Au reste, la charge qu’ils accomplirent en nous rejoignant nous servit

beaucoup dans ce moment critique: elle sépara et culbuta l’ennemi, dont

une partie s’était mise à la poursuite des fuyards.

Aussi, à notre seconde décharge, la cavalerie, voyant son infanterie

détruite et vingt-cinq ou trente hommes des siens tomber sous notre

feu, la cavalerie, dis-je, fit un pas de retraite et mit à terre six

cents hommes environ qui, s’armant de carabines, nous enveloppèrent de

tous côtés.

Nous avions tout autour de nous un espace de terrain couvert de

cadavres de chevaux et d’hommes, tant des ennemis que des nôtres.

Je pourrais raconter d’innombrables actes de bravoure particuliers.

Tous combattirent comme nos anciens preux du Tasse et de l’Arioste;

beaucoup étaient couverts de blessures de toutes sortes, balles,

tranchants de sabre, pointes de lance.

Un jeune trompette de quinze ans, que nous appelions le Rouge, et qui

nous animait durant le combat avec son clairon, fut frappé d’un coup

de lance. Jeter sa trompette, prendre son couteau, s’élancer sur le

cavalier qui l’avait frappé, fut l’affaire d’un instant.

Seulement, en frappant, il expira.

Après le combat, les deux cadavres furent retrouvés cramponnés l’un à

l’autre. Le jeune homme était couvert de blessures; le cavalier portait

à la cuisse la marque profonde d’une morsure que lui avait faite son

ennemi.

Du côté de nos adversaires, il y eut aussi des actes d’une prodigieuse

témérité. L’un d’eux, voyant que cette espèce de hangar autour duquel

nous étions groupés, s’il n’était point un rempart contre les balles,

était du moins un abri contre le soleil, prit un tison enflammé,

s’élança à grande course de cheval, passa au milieu de nous, et, en

passant, lança, comme un éclair, le tison sur le toit de paille.

Le tison tomba à terre sans remplir le but du cavalier; mais celui-ci

n’avait pas moins accompli une action téméraire.

Nos hommes allaient tirer sur lui; je les en empêchai.

--Il faut conserver les braves, leur criai-je; ils sont de notre race.

Et personne ne fit feu.

C’était miracle comme tous ces braves gens m’écoutaient.

Un mot de moi rendait la force aux blessés, le courage aux hésitants,

et doublait l’ardeur des forts.

Lorsque je vis l’ennemi décimé par notre feu, lassé de notre

résistance, alors seulement je parlai de retraite, en disant, non pas:

_Retirons-nous!_ mais:

--En nous retirant, nous ne laisserons pas, je l’espère, un seul blessé

sur le champ de bataille.

--Non! non! crièrent toutes les voix.

Au reste, blessés, nous l’étions presque tous.

Lorsque je vis tout mon monde bien calme et bien assuré, je donnai

tranquillement l’ordre de se retirer tout en combattant.

Par bonheur, je n’avais pas une égratignure, ce qui me permettait

d’être partout, et, quand un ennemi s’approchait trop témérairement de

nous, de le faire repentir de sa témérité.

Le peu d’hommes valides qu’il y eût parmi nous chantaient des hymnes

patriotiques, auxquels les blessés répondaient en chœur.

L’ennemi n’y comprenait rien.

Ce dont nous souffrions le plus, c’était du manque d’eau.

Les uns arrachaient des racines et les mâchaient; les autres suçaient

des balles de plomb; quelques−uns burent leur urine.

Enfin, la nuit vint et, avec elle, un peu de fraîcheur.

Je serrai mes hommes en colonne, et plaçai les blessés au milieu. Deux

seulement, qu’il était impossible de transporter, furent laissés sur le

champ de bataille. Je recommandai bien à ma petite troupe de ne pas se

disperser, et de se retirer dans la direction d’un petit bois.

L’ennemi s’en était emparé avant nous; mais il en fut vigoureusement

chassé.

J’envoyai alors des explorateurs, qui revinrent me disant que l’ennemi

avait mis presque tous ses hommes à terre et faisait paître ses

chevaux. Sans doute se persuadait-il que c’étaient la faim et le manque

de munitions qui nous avaient fait faire halte; la faim, nous ne la

sentions pas; quant aux munitions, nous en avions trouvé, sur nos

adversaires morts, autant que nous en avions voulu.

