lugano, et se
diriger sur Como par la vallée d’Intelvi.
Quant à moi, je devais partir de Bellinzona, traverser le passage du
Jorio, un des plus élevés et des plus difficiles de la frontière,
descendre sur le lac de Como et appeler les habitants aux armes. Après
quoi, avec ma troupe, je me réunirais aux deux généraux.
Comme nous étions gardés à vue, la chose était assez difficile à
exécuter.
Sur une hauteur dominant Bellinzona sont les ruines d’un vieux château
ayant, autrefois, appartenu aux Visconti.
C’est là que j’avais fait déposer nos armes et les munitions que
j’avais pu me procurer depuis.
J’avais en tout deux cent cinquante hommes. Je les divisai en huit
ou dix bandes qui devaient, par plusieurs routes, et en évitant la
surveillance des troupes, se réunir au château.
Contre toute attente, la chose réussit complétement.
Chacun se trouva au rendez-vous sans avoir rencontré aucun empêchement;
j’armai tout mon monde et me trouvai prêt à partir pour la montagne,
c’est-à-dire à traverser la frontière.
Tout à coup, j’entendis battre la générale; les troupes se disposaient
à marcher à ma poursuite.
Mais alors les habitants, qui m’avaient pris en grande amitié, se
soulevèrent en ma faveur et menacèrent, si le tambour ne se taisait
pas, de sonner le tocsin et de faire des barricades.
Délivré de ce souci, je donnai à mes hommes l’ordre de se mettre en
marche; nous étions à la fin d’octobre, la bise soufflait et nous
promettait une nuit de tempête.
Nous marchâmes toute la nuit contre le vent, le visage fouetté par
la neige. Le jour vint, et nous marchâmes tout le jour; il fallait
traverser la cime couverte de neige du Jorio; l’hiver avait rendu
les passages impraticables; nous les franchîmes cependant, avec la
neige presque toujours jusqu’au-dessus des genoux, souvent jusqu’aux
aisselles.
Après des peines infinies, nous arrivâmes enfin au sommet; mais, là, un
ennemi plus terrible que tous ceux que nous avions vaincus jusqu’alors
nous attendait: la tourmente.
En un instant, nous fûmes complétement aveuglés et nous ne vîmes plus
à dix pas autour de nous.
Je dis alors à mes hommes de se serrer les uns contre les autres, de
marcher sur une seule file et de me suivre en avançant le plus vite
possible. Trois restent en arrière, tombent pour ne plus se relever,
sont ensevelis sous la neige et dorment, ou veillent peut-être, au
sommet du Jorio.
Je marchais le premier, sans suivre aucune route tracée, sans savoir
où j’allais, me fiant à notre bonne fortune, quand tout à coup je
m’arrête; le rocher manquait sous mes pieds; un pas de plus, je tombais
dans le précipice!
Je fis faire halte, ordonnant que chacun restât à sa place jusqu’au
jour.
Seul alors, avec un guide, je cherchai un chemin toute la nuit; à
chaque instant, la terre, ou plutôt la neige, manquait sous nous, ou
bien le pied nous glissait. C’est par miracle que ni l’un ni l’autre de
nous deux ne fut enseveli--ou tué dans sa chute.
Enfin, au point du jour, nous arrivâmes près de quelques cabanes
abandonnées. Cependant, comme elles offraient un abri, je voulus
retourner vers mes hommes.
Mais alors les forces me manquèrent, et je tombai brisé par la fatigue
et roidi par le froid.
Mon guide me porta dans une des cabanes, parvint à allumer du feu et me
fit revenir à moi.
Pendant ce temps, le bonheur voulut que mes hommes suivissent le
même chemin que j’avais suivi, de sorte que, deux heures après, ils
m’avaient rejoint.
Nous nous remîmes en route et descendîmes à Gravedona, sur le lac de
Como.
Arrivé là, je me mis, après une halte d’une demi-journée, en marche
pour rejoindre les deux généraux avec lesquels j’avais rendez-vous, et
qui, pendant mon passage, avaient dû faire un soulèvement.
Mais les deux généraux, au lieu de battre les Autrichiens, avaient été
battus, et j’allai donner de la tête contre la division Wohlgemuth, qui
occupait déjà le val d’Intelvi, et contre des bateaux à vapeur pleins
d’Autrichiens.
Alors, je pris un chemin de traverse, j’entrai dans le val Menaggio
et j’occupai, à son extrémité, Portezzo, sur le lac de Lugano, me
réservant, pour ma retraite, le val Cavarnia, qui aboutissait à la
frontière suisse.
La position était magnifique; j’étais en communication avec Lugano,
d’où je pouvais recevoir des hommes et des munitions; mais personne ne
vint me rejoindre, et j’y restai huit jours inutilement.
Au bout de ce temps, les Autrichiens concentrèrent leurs forces et
marchèrent sur Portezzo. Je me retirai dans le val Cavarnia, et fis
halte dans la montagne de San-Lucio, qui sépare la Lombardie de
la Suisse. Je comptais, si l’on m’attaquait, en faire autant qu’à
San-Maffeo.
