Garibaldi en 1848, disons, à propos de Montevideo, tout ce que lui,
dans sa modestie, n’a pas pu dire, racontons tout ce qu’il n’a pas pu
raconter.
* * *
On se rappelle le combat du 24 avril 1844, le périlleux passage de
la Boyada; on sait de quelle façon les légionnaires italiens s’y
comportèrent.
L’officier qui faisait le rapport au général Paz se contenta, à propos
des légionnaires, de lui dire:
--Ils se sont battus comme des tigres.
--Ce n’est pas étonnant, répondit le général Paz, ils sont commandés
par un lion.
* * *
Après la bataille de San-Antonio, l’amiral Lainé, qui commandait la
station de la Plata, frappé d’étonnement par ce merveilleux fait
d’armes, écrivit à Garibaldi la lettre suivante, dont l’autographe
est entre les mains de G.-B. Cuneo, ami de Garibaldi. L’amiral Lainé
montait la frégate _l’Africaine_.
«Je vous félicite, mon cher général, d’avoir si puissamment
contribué, par votre intelligente et intrépide conduite, à
l’accomplissement du fait d’armes dont se seraient enorgueillis
les soldats de la grande armée qui, pour un moment, domina
l’Europe.
»Je vous félicite également pour la simplicité et la modestie qui
rendent plus précieuse la lecture de la relation dans laquelle
vous donnez les plus minutieux détails d’un fait d’armes duquel
on peut, sans crainte, vous attribuer tout l’honneur.
»Au reste, cette modestie vous a captivé les sympathies des
personnes aptes à apprécier convenablement ce que vous êtes
arrivé à faire depuis six mois, personnes parmi lesquelles il
faut compter, au premier rang, notre ministre plénipotentiaire,
l’honorable baron Deffaudis, qui honore votre caractère et
dans lequel vous avez un chaud défenseur, surtout lorsqu’il
s’agit d’écrire à Paris dans le but d’y détruire les impressions
défavorables que peuvent faire naître certains articles de
journaux, rédigés par des personnes peu habituées à dire la
vérité, même lorsqu’elles racontent des faits arrivés sous leurs
propres yeux.
»Recevez, général, l’assurance de mon estime.
»LAINÉ.»
Ce ne fut pas tout que d’avoir écrit à Garibaldi, l’amiral Lainé
voulut lui porter ses compliments en personne. Il se fit débarquer à
Montevideo et se rendit dans la rue du Portone, où habitait Garibaldi.
Ce logement, aussi pauvre que celui du dernier légionnaire, ne fermait
point et était, jour et nuit, ouvert à tout le monde, _particulièrement
au vent et à la pluie_, comme me le disait Garibaldi en me racontant
cette anecdote.
Or, il était nuit; l’amiral Lainé poussa la porte et, comme la maison
n’était pas éclairée, il se heurta contre une chaise.
--Holà! dit-il, faut-il absolument que l’on se casse le cou lorsqu’on
vient voir Garibaldi?
--Hé! femme, cria Garibaldi à son tour, sans reconnaître la voix de
l’amiral, n’entends-tu pas qu’il y a quelqu’un dans _l’antichambre_?
_Éclaire._
--Et avec quoi veux-tu que j’éclaire! répondit Anita, ne sais-tu pas
qu’il n’y a pas deux sous à la maison pour acheter une chandelle?
--C’est vrai, répondit philosophiquement Garibaldi.
Et il se leva; et, allant ouvrir la porte de la pièce où il était:
--Par ici, dit-il, par ici!--afin que sa voix, à défaut de lumière,
guidât le visiteur.
L’amiral Lainé entra; l’obscurité était telle, qu’il fut obligé de se
nommer pour que Garibaldi sût à qui il avait affaire.
--Amiral, dit-il, vous m’excuserez, mais, quand j’ai fait mon traité
avec la république de Montevideo, j’ai oublié, parmi les rations qui
nous sont dues, de spécifier une ration de chandelles. Or, comme vous
l’a dit Anita, la maison, n’ayant pas eu deux sous pour acheter une
chandelle, reste dans l’obscurité. Par bonheur, je présume que vous
venez pour causer avec moi et non pour me voir.
L’amiral, en effet, causa avec Garibaldi, mais ne le vit pas.
En sortant, il se rendit chez le général Pacheco y Obes, ministre de la
guerre, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.
Le ministre de la guerre, qui venait de rendre le décret qu’on va
lire, prit aussitôt cent patagons (cinq cents francs) et les envoya à
Garibaldi.
Garibaldi ne voulut pas blesser son ami Pacheco en les refusant; mais,
le lendemain, au point du jour, prenant les cent patagons, il alla
les distribuer aux veuves et aux enfants des soldats tués au Salto
San-Antonio, ne conservant pour lui que ce qu’il en fallait pour
acheter une livre de chandelles, qu’il invita sa femme à économiser,
pour le cas où l’amiral Lainé viendrait lui faire une seconde visite.