Maintenant, le plus difficile nous restait à faire.

L’ennemi était campé entre nous et le Salto; après un repos d’une

heure, qui fit croire à nos adversaires que nous resterions toute la

nuit où nous étions, j’ordonnai à mes hommes de se reformer en colonne,

et, au pas de course, la baïonnette en avant, nous nous lançâmes comme

un torrent au milieu d’eux.

Les trompettes ennemies sonnèrent le boute-selle; mais, avant que

chaque homme eût trouvé selle, rênes et cheval, nous étions déjà passés.

Nous nous dirigeâmes de nouveau vers une espèce de maquis. Une fois

dans le fourré, je donnai l’ordre à tout le monde de se coucher ventre

à terre. L’ennemi venait à nous sans nous voir, sonnant la charge.

Je le laissai approcher à cinquante pas du bois, et, alors seulement,

je criai: «Feu!» en donnant l’exemple.

Vingt-cinq ou trente hommes et autant de chevaux tombèrent; l’ennemi

tourna bride et rentra dans son camp. Je dis à mes hommes:

--Allons, mes enfants, je crois que le moment est venu d’aller boire.

Et, côtoyant toujours notre petit bois, portant nos blessés, tenant à

distance les plus acharnés de nos adversaires, qui ne voulaient pas

nous abandonner, nous gagnâmes le bord de la rivière. A l’entrée du

village nous attendait une grande émotion: Anzani était là, pleurant de

joie.

Il m’embrassa le premier, et voulut embrasser tous les autres après moi.

Anzani, lui aussi, avait eu son combat: il avait été, avec ses quelques

hommes, attaqué par l’ennemi, qui, avant l’engagement, l’avait sommé de

se rendre, lui disant que nous étions tous morts ou prisonniers.

Mais Anzani avait répondu:

--Les Italiens ne se rendent pas; décampez tous tant que vous êtes,

ou je vous foudroie avec mes escadrons. Tant que j’aurai un de mes

compagnons avec moi, nous combattrons ensemble, et, quand je serai

seul, alors je mettrai le feu aux poudres, et me ferai sauter, et vous

avec moi.

L’ennemi n’en demanda pas davantage, il se retira. Aussi, mes

hommes, qui retrouvaient tout en abondance au Salto, disaient-ils en

s’adressant à moi:

--Tu nous as sauvés une première fois; mais Anzani nous a sauvés une

seconde!

Le lendemain, j’écrivis cette lettre à la commission de la légion

italienne à Montevideo:

«Frères,

»Avant-hier, nous avons eu, dans les champs de San-Antonio, à une

lieue et demie de la ville, le plus terrible et le plus glorieux

de nos combats. Les quatre compagnies de notre légion et une

vingtaine d’hommes de cavalerie, réfugiés sous notre protection,

non-seulement se sont défendus contre douze cents hommes de

Servando Gomez, mais ont entièrement détruit l’infanterie

ennemie, qui les avait assaillis au nombre de trois cents hommes.

Le feu, commencé à midi, a fini à minuit.

»Ni le nombre des ennemis, ni ses charges répétées, ni sa masse

de cavalerie, ni les attaques de ses fusiliers à pied, n’ont

rien pu sur nous; quoique nous n’eussions d’autre abri qu’un

hangar en ruine soutenu par quatre piliers, les légionnaires

ont constamment repoussé les assauts des ennemis acharnés; tous

les officiers se sont faits soldats dans cette journée; Anzani,

qui était resté au Salto et auquel l’ennemi intima l’ordre

de se rendre, répondit la mèche à la main et le pied sur la

sainte-barbe de la batterie, quoique l’ennemi l’eût assuré que

nous étions tous morts ou prisonniers.

»Nous avons eu trente morts et cinquante blessés; tous les

officiers ont été frappés, moins Scarone, Saccarello aîné et

Traversi, tous légèrement.

»Je ne donnerais pas aujourd’hui mon nom de légionnaire italien

pour un monde d’or.