Mais il n’y eut que quelques coups de fusil échangés.
Deux de mes hommes moururent de leurs blessures.
Il n’y avait rien à faire; tous les passages étaient couverts de neige;
l’hiver devenait de plus en plus rigoureux; je rentrai en Suisse; je
cachai mes fusils, et me cachai ensuite moi-même.
Par malheur, j’étais plus difficile à cacher qu’un fusil, et, comme
j’étais fort compromis, il s’agissait pour moi, non plus d’un simple
internement, mais de la prison; trop heureux si, une fois arrêté, les
autorités suisses ne me livraient pas aux Autrichiens.
Je résolus donc de faire tout ce que je pourrais pour rentrer en
Piémont.
On me prêta une voiture pour sortir de Lugano. Une fois sorti, j’eusse
gagné Magadino; de Magadino, je passais à Gênes, et, de Gênes, Dieu
sait où.
Je traversais donc Lugano en voiture, lorsqu’un chariot chargé de bois,
qui obstruait la rue, m’arrêta. Il fallait attendre qu’il fût déchargé.
J’attendis en rongeant mon frein; mais, en ce moment, le commandant du
bataillon fédéral passa. Il me reconnut, appela la garde, et me fit
arrêter.
On me conduisit en prison; c’était le moins que je devais attendre.
Cependant il m’arriva mieux encore. Comme les principaux habitants de
Lugano étaient tous mes amis, ils obtinrent que, au lieu de rester en
prison, je serais conduit aux frontières sardes.
Je ne fis que traverser le Piémont. La Toscane était en république;
je m’embarquai à Gênes, et je partis pour Florence. A Livourne, une
dépêche télégraphique nous apprit que le grand-duc, trompant Montanelli
par une maladie, venait de s’enfuir de Sienne et s’était réfugié à
Porto-Ferrajo.
Aussitôt Guerazzi ordonna à la garde nationale de Livourne de
s’embarquer, de poursuivre le duc et de l’arrêter.
Comme il signait cet ordre, on lui dit que j’étais arrivé à Livourne.
--Offrez-lui le commandement de l’expédition dit Guerazzi, et tâchez
qu’il accepte.
Comme on le comprend bien, il ne fallut pas me prier fort ni
longtemps; je me mis immédiatement aux ordres du gouvernement
provisoire.
Nous nous embarquâmes à bord du _Giglio_ et fîmes voile pour l’île
d’Elbe.
A peine étions-nous en mer, qu’on signala une frégate à vapeur.
Était-elle française, anglaise, autrichienne? Nous n’en savions rien;
mais la prudence défendait d’en approcher de trop près.
Je fis donc faire un détour au _Giglio_, et, au lieu d’aborder
directement à Livourne, j’abordai à Golfo-di-Campo; je traversai l’île
d’une traite, et j’arrivai à Porto-Ferrajo.
On n’avait pas vu le grand-duc.
L’expédition était finie.
Alors je revins à Florence, et j’y réorganisai librement les débris de
ma colonne, que je renforçai de nouveaux volontaires; car tout ce qui
était réfugié à Florence voulait venir avec moi.
Pendant mon séjour à Florence, deux essais de réaction furent tentés,
et je les comprimai.
Un matin, le bruit se répandit que les Autrichiens entraient par la
frontière de Modène; j’y courus avec mes hommes.
Il n’y avait rien.
Une troisième tentative de réaction réussit; le gouvernement du
grand-duc fut rétabli, et, moi qui avais été chargé de l’arrêter, je
fus naturellement contraint de partir.
Outre ma légion, il y avait à Florence une légion polonaise
parfaitement organisée; je lui fis appel, elle me suivit.
Je traversai les Apennins, et descendis à Bologne.
J’y fus assez mal reçu par le gouvernement républicain, qui me traita
de déserteur.
Le général Mezzacapo formait, à Bologne, une division destinée à
marcher au secours de Rome. Il nous passe en revue, reconnaît que nous
ne sommes pas des déserteurs, et fait de nous son avant-garde.
Nous suivions la route de Foligno, de Narni et de Civita-Castellana.
Arrivés là, nous appuyâmes sur la Sabine pour éviter les Français.
Nous entrâmes à Rome par la porte San-Giovanni.
Disons où en était Rome.
XIV
ROME
Dans la matinée du 24 avril, l’avant-garde de la division française
était arrivée devant le port de Civita-Vecchia, et un aide de camp
du général Oudinot était descendu à terre pour parlementer avec le
préfet de la république romaine, Manucci. Il lui dit que le but de
l’intervention française était de sauvegarder les intérêts matériels
et moraux de la population romaine; que la France voulait, ennemie
qu’elle était du despotisme et de l’anarchie, assurer à l’Italie
une sage liberté; qu’elle espérait trouver dans le peuple romain
l’antique sympathie qui l’avait uni au peuple français, mais qu’en
attendant, comme la flotte ne pouvait tenir la mer sans danger, un
prompt permis de débarquement était nécessaire; dans le cas où ce
permis serait refusé, le général français, à son grand regret, serait
contraint d’employer la force. En outre, il devait prévenir la ville de
Civita-Vecchia que, dans le cas où un seul coup de fusil serait tiré,
elle serait imposée à un million.