Voici le décret que rédigeait Pacheco y Obes, lorsque l’amiral Lainé
était venu faire un appel à sa munificence:
ORDRE GÉNÉRAL
«Pour donner à nos preux compagnons d’armes qui se sont
immortalisés dans les champs de San-Antonio, une haute preuve de
l’estime dans laquelle les tient l’armée qu’ils ont illustrée
comme eux dans ce mémorable combat;
»Le ministre de la guerre décide:
»1º Le 15 courant, jour désigné par l’autorité pour remettre à la
légion italienne copie du décret suivant, il y aura une grande
parade de la garnison, qui se réunira dans la rue du Marché,
appuyant sa droite à la petite place du même nom et dans l’ordre
qu’indiquera l’état-major.
»2º La légion italienne se réunira sur la place de la
Constitution, tournant le dos à la cathédrale, et, là, elle
recevra la susdite copie, qui lui sera remise par une députation
présidée par le colonel Francesco Tages, et composée d’un chef,
d’un officier, d’un sergent et d’un soldat de chaque corps.
»3º La députation, rentrée dans ses corps respectifs, se dirigera
avec eux vers la place indiquée en défilant en colonne d’honneur
devant la légion italienne, et cela tandis que les chefs de corps
salueront du cri de _Vive la Patrie! vivent le général Garibaldi
et ses braves compagnons!_
»4º Les régiments devront être en ligne à dix heures du matin.
»5º Il sera donné copie authentique de cet ordre du jour à la
légion italienne et au général Garibaldi.
»PACHECO Y OBES.»
Le décret portait:
1º Que les mots suivants seraient inscrits en lettres d’or sur la
bannière de la légion italienne:
_Action du 8 février 1846 de la légion italienne aux
ordres de Garibaldi._
2º Que la légion italienne aurait la préséance dans toutes les parades;
3º Que les noms des morts tombés dans cette rencontre seraient inscrits
sur un tableau placé dans la salle du gouvernement;
4º Que tous les légionnaires porteraient pour marque distinctive, au
bras gauche, un écu sur lequel une couronne entourerait l’inscription
suivante:
_Invincibili combatterono, 8 febraio 1846._
En outre, Garibaldi, voulant donner une suprême attestation de sa
sympathie et de sa reconnaissance aux légionnaires qui étaient tombés
en combattant à ses côtés, dans la journée du 8 février, fit élever sur
le champ de bataille une grande croix qui portait sur une de ses faces
cette inscription:
_Aux XXXVI Italiens morts le 8 février MDCCCXLVI._
Et de l’autre côté:
_CLXXXIV Italiens dans le champ San-Antonio._
* * *
Si pauvre que fût Garibaldi, il trouva cependant, un jour, un
légionnaire plus pauvre que lui.
Ce légionnaire n’avait pas de chemise.
Garibaldi l’emmena dans un coin, ôta sa chemise et la lui donna.
En rentrant chez lui, il en demanda une autre à Anita.
Mais Anita, secouant la tête:
--Tu sais bien, dit-elle, que tu n’en avais qu’une; tu l’as donnée,
tant pis pour toi!
Et ce fut Garibaldi qui resta à son tour sans chemise, jusqu’à ce
qu’Anzani lui en eût donné une.
Mais c’est qu’aussi Garibaldi était incorrigible.
Un jour, ayant capturé un navire ennemi, il partagea le butin avec ses
compagnons.
Les parts faites, il appela à lui ses hommes, les uns après les autres,
et les interrogea sur l’état de leur famille.
Aux plus besoigneux il faisait une part sur la sienne, disant:
--Prenez ceci, c’est pour vos enfants.
Il y avait, en outre, une forte somme d’argent à bord; mais Garibaldi
l’envoya au trésor de Montevideo, n’en voulant pas toucher un centime.
Quelque temps après, la part de prise était si bien partie, qu’il ne
restait plus que trois sous à la maison.
Ces trois sous sont l’objet d’une anecdote que m’a racontée Garibaldi
lui-même.
Un jour, il entendit sa petite fille Teresita pousser de grands cris.
Il adorait l’enfant; il courut voir ce dont il s’agissait.
L’enfant avait roulé du haut en bas de l’escalier; elle avait la figure
en sang.
Garibaldi, ne sachant comment la consoler, avisa trois sous qui
formaient toute la fortune de la maison et que l’on réservait pour les
grandes circonstances.
Il prit ces trois sous, et sortit pour acheter quelque jouet qui pût
consoler l’enfant.
A la porte, il rencontra un émissaire du président Joaquin Souarez, qui
le cherchait de la part de son maître pour une communication importante.
Garibaldi se rendit aussitôt chez le président, oubliant le motif qui
l’avait fait sortir et tenant machinalement les trois sous dans sa main.
La conférence dura deux heures; il s’agissait, en effet, de choses
importantes.
Garibaldi, au bout de ces deux heures, rentra chez lui; l’enfant était
calmée, mais Anita était fort inquiète.
--On a volé la bourse! lui dit-elle dès qu’elle le vit.