»A minuit, nous nous sommes mis en retraite sur le Salto; nous

restions un peu plus de cent légionnaires sains et saufs. Ceux

qui n’étaient que légèrement atteints marchaient en tête,

contenant l’ennemi quand il s’émancipait par trop.

»Ah! c’est une affaire qui mérite d’être coulée en bronze!

»Adieu! je vous écrirai plus longuement une autre fois.

»VOTRE GIUSEPPE GARIBALDI.

»P. S. Les officiers blessés sont: Casana, Marochetti, Beruti,

Remorini, Saccarello jeune, Sacchi, Grafigna et Rodi.»

Ce fut notre dernière grande affaire à Montevideo.

IX

J’ÉCRIS AU PAPE

Ce fut vers ce temps que j’appris, à Montevideo, l’exaltation au

pontificat de Pie IX.

On sait quels furent les commencements de ce règne.

Comme beaucoup d’autres, je crus à une ère de liberté pour l’Italie.

Je résolus aussitôt, pour seconder le saint-père dans les généreuses

résolutions dont il était animé, de lui offrir mon bras et celui de mes

compagnons d’armes.

Ceux qui croient à une opposition systématique de ma part à la papauté

verront, par la lettre qui va suivre, qu’il n’en était rien; mon

dévouement était à la cause de la liberté en général, sur quelque point

du globe que cette liberté se fît jour.

On comprendra cependant que je donnasse la préférence à mon pays, et

que je fusse prêt à servir sous celui qui paraissait appelé à être le

messie politique de l’Italie.

Nous crûmes, Anzani et moi, que ce sublime rôle était réservé à Pie IX,

et nous écrivîmes au nonce du pape la lettre suivante, le priant de

transmettre à Sa Sainteté nos vœux et ceux de nos légionnaires:

«Très-illustre et très-respectable seigneur,

»Du moment où nous sont arrivées les premières nouvelles de

l’exaltation du souverain pontife Pie IX et de l’amnistie qu’il

concédait aux pauvres proscrits, nous avons, avec une attention

et un intérêt toujours croissants, compté les pas que le chef

suprême de l’Église a faits sur la route de la gloire et de

la liberté. Les louanges dont l’écho arrive jusqu’à nous de

l’autre côté des mers, le frémissement avec lequel l’Italie

accueille la convocation des députés et y applaudit, les sages

concessions faites à l’imprimerie, l’institution de la garde

civique, l’impulsion donnée à l’instruction populaire et à

l’industrie, sans compter tant de soins, tous dirigés vers

l’amélioration et le bien-être des classes pauvres et vers la

formation d’une administration nouvelle, tout, enfin, nous a

convaincus que venait enfin de sortir, du sein de notre patrie,

l’homme qui, comprenant les besoins de son siècle, avait su,

selon les préceptes de notre auguste religion, toujours nouveaux,

toujours immortels, et sans déroger à leur autorité, se plier

cependant à l’exigence des temps; et nous, quoique tous ces

progrès fussent sans influence sur nous-mêmes, nous les avons

néanmoins suivis de loin, en accompagnant de nos applaudissements

et de nos vœux le concert universel de l’Italie et de toute la

chrétienté; mais, quand, il y a quelques jours, nous avons appris

l’attentat sacrilége au moyen duquel une faction fomentée et

soutenue par l’étranger,--n’étant point encore fatiguée, après

un si long temps, de déchirer notre pauvre patrie,--se proposait

de renverser l’ordre de choses aujourd’hui existant, il nous

a semblé que l’admiration et l’enthousiasme pour le souverain

pontife étaient un trop faible tribut et qu’un plus grand devoir

nous était imposé.

»Nous qui vous écrivons, très-illustre et très-respectable

seigneur, nous sommes ceux qui, toujours animés de ce même

esprit qui nous a fait affronter l’exil, avons pris les armes à

Montevideo, pour une cause qui nous paraissait juste, et réuni

quelques centaines d’hommes, nos compatriotes, qui étaient venus

ici, espérant y trouver des jours moins tourmentés que ceux que

nous subissions dans notre patrie.