Et, ce disant, sans attendre de réponse du gouvernement de Rome, auquel
Manucci voulait en référer, le général Oudinot désarmait le bataillon
Metara, occupait le fort, fermait l’imprimerie de la ville, mettait une
sentinelle à la porte, et s’opposait au débarquement d’un corps de cinq
cents Lombards.
Ces cinq cents Lombards étaient le bataillon de bersaglieri commandé
par Manara, lequel, chassé de sa patrie, repoussé du Piémont, venait
demander un tombeau à Rome.
Ce bataillon se composait de l’aristocratie lombarde, et venait se
joindre aux défenseurs de la République.
Dandolo l’avoue lui-même, dans son livre _des Volontaires et des
Bersaglieri_: ce n’était point par sympathie pour la cause des Romains,
mais parce qu’il ne savait plus à quel autre lieu du monde demander un
asile.
Les bersaglieri étaient arrivés deux jours après le général Oudinot;
c’était alors le général qui donnait les permis de débarquement dont il
s’était passé.
Henri Dandolo, descendant du doge du même nom, portant comme
l’historien, fils du célèbre vainqueur de Constantinople, le prénom
de Henri, descendit deux fois à terre pour demander au général cette
permission; non-seulement elle lui fut refusée, mais l’ordre positif
lui fut donné de retourner en arrière.
Il vint rapporter cette réponse à Manara, qui descendit à son tour pour
voir s’il serait plus heureux que son lieutenant.
Mais Manara ne fut pas plus heureux que Henri Dandolo.
--Vous êtes Lombard? lui demanda le général.
--Sans doute, répondit Manara.
--Eh bien, répliqua Oudinot, d’où vient que, étant Lombard, vous vous
mêlez des affaires de Rome?
--Vous vous en mêlez bien, vous qui êtes Français, répondit Manara.
Puis, tournant le dos au général, il revint à bord.
Mais, lorsqu’on sut à bord que le général français s’opposait à la
descente, l’exaspération fut à son comble.
On avait beaucoup souffert de la mer mauvaise et de l’entassement,
depuis le départ de Gênes; bersaglieri et volontaires voulaient sauter
à l’eau et gagner la côte à la nage, au risque de ce qui pourrait
arriver.
Lorsque Manara vit que ses hommes étaient bien décidés à recourir
à cette extrémité, il retourna une seconde fois près du général
Oudinot, et, après une longue insistance, il obtint que le bataillon
débarquerait à Porto-d’Anzio.
Le général français exigeait d’abord que Manara se tînt loin de Rome,
et tout à fait neutre jusqu’au 4 mai, époque où, disait-il, tout serait
fini.
Mais Manara refusa.
--Général, répondit-il, je ne suis qu’un major au service de la
république romaine, subordonné moi-même au ministre et à mon général.
Dépendant d’eux, je ne puis prendre un tel engagement.
M. Manucci crut alors, au nom du ministre de la guerre, devoir
obtempérer aux conditions posées par le général Oudinot, et, moyennant
cette promesse, les volontaires et les bersaglieri lombards purent
le lendemain, 27 avril, au matin, débarquer à Porto-d’Anzio; ils
partirent, le 28, pour Albano, et bivaquèrent dans la campagne de Rome.
Pendant la nuit, arriva un ordre du général Joseph Avezzana, ministre
de la guerre, qui, soit qu’il ignorât l’engagement pris par M. Manucci
au nom de Manara, soit qu’il n’en tînt pas compte, enjoignait aux
bersaglieri de se mettre à l’instant même en marche pour Rome.
Pendant la matinée du 29, au milieu des applaudissements d’une foule
innombrable, ils firent leur entrée à Rome.
A la nouvelle de l’arrivée des Français à Civita-Vecchia, l’assemblée
romaine s’était déclarée en permanence.
Alors, cette grave question s’agita:
Ouvrira-t-on les portes aux Français, ou opposera-t-on la force à la
force?
Le triumvir Armellini et beaucoup d’autres étaient d’avis que l’on
reçût les Français en amis.
Mazzini, Cernuschi, Sterbini et la majorité voulaient qu’on se défendît
énergiquement et jusqu’à la dernière extrémité.
Il fallait, avant tout, sauver l’honneur, disaient-ils.
L’Assemblée n’hésita point: le 26 avril, à deux heures de l’après-midi,
le décret suivant fut voté aux applaudissements de Rome tout entière:
«Au nom de Dieu et du peuple,
»L’Assemblée, d’après la communication reçue par le triumvirat,
lui remet entre les mains l’honneur de la République et le charge
de repousser la force par la force.»