Garibaldi pensa alors aux trois sous qu’il avait toujours dans la main.
C’était lui le voleur.
XII
CAMPAGNE DE LOMBARDIE
Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave
colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses
paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu.
Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si
Medici ne se chargait de les continuer.
Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît
mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même.
En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il
a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise
ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous
occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y
soit placé par un autre que lui-même.
Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de
Lombardie en 1848.
* * *
Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846.
Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du
Sud: j’y allais pour ma santé.
Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions
libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser
la mer.
J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto
San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute
son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis
connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y
consentit.
Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je
me disais avec orgueil:
--Je suis soldat de Garibaldi!
Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis
en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois
avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile
pour le Havre.
J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme
toutes celles que donne Garibaldi.
J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs
hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le
fils du général.
J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.
Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection;
Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous
emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance.
Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et,
au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les
conduirais, fût-ce en enfer.
Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice.
Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi
oublié ce qui était convenu entre nous.
J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé
Anzani mourant.
J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait.
Je courus à Nice; Anzani était encore vivant.
Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au
palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre
Gallino.
Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus.
Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie
contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main
et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration
dans un autre monde:
--Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme
qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de
la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me
suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission,
je suis toujours revenu à lui le premier.
Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un
mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon
oreille.
Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la
religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait
s’il ne voulait pas voir un prêtre:
--Oui, répondit-il, faites-en venir un.
Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse:
--Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux
hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on
accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques.
Sur quoi, il reçut les sacrements.
La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans
avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de
délire.
Ses derniers mots furent:
--N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi.
Et il rendit le dernier soupir.
Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme
entièrement dévoué au parti autrichien.
Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet
homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie,
une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale.
Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la
légion; on lui chanta un _Requiem_, et le docteur Bartolomeo Udicine,
médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre.
Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir
lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma
le premier bataillon: bataillon Anzani.
Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin.
Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me
trouvai face à face avec Garibaldi.
A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est
vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse
que je portais à Garibaldi.
Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.
Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie
nous revint à tous deux en même temps.
--Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous.
--Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella?
n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?
Sa lèvre se plissa dédaigneusement.
--Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les
nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la
patrie toujours, rien que la patrie!
Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son
entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger.
Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que
froidement, le renvoyant à Turin pour _qu’il y attendît les ordres_ de
son ministre de la guerre, M. Ricci.
M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres,
l’avait fait venir et lui avait dit:
--Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez
le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme
corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est
là et non ailleurs.
Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en
aller à Venise, il resta à Turin.
Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.
—-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.
Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt
prises.
Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir.
Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers
revers de l’armée piémontaise.
Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et
l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.
Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à
la besogne.
Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de
Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.
C’était un noyau.
Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au
complet.
Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades
qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq
cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.
Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en
1859.
Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution,
inquiètent toujours les gouvernements.
Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre.
C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies
s’appelait la compagnie Medici.
Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes,
occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient
des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.
Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous
en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des
uniformes.
On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit
les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et
croates.
C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui
demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les
Hongrois et les Autrichiens.
Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de
Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec
indignation.
Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns
en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des
soldats autrichiens, ceux qu’on appelle _ritters_, et nous en fîmes des
espèces de blouses.
C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de
cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous
cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.
Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se
procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.
Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur
Bergame, en chantant des hymnes patriotiques.
Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes
gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan.
Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui
venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec
acclamation.
Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée
piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons
appartenant à la garde nationale.
A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous
rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.
L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.
Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.
Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait
capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre
poursuite.
Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de
nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.
Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite.
Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de
faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions
de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et
complétement démoralisés.
Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la
désertion se mit parmi nous.
Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents
passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.
Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec
son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de
plusieurs routes en avant de Como.
Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des
courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les
chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se
mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient,
positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment,
qu’elles étaient appuyées à la Suisse.
L’invitation demeura sans résultat.
Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en
1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens.
Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il
nous réunit et nous harangua.--Les harangues de Garibaldi, vives,
pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il
nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes,
que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il
s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur
ses compagnons.
Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent
lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait
réduite à quatre ou cinq cents hommes.
Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au
moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite
sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le
Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus
de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents
hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi
trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens.
Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare
que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et
ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme
un devoir de faire la guerre pour son compte.
Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en
retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept
cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée
autrichienne.
Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et
de quelques petites embarcations.
Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le
lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino.
Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les
accès de laquelle il essayait vainement de lutter.
Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de _la Bécasse_, maison
isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière
sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler.
--Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos;
remplace-moi et veille sur nous.
L’auberge de _la Bécasse_ était mal choisie pour un fiévreux qui
voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino,
la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant
l’ennemi dans les environs.
Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous
ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre.
Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant
que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût
pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en
faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et
Luino.
Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de _la Bécasse_, et
j’envoyai des paysans explorer les environs.
Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout
effarés, en criant:
--Les Autrichiens! les Autrichiens!
Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri:
--Les Autrichiens!