»Or, voilà cinq années que, pendant le siége qui enveloppe

les murailles de cette ville, chacun de nous a été mis à même

de faire preuve de résignation et de courage; et, grâce à la

Providence et à cet antique esprit qui enflamme encore notre sang

italien, notre légion a eu occasion de se distinguer, et, chaque

fois que s’est présentée cette occasion, elle ne l’a pas laissée

échapper; si bien que--je crois qu’il est permis de le dire sans

vanité--elle a, sur le chemin de l’honneur, dépassé tous les

autres corps qui étaient ses rivaux et ses émules.

»Donc, si, aujourd’hui, les bras qui ont quelque usage des armes

sont acceptés par Sa Sainteté, inutile de dire que, bien plus

volontiers que jamais, nous les consacrerons au service de celui

qui fait tant pour la patrie et pour l’Église.

»Nous nous tiendrons donc pour heureux, si nous pouvons venir en

aide à l’œuvre rédemptrice de Pie IX, nous et nos compagnons, au

nom desquels nous vous portons la parole, et nous ne croirons pas

la payer trop cher de tout notre sang.

»Si Votre illustre et respectable Seigneurie pense que notre

offre puisse être agréable au souverain pontife, qu’elle la

dépose au pied de son trône.

»Ce n’est point la puérile prétention que notre bras soit

nécessaire qui nous fait l’offrir; nous savons trop bien que le

trône de saint Pierre repose sur des bases que ne peuvent ni

ébranler ni raffermir les secours humains, et que, d’ailleurs, le

nouvel ordre de choses compte de nombreux défenseurs qui sauront

vigoureusement repousser les injustes agressions de ses ennemis;

mais, comme l’œuvre doit être répartie parmi les bons, et le dur

travail donné aux forts, faites-nous l’honneur de nous compter

parmi ceux-là.

»En attendant, nous remercions la Providence d’avoir préservé Sa

Sainteté des machinations _dei tristi_, et nous faisons des vœux

ardents pour qu’elle lui accorde de nombreuses années pour le

bonheur de la chrétienté et de l’Italie.

»Il ne nous reste plus maintenant qu’à prier Votre illustre et

très-vénérable Seigneurie de nous pardonner le dérangement que

nous lui causons, et de vouloir bien agréer les sentiments de

notre parfaite estime et du profond respect avec lequel nous

sommes de Sa très-illustre et très-respectable Seigneurie les

bien dévoués serviteurs.

»G. GARIBALDI,

»F. ANZANI.

»Montevideo, 12 octobre 1847.»

Nous attendîmes vainement; aucune nouvelle ne nous arriva, ni du nonce

ni de Sa Sainteté. Ce fut alors que nous prîmes la résolution d’aller

en Italie avec une partie de notre légion.

Mon intention était d’y seconder la Révolution là où elle était déjà

en armes, et de la susciter où elle était encore endormie, dans les

Abruzzes, par exemple.

Seulement, aucun de nous n’avait le premier sou pour faire la

traversée.

X

JE REVIENS EN EUROPE--MORT D’ANZANI

J’eus recours à un moyen qui réussit toujours près des cœurs généreux:

j’ouvris une souscription parmi mes compatriotes.

La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits

essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi,

en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait

à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que

l’entreprise que je rêvais était impossible, et qu’un sort pareil à

celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les

plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatre-vingt-cinq

hommes, et encore, sur ces quatre-vingt-cinq, vingt-neuf nous

abandonnèrent-ils, une fois embarqués.

Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants,

survivants presque tous de notre combat de San-Antonio. En outre,

j’avais quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux,

mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué au siége de Rome.

J’ai dit que j’avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription

pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription

avait été fournie par Étienne Antonini, Génois établi à Montevideo.

Le gouvernement, de son côté, offrit de nous aider de tout son pouvoir;

mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux

canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre brick.

Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du

_Biponte-Gazolo_, de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors

de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis

de les transporter en terre sainte: c’est que son exigence fut telle,

qu’il fallut tout vendre, jusqu’à nos chemises, pour le satisfaire, si

bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute

d’habits pour se vêtir.

Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la

hauteur des bouches de l’Orénoque, et je m’amusais avec Orrigoni à

harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j’entendis

retentir le cri «Au feu!»

Sauter du beaupré sur la poulaine, de la poulaine sur le pont, et me

laisser couler par le panneau, fut l’affaire d’une seconde.

En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu

l’imprudence de tirer de l’eau-de-vie d’un baril avec une chandelle à

la main; l’eau-de-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu

la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l’eau-de-vie

couler à flots; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une

planche épaisse d’un pouce à peine, était un véritable lac de feu.

C’est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles

à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que

celui dont ils ont l’habitude.

Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille, se

heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme

des enfants.

Au bout de dix minutes, aidé d’Anzani, qui avait quitté son lit au

premier cri d’alarme, j’avais éteint le feu.

Le pauvre Anzani, en effet, gardait le lit, non pas qu’il fût tout à

fait dénué de vêtements, mais parce qu’il était déjà violemment atteint

de la maladie dont il devait mourir en arrivant à Gênes, c’est-à-dire

d’une phthisie pulmonaire.

Cet homme admirable, auquel son plus mortel ennemi, s’il avait pu avoir

un ennemi, n’aurait pas su trouver un seul défaut, après avoir consacré

sa vie à la cause de la liberté, voulait que ses derniers moments

fussent encore utiles à ses compagnons d’armes; tous les jours, on

l’aidait à monter sur le pont; quand il ne put plus y monter, il s’y

fit porter, et, là, couché sur un matelas, souvent s’appuyant sur moi,

il donnait des leçons de stratégie aux légionnaires, rassemblés autour

de lui à l’arrière du bâtiment.

C’était un véritable dictionnaire des sciences que le pauvre Anzani;

il me serait aussi difficile d’énumérer les choses qu’il savait que de

trouver une chose qu’il ne sût pas.

A Palo, à cinq milles environ d’Alicante, nous descendîmes à terre pour

acheter une chèvre et des oranges à Anzani.

Ce fut là que nous sûmes, par le vice-consul sarde, une partie des

événements qui se passaient en Italie.

Nous apprîmes que la constitution piémontaise avait été proclamée et

que les cinq glorieuses journées de Milan avaient eu lieu,--toutes

choses que nous ne pouvions pas savoir lors de notre départ de

Montevideo, c’est-à-dire le 27 mars 1848.

Le vice-consul nous dit qu’il avait vu passer des bâtiments italiens

avec le drapeau tricolore. Il ne m’en fallut pas davantage pour me

décider à arborer l’étendard de l’indépendance. J’amenai le pavillon de

Montevideo, sous lequel nous naviguions, et je hissai immédiatement,

à la corne de notre bâtiment, le drapeau sarde, improvisé avec un

demi-drap de lit, une casaque rouge et le reste des parements verts de

notre uniforme de bord.

On se rappelle que notre uniforme était la blouse rouge à parements

verts, lisérés de blanc.

Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, nous arrivâmes en vue de Nice.

Beaucoup étaient d’avis que nous ne devions pas débarquer sans plus

amples renseignements.

Je risquais plus que personne, puisque j’étais encore sous le coup

d’une condamnation à mort.

Je n’hésitai pas cependant,--ou, plutôt, je n’eusse pas hésité, car,

reconnu par des hommes qui montaient une embarcation, mon nom se

répandit aussitôt, et à peine mon nom fut-il répandu, que Nice tout

entière se précipita vers le port, et qu’il fallut, au milieu des

acclamations, accepter les fêtes qui nous étaient offertes de tous les

côtés. Dès que l’on sut que j’étais à Nice, et que j’avais traversé

l’Océan pour venir en aide à la liberté italienne, les volontaires

accoururent de toutes parts.

Mais j’avais, pour le moment, des vues que je croyais meilleures.

De même que j’avais cru dans le pape Pie IX, je croyais dans

le roi Charles-Albert; au lieu de me préoccuper de Medici, que

j’avais expédié, comme je l’ai dit, à Via-Reggio, pour y organiser

l’insurrection, trouvant l’insurrection organisée et le roi de Piémont

à sa tête, je crus que ce que j’avais de mieux à faire était d’aller

lui offrir mes services.

Je dis adieu à mon pauvre Anzani, adieu d’autant plus douloureux que

nous savions tous deux que nous ne devions plus nous revoir, et je

me rembarquai pour Gênes, d’où je gagnai le quartier général du roi

Charles-Albert.

L’événement me prouva que j’avais eu tort. Nous nous quittâmes, le roi

et moi, mécontents l’un de l’autre, et je revins à Turin, où j’appris

la mort d’Anzani.

Je perdais la moitié de mon cœur.

L’Italie perdait un de ses enfants les plus distingués.

O Italie! Italie! mère infortunée! quel deuil pour toi le jour où ce

brave parmi les braves, ce loyal parmi les loyaux, ferma les yeux pour

toujours à la lumière de ton beau soleil!

A la mort d’un homme comme Anzani, je te le dis, ô Italie! la nation

qui lui a donné naissance doit, du plus profond de ses entrailles,

pousser un cri de douleur, et, si elle ne pleure pas, si elle ne se

lamente pas comme Rachel dans Rama, cette nation n’est digne ni de

sympathie ni de pitié, elle qui n’aura eu ni sympathie ni pitié pour

ses plus généreux martyrs.

Oh! martyr, cent fois martyr fut notre bien-aimé Anzani, et la torture

la plus cruelle soufferte par ce vaillant fut de toucher la terre

natale, pauvre moribond, et de ne pas finir comme il avait vécu, en

combattant pour elle, pour son honneur, pour sa régénération.

O Anzani! si un génie pareil au tien avait présidé aux combats de la

Lombardie, à la bataille de Novare, au siége de Rome, l’étranger ne

souillerait plus la terre natale et ne foulerait pas insolemment les

ossements de nos preux!

La légion italienne, on l’a vu, avait peu fait avant l’arrivée

d’Anzani; lui venu, sous ses auspices, elle parcourut une carrière de

gloire à rendre jalouses les nations les plus vantées.

Parmi tous les militaires, les soldats, les combattants, parmi tous

les hommes portant le mousquet ou l’épée enfin, que j’ai connus, je

n’en sais pas un qui puisse égaler Anzani dans les dons de la nature,

dans les inspirations du courage, dans les applications de la science.

Il avait la valeur bouillante de Massena, le sang-froid de Daverio, la

sérénité, la bravoure et le tempérament guerrier de Manara[2].

[2] Le lecteur ne connaît pas encore ces trois autres martyrs

de la liberté italienne; mais bientôt il fera connaissance avec

eux. Garibaldi, qui n’écrivait pas pour être imprimé, parle, en

quelque sorte, à lui-même, et non aux lecteurs.

A. D.

Les connaissances militaires d’Anzani, sa science de toutes choses,

n’étaient égalées par personne. Doué d’une mémoire sans pareille,

il parlait avec une précision inouïe des choses passées, ces choses

passées remontassent-elles à l’antiquité.

Dans les dernières années de sa vie, son caractère s’était sensiblement

altéré; il était devenu âcre, irascible, intolérant, et, pauvre Anzani,

ce n’était pas sans motif qu’il avait ainsi changé! Tourmenté presque

constamment par des douleurs, suites de ses nombreuses blessures et de

la vie orageuse qu’il avait menée pendant tant d’années, il traînait

une intolérable existence, une existence de martyr.

Je laisse à une main plus habile que la mienne le soin de tracer la

vie militaire d’Anzani, digne d’occuper les veilles d’un écrivain

éminent. En Italie, en Grèce, en Portugal, en Espagne, en Amérique, on

retrouvera, en suivant ses traces, les documents de la vie d’un héros.

Le journal de la légion italienne de Montevideo, tenu par Anzani,

n’est qu’un épisode de sa vie. Il fut l’âme de cette légion, dressée,

conduite, administrée par lui, et avec laquelle il s’était identifié.

O Italie! quand le Tout-Puissant aura marqué le terme de tes malheurs,

il te donnera des Anzani pour guider tes fils à l’extermination de ceux

qui te vilipendent et te tyrannisent!

G. G.

XI

ENCORE MONTEVIDEO

Mémoires de Garibaldi, tome 2/2 · 第 2 / 11 段